Puisque la divinité qui doit rassembler et faire vivre ensemble les africains n’est pas candidate aux élections présidentielles de Côte d’Ivoire 2020 …

En Côte d’Ivoire, comme dans la plupart des sociétés africaines, la question demeure, d’une part, celle de l’organisation de la manière de vivre ensemble en vue de réaliser le bonheur et la paix pour le plus grand nombre et, d’autre part, la manière de vivre ensemble conformément à la première. Dans les deux cas, l’acceptabilité de ce qui est légal tel qu’il fasse autorité est posée. Dès lors, la légitimité  de la règle, des actes qui s’y réfèrent et des auteurs de ces derniers qui appliquent la règle reste posée. Sans chercher à résoudre cette question fondamentale, nombre d’africains voudraient d’abord s’accorder avec d’autres africains, qu’ils veulent pourtant dominer. Leur projet est simple : dénoncer et combattre ensemble la domination exercée par d’autres sociétés humaines sur les leurs. Ils sont souvent les mêmes pour lesquels l’évocation de celle exercée par des africains sur des africains produit de violents urticaires sur leurs corps et leurs esprits. En face d’eux se dressent tels autres africains ; ceux-ci n’aspirent qu’à gouverner et semblent ne se contenter que d’une position de régent des relations entre membres des sociétés africaines et de dominateur d’autres africains.

Loin de placer cette question au centre des discussions, la détention et l’usage de la force collective qui surgit précisément de leur vie ensemble au sein de leurs sociétés constitue ce qui agite davantage un grand nombre d’africains. Or, le pouvoir et la puissance sont jumeaux du même : la force collective surgissant de la société. Seule la manière dont elle s’exprimer ou se manifeste, à travers l’exercice de ceux qui l’incarnent et la détiennent, permet de distinguer la force-pouvoir de la force-puissance. C’est sans nul doute là que se situe l’inquiétude des africains, dès lors qu’il s’agit de désigner celui qui l’incarne.

En Côte d’Ivoire depuis 1993, cette inquiétude légitime a retiré aux élections présidentielles toute signification qui rassemble les ivoiriens. Comme les précédentes depuis cette date, les élections 2020 à venir ne parviendront seulement qu’à changer, peut-être, ceux qui incarnent la force collective, à savoir ceux qui gouvernent. Quand à savoir si les ivoiriens ont confiance en ce que la force collective qu’ils représentent ensemble apparaîtra sous la forme du pouvoir ou de la puissance, on ne peut que se fier au douter de tant d’ivoiriens eux-mêmes. Leurs postures et actes, visant à ne point rien accepter d’autre que son incarnation ou sa détention ou alors l’échange de violence indiquent qu’ils craignent qu’elle ne consiste en puissance. Dans ces conditions, on se pose la question de la souveraineté de leur raison sur leurs passions, tant le culte démocratique des élections présidentielles ne ressemble à rien d’autre qu’un moment d’échanges de violence, alors qu’elle est une célébration de la société républicaine et démocratique.

La vérité réside en ce que c’est la résolution ou l’atténuation de la domination interne qui constitue la condition initiale, préalable à une opposition efficace et durable contre toute adversité externe. En effet, dès lors que selon leur manière de concevoir les hommes et leur vie ensemble, le caractère acceptable ou non de toute domination résulte de celui qui la produit et non pas de la nature fondamentale de toutes dominations, qu’elles qu’en soient les manifestations et les auteurs, alors l’esprit qui pense ainsi perd sa capacité de discerner ce qui est vrai de ce qui est faux, le mensonge et de la ruse ou tromperie de ce qui authentique, ce qui est juste de ce qui est injuste, ce qui est bien de ce qui est mal, ce qui est beau de ce qui est inesthétique, ce qui est collectivement toxique de ce qui est utile. Bref, un tel esprit perd sa faculté de reconnaître ce qui relève fondamentalement des hommes par rapport aux animaux avec lesquels ils ont en commun tout le reste. Pire encore, un tel esprit cesse d’en être un pour ressembler à l’instinct qui ne distingue l’homme qui le manifeste d’un animal.

Or, si l’instinct relève d’une capacité ou disposition à se préserver et qui fait survivre l’individualité, il n’en demeure pas moins qu’elle ne permet à cette dernière que de survivre néanmoins ; l’individualité gouvernée par l’instinct ne vit pas comme vivent les hommes, mais survit ; l’individualité ne vit pas comme un homme si elle n’est pas membre d’une société humaine. Contrairement à la posture populaire concernant leur esprit de communauté, à observer vivre les africains, ils donnent le sentiment de ne vouloir survivre qu’individuellement ou n’accepter que l’existence de leur communauté sociale particulière à laquelle ils accordent la plus grande et exclusive importance. Leur instinct de protection est au service de cet impératif. Certes. Mais, les progrès qu’ils attendent et espèrent légitimement de leur co-existence avec d’autres ne peuvent dès lors être que rares sinon très lents. Tout simplement, parce que l’instinct ne produit aucun progrès, mais réagit ou reproduit inlassablement. Il tente vainement de faire échapper son porteur mais sans aucune direction précise qui maintienne et développe sa nature humaine, de sa condition de membre qui, au contraire, ne peut exister et vivre mieux qu’au sein d’une société. La condition humaine ne consiste pas en ce que les hommes subissent leur environnement, ni qu’ils soient dominés par d’autres hommes. Dans cette mesure, il est logique que les africains aspirent à ne pas l’être, bien qu’ils manifestent une préférence et une confiance en leur instinct de survie qui ne peut leur être que d’un concours dérisoire. Pour cause, leur condition historique est une exigence de vie ensemble avec d’autres au sein d’une société.

On pouvait penser que les traumatismes infligés par leurs histoires scabreuses leur seraient d’excellents enseignements. Il n’en a rien été, si l’on considère les voies suivies après leur libération de ces cauchemars. Évitant de regarder en eux-mêmes et en leurs pratiques de la vie ensemble, ils ont choisi de continuer à faire confiance à leurs idées et sentiments exprimés dans le passé qui ne leur ont été d’aucun intérêt dans ces histoires. De l’autre, ils continuent de scruter l’extérieur, y recherchant tous les signes de leur déséquilibre interne et de son leurs effets délétères sur leurs conditions d’existence. Coupons court : après la libération d’expériences douloureuses, qui devait éveiller leurs esprits, les africains attendent encore la modification décisive de leur manière de vouloir vivre ensemble pour parvenir à une manière acceptable de vivre ensemble.

En Côte d’Ivoire par exemple, les élections du gouvernant, qui doivent contribuer à engager résolument la population dans cette direction se succèdent depuis 1990. Le moins que l’on puisse dire est que ces élections elles-mêmes reflètent leur manière sociotoxique de vouloir vivre ensemble. Les conditions pour la manifestation du choix décisif d’un tel gouvernant par la population ne sont pas réunies depuis 1990 ; elles sont devenues si délétères que leur finalité n’a que peu de signification collective. A travers leurs attitudes, postures et actes, nombre de candidats eux-mêmes à cette haute mission donnent à voir qu’ils ne peuvent incarner le gouvernant que les ivoiriens espèrent. Voilà pourquoi le choix des ivoiriens est davantage celui fondé sur leurs passions plutôt qu’en grande partie sur leur raison.  Dès lors que leur esprit souverain ne peut que constater l’absence de candidature de la divinité qui peut les rassembler et les faire mieux vivre ensemble, ils s’en remettent à leurs passions. Il ont sans doute tort sur ce point, car même au milieu des passions, il existe toujours une lueur de raison qui mène à une manière acceptable pour tous de vivre ensemble.

L’expérience de la domination n’a été d’aucun conseil.

La manière de vivre ensemble des africains reflète leurs pensées et sentiments. C’est dans ce cadre de pensées et de sentiments que nombre d’africains rabâchent et renâclent, sans doute à juste titre et avec raison, la tendance déshumanisante de la colonisation. Mais rarement, ils ont examiné les modalités de leurs rapports dans les sociétés qu’ils constituent au point de de vue de la dignité de chaque chaque africain et à la lumière projetée par leurs expériences douloureuses. En effet, outre le fait des fait des africains d’être parvenus à se gouverner eux-mêmes à nouveau, qu’est-ce que leurs expériences d’avoir été dominés par d’autres a produit sur leurs perceptions de la manière de vouloir vivre ensemble en société ?

La même foi en l’inégalité sociale et politique, malgré leurs expériences douloureuses du passé.

Des circonstances historiques sauvèrent les africains. En effet, à la fin du XIXe siècle, dans les années 1900, des agresseurs européens ont commencé à donner une éducation complémentaire à certains africains. Peut-être, pensaient-ils que cela faciliterait les conditions de leur domination et exploitation pour leur plus grand profit, dans la mesure où elle épousait leurs pensées et sentiments. Mais, voilà, cette éducation leur a procuré une autre perception de leur réalité, en même temps que les moyens d’exprimer et de communiquer leurs pensées et leurs sentiments les plus réprobateurs au sujet des modalités de leur vie. Ainsi, de même qu’après avoir dominé et éduqué les Perses, ces derniers ont mis fin à l’indépendance de la Mésopotamie ; de même que les cités grecques ont procédé pareillement à l’égard des sociétés italiennes, avant que l’empire romain ne domina à son tour les cités grecques, les africains ont emprunté ce chemin constant de l’histoire. Plus modestement cependant, après avoir reçue une éducation européenne complémentaire, les sociétés africaines ont recouvert leur indépendance à l’orée des années 1960, usant stratégiquement du langage que leurs bourreaux leur ont appris au plan social et politique.

Mais, les exigences faites aux colons, de liberté, d’égalité, d’égale valeur, d’égale considération, d’autodétermination et d’auto-gouvernement, dont la réalisation devait nécessairement suivre la victoire commune et les indépendances, sont restées lettres mortes. Dans le meilleur des cas, des partis uniques ont surgi au niveau national et, localement les monarchies locales se sont maintenues et avec elles, les manières initiales de vivre ensemble des africains dont ils réprouvaient certains aspects semblables à leurs rapports avec les colons. Dans le pire des cas, l’auto-détermination et ces exigences ont conduit à des coups d’États et à des guerres civiles funestes, au niveau national. Sur les chemins vers leur libération, des leaders historiques ont rendu des services éminents à la cause commune : l’indépendance. Dans l’esprit de nombre de membres de certaines fractions communautaires, cela génèrera ou renforcera rapidement, des sentiments et des mœurs d’une valeur supérieure à d’autres contemporains. La prépondérance réelle que les États nouveaux générés leur ont accordé sur ces derniers ou le sentiment de cette prépondérance, en raison de services rendus à tous par certains d’entre eux, ne fera que porter au niveau national ce qui a toujours constitué les mœurs localement.

Nombre d’africains ont toujours eu le sentiment que la famille et ses membres appartiennent à tel chef de famille, de même qu’ils pensent que tel village et ses membres appartiennent à tel chef de village, ainsi que tel royaume et les sujets du roi lui appartiennent. De même, beaucoup d’africains ont naturellement pensé que tel pays et ses citoyens appartenaient à tel chef d’État et à sa communauté ethnique et historique. Ainsi, les africains qui ont regagné leur indépendance étaient les mêmes qu’hier, en leurs pensées et sentiments éprouvés ; en aucun cas, les expérience commues vécues, en l’occurrence, l’oppression coloniale n’ont modifié ni influencé leurs pensées et sentiments concernant ce que doivent être leurs relations. Elles n’ont constitué qu’une parenthèse avant qu’ils ne reviennent intégralement à ce qui prévalait avant, qui n’a pas pris fin au cœur de ces expériences de domination ni à leur terme.

Depuis les indépendances, des africains tentent d’en domineer d’autres ou aspirent à le faire. Comme il arrive toujours en pareil cas, les opprimés ou dominés ne furent pas plus à l’abri de la corruption des esprits que ceux qu’ils considèrent comme leurs oppresseurs. Tous vivant ensemble désormais, dans des cadres sociopolitiques neufs sous des régimes moins rigides que par le passé, dominés et dominants se feront progressivement experts des plus obscures tartufferies, ruses et sournoiseries. L’hypocrisie et la démagogie généralisées ont servi les ambitions individuelles ainsi que celles de communautés restreintes historiques. Quant à la sournoiserie la plus habile, elle a constitué la posture de ceux qui se considéraient dominés ; ils n’espéraient que le moment opportun pour engager la violence au service de leurs droits qu’ils se refusaient à exiger dès les indépendances.

Ainsi, la manière de vouloir vivre ensemble après la libération n’a pas véritablement évolué. Au terme d’un siècle environ de colonisation, les africains parviennent à l’indépendance et à l’auto-détermination. Après tout ce qui a été vécu et une libération qui devaient éveiller et conduire à un questionnement des idées et sentiments jusque-là éprouvés, les africains attendent encore le changement décisif. Pire encore, le bal des tartuffes, des sophistes, des démagogues et des despotes s’est poursuivi, plutôt que la révolution des pensées et sentiments. L’exemple de l’espace social ivoirien constitue un bon support pour aborder cette question de la manière de vivre ensemble. En effet, il semble qu’après une victoire historique qui devait éveiller et libérer les africains, le leitmotiv de s’auto-gouverner a consisté à reprendre et à poursuivre la domination des uns par les autres. Elle paraît être acceptable aux africains, tant que des africains en dominaient d’autres. Tout ce passe alors comme si toutes leurs histoires dont ils sont sortis affaiblis et diminués ne leur ont été d’aucun enseignement.

En Côte d’Ivoire par exemple, la mort de Houphouët-Boigny a constitué ce moment pour ceux-là. Pendant que la démagogie, la ruse ou tromperie et le mensonge soutenaient et nourrissaient le despotisme de ceux qui ont gouverné ou qui ont soutenu ces derniers, ils représentaient les principaux sentiments de ceux qui se plaignaient d’être dominés ; mieux encore, ils étaient nombreux parmi eux à être si prompts à applaudir ceux dont ils pensaient qu’ils les dominaient. De 1960 à 1993, voilà ce qui s’est à peu près passé en Côte d’Ivoire par exemple. Or, la démagogie, la ruse, le sophisme, le mensonge se cristallisent en une énergie destructrice. Lorsque cette énergie s’est détendue, à travers la mort d’un seul parmi les ivoiriens, le piège s’est refermé sur tous les ivoiriens qui ont manifesté ces sentiments. Ainsi, la libération de la domination n’a pas été augmentée par une modification de la manière de vouloir vivre ensemble.

L’apogée du bal des tartuffes et des sophistes ou la fuite mortelle en avant.

A la mort d’Houphouët-Boigny en 1993, et au delà des premiers moments spirituels, le bonheur semblait s’être emparé de tous ceux qui espéraient être enfin libres. Cela dit, ils n’ont à aucun moment exprimé ni partagé leurs idées et sentiment nourris de la liberté. Sans dire exactement ce que “être libres enfin” recouvrait et  signifiait, l’observateur attentif identifie, qu’à leur sens, cela signifie “être au pouvoir”, y compris à travers le fait que ceux qu’ils supportaient l’étaient. De ce point de vue, le fait que le gouvernant qui incarne le pouvoir leur ressemble leur suffit à détenir le pouvoir, synonyme de la liberté et de la supériorité aux autres. Ainsi, dans ces circonstances dans lesquelles finalement la liberté consiste à détenir le pouvoir ou que la détention de ce dernier constitue le canal de sa réalisation, les esprits formés par des années de traditions vont pouvoir démontrer leurs qualités et leurs influences et effets sociopathiques. La sensibilisation et l’éducation aux idées occidentales sont régulièrement présentées comme étant la voie d’égarement des africains.

Mais, n’est-ce pas leur manière de procéder qui évoque la liberté quand la tradition dit qu’il revient au chef de famille, de village, etc… de dire et de décider au nom de tous ses membres, de ce qui est, de ce qui est bien, juste et beau, …. C’est elle qui expose et débat de ses idées sur l’égalité ou plutôt l’inégalité, quand la tradition est certaine qu’il est juste par exemple, au sein d’une même famille, que les enfants des sœurs aient plus de valeur et de considération que les enfants de leurs frères ; que seuls les garçons en ont, etc… Pendant que la société constituée ensemble repose sur des lois modifiables, dispose que tous les membres de la communauté doivent discuter pour parvenir à ce qui est collectivement vrai, bien, juste, bien, beau et utile, la tradition pense que les lois que les aïeux ont prescrites sont applicables par et pour tous et éternellement. Ainsi, elles sont indépendantes des tensions générées par les pensées et sentiments évolutifs des individus constituant la société. Par ailleurs, dès l’instant que les sensations que leur environnement changeant de vie leur envoie et qui percutent leurs esprits sont sans aucun intérêt, comment les africains parviennent-ils à s’y adapter en modifiant leur manière de vivre ensemble ?

Depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, le pouvoir était désormais constitué par les membres de la communauté nationale et non plus possédé par un dirigeant dont la légitimité est adossée à son rôle historique. C’est dans cet espace historique qu’on peut voir, depuis 1993, la prolifération dans toutes les communautés particulières, d’hommes avides de pouvoir, et de richesses. Depuis, la politique en tant que l’art de gouverner les relations des membres de la société et non pas les hommes eux-mêmes, est devenue un charlatanisme honteux, entièrement étranger aux notions les plus élémentaires et communes de la justice, de ce qui est vrai, bien beau, utile collectivement ; bref, de ce qui est moral et éthique. Une sorte d’empirisme politique a désormais court. Il consiste à séduire la multitude, en la flattant, par des discours captieux dont la fonction est d’enivrer ou fallacieux dans la recherche d’induire  en erreur les masses. Ceux qui nourrissent l’unique ambition d’individualité sur fond de vanité et des passions les plus perverses en sont les auteurs. La rhétorique, dont jusque-là les imams, pasteurs et autres prêtres s’étaient rendus experts, n’est plus étrangère à tous ceux qui ont embrassé opportunément une carrière de politiciens et de démagogues. C’est que souvent, beaucoup de ces hommes se prétendant hommes de foi, qui font commerce de la foi, sont les mêmes qui font néanmoins de la politique un commerce. Nombre de ces hommes procèdent soit directement, soit en mettant leur commerce de la foi au service du commerce de la chose politique de tels autres, pour en user comme un moyen de parvenir à leurs fins particulières individuelles ou de communautés.

D’un autre côté, il faut dire, sous le couvert de syndicalisme écolier ou étudiant, nombre de jeunes ivoiriens avaient été à l’école de politiciens démagogues ivoiriens, opposés au pouvoir de Félix Houphouët-Boigny. Ayant “fait une étude approfondie de l’art de la parole, appliqué aux délibérations politiques” (1), ils l’ont enseigné à de jeunes ambitieux. Ils leur ont prodigué cet art mensonger, espérant tirer profit de leurs revendications et agitations souvent violentes pour souligner à travers les réponses du pouvoir son despotisme. Par la suite, quels ivoiriens n’ont pas vu nombre de ces apprentis sophistes occuper le champ politique depuis 1993, associés à tels de leurs mentors ?  Comme le remarque fort judicieusement Thulot à propos de la Grèce antique, “les sophistes naissent en foule sous l’influence des mauvais gouvernements [ajoutons gouvernants et dirigeants], dont ils propagent ou défendent les maximes désastreuses, et auprès desquels ils trouvent faveur et protection (…). (2) On a aussi constaté que les ivoiriens susceptibles d’élever leurs voix courageuses en faveur du pays menacé par un tel état de choses se sont toujours tus. Soit, ils craignaient les persécutions dont ils pourraient faire l’objet. Soit, ils n’avaient aucun espoir en ce que leurs idées et sentiments puissent convaincre les masses pour les conduire vers le changement que tous attendent. C’est là leur plus grand tort.

Le progrès des pensées n’a pas suivi la sortie de l’indignité.

Bref, en Côte d’Ivoire par exemple, on croyait avoir vu des ivoiriens corrompus des indépendances jusqu’en 1993. Mais, c’est sans doute sans commune mesure avec ce qu’on voit dans toute la Côte d’Ivoire depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny. Plusieurs d’entre eux se revendiquent de ses pensées et s’affrontent à propos de l’héritage qu’il leur a laissé, mais qu’eux-mêmes peinent à en définir le contour. S’il s’agit de la paix, compte tenu de ce qu’il ont fait du pays et des rapports entre ivoiriens, il est difficile de ne pas observer que, dans ce cas, ils ont détruit ce qu’il a bâti, si tant est que la vie ensemble des ivoiriens reposait sur des fondations de paix. Bien plus qu’auparavant, nombre d’ivoiriens font désormais et sans se cacher de leurs fonctions administratives des boutiques. Le service à rendre aux ivoiriens et pour lequel ils sont déjà rémunérés y est vendu pour leurs seuls comptes particuliers.

A bien y regarder de près, tout se passe alors comme chez les grecs anciens, dont Thurot a exposé les déconvenues. Chez eux à leur époque en effet, la prospérité et la paix qui devaient suivre nécessairement le développement extraordinaire des forces produites par les guerres médiques contre les Perses n’intervint pas après elles. Certains  peuples, tels que les Athéniens et les Lacédémoniens, jouissaient d’une certaine prépondérance sur le reste des Grecs, en raison des services éminents qu’ils avaient rendus à la cause commune. Celle-ci amena rapidement une révolution funeste dans les mœurs. Et, comme il arrive toujours en pareil cas, aucun grec n’échappa pas à la corruption qui alimentait une course folle pour le bonheur ; c’était là un sentiment faux du bonheur qui s’empara de toutes les âmes. Des hommes avides de pouvoir et de richesses généraient ainsi une manière de vivre ensemble qui s’éloignait de ce qui est vrai, juste, bien, beau. De manière semblable, en Côte d’Ivoire, la disparition de Félix Houphouët-Boigny, marquera une telle évolution. Elle devait situer, pensaient nombre d’ivoiriens, le moment où le peuple se libéra enfin et où tous les problèmes, dont il était accusé avec sa communauté ethnique historique, devaient trouver une solution se sont au contraire posés avec davantage d’acuité. Le fait qu’un gouvernant qui lui ressemble lui succède ne pouvait que représenter un obstacle à ce sentiment faux du bonheur. Ainsi, sa mort a pour l’essentiel mis en lumière tous les sophismes.

Depuis 1993, le vrai, le juste, le beau, etc… n’ont plus aucune signification pour nombre d’ivoiriens, en particulier pour la plupart de leurs dirigeants et gouvernants. Depuis, d’aucuns des gouvernants qui se succèdent n’ont été ni ne sont dans le vrai et le juste quand ils confortent les désirs des populations de liberté absolue pour satisfaire leur égo, à travers leur volonté de dominer telles autres. Le mensonge est de faire croire aux populations qu’elles détiennent le pouvoir qu’ils incarnent, alors que ce sont eux qui le détiennent et les dominent tous, en suscitant leurs oppositions factices. Qu’est-ce tels villageois ou citadins au centre du pays peuvent-ils reprocher à tels autres vivant dans le nord, à l’est, à l’ouest et au sud du pays ? N’ayant en commun que d’être exposés aux soubresauts du monde, que leur grande difficulté de vivre et leurs espoirs de la réduire, qu’ont-ils de différent qui puisse les opposer si ce n’est leur volonté d’être au pouvoir, à travers le gouvernant qui leur ressemble ?

Le mensonge consiste à leur faire croire ce qui est faux, à savoir, qu’ils sont égaux, sans jamais préciser sur quelles dimensions le sont-ils. Entre tels villageois qui n’ont aucun mot dire dans le choix de ceux qui les gouvernent localement et concrètement et tels citadins qui participent au choix de leurs représentants de quartiers, peut-on parler de leur égalité politique prescrite par les règles de la république ? Le mensonge consiste à faire ancrer dans les esprits des idées fausses. Il est parfaitement inexact de présenter la Côte d’Ivoire comme si elle était composée de communautés ethniques. Et, conforter cette idée en l’esprit des ivoiriens, alors que ce sont des hommes, des individus qui la constituent ne procure aucun bien collectif, l’appartenance ressentie de leur part de telle ou telles communautés restreintes relèvent de leurs histoires particulières. Ce pays, comme tout autre est la désignation de l’idée que ces hommes se font du fait de vivre ensemble et de ce qu’ils constituent en vivant ainsi. Comment peut-elle être la composition d’autres idées, à savoir le fait, vivant désormais ensemble avec tels autres, que tous ivoiriens aient conscience de relever de telles histoires particulières initiales ?

Ce ne sont pas des idées qui habitent les pays africains,  mais bien des personnes ; ce sont des africains qui qui les pensent et qui éprouvent les sentiments les concernant. Il vient en conséquence que présenter la relation entre ivoiriens vivant ensemble comme celle de ces idées est une imposture intellectuelle particulièrement toxique.  Fondés sur cette contre-vérité, plus grave encore, érigée au rand de vérité par des leaders communautaires, ils ne se cachent même plus le fait d’incarner ces communautés ethniques historiques et à représenter finalement les personnes qui les constituent. De cette manière, les personnes dont la relation constitue la Côte d’Ivoire sont ces leaders. Il en résulte que tout se passe comme si les personnes dont l’existence ensemble constitue la communauté sociale ivoirienne, sont ces uniques dirigeants. Ainsi, de même qu’à l’exception d’une infime minorité, les individus n’existent dans les villages, de même, ils n’existent pas non plus au sein de la communauté nationale, à l’exception de leurs dirigeants qui les représentent. Alors que n’existent au village que les familles et ceux qui les incarnent à savoir les chefs de familles dont les plus éminents sont les chefs de village, seuls les communautés historiques particulières et les leaders communautaires qui les représentent (politiques, chefs de villages, de cantons, rois, etc…) existent au plan national. On se demande alors, comment le pouvoir peut-il réaliser le bonheur de personnes qui n’existent pas individuellement.

Cette pensée fausse a une conséquence. Lorsqu’on évoque les pays africains, il est juste de dire que ces États ne consistent pas encore en nations, bien que dotés de communautés nationales. Cela dit, les définir par des mosaïques de peuples, c’est encore une fois ignorer les hommes qui les constituent. Au grès de leurs histoires diversement vécues, des africains se sont retrouvés ensemble à partager un même territoire délimité qui leur donne désormais sa désignation. Le fait essentiel est qu’ils ne sont pas parvenus à déterminer la direction de ces histoires et leurs issues, au point d’être membres d’une nouvelle communauté sociale. Ce ne sont pas des peuples, des ethnies ou des groupes sociaux qui ont subi ces histoires, mais bien des africains qui avaient le sentiment de leur appartenir, sans pouvoir protéger leur inviolabilité.  Aujourd’hui, ce ne sont pas les communautés ethniques qui vivent ensemble en Côte d’Ivoire, mais bien des hommes et des femmes qui y ont été conduits par leurs histoires. Ce ne sont pas ces communautés qui ont des pensées ni qui éprouvent des sentiments à échanger à propos de la manière de vivre ensemble. Ce ne sont pas elles qui agissent concrètement dans cette vie ensemble, mais bien des personnes, qui reçoivent des impressions sensorielles, qui pensent les significations à leur donner, qui jugent de leur aptitude à les rendre heureux et par conséquent à favoriser ou pas leur accord pour continuer à vivre ensemble. En ignorant les personnes, une telle pensée est mortifère pour la possible existence de la communauté sociale et sa continuité : le fait que ceux qui vivent ensemble communiquent et échangent leurs pensées et leurs sentiments à propos des modalités de vivre ensemble. Pas d’existence, pas de sentiments éprouvés, ni échanges possibles. Dans ce cadre de cette pensée, est-ce exact que tels dirigeants pensant ainsi affirment, agissent ou entendent le faire pour tous et pour chacun des membres de la communauté nationale, quand ces membres n’existent pas ?

Des slogans politiques qui trahissent les sentiments faux de leurs auteurs et la vérité de leurs intentions.

“Le progrès pour tous, le bonheur pour chacun”, (3) tel était l’énoncé d’un slogan de la campagne  électorale d’un candidat aux élections présidentielles en 1995 en Côte d’Ivoire. Ainsi, le plus grand bien en tant que la finalité de l’action politique qu’envisageait ce candidat était le bonheur pour tous les ivoiriens. En cela, il avait sans doute raison puisque le plus grand bien commun des membres d’une communauté sociale semble être cela. La politique n’a-t-elle pas pour finalité de le réaliser pour le plus grand nombre ? Cela dit, si ceux dont on entend réaliser le bonheur n’existent pas ou que leur définition elle-même est source de conflit, alors, on est là en présence d’une mystification des esprits. Par ailleurs, que recouvre le bonheur et quels pensées et sentiments les ivoiriens ont-ils à son sujet ? Dans quelles conditions d’organisation de la société ivoirienne est-ce que ce bien supérieur à tous les autres peut-il être réalisé et tout au moins rendre les tentatives possibles, fructueuses et sensées ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la politique fondée sur le faux, le bien, l’injuste, le vilain ne peut conduire qu’à la misère et à la souffrance des hommes au lieu de leur bonheur. Ainsi, depuis 1993, les ivoiriens souffrent de leur division, en vivant les uns à côté des autres.

Dans ce même ordre d’idées, un autre dirigeant affirmait en 2011 détenir tout seul, comme un despote, les solutions du bonheur de tous les ivoiriens. Rappelez-vous, il n’y a pas si longtemps, la malle de ses solutions s’appelait “Ado Solutions”. (4) Les ivoiriens n’ont pas eu à attendre longtemps pour constater dès 2011 ce qui était faux ; ils n’ont pas été déçus. On a vu en quoi ont consisté certaines de ces solutions. Sans avoir déterminé les conditions de réalisation de ce bonheur, des recettes démagogiques ont été appliquées. Il est indiscutable qu’elles ont flatté, d’un côté le désir de puissance de leurs promoteurs mais également la passion d’être servis par le pouvoir de ceux qui se battent pour le détenir. La politique de “rattrapage ethnique” a confirmé à tous au moins une hypothèse. Il s’agit de celle selon laquelle seules les communautés historiques particulières existent, dans l’esprit de nombre de dirigeants, ainsi que l’idée selon laquelle le gouvernant politique incarne et représente telle ou telle groupe communautaire, comme des rois.

Pire encore, lequel d’entre les ivoiriens peut affirmer qu’emprunter la voie de dispense de la violence pour parvenir en situation de diriger la réalisation de ce bonheur commun est fondée en raison, du point de vue de la vérité, de la justice et de la beauté d’une telle voie ? Lequel dispose de quels que arguments pour faire d’une telle voie, la cause du bonheur ou le chemin qui y mène ? Admettant même que la voie violente mène à quelque situation qui ressemble au bonheur, un tel bonheur peut-il être commun ? Peut-il être aussi celui de ceux qu’on a violenté pour y parvenir et dont les principaux sentiments qu’on éprouve à leur égard sont caractérisés par la plus grande antipathie ? N’est-il pas faux de la part de tels dirigeants, de faire croire à la multitude qui les supporte qu’ils veulent et peuvent réaliser de leur côté le bonheur de ceux qu’ils considèrent comme des adversaires ou concurrents, sinon des ennemis historiques au bonheur de ceux qui soutiennent leur imposture d’incarner le pouvoir ? Dans les deux cas, il est absurde d’énoncer vouloir et servir tels ivoiriens, quand on leur fait la guerre ou qu’on les considère comme les obstacles au bonheur de tels autres au nom desquels on mène une bataille politique. Il convient d’éviter de croire que les conditions de réalisation du bonheur sont uniquement nationales.

Enfin, les hommes en communauté ne sont pas parfaits. Il arriva que de l’injustice se glissa dans leurs organisations sociales et/ou leurs actes. Cela arriva surtout quand les organisations n’ont pas été pensées pour être celles du plus grand bonheur de tous les membres de la communauté sociale. C’est aussi le cas quand la mise en œuvre de ces organisations visant la meilleure manière de vivre ensemble a été contraire à leurs esprits et sentiments ou que les sentiments de ceux qui se relient aux autres altèrent l’esprit de ces dernières. Tels membres de la communauté sociale qui la subissent peuvent vouloir et traiter l’injustice en procédant par la dispense de la violence. N’est-ce pas faux de donner à penser que la violence peut rétablir la justice entre les membres de la communauté ? La violence, toujours aveugle, ne peut voir la justice qu’elle recherche et ne peut conduire à elle. Par ailleurs, en plus d’ignorer, dans la plupart des cas, des innocents qui ne sont responsables en rien du tort qui lui a été faite, pourrait indûment subir sa folie. De sorte que finalement, non seulement il est faux de convaincre à coût de sollicitations de leurs émotions les gens que la justice peut être rétablie par la violence, mais en plus il est injuste de vouloir la justice par le moyen de l’injustice générée. La nature fondamentale de la violence est d’être un agent d’injustices. Tous les sophistes qui revendiquent d’être des hommes politiques et ceux qui croient en leurs mensonges et les défendent excitent chez les ivoiriens la passion d’eux-mêmes. Disent-ils vrai quand ils prétendent favoriser chez eux l’expression de leurs dispositions de sociabilité ou nourrir la volonté de les faire vivre ensemble alors qu’ils activent leurs sentiments d’antipathie éprouvés à l’égard de leurs compatriotes ? Lorsque nombre d’entre eux se présentent aux ivoiriens comme ceux qui défendent les intérêts de ceux-ci contre tels autres autres, poursuivent-ils dans ce cas la réalisation du bonheur du plus grand nombre d’entre eux ? Sans aucun doute, une telle procédure est fausse du point de vue de la cohésion sociale.

A l’appui des politiques conduites, des règles qui renforcent les inégalités naturelles et de situations historiques.

Lorsqu’on scrute la manière de vivre ensemble des aïeux, partiellement reproduite à notre époque, on peut y déceler sans doute des vérités incontestables. Ces dernières consistent en une explication des difficultés à vivre et réalisation la quête commune ensemble. Il est un fait que tels africains d’hier et d’aujourd’hui, qui éprouvent des sentiments sociopathiques à l’égard de leur compatriotes mais affirment vouloir et pouvoir réaliser le bonheur du plus grand nombre d’ivoiriens sont dans le faux ; ce sont des sophistes. Lorsqu’ils prétendent pouvoir y parvenir à travers les seules conditions organisées au niveau nationale, sans modifier la manière de vivre ensemble localement, proclament là aussi le mensonge. Quand tels d’entre eux prétendent être propriétaires exclusifs de toutes les terres que des hommes, de générations en générations, ont défendu ensemble de la dépossession, ont entretenues par leurs activités agricoles ou pastorales, ils reposent sans doute leur pouvoir sur rien, à savoir sur ce qui n’est pas vrai, juste et beau.

Que dire de la possession d’un village, d’un royaume et des membres qui les constituent, sinon qu’un autre mensonge. Un village se constituerait-il et existerait-il durablement si des personnes, constituées en familles n’y habitaient pas, même sous la contrainte ? Tels propriétaires seraient-ils fiers de ces villages si ces personnes n’avaient pas contribué pas à les rendre habitables et à les embellir pour induire les sentiments éprouvés d’en être les chefs ? Au fond, quand tel africain affirme être propriétaire de toute la terre, il affirme avoir généré l’environnement dans lequel les africains existent en société. S’agissant de la propriété des espaces sociaux qu’ils bâtissent à travers les histoires auxquelles ils participent à la production, cela revient à posséder leur production essentielle : leur part contributive à l’existence humaine, nécessairement en communauté. De telles postures sont-elles jutes et renvoient-elles aux africains les sentiments de beauté, de bonté et de sociabilité qu’ils se représentent d’eux-mêmes ? En face de leurs consciences, la réponse est évidement non. Lorsque tel africain accorde plus de valeur et d’importance à ses neveux et nièces de la lignée maternelle qu’à ses propres enfants avec lesquels il vit la plus grande partie de son existence, il ne peut pas dire que c’est là une règle juste. Peut-être que tel autre tel retoquera que ses enfants sont lésés outre mesure, dès lors qu’ils sont les neveux de leurs oncles maternels. Certes. Mais, c’est sans considérer les raisons évidentes de coutumes. Le couple et la famille résident chez l’époux-père. Par la suite, il est indiscutable que les épouses et leurs enfants brûlent leur existence à produire, au delà du nécessaire pour se nourrir, les héritages des neveux du père-chef de famille. De cela on peut extraire la question suivante : n’est-ce pas là une ruse voire une mystification des épouses et de leurs enfants à venir ?

A observer les règles, il semble bien que les africains se sont inclinés devant les inégalités naturelles en allant souvent dans leur sens. Mieux encore, leurs règles les ont aggravées en les renforçant ou en y adossant fondement de l’organisation de leurs sociétés. A travers d’autres règles cependant, ils ont tenté de reconnaître la contribution spécifique à la société de tel membres, du fait de telles dispositions particulières dont ils sont dotées et qu’ils ont manifestées. Le patriarcat fait partie de celles-là. Est-ce cependant juste d’accorder des privilèges exorbitants et définitifs aux fils, en raison de leurs sexes particuliers et des aptitudes particulières liées ? Dans le même ordre d’idées, le matriarcat résulte, dit une tradition des Akan, de la reconnaissance de la contribution spécifique à la société du fait de telles actions lors de telles situations historiques. C’est en cela que la lignée maternelle a bénéficié d’un privilège ou si l’on veut d’une sorte de péréquation de l’égalité ou équité. Si cette idée est juste dans son principe premier, il reste à savoir si les modalités de son institution le sont et durablement, et dans tous espaces sociaux. Ainsi, certaines règles d’organisation sociales ont généré de l’injustice, en plus de l’inégalité naturelle. Or, ce que les hommes n’acceptent pas, ce n’est pas tant que telle personne soit un garçon alors que telle autre est une fille, soit de grande ou de petite taille par rapport à elle, exprime une plus grande capacité physique ou intellectuelle. Ce que les hommes n’acceptent pas, c’est que cette inégalité de nature se dédouble d’une inégalité sociale et politique, du fait des préférences des hommes eux-mêmes ou soit renforcée par elle. S’ils tolèrent l’équité, c’est à la une condition express que la péréquation des inégalités de nature et historiques ou encore la juste reconnaissance et valorisation de la dignité démontrée et manifestée ne consistent pas en abus, au détriment de ce qui est vrai, bien, juste, beau. Hors de cette condition, la péréquation des inégalités risque d’aboutir au résultat inverse de son utilité sociale, en s’établissant au forfait d’autres hommes.

Se rendre à l’évidence des faits produits.

Parvenu à ce point, nous commençons à voir pourquoi de telles conditions d’organisation de la vie ensemble et telles manières de vivre ensemble ne peuvent mener au bonheur du plus grand nombre. Dès lors qu’elles reposent sur ce qui n’est pas vrai, juste, beau, etc… , dès lors qu’elles favorisent les désirs de liberté absolue et les vices pour tenter de les réaliser, on ne peut s’étonner que l’hypocrisie, la passion de soi, l’injustice, fonde la morale des hommes en communauté et lorsqu’elle ne suffit pas, que la violence soit le moyen de tenter de s’imposer, comme étant tout ce qui constitue la communauté sociale. Cette lutte, au terme de laquelle la communauté ne peut être constituée par une seule personne, ne peut aboutir à aucun bonheur, même pas à celui du vainqueur. Dans la mesure où un homme ne peut et ne vit qu’avec les autres, le terme de cette lutte est la fin de l’homme. Une pause est sans doute nécessaire pour se parler. A tous les africains qui revendiquent d’habiter tels territoires et qui se battent pour les posséder fassent une pause dans leurs affrontements. L’histoire invite sans cesse les hommes à approcher la vérité. Tous les africains habitent en l’histoire africaine. Et, s’ils ont une demeure, une propriété commune c’est cette histoire qu’il leur revient de produire pour continuer et améliorer la vie ensemble à leur époque. Face à cette histoire, leur “chez eux”, aucune occupation temporaire de tels ou tels d’entre eux ou acteurs circonstanciel ne peut conduire à son appropriation exclusive et définitive. L’histoire africaine appartient à tous les africains, de naguère, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. C’est sans doute cette vérité qu’il convient à tous d’observer, de reconnaître et d’accepter, sans conditions.

Partout dans leurs mœurs on peut voir leurs tentatives de donner un contenu à leur idée faite de l’égalité. Elle transpire dans nombre de leurs dispositions exprimées. On peut convoquer à l’appui de cet énoncé plusieurs exemples. Le premier concerne le matriarcat et le patriarcat. Dans un cas comme dans l’autre, il semble s’être agi pour eux de reconnaître les talents ou les services exceptionnels rendus à toute la communauté. C’est ainsi que celui qui est l’auteur de ces hauts faits a fait démonstration de sa vertu d’éthique sociale. Dans leurs esprits, le noble n’est rien d’autre qu’une personne s’étant distinguée par son éthique sociale. La question ricoche alors sur le fondement de la noblesse de telle famille. En clair sur quoi repose le fait que le mérite individuel, qui a valu à telle personne distinguée d’être chef de communauté, soit reconnu aux membres de sa famille ? Nous trouvons une explication dans ce qu’en ont pensé deux illustres penseurs de l’antiquité grecque. Peut-être que comme eux, les aïeux ont considéré impossible que celui dont la vertu ou le mérite social a été reconnu ne transmette pas son statut de noble à sa descendance, de même qu’il leur lègue son nom et son héritage. Dans leur principe de pensées, de même que la désignation et les productions sont transmises, de même, l’attribut de celui qui est désigné et qui a produit est légué à sa descendance. Si on s’en tient au strict point de vue de la rationalité de leur raisonnement, qui peut trouver un défaut à la pratique ? Il se trouve que ce qui est rationnel n’est pas nécessairement vrai. Ils ont procédé comme si le statut constituait un objet d’héritage, comme leurs productions.  En un certain sens, leur noblesse étant une conséquence de leurs faits, les aïeux ont considéré que la conséquence de leurs faits, à savoir leur attribut de noblesse, pouvait constituer un bien qu’ils pouvaient léguer à leurs descendances.

Soit. Mais, la question de la vérité demeure. Car, ceux qui ont été jugés justes, bons et généreux, en raison de leurs faits et manifestations de sociabilité, font-ils naturellement des enfants sociables, justes, bons et généreux ? Bref, l’attribut de moralité vaut-il la désignation de la personne et les biens qu’il a produits ; en d’autres termes, la richesse produite par l’individu relève-t-elle du même ordre que ses qualités morales et sociales ? A cette question, les aïeux ont visiblement répondu par l’affirmative. C’est leur manière de voir les choses. Il est tout à fait possible de considérer le fait qu’un individu n’existe pas seul en soi mais sa famille. Dans cette vision, ce n’est guère lui qui se distingue, mais sa famille à travers lui, d’où la distinction des membres constituant la famille de laquelle relève celui qui a démontré des qualités de sociabilité. On peut penser que les distinctions de “notabilisation” faisant de tels individus de telles familles les gouvernants, du fait de leur attribut ne considèrent pas les qualités requises pour ce rôle. En réalité, dès lors que les aïeux ont considéré que les vertus pouvaient être transmissibles aux descendants, comme lègues et peut-être même par la voie héréditaire, cela impliquait que tous les membres de la famille distinguée étaient aptes à la fonction, forts de leurs vertus léguées ou transmises.

Aussi loin que nous pouvons explorer leur histoire connue, il n’est pas difficile de relever une difficulté des africains : considérant leur bonheur égoïste, ils ne sont pas parvenus à dissocier la compétence à gouverner une communauté sociale et politique et la marque de noblesse de ses membres en son sein. On a le sentiment qu’ils préfèrent se contenter de peu ou de rien d’autre, tant que leur vanité résultant de la perception de leur supériorité à d’autres est satisfaite. Ainsi, être noble, ce qui implique être chef de communauté, leur va bien et suffit à leur bonheur, même quand ils sont dépourvus de compétences sociales et politiques. Dès lors, l’on comprend que leurs pensées n’aient pas abouti à l’idée que le gouvernant le plus compétent pour gouverner la vie ensemble puisse être choisi par les membres de la communauté sociale. Reconnaissons à ce sujet l’effort minimal fait pour choisir, en comité restreint, le gouvernant parmi les héritiers. Peut-être pensaient-ils, à juste titre, que l’incertitude sur les qualités vertueuses d’un gouvernant était valable pour n’importe quel dirigeant, indépendamment de la manière de devenir gouvernant. Qu’il soit choisi parmi tous les membres héritiers de la famille noble ou au seins de la communauté entière, par quelque processus décisionnel, cette incertitude ne trouve sa résolution que dans l’espérance réalisée, lorsqu’il démontre ses vertus supposées. De la même manière, s’agissant du noble-gouvernant, ils espéraient en la transmissibilité des vertus et/ou en l’obligation de manifestation de dignité de sa part, qu’ils supposaient hériter de ses ascendants qui  lui ont également légué la reconnaissance de la communauté sociale. Force est de constater que sur la base étroite de la famille noble héritière, ils avaient plus de chance d’être gouvernés par des dirigeants sans vision historique qu’ils n’en disposaient pour être conduits vers l’objet de leur quête commune.

Ainsi, si les hommes au sein de leurs sociétés communes en Afrique étaient égaux en théorie, à l’exception des esclaves dont il niaient l’individualité, ils admettaient une sorte d’ “inégalité juste”. Elle résultait de la reconnaissance de la contribution vertueuse de familles singulières au renforcement, à la protection, au développement de la vie ensemble en société. Si l’inégalité relève de la puissance de la nature et non pas de celle des hommes dépourvus de puissance semblable, l’inégalité juste est leur création : c’est l’équité sociale ou la péréquation de l’inégalité naturelle et historique, fondée sur l’éthique sociale et la contribution au bien de la société. En conséquence, il existe une inégalité juste. Elle contribue à renforcer la communauté et à réaliser son bonheur, celui de tous les membres ; elle s’appelle équité. Cela dit, il ne peut y avoir de péréquation des inégalités naturelles et historiques sans manifester la moindre disposition morale et éthique, ni nourrir aucun sentiment ou amour de ce qui vrai, juste, bien, beau. En somme, si on n’éprouve aucun sentiment qu’équité, la la volonté d’être utile à soi-même, donc à ceux avec lesquels l’on vit ensemble, est une volonté pervertie d’avance.

Que faire ensemble face à ce qui n’est pas collectivement vrai, bien, juste, beau, utile, etc… ?

Dans le domaine des rapports humains au sein d’une société donnée, ce qui est vrai, bien, juste, beau, utile, etc… relève de conventions associant et impliquant le plus grand nombre possible de ses membres. Parce qu’un homme ne peut et ne doit vivre en société qu’avec d’autres contemporains, il est nécessairement et constamment exposé ; il est est déstabilisé par tout ce qui n’est pas moral ou éthique. Simplifions le sens de ces termes par tout ce qui génère de la sympathie et de la confiance de la part de tels hommes pour tels autres, et induit en leurs esprits une solide et continue volonté de vivre avec eux. Ainsi, les hommes qui manifestent une authentique volonté de vivre avec tels autres et ceux qui manifestent le contraire, ne peuvent être insensibles à tout ce qui est sociopathique. Ils prennent toujours position. Les seconds, souvent les plus nombreux, y trouvent les arguments de leur propre antipathie envers les premiers. A ce titre, leur intérêt est que les idées, sentiments et actes sociopathiques soient pour justifier les leurs. Les premiers savent que ces idées et sentiments constituent les poisons de la société humaine à laquelle ils veulent être membres. A ce titre, leurs intérêts résident dans le fait de tenter d’être authentiques, en soulignant leur toxicité et en suscitant la discussion à leur propos ; cette discussion es souvent génératrice de tensions. Mais, ils savent qu’au delà des tensions temporaires, certes sources d’inconforts, la société peut se raffermir et rayonner.

  Aucun d’autre choix que de s’éveiller mutuellement à ce qui est vrai, bien, juste, beau, utile à tous, etc…

Il y a quelques temps, je suis intervenu dans un échange sur Tweeter à propos du fait qu’il fallait prendre position dans la bataille engagée en Côte d’Ivoire pour le contrôle du pouvoir d’État, relativement à la finalité de renforcer la république. Ce n’est pas un lieu de débat si bien que je m’en suis tenu à la proposition selon laquelle le neutre n’existe pas face à un tel enjeu. Par ailleurs, dans cette circonstance où tous les sophistes et tartuffes font commerce politique du mensonge, de l’hypocrisie, de l’amoralité ainsi que de la démagogie, chacun voudrait pouvoir constituer des troupeaux de suiveurs de bergers politiques. Leur fonction est d’abord arithmétique : augmenter le poids de vérité de leurs mensonges, par l’effet des masses supportrices. Comme relais, ainsi que procèdent les religions, leurs supporters sont ceux qui doivent propager et défendre leurs idées, dénuées souvent de toute vérité, par rapport au sujet qui les justifient : les conditions de réalisation du bonheur du plus grand nombre d’ivoiriens.  Naturellement, ils ne sont pas innocents, dans la mesure où ces masses supportrices espèrent trouver, dans le soutien de leurs champions,  la réalisation de leurs intérêts particuliers, comme le prix du crédit de considération qu’ils leur donnent. Dans ces conditions, qui consistent en un grand marché des intérêts particuliers et dans lesquelles la morale et l’éthique sociale qui cimentent les liens de ceux qui vivent ensemble semblent absentes, l’engagement ne consisterait alors qu’à choisir entre ou parmi des tartuffes, des sophistes et des démagogues, ce qui reviendrait à mettre l’hypocrisie, le mensonge ou la contre-vérité et la simplification de la relation humaine toujours complexe sur un piédestal et à en faire un code de conduites collectives sociopathiques.

Lorsque qu’on les récuse et qu’on refuse qu’ils ne prennent l’ascendant sur l’esprit souverain, on affirme la raison.  Dès lors qu’il s’agit des conditions mêmes de la vie, de la vie nécessairement ensemble, il ne peut pas y avoir de neutralité. Il existe un autre choix que ceux finalement de même nature entre hypocrisie, mensonges et démagogie. L’amour de la vérité, du vrai, du juste, du bien, du beau, voici l’autre choix. Ce choix implique d’avoir affronté et vaincu ses propres démons. Puis, à découvert, il implique de se présenter en toute lumière à tous les ivoiriens, sans craindre aucune induction de tout ce dont ils étaient jusque-là convaincus, sans cependant posséder cette qualité. Même au pire des conséquences malheureuses voire radicales auxquelles les fausses certitudes  de certains d’entre eux pourraient conduire, celui qui fait le choix de l’esprit et de ses vertus peut espérer le crédit qu’ils susciteraient auprès d’ivoiriens, sans doute de plus en plus nombreux. Ils se distingueront eux-mêmes par leurs esprits authentiques, généreux et soucieux du bonheur de vivre enfin ensemble plutôt que les uns à côté des autres. Noyant leurs sentiments les plus nobles dans un océan d’hypocrisie, de faux et indignes de l’idée que nous nous faisons des hommes et que nous reprochons souvent à d’autres de ne pas en être, les ivoiriens fatigués par l’obscurité apprécieront la clarté, ce qui est vrai, juste, bien et beau.

Ignorant ce que les ivoiriens veulent faire, voilà pour ma part ce à quoi je veux participer à la réalisation. Il fait peu de doute que quelque ivoirien ne soit pas concerné par cette affaire, de près ou de loin. La politique, celle des choix fondamentaux et décisifs pour renforcer la société et permettre à chacun de trouver un intérêt dans son existence, celle qui invite les individus à être libres, à se dévoiler et à choisir aura enfin droit de cité. Elle laissera alors peu de place pour la cachette des individus derrière leurs familles, leurs villages, leurs royaumes et leurs groupes ethniques et des leaders qui existent sans eux, derrière ce que d’autres ont choisi à leurs époques. S’ils ne se cachent pas, la véritable politique peut les libérer de ceux qui les rendent invisibles et inexistants. Dans tous les cas, ils seront en face de leurs responsabilités historiques. Puisque dans leur grande majorité, les ivoiriens ne cherchent qu’à détenir le pouvoir, laissons à d’autres le soin de leur offrir  mieux, comme ils procèdent régulièrement : la puissance. Ce que nous leur proposons. C’est de réfléchir ensemble aux conditions d’organisation de la vie ensemble pour le bonheur du plus grand nombre d’entre eux. C’est à eux de choisir. Nous ne confondons pas la politique avec la morale. Mais, la politique n’est pas sans aucune morale ou l’éthique sociale.

Un choix certes toujours difficile entre le connu et l’inconnu, mais toujours nécessaire.

A les écouter et à les entendre, dans leur immense majorité, les ivoiriens veulent vivre en paix. Être en paix avec eux-mêmes et avec leurs contemporains. Cela requiert de leur part de s’efforcer d’apurer les sujets toxiques du passé. En effet, ceux-ci les mettent sans nul doute les uns en alerte permanente de devoir affronter la réponse ou vengeance coléreuse de ceux qui sont victimes de l’injustice due à ces sujets et dont ils tirent profit. Concernant ces sujets du passé, les autres de leur côté ne recherchent dans les circonstances actuelles de vivre ensemble, que les moyens de redresser ces sujets, de rétablir la justice selon leur unique conception et, pire encore, de devenir ceux qui bénéficient d’une inversion de l’injustice. De ce point de vue, si le passé devait continuer au présent selon les modalités d’hier, alors ensemble ils ne peuvent que continuer à vivre les uns à côté des autres, s’épiant mutuellement leurs moindres attitudes et comportements pour y rechercher de quoi se convaincre des raisons d’agir ainsi : s’affronter violemment.

Bref, ils ne chercheraient, pour les uns, qu’à ne plus subir la rigueur de l’injustice, ce qui n’est pas vrai, bien, beau et collectivement utile ;  pour les autres, il ne s’agirait que de tenter d’éviter un renversement historique qui les amènerait à les subir. Si les ivoiriens veulent vivre en paix, ils ne peuvent pas continuer à regarder l’avenir comme étant le réceptacle des sujets de craintes. D’une part, les uns craignent une modification des termes de la relation de vivre ensemble du passé continuée au présent qui mettrait alors un bénéfice qu’ils tirent de l’injustice liée à ces sujet. D’autre part, les autres craignent de continuer à subir l’injustice sans pouvoir parvenir à y mettre un terme, notamment à travers une inversion des positions respectives. On ne peut pas nier que ces craintes soient légitimes de part et d’autre. Pour autant, on ne vit pas ensemble et en paix en nourrissant pour seul projet, pour les uns de continuer à tirer définitivement profit de l’injustice, générée par ces sujets du passé, pour les autres, de pouvoir enfin vivre de celle qu’ils espèrent générer à travers la modification des modalités de vivre et de leurs positions respectives. Voici les termes et l’enjeu des conditions de vivre ensemble en paix, qui restent à découvrir ensemble.

Naturellement, aucun ivoirien n’ignore au demeurant cet enjeu capital ainsi situé. En face de cet impératif, des ivoiriens existent sans doute, qui pensent qu’il est plus aisé de maintenir le statu quo. D’un côté, certains parmi eux veulent se convaincre de pouvoir réaliser la paix en continuant à vivre de l’injustice. De l’autre, d’autres se persuadent de pouvoir parvenir à une inversion des positions historiques respectives. Ce jeu permanent à résultante nulle est leurs choix. C’est en cela que les élections présidentielles apparaissent comme le moment de détermination et de connaissance de la position des uns par rapport aux autres, grâce à l’objet de leurs agitations quinquennales : le pouvoir. Ainsi, la puissance est prise pour le pouvoir. Certes, la puissance permet de modifier violemment et sans cesse ces positions. Mais, dire que la puissance est le moyen de réaliser la paix est parfaitement faux. La violence qui constitue le canal préférentiel de son expression n’a jamais généré la paix dans l’histoire. Sans aucun doute, le progrès se situe au delà du rapport entre nécessité d’affirmation de l’individualité et le choix toujours difficile de la réaliser avec et au sein de la société.

Il arriva que ceux qui détiennent la puissance à telle période parviennent à agréger autour d’eux d’innombrables ivoiriens qui les soutiennent. Mais, il ne fait aucun doute que plusieurs d’entre eux sont des lâches adulateurs de ceux qui détiennent la puissance, des tartuffes comme ceux pour lesquels ils sont fourbes. Souvent fourbes pour recevoir quelques faveurs, ils excitent les passions les plus vils de ceux qui possèdent la puissance, contribuant ainsi à alimenter le cycle infernal et insensé de la poursuite de l’injustice. Ensemble avec eux, ils pensent pouvoir être heureux dans la quête et poursuite de leurs seuls intérêts, de leurs plaisirs vulgaires d’accumulations économiques. Ils semblent heureux quand ils parviennent à accumuler, dans le temps record de leur proximité avec la puissance, des richesses indument constituée dans le lit de l’injustice, comme des ramasseurs de pépites d’or dans le lit d’une rivière. Pour eux, la bassesse, la honte, la fourberie sont des vertus dont ils tentent de justifier la valeur. Exhiber tout ce qu’ils ont accumulé dans ces conditions souvent brèves représente souvent leur unique moyen de se constituer un crédit auprès des masses que leurs pensées et sentiments les plus méprisants et sociopathiques ne leur donnent naturellement pas auprès d’elles. Pour compléter le tableau, les flatteries des sentiments de même nature de ces masses leur permet alors de les assurer de leur ressembler, bien qu’eux en usent pour précisément mieux les utiliser pour leurs forfaits. Voici la splendeur de leur médiocrité d’esprit, puisque telle est ce qu’ils donnent à en voir.

Le temps de la détermination et du choix est déjà là. Ceux des africains qui veulent continuer à vivre ainsi les uns à côté des autres en étant opposés à eux peuvent cependant trembler car un temps approche. C’est celui qu’une multitude d’ivoiriens reconnaîtront quand il les invitera à une véritable détermination quant à savoir s’ils recherchent la véritable paix ou s’ils veulent poursuivre l’existence dans la voie des faux-semblants. Sachant qu’elle ne leur a procuré jusque là que souffrance des corps et misère des esprits, on ne peut douter de ce que le plus grand nombre d’entre eux choisiront. Et, quand on s’est rendu maître dans l’art de fourber, d’être tartuffes et sophistes, on ne peut que craindre d’avoir à l’avenir peu de crédit auprès des ivoiriens rendus heureux par leurs généreux sentiments jusque-là profondément enfouis sous les épaisses couches de faux, de l’injuste, du mal, du vilain que des démagogues ont progressivement déposés en leurs esprits.  Ce moment sera celui où la politique, la vraie sera fondée sur un minimum de morale et d’éthique sociale plutôt que sur les sentiments les plus vils. La politique ne fera pas des ivoiriens ce qu’elle veut qu’ils soient. Les considérant tels qu’ils sont, elle fera ce que l’état actuel de leurs besoins, de leurs sentiments, de leurs opinions et des éclairs qui traversent leurs esprits exigent et permettent. Mais si elle ne veut pas se perdre elle-même en les accompagnant dans leur égarement historique, contrairement à sa raison d’être, elle doit elle-même avoir pour exigence la morale. Sur cette base, elle doit susciter, encourager la déclaration de leurs besoins, de leurs sentiments, de leurs opinions et attentes des modalités de vivre ensemble, de manière à les amener à formuler ensemble, ce qu’il y a de plus avantageux pour le pays tout entier et propre à favoriser, à assurer et à accroître le bien intérieur : la prospérité de ses membres et la vie ensemble en paix.

Parce qu’une certaine disposition générale des esprits des membres d’une communauté sociale est nécessaire à ses réussites, l’influence de l’homme le plus vertueux et brillant sur elle tient plus à sa situation particulière qu’à ses qualités propres. Si Houphouët-Boigny est parvenu en termes de progrès sociaux avec la Côte là où chacun sait, c’est sans doute parce que le peuple de Côte d’Ivoire était dans une certaine disposition d’esprit depuis la lutte pour les indépendances. Sa mort en 1993 mettait fin à cette disposition pour mettre en face des nouveaux dirigeants un peuple doté d’un esprit modifié. Tant que ces dirigeants ne lui offrent que de pâles copies de plusieurs des qualités démontrées avec talent et virtuosité par Houphouët-Boigny, ils trouveront en face d’eux un peuple dont sa longue gouvernance a préparé l’esprit et l’a rendu réceptif au sophisme, à l’hypocrisie et à la démagogie.  Toutes proportions gardées, la Côte d’Ivoire épouse la trajectoire de l’empire romain. ” L’empire romain fut gouverné, pendant quatre-vingts ans, par des monarques dont les talents et les vertus lui procurèrent quelque repos, au milieu des angoisses de sa longue agonie ; mais, après la mort du dernier et du plus vertueux d’entre eux, tout se trouva préparé pour le règne d’un monstre tel que Commode.” (5) Après une trentaine d’années de progrès que personne ne contestera, au regard des faits de délitement de la communauté nationale et des mœurs, les ivoiriens se trouvent depuis 1993, dans une période de leur histoire pendant laquelle ils sont gouvernés par des dirigeants peut-être commodes, pour certains d’entre eux, mais des Commode pour tous.

A la vérité, les idées ou les opinions, vraies ou fausses, n’ont de puissance sur le cours des événements, que quand elles sont devenues celles de la très-grande majorité des citoyens.” (6) Qu’elles soient vraies ou fausses ne leur donnent aucune valeur en soi. Ainsi par exemple, que le président Ouattara ne se présente que pour son premier mandat présidentiel, en étant au pouvoir depuis 2011 et que la Cour constitutionnelle de Côte d’Ivoire valide cette candidature comme telle, n’ont de prise sur le cours sur la vie politique ivoirienne que pour une unique raison : parce qu’une partie importante sinon significative du peuple ivoirien les accepte comme étant vraies et qu’une large partie les conçoit comme étant fausses. Cela, les tartuffes, sophistes et autres démagogues en tous genres l’ont bien compris et sont passés maîtres dans l’art de l’exploiter l’incertitude sur la nature de vérité ou de fausseté de ces idées. C’est aussi pourquoi, dans le champ politique, le mensonge, l’hypocrisie paient plus que la vérité, l’authenticité, tant que le public qui en est sensible est plus nombreux. “Et voilà pourquoi l’on ne peut attendre d’amélioration réelle et durable, dans les destinées d’un peuple, que du progrès des lumières et de la raison au sein de ce même peuple.” (7) Cela étant, si aucun effort n’est collectivement fait pour favoriser l’amour du vrai, de l’authentique, alors aucun progrès n’est envisageable, puisqu’il ne peut avoir pour fondement le faux, ce qui n’est pas bien, ni juste, ni beau. D’autant que “ce progrès est nécessairement très-lent : parce que les hommes sont bien plus touchés des avantages ou des inconvénients présents, que de ceux qu’ils peuvent espérer ou craindre pour l’avenir, quelque faibles que soient les uns, et quelque grands que puissent être les autres.” (8) Nombre d’ivoiriens qui disent être dominés et ne supportent pas cette situation semblent craindre autant que ceux qui veulent continuer à les dominer. Outre qu’ils respectivement pour les premiers le courroux des seconds qui eux-mêmes, de perdre leurs privilèges et avantages indus, tous les deux craignent la vérité qui peut les éclairer sur leur situation ou connaître les conséquences et dangers liés. S’ils acceptent de continuer à subir à ce point la force des choses, ils subiront impuissants, la force d’une révolution violente qui qui sanctionnera leur aveuglement qui n’est pas toujours involontaire. Dans ce cas, ils porteront malgré eux tout le poids de la peine générée par la révolution.

Je serai à mon tour ingrat si j’oubliais de citer Stefan Zweig qui a partagé avec tous les hommes les deux choses les plus difficiles d’un homme sage lui a enseignées : “(…) premièrement, ne jamais se soumettre au plus grand des pouvoirs de ce monde, le pouvoir de l’argent, et lui opposer la pleine liberté intérieure [j’ajouterai modestement la bêtise et la vanité humaine] ; deuxièmement, vivre parmi les semblables sans jamais se faire, ne serait-ce, qu’un seul ennemi.” (9) Aucun ivoirien, aucun homme ne sera mon ennemi. Dans cette longue période agitée, des tartuffes et des genres de sophistes occupent le champ de la communication des pensées et des sentiments. Les premiers ont fait sacerdoce de faire de leur hypocrisie, le moyen de réaliser leurs ambitions les plus personnelles. Quant aux seconds, ils ont fait de la dispense du faux, un art majeur. Les deux se ressemblent toutefois. D’abord, leurs buts sont identiques : la réalisation d’intérêts particuliers. Ensuite, malgré leurs manières de procéder, ils s’accordent sur l’absence de considérations morales et éthiques, à savoir de considérations qui favorisent la vie ensemble des ivoiriens en société. Dès lors que la plus grande divinité – je veux dire la vérité, après Polype – qui doit rassembler les ivoiriens et les faire vivre ensemble, n’est ni candidate aux élections présidentielle de Côte d’Ivoire 2020, ni présente dans les débats qui ont commencé, je présume que ce sera encore une fois des élections pour rien. Impossible de satisfaire du présent et de l’avenir compromis. Mais, on peut échanger avec les ivoiriens, des pensées et des sentiments et une volonté déterminée de modifier le cours des choses. Côte d’Ivoire 2020 : Le malheur des ivoiriens est que la divinité qui doit les rassembler et les faire vivre ensemble n’est pas candidate : la vérité.

C’est nécessaire, tant pis si les autres peuvent tirer profit de la vérité.

Les africains qui ne prétendent pas être des hommes parfaits acceptent que d’autres hommes soulignent leurs contradictions, voire même en usent pour tenter d’atténuer et de relativiser les leurs. Le temps où il fallait éviter de fournir des arguments aux détracteurs de l’Afrique et des hommes qui y vivent a échu, dès lors que l’histoire a jusque-là montré qu’une tel but ne peut constituer une fin en soi, à défaut de servir les africains et les progrès des circonstances de leur existence. Le débat est immense à propos de la manière de vouloir vivre ensemble des africains. Le concernant, éviter de dire et de reconnaitre la vérité pour ne pas fournir des arguments à leurs détracteurs, ne peut pas être pour les africains, une fin en soi, ni une manière de protéger les africains. Balandier a eu sans doute raison de ne pas céder à ce procédé, bien que relevant de la société qui agressait l’Afrique, son point de vue ne pouvait être jugé que relativement à cela et non pas à la raison.

A une certaine époque à la veille des des indépendances, Balandier a raconté ce qu’il a vu en Afrique, s’apprêtant à s’auto-gouverner, sans prendre parti (10). Il a sans doute fourni quelques éléments pour approcher les africains et leurs sociétés. Les africains sont des africains et nuls autres. Les faits montrent qu’ils avaient sur tout des idées aussi imparfaites que celles de leurs contemporains de leurs époques. Ils nourrissaient des sentiments aussi imparfaits qu’eux, à l’égard des hommes et de la manière avec laquelle ils doivent vivre ensemble. Les faits historiques attestent de leur défaite circonstancielle, au plan de l’évolution de leurs idées et de leurs sentiments lors de leurs différentes rencontres avec d’autres sociétés humaines. Croyant comme eux en la possibilité qu’un homme puisse être inégal à un autre et privé de liberté, ils ont épousé leur idée de la possibilité de les écouler comme des biens matériels.  Croyant en leur propre système d’incarnation de l’idée de ce qui dépasse les hommes, nombre de ceux qui les gouvernaient et étaient aussi les chefs de leurs cultes n’ont pas hésité à abandonner leurs croyances pour épouser celle de leurs encombrants visiteurs. Il ne fait aucun doute que la possibilité que ces évolutions leur donnaient d’affirmer leurs individualités ainsi que celles des sociétés dont ils étaient les chefs était assurément trop alléchante. Le fait essentiel est que l’affirmation de ces individualités s’envisageait par rapport à d’autres gouvernants et sociétés africaines proches et à leur dépens. Il est difficile d’affirmer que ces sociétés visiteuses représentaient de leurs points de vue, dans la plupart des cas, les dangers à combattre et leurs membres ceux desquels il fallait se méfier. Dès lors, chacun comprend que les principaux royaumes et empires dont les africains sont si fiers se soient développés et aient atteint leur apogée au cours de ces longues périodes de rencontres.

Les faits de notre époque attestent également de ce que les africains n’ont pas été changés par ces différentes rencontres. Aucun des  enseignements sociaux, politiques, économiques, spirituels etc…. de leurs visiteur n’est parvenu à modifier leurs pensées et sentiments. De ce point de vue, les théocraties orientales de l’époque et l’Islam ont échoué à faire des africains des orientaux. Les monarchies européennes et plus tard les républiques qui les ont prolongées et leur religion n’ont affecté les africains, de leur côté, que très superficiellement. Du point de vue de leurs pensées et sentiments, les africains contemporains demeurent fondamentalement plus proches de leurs aïeux de naguère que ce qu’espéraient faire d’eux leurs visiteurs impériaux, volonté de domination d’un côté, Coran ou Bible selon le cas de l’autre. C’est même sur la conscience de ce fait que se fonde l’affirmation d’une personnalité africaine, différente de toute autre. Cette affirmation est nécessaire. Cela dit et en cette matière, si ce qu’étaient leurs aïeux et sont les africains contemporains et leurs manières de vivre ensemble aujourd’hui ne font aucunement d’eux des hommes inférieurs à d’autres, il convient de ne pas faire de leurs manières d’être des hommes, comme tous les autres, une œuvre d’artistes africains. Ce qu’ils ont été et sont encore ainsi que leurs manières de vivre ensemble ne sont pas des œuvres historiques achevées, puisqu’il s’agit précisément d’œuvres de leur existence à différentes époques. Comme telles, elle sont appelées à être sans cesse modifiées par chaque génération. Or ces modifications ne peuvent intervenir que s’ils parviennent à identifier leurs imperfections, en fonction de l’évolution de leurs pensées et sentiments, dans leur rapport avec leurs environnement évolutifs, qu’il soit interne ou externe.

C’est ici que se présente un risque que Balandier a identifié. Ce risque est inhérent à ce qu’il a désigné par l’ambiguïté. Est-il possible de débattre objectivement de la situation complexe des sociétés africaines ? Oui, les africains doivent le faire, pour eux-mêmes, en acceptant de recevoir des coups qui peuvent provenir d’autres africains et en acceptant que leurs arguments puissent bénéficier à d’autres. S’interrogeant au lendemain des indépendances sur la complexité des nouvelles sociétés africaines, nées de la colonisation, les termes de sa réflexion qui pointaient ce risque sont valables de nos jours. Côté anciens colonisateurs, il constate et questionne sans aucune fioriture.” (…) Notre fierté et nos intérêts nous ont empêché d’avoir un regard critique qui nous permette d’évaluer la portée de notre emprise, ni ses effets. Nous évitons de faire le compte de nos tricheries et de nos désillusions, par crainte de fournir des arguments qu’on nous retournerait. Nous refusons de prendre conscience de nos faiblesses et des changements profonds (…) Nous continuons à charger le Noir du poids de nos carences ou de nos mécomptes. Il faut un responsable : nous disons que l’élève a déçu le maître et ne sait payer qu’avec l’ingratitude. L’astuce, grossière, se retourne contre nous. Le Noir l’utilise à son tour pour oublier les insuffisances des sociétés qu’il a édifiées et accuser notre domination d’avoir seule contrarié le progrès d’un monde africain. La mauvaise foi induit la mauvaise foi, comme le racisme induit le racisme de défense, puis le combat. Est-il possible d’apprécier objectivement la situation complexe des peuples nègres ? Qui saura le faire sans recevoir des coups qui tombent à la fois des deux camps ?” (11)

Excellent observateur des sociétés de son époque, Balandier pose la question fondamentale. S’agissant des européens, dès lors que ce qu’ils peuvent dire de la situation africaine ne peut être que d’un intérêt secondaire pour les africains, ils ne prennent que peu de risques, qu’ils rusent ou pas avec leur raison souveraine.  Ce n’est pas du tout le cas de toute analyse de leur situation par les africains eux-mêmes. Ce qu’ils peuvent et doivent en attendre est qu’elles soient empreintes de lucidité et approchent la vérité,  motrice de l’action correctrice pertinente. Ils ne peuvent pas se payer le luxe d’user des postures, méthodes et pratiques de la plupart des analyses européens. Face au prix collectif à payer de telles aventures, les africains ne peuvent que minorer l’impact des arguments que des européens pourraient extraire des vérités qu’ils reconnaîtraient et si nécessaire pour modifier leur cap historique. Le Dr Nkrumah, (…) récusait les divers témoins blancs plus ou moins engagés dans le jeu colonial. Il les mettaient tous dans la même charrette” : administrateurs, hommes d’affaires, auteurs de la domination politique et économique ; mais après eux, les missionnaires, coupable d’avoir apporté un christianisme intolérant à l’égard du Noir et trop tolérant vis-à-vis du système colonial, l’ethnologue, jugé responsable d’une entreprise qui, en se conformant parfois aux conclusions scientifiques, devenaient plus contraignante. Mais, des réactions de même nature sont le fait de Blancs qui veulent maintenir une certaine forme de présence européenne. Refuser le conformisme et les idées reçues (…) entraine immédiatement l’accusation de subversion. Il semble, dans un tel contexte, que le simple fait de penser avec indépendance apporte une contribution à l’indépendance vraie des peuples africains et constitue au-delà une activité “antinationale”. (12) Sans doute.

Mieux encore concernant les acteurs africains, il semble que le nationaliste africain est loin d’être celui qui veut agir sur ce qui ne relève ni ne dépend de sa propre responsabilité ni de celle de tous les africains. Au contraire, il favorise le statut quo. Le véritable nationaliste africain, paraît avant tout être celui qui ne ruse pas avec sa raison souveraine. Il ne craint pas les conséquences de l’incompréhension de ses pensées par certains parmi les africains qu’ils entend précisément défendre. Encore moins, il ne fait semblant de les éveiller et de les protéger, quand il contribue au contraire et malgré lui, sans doute en échange de la satisfaction de sa vanité, d’être à l’abri de la souffrance parfois induite par la vérité, à maintenir les faiblesses africaines qui profitent tant à ceux dont il entend les préserver de leurs influences toxiques. En quelques mots, taire, ignorer ou masquer les faiblesses africaines, c’est offrir l’Afrique et des africains, sans aucune défense, à ceux qui veulent la dominer. Voici, pour chaque africain, l’enjeu de débattre objectivement de ce qui est vrai, bien, juste, beau s’agissant de la manière de vivre ensemble, hier comme aujourd’hui. De toute évidence, cette introspection ou regard intérieur à la société africaine est indispensable et nécessaire. Ce regard conduira à améliorer la paix intérieure des sociétés sans laquelle chaque influence ou rapport externe ne peut qu’affecter la société africaine avec la plus grande violence, sans qu’elle ne puisse opposer la résistance la plus forte.

En ce sens, nous acceptons par avance les coups venant d’africains, consécutifs au fait d’affirmer que les africains ont adopté un culte sans véritablement croire en le dieu de la liberté et de l’égalité politique auquel il est destiné. Croyant au contraire en le dieu de l’inégalité sociale et politique ainsi que de la domination des uns par les autres, la divine vérité n’est pas candidate aux élections présidentielles. Dès lors, le choix des peuples d’Afrique peine à être fondé sur un minimum de raison, ne disposant souvent de choix les plus accessibles que ceux réalisables sur le fondement de leurs passions. C’est la une situation terrifiante que le débat peut permettre de dépasser pour identifier au milieu de tant de faussetés un chemin de vérité collective. Le débat qu’il convient d’engager concernant la signification qu’ils donnent aux élections présidentielles elles-mêmes peut y contribuer et permettre d’y parvenir.

Conclusion.

Chaque africain espère pouvoir manger à sa faim, se soigner, se distraire, être utile aux siens, être en paix en lui-même et avec les autres. Il veut pouvoir travailler, récolter les fruits de son travail et en disposer ; il veut contribuer à la vie collective. Il aspire à être reconnu et respecté tel qu’il est par tout autre homme. Bref, il veut vivre et mieux. Vivant et ne pouvant vivre qu’avec d’autres africains au sein de leur communauté nationale commune et d’autres contemporains au sein de la communauté humaine, il ne peut parvenir à ce résultat en ignorant ces autres ou en faisant comme s’il lui était possible d’y parvenir sans eux. Dans le passé et au sein des communautés qu’ils constituaient, nombre d’africains ont tenté de procédé. Aucun africain ne méconnaît l’échec historique retentissant qui affecte encore leur être, malgré les royaumes et empires qui n’ont pas préparé l’esprit des africains à la résistance collective. Les idées et sentiments qui ont abouti à ce désastre ne peuvent fonder une manière de vivre ensemble qui réalise leurs espoirs de vivre. Pourtant, il semble que la libération de ce chaos n’a été d’aucun enseignement s’agissant de leurs idées et sentiments faits des hommes et de leur société.

Dans la plupart des cas et partout en Afrique, des africains s’affrontent violemment pour posséder le pouvoir. Sans doute, leur crainte des modalités de vivre ensemble les conduit naturellement à une seule option : posséder le pouvoir ou être dominé, puisque telle est la nature fondamentale de cette manière. Ainsi, au lieu que la manière de vivre ensemble fasse du pouvoir un instrument collectif, au service de tous et qui protège, le pouvoir continue d’être un outil privé au service de ceux qui dominent les autres. Dès lors, il est clair que la question que les africains évitent de se poser et susceptible de conduire à leur conciliation demeure : quelle est la manière de vivre ensemble, productrice de prospérité, de paix pour le plus grand nombre d’entre eux au sein de leurs communautés nationales respectives ? Il est à parier que cette manière est celle qui transforme le pouvoir en un instrument collectif que les africains n’auront plus besoin de se violenter pour se l’approprier dès lors qu’il leur appartiendra à tous. C’est me semble-t-il, une question fondamentale dont l’abord éclairera tous les sophistes, les tartuffes et les démagogues, qui n’ont rien à exprimer à propos des mensonges, des hypocrisies et des tromperies du passé et du présent. Les africains, fatigués par les faux débats, trouveront là un sujet digne de leur intérêt commun.

Concernant en particulier les ivoiriens, et à propos des élections présidentielles pour choisir leur gouvernant, un grand nombre d’entre eux savent que le véritable sujet commun n’est pas de savoir qui détient et incarne le pouvoir, bien que leurs sentiments faux les conduisent à en faire un enjeu vital. En revanche, il est de savoir de quelle manière ils doivent vivre ensemble. Cet sujet les questionne et leur pose la question de savoir lesquels d’entre eux veulent vivre ensemble avec tels autres, s’ils se cachent derrière leurs peurs de la domination ou du déclassement social, voire même alors qu’ils aspirent à dominer d’autres ivoiriens. Il est clair que la paix est impossible pour les hypocrites, les démagogues et les sophistes ou imposteurs. Avec un petit effort d’authenticité, ils ne peuvent que constater ce qui est : la plus grande divinité – je veux dire après Polype, la vérité en tant que ce qui est vrai, juste, bien, beau, collectivement utile – qui doit rassembler les ivoiriens et les faire mieux vivre ensemble, n’est ni candidate aux élections présidentielles 2020 à venir, ni présente dans les faux débats engagés et actes violents échangés. Dès lors, ils peuvent présumer que ce seront encore des élections pour si peu de résultats collectifs. Une alternance de gouvernant sera peut-être possible. Mais, nul ivoirien ne peut considérer que ces élections aboutiront à un changement radical et fondamental dans la manière de vouloir vivre ensemble qui seule, peut conférer aux règles communes de la la vie ensemble et aux actes pour les exprimer leur force, à savoir leur légalité augmentée par leur reconnaissance et acceptation. N’est-ce pas cette dernière qu’il convient de désigner par leur autorité ? Cette autorité n’est-elle pas ce qui rend légitimes les règles communes de vie ensemble et les actes posés dans leur cadre aux yeux du peuple souverain appelé à juger s’ils relèvent de ce qui leur semble collectivement vrai, bien, juste, beau, utile ? Ceux des dirigeants, candidats et leurs supporters, qui attendent des ivoiriens qu’ils reconnaissent et acceptent les règles et les actes qu’ils posent en s’y référant, sans aucune forme de jugement souverain de leur part quant à leur nature de vérité, de bien, de beauté, d’utilité collective, ont tort de revendiquer quelque légitimité de ces règles et des actes qu’ils posent dans leur cadre. Quant à la légitimité de tels acteurs, attachée au fait d’incarner le pouvoir que les ivoiriens représentent collectivement en vivant ensemble, peut-elle s’apprécier sans considérer leurs actes au plan moral et de l’éthique sociale, qui rendent la société possible et qui donnent son sens au pouvoir et à la politique ? Quelle valeur peut avoir la politique sans aucune moralité, ni éthique sociale ?

En ces matières, aucune vérité absolue n’existe. Voilà pourquoi chaque ivoirien doit se déterminer, en âme et conscience, et ne peut avoir pour unique juge de ses actes que lui-même. Tout ce que les ivoiriens peuvent collectivement attendre les uns des autres, c’est d’être au service de la république démocratique, l’unique cadre efficace de réalisation et durablement de leurs objectifs particuliers. Considérant cela, ils ne peuvent constater ensemble que la république connaissait ses agresseurs et qu’elle leur a facilité depuis 2011 les conditions de la tentative de son assassinat. Maintenant que bas les masques, une large partie du peuple ivoirien sait quels sont ceux des ivoiriens qui veulent se substituer à la république et qui veulent mépriser le peuple et sa haute finalité commune. Le peuple ivoirien qui a dit non ne peut dire oui, même sous la contrainte. Moralement et au plan de l’éthique sociale, il ne peut le faire sans renier sa propre dignité, sans se mépriser lui-même. Il n’y a pas une plus grande violence faite à un peuple que de mépriser sa dignité, que de piétiner telle ou telle de ses exigences fondamentales et de ses finalités collectives.

Mais le peuple ivoirien n’est ni ignorant, ni myope. Des ivoiriens affirment le défendre face aux abus inacceptables du régime Ouattara. Toutefois, ils démontrent une incapacité à mettre en commun leurs forces et  à rassembler ce peuple, à travers une candidature unique de l’opposition et de lutte collective, en laquelle le peuple rassemblé peut reconnaître la défense de sa dignité et de son intérêt général. Ce peuple que le régime et nombre de ses opposants croient malléable à corvée, sait reconnaître ce qui est vrai du faux, ce qui est bien, beau et utile. Lorsque ceux qui prétendent le protéger et ré-établir sa dignité et sa souveraineté piétinées par le régime ainsi que ses finalités les plus fondamentales sont avares de leurs intérêts propres, alors il convient simplement de relever que pas plus que ce régime, ils n’agissent pour l’intérêt de ce peuple. Lorsque de surcroit, tout en tenant à leurs intérêts particuliers, ils ne s’accordent que pour combattre le régime dans un rapport de force violent, au non affirment-ils pour sauver le peuple, ils cessent alors, autant que le régime combattu d’être républicains. Mieux encore, dès lors que seul le peuple souverain dispose souverainement du pouvoir, que seul il peut s’attribuer, de choisir d’autres moyens, au delà des moyens républicains, y compris la voie du rapport de force violent avec le pouvoir, c’est comme si ces faux défenseurs entendaient, au nom et sous le couvert de la défense du peuple se substituer à lui, être souverain à sa place. N’est-ce pas ainsi que procède le régime au pouvoir qu’ils combattent pour cette raison précise ? Certes, il n’est pas trop tard pour eux de démontrer au peuple le contraire de ces premières observations qui précèdent. Mais, il ne leur reste plus beaucoup de temps avant que le peuple ne choisisse ce qu’il pense qu’il peut lui être collectivement utile.

Ainsi alors, au cours de ces élections présidentielles 2020 la divine vérité n’est pas candidate. La question du choix, qui se situe au milieu de plusieurs degrés de moralité  et d’éthique sociale se résout, d’elle-même. Il me semble qu’un peuple digne et souverain ne peut choisir de se mépriser lui-même en optant pour des prestidigitateurs de la politique qui ont choisi de le mépriser et ses finalités ainsi que finalement d’être souverain à sa place. Comparé à leur immense crime à ses dépens, leur dire oui, même sous leurs baïonnettes, serait là le crime le plus monstrueux. Si tel était le cas, on pourrait alors répéter avec Pascal observant que même celui qui va se pendre veut être heureux, le peuple ivoirien aura choisi d’être heureux en se pendant à travers cet acte monstrueux envers lui-même que pourrait être son oui au régime Ouattara. Si telle était la voie du bonheur recherché que le peuple ivoirien souverain aura choisi d’emprunter, alors qu’il en soit ainsi. Il ne restera plus alors qu’à continuer de tenter de le convaincre de ce que, se faisant du tort à lui-même en tentant d’être heureux, il encourage sans le vouloir tous les prestidigitateurs et sophistes de la politique qui refusent de s’incliner devant sa dignité et sa souveraineté, considérant que leurs abus et leurs mépris peuvent constituer une voie acceptable pour le bonheur même de la plus petite partie de ses membres. Quand on ressent dans son corps et son âme la souffrance de ce peuple, on ne peut pas se résoudre à accepter qu’il exerça sa souveraineté de cette manière délétère pour lui-même.

______________________________________________________

(1) Aristote, “La morale et La Politique – Traduction par Jean-François Thurot”, Ed Firmin Didot Père & Fils, Paris, 1824

(2) (1) Ibid

(3) Henri Konan Bédié, «Le progrès pour tous et le bonheur pour chacun». Slogan politique du candidat  lors des élections présidentielles de Côte d’Ivoire en 1995.

(4) Alassane Dramane Ouattara, «Ado solutions». Slogan politique du candidat  lors des élections présidentielles de Côte d’Ivoire en 2010.

(5) (1) Ibid

(6) (1) Ibid

(7) (1) Ibid

(8) Aristote, “La morale et La Politique – Traduction par Jean-François Thurot”, Ed Firmin Didot Père & Fils, Paris, 1824

(9) Stefan Zweig, “Était-ce lui ? Un homme qu’on oublie pas”, Folio, Ed Gallimard, juillet 2016.

(10) Georges Balandier, “Afrique ambiguë”, Ed Plon, Collection Terre Humaine, 1957, p. 379

(11) Ibid (10)

(12) Ibid (10)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

4 + 4 =