Puisque la divinité qui doit rassembler et faire vivre ensemble les africains n’est pas candidate aux élections présidentielles de Côte d’Ivoire 2020 …

En Côte d’Ivoire, comme dans la plupart des sociétés africaines, la question demeure, d’une part, celle de l’organisation de la manière de vivre ensemble en vue de réaliser le bonheur et la paix pour le plus grand nombre et, d’autre part, la manière de vivre ensemble conformément à la première. Dans les deux cas, l’acceptabilité de ce qui est légal tel qu’il fasse autorité est posée. Dès lors, la légitimité  de la règle, des actes qui s’y réfèrent et des auteurs de ces derniers qui appliquent la règle reste posée. Sans chercher à résoudre cette question fondamentale, nombre d’africains voudraient d’abord s’accorder avec d’autres africains, qu’ils veulent pourtant dominer. Leur projet est simple : dénoncer et combattre ensemble la domination exercée par d’autres sociétés humaines sur les leurs. Ils sont souvent les mêmes pour lesquels l’évocation de celle exercée par des africains sur des africains produit de violents urticaires sur leurs corps et leurs esprits. En face d’eux se dressent tels autres africains ; ceux-ci n’aspirent qu’à gouverner et semblent ne se contenter que d’une position de régent des relations entre membres des sociétés africaines et de dominateur d’autres africains.

Loin de placer cette question au centre des discussions, la détention et l’usage de la force collective qui surgit précisément de leur vie ensemble au sein de leurs sociétés constitue ce qui agite davantage un grand nombre d’africains. Or, le pouvoir et la puissance sont jumeaux du même : la force collective surgissant de la société. Seule la manière dont elle s’exprimer ou se manifeste, à travers l’exercice de ceux qui l’incarnent et la détiennent, permet de distinguer la force-pouvoir de la force-puissance. C’est sans nul doute là que se situe l’inquiétude des africains, dès lors qu’il s’agit de désigner celui qui l’incarne.

En Côte d’Ivoire depuis 1993, cette inquiétude légitime a retiré aux élections présidentielles toute signification qui rassemble les ivoiriens. Comme les précédentes depuis cette date, les élections 2020 à venir ne parviendront seulement qu’à changer, peut-être, ceux qui incarnent la force collective, à savoir ceux qui gouvernent. Quand à savoir si les ivoiriens ont confiance en ce que la force collective qu’ils représentent ensemble apparaîtra sous la forme du pouvoir ou de la puissance, on ne peut que se fier au douter de tant d’ivoiriens eux-mêmes. Leurs postures et actes, visant à ne point rien accepter d’autre que son incarnation ou sa détention ou alors l’échange de violence indiquent qu’ils craignent qu’elle ne consiste en puissance. Dans ces conditions, on se pose la question de la souveraineté de leur raison sur leurs passions, tant le culte démocratique des élections présidentielles ne ressemble à rien d’autre qu’un moment d’échanges de violence, alors qu’elle est une célébration de la société républicaine et démocratique.

La vérité réside en ce que c’est la résolution ou l’atténuation de la domination interne qui constitue la condition initiale, préalable à une opposition efficace et durable contre toute adversité externe. En effet, dès lors que selon leur manière de concevoir les hommes et leur vie ensemble, le caractère acceptable ou non de toute domination résulte de celui qui la produit et non pas de la nature fondamentale de toutes dominations, qu’elles qu’en soient les manifestations et les auteurs, alors l’esprit qui pense ainsi perd sa capacité de discerner ce qui est vrai de ce qui est faux, le mensonge et de la ruse ou tromperie de ce qui authentique, ce qui est juste de ce qui est injuste, ce qui est bien de ce qui est mal, ce qui est beau de ce qui est inesthétique, ce qui est collectivement toxique de ce qui est utile. Bref, un tel esprit perd sa faculté de reconnaître ce qui relève fondamentalement des hommes par rapport aux animaux avec lesquels ils ont en commun tout le reste. Pire encore, un tel esprit cesse d’en être un pour ressembler à l’instinct qui ne distingue l’homme qui le manifeste d’un animal.

Or, si l’instinct relève d’une capacité ou disposition à se préserver et qui fait survivre l’individualité, il n’en demeure pas moins qu’elle ne permet à cette dernière que de survivre néanmoins ; l’individualité gouvernée par l’instinct ne vit pas comme vivent les hommes, mais survit ; l’individualité ne vit pas comme un homme si elle n’est pas membre d’une société humaine. Contrairement à la posture populaire concernant leur esprit de communauté, à observer vivre les africains, ils donnent le sentiment de ne vouloir survivre qu’individuellement ou n’accepter que l’existence de leur communauté sociale particulière à laquelle ils accordent la plus grande et exclusive importance. Leur instinct de protection est au service de cet impératif. Certes. Mais, les progrès qu’ils attendent et espèrent légitimement de leur co-existence avec d’autres ne peuvent dès lors être que rares sinon très lents. Tout simplement, parce que l’instinct ne produit aucun progrès, mais réagit ou reproduit inlassablement. Il tente vainement de faire échapper son porteur mais sans aucune direction précise qui maintienne et développe sa nature humaine, de sa condition de membre qui, au contraire, ne peut exister et vivre mieux qu’au sein d’une société. La condition humaine ne consiste pas en ce que les hommes subissent leur environnement, ni qu’ils soient dominés par d’autres hommes. Dans cette mesure, il est logique que les africains aspirent à ne pas l’être, bien qu’ils manifestent une préférence et une confiance en leur instinct de survie qui ne peut leur être que d’un concours dérisoire. Pour cause, leur condition historique est une exigence de vie ensemble avec d’autres au sein d’une société.

On pouvait penser que les traumatismes infligés par leurs histoires scabreuses leur seraient d’excellents enseignements. Il n’en a rien été, si l’on considère les voies suivies après leur libération de ces cauchemars. Évitant de regarder en eux-mêmes et en leurs pratiques de la vie ensemble, ils ont choisi de continuer à faire confiance à leurs idées et sentiments exprimés dans le passé qui ne leur ont été d’aucun intérêt dans ces histoires. De l’autre, ils continuent de scruter l’extérieur, y recherchant tous les signes de leur déséquilibre interne et de son leurs effets délétères sur leurs conditions d’existence. Coupons court : après la libération d’expériences douloureuses, qui devait éveiller leurs esprits, les africains attendent encore la modification décisive de leur manière de vouloir vivre ensemble pour parvenir à une manière acceptable de vivre ensemble.

En Côte d’Ivoire par exemple, les élections du gouvernant, qui doivent contribuer à engager résolument la population dans cette direction se succèdent depuis 1990. Le moins que l’on puisse dire est que ces élections elles-mêmes reflètent leur manière sociotoxique de vouloir vivre ensemble. Les conditions pour la manifestation du choix décisif d’un tel gouvernant par la population ne sont pas réunies depuis 1990 ; elles sont devenues si délétères que leur finalité n’a que peu de signification collective. A travers leurs attitudes, postures et actes, nombre de candidats eux-mêmes à cette haute mission donnent à voir qu’ils ne peuvent incarner le gouvernant que les ivoiriens espèrent. Voilà pourquoi le choix des ivoiriens est davantage celui fondé sur leurs passions plutôt qu’en grande partie sur leur raison.  Dès lors que leur esprit souverain ne peut que constater l’absence de candidature de la divinité qui peut les rassembler et les faire mieux vivre ensemble, ils s’en remettent à leurs passions. Il ont sans doute tort sur ce point, car même au milieu des passions, il existe toujours une lueur de raison qui mène à une manière acceptable pour tous de vivre ensemble.

L’expérience de la domination n’a été d’aucun conseil.

La manière de vivre ensemble des africains reflète leurs pensées et sentiments. C’est dans ce cadre de pensées et de sentiments que nombre d’africains rabâchent et renâclent, sans doute à juste titre et avec raison, la tendance déshumanisante de la colonisation. Mais rarement, ils ont examiné les modalités de leurs rapports dans les sociétés qu’ils constituent au point de de vue de la dignité de chaque chaque africain et à la lumière projetée par leurs expériences douloureuses. En effet, outre le fait des fait des africains d’être parvenus à se gouverner eux-mêmes à nouveau, qu’est-ce que leurs expériences d’avoir été dominés par d’autres a produit sur leurs perceptions de la manière de vouloir vivre ensemble en société ?

La même foi en l’inégalité sociale et politique, malgré leurs expériences douloureuses du passé.

Des circonstances historiques sauvèrent les africains. En effet, à la fin du XIXe siècle, dans les années 1900, des agresseurs européens ont commencé à donner une éducation complémentaire à certains africains. Peut-être, pensaient-ils que cela faciliterait les conditions de leur domination et exploitation pour leur plus grand profit, dans la mesure où elle épousait leurs pensées et sentiments. Mais, voilà, cette éducation leur a procuré une autre perception de leur réalité, en même temps que les moyens d’exprimer et de communiquer leurs pensées et leurs sentiments les plus réprobateurs au sujet des modalités de leur vie. Ainsi, de même qu’après avoir dominé et éduqué les Perses, ces derniers ont mis fin à l’indépendance de la Mésopotamie ; de même que les cités grecques ont procédé pareillement à l’égard des sociétés italiennes, avant que l’empire romain ne domina à son tour les cités grecques, les africains ont emprunté ce chemin constant de l’histoire. Plus modestement cependant, après avoir reçue une éducation européenne complémentaire, les sociétés africaines ont recouvert leur indépendance à l’orée des années 1960, usant stratégiquement du langage que leurs bourreaux leur ont appris au plan social et politique.

Mais, les exigences faites aux colons, de liberté, d’égalité, d’égale valeur, d’égale considération, d’autodétermination et d’auto-gouvernement, dont la réalisation devait nécessairement suivre la victoire commune et les indépendances, sont restées lettres mortes. Dans le meilleur des cas, des partis uniques ont surgi au niveau national et, localement les monarchies locales se sont maintenues et avec elles, les manières initiales de vivre ensemble des africains dont ils réprouvaient certains aspects semblables à leurs rapports avec les colons. Dans le pire des cas, l’auto-détermination et ces exigences ont conduit à des coups d’États et à des guerres civiles funestes, au niveau national. Sur les chemins vers leur libération, des leaders historiques ont rendu des services éminents à la cause commune : l’indépendance. Dans l’esprit de nombre de membres de certaines fractions communautaires, cela génèrera ou renforcera rapidement, des sentiments et des mœurs d’une valeur supérieure à d’autres contemporains. La prépondérance réelle que les États nouveaux générés leur ont accordé sur ces derniers ou le sentiment de cette prépondérance, en raison de services rendus à tous par certains d’entre eux, ne fera que porter au niveau national ce qui a toujours constitué les mœurs localement.

Nombre d’africains ont toujours eu le sentiment que la famille et ses membres appartiennent à tel chef de famille, de même qu’ils pensent que tel village et ses membres appartiennent à tel chef de village, ainsi que tel royaume et les sujets du roi lui appartiennent. De même, beaucoup d’africains ont naturellement pensé que tel pays et ses citoyens appartenaient à tel chef d’État et à sa communauté ethnique et historique. Ainsi, les africains qui ont regagné leur indépendance étaient les mêmes qu’hier, en leurs pensées et sentiments éprouvés ; en aucun cas, les expérience commues vécues, en l’occurrence, l’oppression coloniale n’ont modifié ni influencé leurs pensées et sentiments concernant ce que doivent être leurs relations. Elles n’ont constitué qu’une parenthèse avant qu’ils ne reviennent intégralement à ce qui prévalait avant, qui n’a pas pris fin au cœur de ces expériences de domination ni à leur terme.

Depuis les indépendances, des africains tentent d’en domineer d’autres ou aspirent à le faire. Comme il arrive toujours en pareil cas, les opprimés ou dominés ne furent pas plus à l’abri de la corruption des esprits que ceux qu’ils considèrent comme leurs oppresseurs. Tous vivant ensemble désormais, dans des cadres sociopolitiques neufs sous des régimes moins rigides que par le passé, dominés et dominants se feront progressivement experts des plus obscures tartufferies, ruses et sournoiseries. L’hypocrisie et la démagogie généralisées ont servi les ambitions individuelles ainsi que celles de communautés restreintes historiques. Quant à la sournoiserie la plus habile, elle a constitué la posture de ceux qui se considéraient dominés ; ils n’espéraient que le moment opportun pour engager la violence au service de leurs droits qu’ils se refusaient à exiger dès les indépendances.

Ainsi, la manière de vouloir vivre ensemble après la libération n’a pas véritablement évolué. Au terme d’un siècle environ de colonisation, les africains parviennent à l’indépendance et à l’auto-détermination. Après tout ce qui a été vécu et une libération qui devaient éveiller et conduire à un questionnement des idées et sentiments jusque-là éprouvés, les africains attendent encore le changement décisif. Pire encore, le bal des tartuffes, des sophistes, des démagogues et des despotes s’est poursuivi, plutôt que la révolution des pensées et sentiments. L’exemple de l’espace social ivoirien constitue un bon support pour aborder cette question de la manière de vivre ensemble. En effet, il semble qu’après une victoire historique qui devait éveiller et libérer les africains, le leitmotiv de s’auto-gouverner a consisté à reprendre et à poursuivre la domination des uns par les autres. Elle paraît être acceptable aux africains, tant que des africains en dominaient d’autres. Tout ce passe alors comme si toutes leurs histoires dont ils sont sortis affaiblis et diminués ne leur ont été d’aucun enseignement.

En Côte d’Ivoire par exemple, la mort de Houphouët-Boigny a constitué ce moment pour ceux-là. Pendant que la démagogie, la ruse ou tromperie et le mensonge soutenaient et nourrissaient le despotisme de ceux qui ont gouverné ou qui ont soutenu ces derniers, ils représentaient les principaux sentiments de ceux qui se plaignaient d’être dominés ; mieux encore, ils étaient nombreux parmi eux à être si prompts à applaudir ceux dont ils pensaient qu’ils les dominaient. De 1960 à 1993, voilà ce qui s’est à peu près passé en Côte d’Ivoire par exemple. Or, la démagogie, la ruse, le sophisme, le mensonge se cristallisent en une énergie destructrice. Lorsque cette énergie s’est détendue, à travers la mort d’un seul parmi les ivoiriens, le piège s’est refermé sur tous les ivoiriens qui ont manifesté ces sentiments. Ainsi, la libération de la domination n’a pas été augmentée par une modification de la manière de vouloir vivre ensemble.

L’apogée du bal des tartuffes et des sophistes ou la fuite mortelle en avant.

A la mort d’Houphouët-Boigny en 1993, et au delà des premiers moments spirituels, le bonheur semblait s’être emparé de tous ceux qui espéraient être enfin libres. Cela dit, ils n’ont à aucun moment exprimé ni partagé leurs idées et sentiment nourris de la liberté. Sans dire exactement ce que “être libres enfin” recouvrait et  signifiait, l’observateur attentif identifie, qu’à leur sens, cela signifie “être au pouvoir”, y compris à travers le fait que ceux qu’ils supportaient l’étaient. De ce point de vue, le fait que le gouvernant qui incarne le pouvoir leur ressemble leur suffit à détenir le pouvoir, synonyme de la liberté et de la supériorité aux autres. Ainsi, dans ces circonstances dans lesquelles finalement la liberté consiste à détenir le pouvoir ou que la détention de ce dernier constitue le canal de sa réalisation, les esprits formés par des années de traditions vont pouvoir démontrer leurs qualités et leurs influences et effets sociopathiques. La sensibilisation et l’éducation aux idées occidentales sont régulièrement présentées comme étant la voie d’égarement des africains.

Mais, n’est-ce pas leur manière de procéder qui évoque la liberté quand la tradition dit qu’il revient au chef de famille, de village, etc… de dire et de décider au nom de tous ses membres, de ce qui est, de ce qui est bien, juste et beau, …. C’est elle qui expose et débat de ses idées sur l’égalité ou plutôt l’inégalité, quand la tradition est certaine qu’il est juste par exemple, au sein d’une même famille, que les enfants des sœurs aient plus de valeur et de considération que les enfants de leurs frères ; que seuls les garçons en ont, etc… Pendant que la société constituée ensemble repose sur des lois modifiables, dispose que tous les membres de la communauté doivent discuter pour parvenir à ce qui est collectivement vrai, bien, juste, bien, beau et utile, la tradition pense que les lois que les aïeux ont prescrites sont applicables par et pour tous et éternellement. Ainsi, elles sont indépendantes des tensions générées par les pensées et sentiments évolutifs des individus constituant la société. Par ailleurs, dès l’instant que les sensations que leur environnement changeant de vie leur envoie et qui percutent leurs esprits sont sans aucun intérêt, comment les africains parviennent-ils à s’y adapter en modifiant leur manière de vivre ensemble ?

Depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, le pouvoir était désormais constitué par les membres de la communauté nationale et non plus possédé par un dirigeant dont la légitimité est adossée à son rôle historique. C’est dans cet espace historique qu’on peut voir, depuis 1993, la prolifération dans toutes les communautés particulières, d’hommes avides de pouvoir, et de richesses. Depuis, la politique en tant que l’art de gouverner les relations des membres de la société et non pas les hommes eux-mêmes, est devenue un charlatanisme honteux, entièrement étranger aux notions les plus élémentaires et communes de la justice, de ce qui est vrai, bien beau, utile collectivement ; bref, de ce qui est moral et éthique. Une sorte d’empirisme politique a désormais court. Il consiste à séduire la multitude, en la flattant, par des discours captieux dont la fonction est d’enivrer ou fallacieux dans la recherche d’induire  en erreur les masses. Ceux qui nourrissent l’unique ambition d’individualité sur fond de vanité et des passions les plus perverses en sont les auteurs. La rhétorique, dont jusque-là les imams, pasteurs et autres prêtres s’étaient rendus experts, n’est plus étrangère à tous ceux qui ont embrassé opportunément une carrière de politiciens et de démagogues. C’est que souvent, beaucoup de ces hommes se prétendant hommes de foi, qui font commerce de la foi, sont les mêmes qui font néanmoins de la politique un commerce. Nombre de ces hommes procèdent soit directement, soit en mettant leur commerce de la foi au service du commerce de la chose politique de tels autres, pour en user comme un moyen de parvenir à leurs fins particulières individuelles ou de communautés.

D’un autre côté, il faut dire, sous le couvert de syndicalisme écolier ou étudiant, nombre de jeunes ivoiriens avaient été à l’école de politiciens démagogues ivoiriens, opposés au pouvoir de Félix Houphouët-Boigny. Ayant “fait une étude approfondie de l’art de la parole, appliqué aux délibérations politiques” (1), ils l’ont enseigné à de jeunes ambitieux. Ils leur ont prodigué cet art mensonger, espérant tirer profit de leurs revendications et agitations souvent violentes pour souligner à travers les réponses du pouvoir son despotisme. Par la suite, quels ivoiriens n’ont pas vu nombre de ces apprentis sophistes occuper le champ politique depuis 1993, associés à tels de leurs mentors ?  Comme le remarque fort judicieusement Thulot à propos de la Grèce antique, “les sophistes naissent en foule sous l’influence des mauvais gouvernements [ajoutons gouvernants et dirigeants], dont ils propagent ou défendent les maximes désastreuses, et auprès desquels ils trouvent faveur et protection (…). (2) On a aussi constaté que les ivoiriens susceptibles d’élever leurs voix courageuses en faveur du pays menacé par un tel état de choses se sont toujours tus. Soit, ils craignaient les persécutions dont ils pourraient faire l’objet. Soit, ils n’avaient aucun espoir en ce que leurs idées et sentiments puissent convaincre les masses pour les conduire vers le changement que tous attendent. C’est là leur plus grand tort.

Le progrès des pensées n’a pas suivi la sortie de l’indignité.

Bref, en Côte d’Ivoire par exemple, on croyait avoir vu des ivoiriens corrompus des indépendances jusqu’en 1993. Mais, c’est sans doute sans commune mesure avec ce qu’on voit dans toute la Côte d’Ivoire depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny. Plusieurs d’entre eux se revendiquent de ses pensées et s’affrontent à propos de l’héritage qu’il leur a laissé, mais qu’eux-mêmes peinent à en définir le contour. S’il s’agit de la paix, compte tenu de ce qu’il ont fait du pays et des rapports entre ivoiriens, il est difficile de ne pas observer que, dans ce cas, ils ont détruit ce qu’il a bâti, si tant est que la vie ensemble des ivoiriens reposait sur des fondations de paix. Bien plus qu’auparavant, nombre d’ivoiriens font désormais et sans se cacher de leurs fonctions administratives des boutiques. Le service à rendre aux ivoiriens et pour lequel ils sont déjà rémunérés y est vendu pour leurs seuls comptes particuliers.

A bien y regarder de près, tout se passe alors comme chez les grecs anciens, dont Thurot a exposé les déconvenues. Chez eux à leur époque en effet, la prospérité et la paix qui devaient suivre nécessairement le développement extraordinaire des forces produites par les guerres médiques contre les Perses n’intervint pas après elles. Certains  peuples, tels que les Athéniens et les Lacédémoniens, jouissaient d’une certaine prépondérance sur le reste des Grecs, en raison des services éminents qu’ils avaient rendus à la cause commune. Celle-ci amena rapidement une révolution funeste dans les mœurs. Et, comme il arrive toujours en pareil cas, aucun grec n’échappa pas à la corruption qui alimentait une course folle pour le bonheur ; c’était là un sentiment faux du bonheur qui s’empara de toutes les âmes. Des hommes avides de pouvoir et de richesses généraient ainsi une manière de vivre ensemble qui s’éloignait de ce qui est vrai, juste, bien, beau. De manière semblable, en Côte d’Ivoire, la disparition de Félix Houphouët-Boigny, marquera une telle évolution. Elle devait situer, pensaient nombre d’ivoiriens, le moment où le peuple se libéra enfin et où tous les problèmes, dont il était accusé avec sa communauté ethnique historique, devaient trouver une solution se sont au contraire posés avec davantage d’acuité. Le fait qu’un gouvernant qui lui ressemble lui succède ne pouvait que représenter un obstacle à ce sentiment faux du bonheur. Ainsi, sa mort a pour l’essentiel mis en lumière tous les sophismes.

Depuis 1993, le vrai, le juste, le beau, etc… n’ont plus aucune signification pour nombre d’ivoiriens, en particulier pour la plupart de leurs dirigeants et gouvernants. Depuis, d’aucuns des gouvernants qui se succèdent n’ont été ni ne sont dans le vrai et le juste quand ils confortent les désirs des populations de liberté absolue pour satisfaire leur égo, à travers leur volonté de dominer telles autres. Le mensonge est de faire croire aux populations qu’elles détiennent le pouvoir qu’ils incarnent, alors que ce sont eux qui le détiennent et les dominent tous, en suscitant leurs oppositions factices. Qu’est-ce tels villageois ou citadins au centre du pays peuvent-ils reprocher à tels autres vivant dans le nord, à l’est, à l’ouest et au sud du pays ? N’ayant en commun que d’être exposés aux soubresauts du monde, que leur grande difficulté de vivre et leurs espoirs de la réduire, qu’ont-ils de différent qui puisse les opposer si ce n’est leur volonté d’être au pouvoir, à travers le gouvernant qui leur ressemble ?

Le mensonge consiste à leur faire croire ce qui est faux, à savoir, qu’ils sont égaux, sans jamais préciser sur quelles dimensions le sont-ils. Entre tels villageois qui n’ont aucun mot dire dans le choix de ceux qui les gouvernent localement et concrètement et tels citadins qui participent au choix de leurs représentants de quartiers, peut-on parler de leur égalité politique prescrite par les règles de la république ? Le mensonge consiste à faire ancrer dans les esprits des idées fausses. Il est parfaitement inexact de présenter la Côte d’Ivoire comme si elle était composée de communautés ethniques. Et, conforter cette idée en l’esprit des ivoiriens, alors que ce sont des hommes, des individus qui la constituent ne procure aucun bien collectif, l’appartenance ressentie de leur part de telle ou telles communautés restreintes relèvent de leurs histoires particulières. Ce pays, comme tout autre est la désignation de l’idée que ces hommes se font du fait de vivre ensemble et de ce qu’ils constituent en vivant ainsi. Comment peut-elle être la composition d’autres idées, à savoir le fait, vivant désormais ensemble avec tels autres, que tous ivoiriens aient conscience de relever de telles histoires particulières initiales ?

Ce ne sont pas des idées qui habitent les pays africains,  mais bien des personnes ; ce sont des africains qui qui les pensent et qui éprouvent les sentiments les concernant. Il vient en conséquence que présenter la relation entre ivoiriens vivant ensemble comme celle de ces idées est une imposture intellectuelle particulièrement toxique.  Fondés sur cette contre-vérité, plus grave encore, érigée au rand de vérité par des leaders communautaires, ils ne se cachent même plus le fait d’incarner ces communautés ethniques historiques et à représenter finalement les personnes qui les constituent. De cette manière, les personnes dont la relation constitue la Côte d’Ivoire sont ces leaders. Il en résulte que tout se passe comme si les personnes dont l’existence ensemble constitue la communauté sociale ivoirienne, sont ces uniques dirigeants. Ainsi, de même qu’à l’exception d’une infime minorité, les individus n’existent dans les villages, de même, ils n’existent pas non plus au sein de la communauté nationale, à l’exception de leurs dirigeants qui les représentent. Alors que n’existent au village que les familles et ceux qui les incarnent à savoir les chefs de familles dont les plus éminents sont les chefs de village, seuls les communautés historiques particulières et les leaders communautaires qui les représentent (politiques, chefs de villages, de cantons, rois, etc…) existent au plan national. On se demande alors, comment le pouvoir peut-il réaliser le bonheur de personnes qui n’existent pas individuellement.

Cette pensée fausse a une conséquence. Lorsqu’on évoque les pays africains, il est juste de dire que ces États ne consistent pas encore en nations, bien que dotés de communautés nationales. Cela dit, les définir par des mosaïques de peuples, c’est encore une fois ignorer les hommes qui les constituent. Au grès de leurs histoires diversement vécues, des africains se sont retrouvés ensemble à partager un même territoire délimité qui leur donne désormais sa désignation. Le fait essentiel est qu’ils ne sont pas parvenus à déterminer la direction de ces histoires et leurs issues, au point d’être membres d’une nouvelle communauté sociale. Ce ne sont pas des peuples, des ethnies ou des groupes sociaux qui ont subi ces histoires, mais bien des africains qui avaient le sentiment de leur appartenir, sans pouvoir protéger leur inviolabilité.  Aujourd’hui, ce ne sont pas les communautés ethniques qui vivent ensemble en Côte d’Ivoire, mais bien des hommes et des femmes qui y ont été conduits par leurs histoires. Ce ne sont pas ces communautés qui ont des pensées ni qui éprouvent des sentiments à échanger à propos de la manière de vivre ensemble. Ce ne sont pas elles qui agissent concrètement dans cette vie ensemble, mais bien des personnes, qui reçoivent des impressions sensorielles, qui pensent les significations à leur donner, qui jugent de leur aptitude à les rendre heureux et par conséquent à favoriser ou pas leur accord pour continuer à vivre ensemble. En ignorant les personnes, une telle pensée est mortifère pour la possible existence de la communauté sociale et sa continuité : le fait que ceux qui vivent ensemble communiquent et échangent leurs pensées et leurs sentiments à propos des modalités de vivre ensemble. Pas d’existence, pas de sentiments éprouvés, ni échanges possibles. Dans ce cadre de cette pensée, est-ce exact que tels dirigeants pensant ainsi affirment, agissent ou entendent le faire pour tous et pour chacun des membres de la communauté nationale, quand ces membres n’existent pas ?

Des slogans politiques qui trahissent les sentiments faux de leurs auteurs et la vérité de leurs intentions.

“Le progrès pour tous, le bonheur pour chacun”, (3) tel était l’énoncé d’un slogan de la campagne  électorale d’un candidat aux élections présidentielles en 1995 en Côte d’Ivoire. Ainsi, le plus grand bien en tant que la finalité de l’action politique qu’envisageait ce candidat était le bonheur pour tous les ivoiriens. En cela, il avait sans doute raison puisque le plus grand bien commun des membres d’une communauté sociale semble être cela. La politique n’a-t-elle pas pour finalité de le réaliser pour le plus grand nombre ? Cela dit, si ceux dont on entend réaliser le bonheur n’existent pas ou que leur définition elle-même est source de conflit, alors, on est là en présence d’une mystification des esprits. Par ailleurs, que recouvre le bonheur et quels pensées et sentiments les ivoiriens ont-ils à son sujet ? Dans quelles conditions d’organisation de la société ivoirienne est-ce que ce bien supérieur à tous les autres peut-il être réalisé et tout au moins rendre les tentatives possibles, fructueuses et sensées ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la politique fondée sur le faux, le bien, l’injuste, le vilain ne peut conduire qu’à la misère et à la souffrance des hommes au lieu de leur bonheur. Ainsi, depuis 1993, les ivoiriens souffrent de leur division, en vivant les uns à côté des autres.

Dans ce même ordre d’idées, un autre dirigeant affirmait en 2011 détenir tout seul, comme un despote, les solutions du bonheur de tous les ivoiriens. Rappelez-vous, il n’y a pas si longtemps, la malle de ses solutions s’appelait “Ado Solutions”. (4) Les ivoiriens n’ont pas eu à attendre longtemps pour constater dès 2011 ce qui était faux ; ils n’ont pas été déçus. On a vu en quoi ont consisté certaines de ces solutions. Sans avoir déterminé les conditions de réalisation de ce bonheur, des recettes démagogiques ont été appliquées. Il est indiscutable qu’elles ont flatté, d’un côté le désir de puissance de leurs promoteurs mais également la passion d’être servis par le pouvoir de ceux qui se battent pour le détenir. La politique de “rattrapage ethnique” a confirmé à tous au moins une hypothèse. Il s’agit de celle selon laquelle seules les communautés historiques particulières existent, dans l’esprit de nombre de dirigeants, ainsi que l’idée selon laquelle le gouvernant politique incarne et représente telle ou telle groupe communautaire, comme des rois.

Pire encore, lequel d’entre les ivoiriens peut affirmer qu’emprunter la voie de dispense de la violence pour parvenir en situation de diriger la réalisation de ce bonheur commun est fondée en raison, du point de vue de la vérité, de la justice et de la beauté d’une telle voie ? Lequel dispose de quels que arguments pour faire d’une telle voie, la cause du bonheur ou le chemin qui y mène ? Admettant même que la voie violente mène à quelque situation qui ressemble au bonheur, un tel bonheur peut-il être commun ? Peut-il être aussi celui de ceux qu’on a violenté pour y parvenir et dont les principaux sentiments qu’on éprouve à leur égard sont caractérisés par la plus grande antipathie ? N’est-il pas faux de la part de tels dirigeants, de faire croire à la multitude qui les supporte qu’ils veulent et peuvent réaliser de leur côté le bonheur de ceux qu’ils considèrent comme des adversaires ou concurrents, sinon des ennemis historiques au bonheur de ceux qui soutiennent leur imposture d’incarner le pouvoir ? Dans les deux cas, il est absurde d’énoncer vouloir et servir tels ivoiriens, quand on leur fait la guerre ou qu’on les considère comme les obstacles au bonheur de tels autres au nom desquels on mène une bataille politique. Il convient d’éviter de croire que les conditions de réalisation du bonheur sont uniquement nationales.

Enfin, les hommes en communauté ne sont pas parfaits. Il arriva que de l’injustice se glissa dans leurs organisations sociales et/ou leurs actes. Cela arriva surtout quand les organisations n’ont pas été pensées pour être celles du plus grand bonheur de tous les membres de la communauté sociale. C’est aussi le cas quand la mise en œuvre de ces organisations visant la meilleure manière de vivre ensemble a été contraire à leurs esprits et sentiments ou que les sentiments de ceux qui se relient aux autres altèrent l’esprit de ces dernières. Tels membres de la communauté sociale qui la subissent peuvent vouloir et traiter l’injustice en procédant par la dispense de la violence. N’est-ce pas faux de donner à penser que la violence peut rétablir la justice entre les membres de la communauté ? La violence, toujours aveugle, ne peut voir la justice qu’elle recherche et ne peut conduire à elle. Par ailleurs, en plus d’ignorer, dans la plupart des cas, des innocents qui ne sont responsables en rien du tort qui lui a été faite, pourrait indûment subir sa folie. De sorte que finalement, non seulement il est faux de convaincre à coût de sollicitations de leurs émotions les gens que la justice peut être rétablie par la violence, mais en plus il est injuste de vouloir la justice par le moyen de l’injustice générée. La nature fondamentale de la violence est d’être un agent d’injustices. Tous les sophistes qui revendiquent d’être des hommes politiques et ceux qui croient en leurs mensonges et les défendent excitent chez les ivoiriens la passion d’eux-mêmes. Disent-ils vrai quand ils prétendent favoriser chez eux l’expression de leurs dispositions de sociabilité ou nourrir la volonté de les faire vivre ensemble alors qu’ils activent leurs sentiments d’antipathie éprouvés à l’égard de leurs compatriotes ? Lorsque nombre d’entre eux se présentent aux ivoiriens comme ceux qui défendent les intérêts de ceux-ci contre tels autres autres, poursuivent-ils dans ce cas la réalisation du bonheur du plus grand nombre d’entre eux ? Sans aucun doute, une telle procédure est fausse du point de vue de la cohésion sociale.

A l’appui des politiques conduites, des règles qui renforcent les inégalités naturelles et de situations historiques.

Lorsqu’on scrute la manière de vivre ensemble des aïeux, partiellement reproduite à notre époque, on peut y déceler sans doute des vérités incontestables. Ces dernières consistent en une explication des difficultés à vivre et réalisation la quête commune ensemble. Il est un fait que tels africains d’hier et d’aujourd’hui, qui éprouvent des sentiments sociopathiques à l’égard de leur compatriotes mais affirment vouloir et pouvoir réaliser le bonheur du plus grand nombre d’ivoiriens sont dans le faux ; ce sont des sophistes. Lorsqu’ils prétendent pouvoir y parvenir à travers les seules conditions organisées au niveau nationale, sans modifier la manière de vivre ensemble localement, proclament là aussi le mensonge. Quand tels d’entre eux prétendent être propriétaires exclusifs de toutes les terres que des hommes, de générations en générations, ont défendu ensemble de la dépossession, ont entretenues par leurs activités agricoles ou pastorales, ils reposent sans doute leur pouvoir sur rien, à savoir sur ce qui n’est pas vrai, juste et beau.

Que dire de la possession d’un village, d’un royaume et des membres qui les constituent, sinon qu’un autre mensonge. Un village se constituerait-il et existerait-il durablement si des personnes, constituées en familles n’y habitaient pas, même sous la contrainte ? Tels propriétaires seraient-ils fiers de ces villages si ces personnes n’avaient pas contribué pas à les rendre habitables et à les embellir pour induire les sentiments éprouvés d’en être les chefs ? Au fond, quand tel africain affirme être propriétaire de toute la terre, il affirme avoir généré l’environnement dans lequel les africains existent en société. S’agissant de la propriété des espaces sociaux qu’ils bâtissent à travers les histoires auxquelles ils participent à la production, cela revient à posséder leur production essentielle : leur part contributive à l’existence humaine, nécessairement en communauté. De telles postures sont-elles jutes et renvoient-elles aux africains les sentiments de beauté, de bonté et de sociabilité qu’ils se représentent d’eux-mêmes ? En face de leurs consciences, la réponse est évidement non. Lorsque tel africain accorde plus de valeur et d’importance à ses neveux et nièces de la lignée maternelle qu’à ses propres enfants avec lesquels il vit la plus grande partie de son existence, il ne peut pas dire que c’est là une règle juste. Peut-être que tel autre tel retoquera que ses enfants sont lésés outre mesure, dès lors qu’ils sont les neveux de leurs oncles maternels. Certes. Mais, c’est sans considérer les raisons évidentes de coutumes. Le couple et la famille résident chez l’époux-père. Par la suite, il est indiscutable que les épouses et leurs enfants brûlent leur existence à produire, au delà du nécessaire pour se nourrir, les héritages des neveux du père-chef de famille. De cela on peut extraire la question suivante : n’est-ce pas là une ruse voire une mystification des épouses et de leurs enfants à venir ?

A observer les règles, il semble bien que les africains se sont inclinés devant les inégalités naturelles en allant souvent dans leur sens. Mieux encore, leurs règles les ont aggravées en les renforçant ou en y adossant fondement de l’organisation de leurs sociétés. A travers d’autres règles cependant, ils ont tenté de reconnaître la contribution spécifique à la société de tel membres, du fait de telles dispositions particulières dont ils sont dotées et qu’ils ont manifestées. Le patriarcat fait partie de celles-là. Est-ce cependant juste d’accorder des privilèges exorbitants et définitifs aux fils, en raison de leurs sexes particuliers et des aptitudes particulières liées ? Dans le même ordre d’idées, le matriarcat résulte, dit une tradition des Akan, de la reconnaissance de la contribution spécifique à la société du fait de telles actions lors de telles situations historiques. C’est en cela que la lignée maternelle a bénéficié d’un privilège ou si l’on veut d’une sorte de péréquation de l’égalité ou équité. Si cette idée est juste dans son principe premier, il reste à savoir si les modalités de son institution le sont et durablement, et dans tous espaces sociaux. Ainsi, certaines règles d’organisation sociales ont généré de l’injustice, en plus de l’inégalité naturelle. Or, ce que les hommes n’acceptent pas, ce n’est pas tant que telle personne soit un garçon alors que telle autre est une fille, soit de grande ou de petite taille par rapport à elle, exprime une plus grande capacité physique ou intellectuelle. Ce que les hommes n’acceptent pas, c’est que cette inégalité de nature se dédouble d’une inégalité sociale et politique, du fait des préférences des hommes eux-mêmes ou soit renforcée par elle. S’ils tolèrent l’équité, c’est à la une condition express que la péréquation des inégalités de nature et historiques ou encore la juste reconnaissance et valorisation de la dignité démontrée et manifestée ne consistent pas en abus, au détriment de ce qui est vrai, bien, juste, beau. Hors de cette condition, la péréquation des inégalités risque d’aboutir au résultat inverse de son utilité sociale, en s’établissant au forfait d’autres hommes.

Se rendre à l’évidence des faits produits.

Parvenu à ce point, nous commençons à voir pourquoi de telles conditions d’organisation de la vie ensemble et telles manières de vivre ensemble ne peuvent mener au bonheur du plus grand nombre. Dès lors qu’elles reposent sur ce qui n’est pas vrai, juste, beau, etc… , dès lors qu’elles favorisent les désirs de liberté absolue et les vices pour tenter de les réaliser, on ne peut s’étonner que l’hypocrisie, la passion de soi, l’injustice, fonde la morale des hommes en communauté et lorsqu’elle ne suffit pas, que la violence soit le moyen de tenter de s’imposer, comme étant tout ce qui constitue la communauté sociale. Cette lutte, au terme de laquelle la communauté ne peut être constituée par une seule personne, ne peut aboutir à aucun bonheur, même pas à celui du vainqueur. Dans la mesure où un homme ne peut et ne vit qu’avec les autres, le terme de cette lutte est la fin de l’homme. Une pause est sans doute nécessaire pour se parler. A tous les africains qui revendiquent d’habiter tels territoires et qui se battent pour les posséder fassent une pause dans leurs affrontements. L’histoire invite sans cesse les hommes à approcher la vérité. Tous les africains habitent en l’histoire africaine. Et, s’ils ont une demeure, une propriété commune c’est cette histoire qu’il leur revient de produire pour continuer et améliorer la vie ensemble à leur époque. Face à cette histoire, leur “chez eux”, aucune occupation temporaire de tels ou tels d’entre eux ou acteurs circonstanciel ne peut conduire à son appropriation exclusive et définitive. L’histoire africaine appartient à tous les africains, de naguère, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. C’est sans doute cette vérité qu’il convient à tous d’observer, de reconnaître et d’accepter, sans conditions.

Partout dans leurs mœurs on peut voir leurs tentatives de donner un contenu à leur idée faite de l’égalité. Elle transpire dans nombre de leurs dispositions exprimées. On peut convoquer à l’appui de cet énoncé plusieurs exemples. Le premier concerne le matriarcat et le patriarcat. Dans un cas comme dans l’autre, il semble s’être agi pour eux de reconnaître les talents ou les services exceptionnels rendus à toute la communauté. C’est ainsi que celui qui est l’auteur de ces hauts faits a fait démonstration de sa vertu d’éthique sociale. Dans leurs esprits, le noble n’est rien d’autre qu’une personne s’étant distinguée par son éthique sociale. La question ricoche alors sur le fondement de la noblesse de telle famille. En clair sur quoi repose le fait que le mérite individuel, qui a valu à telle personne distinguée d’être chef de communauté, soit reconnu aux membres de sa famille ? Nous trouvons une explication dans ce qu’en ont pensé deux illustres penseurs de l’antiquité grecque. Peut-être que comme eux, les aïeux ont considéré impossible que celui dont la vertu ou le mérite social a été reconnu ne transmette pas son statut de noble à sa descendance, de même qu’il leur lègue son nom et son héritage. Dans leur principe de pensées, de même que la désignation et les productions sont transmises, de même, l’attribut de celui qui est désigné et qui a produit est légué à sa descendance. Si on s’en tient au strict point de vue de la rationalité de leur raisonnement, qui peut trouver un défaut à la pratique ? Il se trouve que ce qui est rationnel n’est pas nécessairement vrai. Ils ont procédé comme si le statut constituait un objet d’héritage, comme leurs productions.  En un certain sens, leur noblesse étant une conséquence de leurs faits, les aïeux ont considéré que la conséquence de leurs faits, à savoir leur attribut de noblesse, pouvait constituer un bien qu’ils pouvaient léguer à leurs descendances.

Soit. Mais, la question de la vérité demeure. Car, ceux qui ont été jugés justes, bons et généreux, en raison de leurs faits et manifestations de sociabilité, font-ils naturellement des enfants sociables, justes, bons et généreux ? Bref, l’attribut de moralité vaut-il la désignation de la personne et les biens qu’il a produits ; en d’autres termes, la richesse produite par l’individu relève-t-elle du même ordre que ses qualités morales et sociales ? A cette question, les aïeux ont visiblement répondu par l’affirmative. C’est leur manière de voir les choses. Il est tout à fait possible de considérer le fait qu’un individu n’existe pas seul en soi mais sa famille. Dans cette vision, ce n’est guère lui qui se distingue, mais sa famille à travers lui, d’où la distinction des membres constituant la famille de laquelle relève celui qui a démontré des qualités de sociabilité. On peut penser que les distinctions de “notabilisation” faisant de tels individus de telles familles les gouvernants, du fait de leur attribut ne considèrent pas les qualités requises pour ce rôle. En réalité, dès lors que les aïeux ont considéré que les vertus pouvaient être transmissibles aux descendants, comme lègues et peut-être même par la voie héréditaire, cela impliquait que tous les membres de la famille distinguée étaient aptes à la fonction, forts de leurs vertus léguées ou transmises.

Aussi loin que nous pouvons explorer leur histoire connue, il n’est pas difficile de relever une difficulté des africains : considérant leur bonheur égoïste, ils ne sont pas parvenus à dissocier la compétence à gouverner une communauté sociale et politique et la marque de noblesse de ses membres en son sein. On a le sentiment qu’ils préfèrent se contenter de peu ou de rien d’autre, tant que leur vanité résultant de la perception de leur supériorité à d’autres est satisfaite. Ainsi, être noble, ce qui implique être chef de communauté, leur va bien et suffit à leur bonheur, même quand ils sont dépourvus de compétences sociales et politiques. Dès lors, l’on comprend que leurs pensées n’aient pas abouti à l’idée que le gouvernant le plus compétent pour gouverner la vie ensemble puisse être choisi par les membres de la communauté sociale. Reconnaissons à ce sujet l’effort minimal fait pour choisir, en comité restreint, le gouvernant parmi les héritiers. Peut-être pensaient-ils, à juste titre, que l’incertitude sur les qualités vertueuses d’un gouvernant était valable pour n’importe quel dirigeant, indépendamment de la manière de devenir gouvernant. Qu’il soit choisi parmi tous les membres héritiers de la famille noble ou au seins de la communauté entière, par quelque processus décisionnel, cette incertitude ne trouve sa résolution que dans l’espérance réalisée, lorsqu’il démontre ses vertus supposées. De la même manière, s’agissant du noble-gouvernant, ils espéraient en la transmissibilité des vertus et/ou en l’obligation de manifestation de dignité de sa part, qu’ils supposaient hériter de ses ascendants qui  lui ont également légué la reconnaissance de la communauté sociale. Force est de constater que sur la base étroite de la famille noble héritière, ils avaient plus de chance d’être gouvernés par des dirigeants sans vision historique qu’ils n’en disposaient pour être conduits vers l’objet de leur quête commune.

Ainsi, si les hommes au sein de leurs sociétés communes en Afrique étaient égaux en théorie, à l’exception des esclaves dont il niaient l’individualité, ils admettaient une sorte d’ “inégalité juste”. Elle résultait de la reconnaissance de la contribution vertueuse de familles singulières au renforcement, à la protection, au développement de la vie ensemble en société. Si l’inégalité relève de la puissance de la nature et non pas de celle des hommes dépourvus de puissance semblable, l’inégalité juste est leur création : c’est l’équité sociale ou la péréquation de l’inégalité naturelle et historique, fondée sur l’éthique sociale et la contribution au bien de la société. En conséquence, il existe une inégalité juste. Elle contribue à renforcer la communauté et à réaliser son bonheur, celui de tous les membres ; elle s’appelle équité. Cela dit, il ne peut y avoir de péréquation des inégalités naturelles et historiques sans manifester la moindre disposition morale et éthique, ni nourrir aucun sentiment ou amour de ce qui vrai, juste, bien, beau. En somme, si on n’éprouve aucun sentiment qu’équité, la la volonté d’être utile à soi-même, donc à ceux avec lesquels l’on vit ensemble, est une volonté pervertie d’avance.

Que faire ensemble face à ce qui n’est pas collectivement vrai, bien, juste, beau, utile, etc… ?

Dans le domaine des rapports humains au sein d’une société donnée, ce qui est vrai, bien, juste, beau, utile, etc… relève de conventions associant et impliquant le plus grand nombre possible de ses membres. Parce qu’un homme ne peut et ne doit vivre en société qu’avec d’autres contemporains, il est nécessairement et constamment exposé ; il est est déstabilisé par tout ce qui n’est pas moral ou éthique. Simplifions le sens de ces termes par tout ce qui génère de la sympathie et de la confiance de la part de tels hommes pour tels autres, et induit en leurs esprits une solide et continue volonté de vivre avec eux. Ainsi, les hommes qui manifestent une authentique volonté de vivre avec tels autres et ceux qui manifestent le contraire, ne peuvent être insensibles à tout ce qui est sociopathique. Ils prennent toujours position. Les seconds, souvent les plus nombreux, y trouvent les arguments de leur propre antipathie envers les premiers. A ce titre, leur intérêt est que les idées, sentiments et actes sociopathiques soient pour justifier les leurs. Les premiers savent que ces idées et sentiments constituent les poisons de la société humaine à laquelle ils veulent être membres. A ce titre, leurs intérêts résident dans le fait de tenter d’être authentiques, en soulignant leur toxicité et en suscitant la discussion à leur propos ; cette discussion es souvent génératrice de tensions. Mais, ils savent qu’au delà des tensions temporaires, certes sources d’inconforts, la société peut se raffermir et rayonner.

  Aucun d’autre choix que de s’éveiller mutuellement à ce qui est vrai, bien, juste, beau, utile à tous, etc…

Il y a quelques temps, je suis intervenu dans un échange sur Tweeter à propos du fait qu’il fallait prendre position dans la bataille engagée en Côte d’Ivoire pour le contrôle du pouvoir d’État, relativement à la finalité de renforcer la république. Ce n’est pas un lieu de débat si bien que je m’en suis tenu à la proposition selon laquelle le neutre n’existe pas face à un tel enjeu. Par ailleurs, dans cette circonstance où tous les sophistes et tartuffes font commerce politique du mensonge, de l’hypocrisie, de l’amoralité ainsi que de la démagogie, chacun voudrait pouvoir constituer des troupeaux de suiveurs de bergers politiques. Leur fonction est d’abord arithmétique : augmenter le poids de vérité de leurs mensonges, par l’effet des masses supportrices. Comme relais, ainsi que procèdent les religions, leurs supporters sont ceux qui doivent propager et défendre leurs idées, dénuées souvent de toute vérité, par rapport au sujet qui les justifient : les conditions de réalisation du bonheur du plus grand nombre d’ivoiriens.  Naturellement, ils ne sont pas innocents, dans la mesure où ces masses supportrices espèrent trouver, dans le soutien de leurs champions,  la réalisation de leurs intérêts particuliers, comme le prix du crédit de considération qu’ils leur donnent. Dans ces conditions, qui consistent en un grand marché des intérêts particuliers et dans lesquelles la morale et l’éthique sociale qui cimentent les liens de ceux qui vivent ensemble semblent absentes, l’engagement ne consisterait alors qu’à choisir entre ou parmi des tartuffes, des sophistes et des démagogues, ce qui reviendrait à mettre l’hypocrisie, le mensonge ou la contre-vérité et la simplification de la relation humaine toujours complexe sur un piédestal et à en faire un code de conduites collectives sociopathiques.

Lorsque qu’on les récuse et qu’on refuse qu’ils ne prennent l’ascendant sur l’esprit souverain, on affirme la raison.  Dès lors qu’il s’agit des conditions mêmes de la vie, de la vie nécessairement ensemble, il ne peut pas y avoir de neutralité. Il existe un autre choix que ceux finalement de même nature entre hypocrisie, mensonges et démagogie. L’amour de la vérité, du vrai, du juste, du bien, du beau, voici l’autre choix. Ce choix implique d’avoir affronté et vaincu ses propres démons. Puis, à découvert, il implique de se présenter en toute lumière à tous les ivoiriens, sans craindre aucune induction de tout ce dont ils étaient jusque-là convaincus, sans cependant posséder cette qualité. Même au pire des conséquences malheureuses voire radicales auxquelles les fausses certitudes  de certains d’entre eux pourraient conduire, celui qui fait le choix de l’esprit et de ses vertus peut espérer le crédit qu’ils susciteraient auprès d’ivoiriens, sans doute de plus en plus nombreux. Ils se distingueront eux-mêmes par leurs esprits authentiques, généreux et soucieux du bonheur de vivre enfin ensemble plutôt que les uns à côté des autres. Noyant leurs sentiments les plus nobles dans un océan d’hypocrisie, de faux et indignes de l’idée que nous nous faisons des hommes et que nous reprochons souvent à d’autres de ne pas en être, les ivoiriens fatigués par l’obscurité apprécieront la clarté, ce qui est vrai, juste, bien et beau.

Ignorant ce que les ivoiriens veulent faire, voilà pour ma part ce à quoi je veux participer à la réalisation. Il fait peu de doute que quelque ivoirien ne soit pas concerné par cette affaire, de près ou de loin. La politique, celle des choix fondamentaux et décisifs pour renforcer la société et permettre à chacun de trouver un intérêt dans son existence, celle qui invite les individus à être libres, à se dévoiler et à choisir aura enfin droit de cité. Elle laissera alors peu de place pour la cachette des individus derrière leurs familles, leurs villages, leurs royaumes et leurs groupes ethniques et des leaders qui existent sans eux, derrière ce que d’autres ont choisi à leurs époques. S’ils ne se cachent pas, la véritable politique peut les libérer de ceux qui les rendent invisibles et inexistants. Dans tous les cas, ils seront en face de leurs responsabilités historiques. Puisque dans leur grande majorité, les ivoiriens ne cherchent qu’à détenir le pouvoir, laissons à d’autres le soin de leur offrir  mieux, comme ils procèdent régulièrement : la puissance. Ce que nous leur proposons. C’est de réfléchir ensemble aux conditions d’organisation de la vie ensemble pour le bonheur du plus grand nombre d’entre eux. C’est à eux de choisir. Nous ne confondons pas la politique avec la morale. Mais, la politique n’est pas sans aucune morale ou l’éthique sociale.

Un choix certes toujours difficile entre le connu et l’inconnu, mais toujours nécessaire.

A les écouter et à les entendre, dans leur immense majorité, les ivoiriens veulent vivre en paix. Être en paix avec eux-mêmes et avec leurs contemporains. Cela requiert de leur part de s’efforcer d’apurer les sujets toxiques du passé. En effet, ceux-ci les mettent sans nul doute les uns en alerte permanente de devoir affronter la réponse ou vengeance coléreuse de ceux qui sont victimes de l’injustice due à ces sujets et dont ils tirent profit. Concernant ces sujets du passé, les autres de leur côté ne recherchent dans les circonstances actuelles de vivre ensemble, que les moyens de redresser ces sujets, de rétablir la justice selon leur unique conception et, pire encore, de devenir ceux qui bénéficient d’une inversion de l’injustice. De ce point de vue, si le passé devait continuer au présent selon les modalités d’hier, alors ensemble ils ne peuvent que continuer à vivre les uns à côté des autres, s’épiant mutuellement leurs moindres attitudes et comportements pour y rechercher de quoi se convaincre des raisons d’agir ainsi : s’affronter violemment.

Bref, ils ne chercheraient, pour les uns, qu’à ne plus subir la rigueur de l’injustice, ce qui n’est pas vrai, bien, beau et collectivement utile ;  pour les autres, il ne s’agirait que de tenter d’éviter un renversement historique qui les amènerait à les subir. Si les ivoiriens veulent vivre en paix, ils ne peuvent pas continuer à regarder l’avenir comme étant le réceptacle des sujets de craintes. D’une part, les uns craignent une modification des termes de la relation de vivre ensemble du passé continuée au présent qui mettrait alors un bénéfice qu’ils tirent de l’injustice liée à ces sujet. D’autre part, les autres craignent de continuer à subir l’injustice sans pouvoir parvenir à y mettre un terme, notamment à travers une inversion des positions respectives. On ne peut pas nier que ces craintes soient légitimes de part et d’autre. Pour autant, on ne vit pas ensemble et en paix en nourrissant pour seul projet, pour les uns de continuer à tirer définitivement profit de l’injustice, générée par ces sujets du passé, pour les autres, de pouvoir enfin vivre de celle qu’ils espèrent générer à travers la modification des modalités de vivre et de leurs positions respectives. Voici les termes et l’enjeu des conditions de vivre ensemble en paix, qui restent à découvrir ensemble.

Naturellement, aucun ivoirien n’ignore au demeurant cet enjeu capital ainsi situé. En face de cet impératif, des ivoiriens existent sans doute, qui pensent qu’il est plus aisé de maintenir le statu quo. D’un côté, certains parmi eux veulent se convaincre de pouvoir réaliser la paix en continuant à vivre de l’injustice. De l’autre, d’autres se persuadent de pouvoir parvenir à une inversion des positions historiques respectives. Ce jeu permanent à résultante nulle est leurs choix. C’est en cela que les élections présidentielles apparaissent comme le moment de détermination et de connaissance de la position des uns par rapport aux autres, grâce à l’objet de leurs agitations quinquennales : le pouvoir. Ainsi, la puissance est prise pour le pouvoir. Certes, la puissance permet de modifier violemment et sans cesse ces positions. Mais, dire que la puissance est le moyen de réaliser la paix est parfaitement faux. La violence qui constitue le canal préférentiel de son expression n’a jamais généré la paix dans l’histoire. Sans aucun doute, le progrès se situe au delà du rapport entre nécessité d’affirmation de l’individualité et le choix toujours difficile de la réaliser avec et au sein de la société.

Il arriva que ceux qui détiennent la puissance à telle période parviennent à agréger autour d’eux d’innombrables ivoiriens qui les soutiennent. Mais, il ne fait aucun doute que plusieurs d’entre eux sont des lâches adulateurs de ceux qui détiennent la puissance, des tartuffes comme ceux pour lesquels ils sont fourbes. Souvent fourbes pour recevoir quelques faveurs, ils excitent les passions les plus vils de ceux qui possèdent la puissance, contribuant ainsi à alimenter le cycle infernal et insensé de la poursuite de l’injustice. Ensemble avec eux, ils pensent pouvoir être heureux dans la quête et poursuite de leurs seuls intérêts, de leurs plaisirs vulgaires d’accumulations économiques. Ils semblent heureux quand ils parviennent à accumuler, dans le temps record de leur proximité avec la puissance, des richesses indument constituée dans le lit de l’injustice, comme des ramasseurs de pépites d’or dans le lit d’une rivière. Pour eux, la bassesse, la honte, la fourberie sont des vertus dont ils tentent de justifier la valeur. Exhiber tout ce qu’ils ont accumulé dans ces conditions souvent brèves représente souvent leur unique moyen de se constituer un crédit auprès des masses que leurs pensées et sentiments les plus méprisants et sociopathiques ne leur donnent naturellement pas auprès d’elles. Pour compléter le tableau, les flatteries des sentiments de même nature de ces masses leur permet alors de les assurer de leur ressembler, bien qu’eux en usent pour précisément mieux les utiliser pour leurs forfaits. Voici la splendeur de leur médiocrité d’esprit, puisque telle est ce qu’ils donnent à en voir.

Le temps de la détermination et du choix est déjà là. Ceux des africains qui veulent continuer à vivre ainsi les uns à côté des autres en étant opposés à eux peuvent cependant trembler car un temps approche. C’est celui qu’une multitude d’ivoiriens reconnaîtront quand il les invitera à une véritable détermination quant à savoir s’ils recherchent la véritable paix ou s’ils veulent poursuivre l’existence dans la voie des faux-semblants. Sachant qu’elle ne leur a procuré jusque là que souffrance des corps et misère des esprits, on ne peut douter de ce que le plus grand nombre d’entre eux choisiront. Et, quand on s’est rendu maître dans l’art de fourber, d’être tartuffes et sophistes, on ne peut que craindre d’avoir à l’avenir peu de crédit auprès des ivoiriens rendus heureux par leurs généreux sentiments jusque-là profondément enfouis sous les épaisses couches de faux, de l’injuste, du mal, du vilain que des démagogues ont progressivement déposés en leurs esprits.  Ce moment sera celui où la politique, la vraie sera fondée sur un minimum de morale et d’éthique sociale plutôt que sur les sentiments les plus vils. La politique ne fera pas des ivoiriens ce qu’elle veut qu’ils soient. Les considérant tels qu’ils sont, elle fera ce que l’état actuel de leurs besoins, de leurs sentiments, de leurs opinions et des éclairs qui traversent leurs esprits exigent et permettent. Mais si elle ne veut pas se perdre elle-même en les accompagnant dans leur égarement historique, contrairement à sa raison d’être, elle doit elle-même avoir pour exigence la morale. Sur cette base, elle doit susciter, encourager la déclaration de leurs besoins, de leurs sentiments, de leurs opinions et attentes des modalités de vivre ensemble, de manière à les amener à formuler ensemble, ce qu’il y a de plus avantageux pour le pays tout entier et propre à favoriser, à assurer et à accroître le bien intérieur : la prospérité de ses membres et la vie ensemble en paix.

Parce qu’une certaine disposition générale des esprits des membres d’une communauté sociale est nécessaire à ses réussites, l’influence de l’homme le plus vertueux et brillant sur elle tient plus à sa situation particulière qu’à ses qualités propres. Si Houphouët-Boigny est parvenu en termes de progrès sociaux avec la Côte là où chacun sait, c’est sans doute parce que le peuple de Côte d’Ivoire était dans une certaine disposition d’esprit depuis la lutte pour les indépendances. Sa mort en 1993 mettait fin à cette disposition pour mettre en face des nouveaux dirigeants un peuple doté d’un esprit modifié. Tant que ces dirigeants ne lui offrent que de pâles copies de plusieurs des qualités démontrées avec talent et virtuosité par Houphouët-Boigny, ils trouveront en face d’eux un peuple dont sa longue gouvernance a préparé l’esprit et l’a rendu réceptif au sophisme, à l’hypocrisie et à la démagogie.  Toutes proportions gardées, la Côte d’Ivoire épouse la trajectoire de l’empire romain. ” L’empire romain fut gouverné, pendant quatre-vingts ans, par des monarques dont les talents et les vertus lui procurèrent quelque repos, au milieu des angoisses de sa longue agonie ; mais, après la mort du dernier et du plus vertueux d’entre eux, tout se trouva préparé pour le règne d’un monstre tel que Commode.” (5) Après une trentaine d’années de progrès que personne ne contestera, au regard des faits de délitement de la communauté nationale et des mœurs, les ivoiriens se trouvent depuis 1993, dans une période de leur histoire pendant laquelle ils sont gouvernés par des dirigeants peut-être commodes, pour certains d’entre eux, mais des Commode pour tous.

A la vérité, les idées ou les opinions, vraies ou fausses, n’ont de puissance sur le cours des événements, que quand elles sont devenues celles de la très-grande majorité des citoyens.” (6) Qu’elles soient vraies ou fausses ne leur donnent aucune valeur en soi. Ainsi par exemple, que le président Ouattara ne se présente que pour son premier mandat présidentiel, en étant au pouvoir depuis 2011 et que la Cour constitutionnelle de Côte d’Ivoire valide cette candidature comme telle, n’ont de prise sur le cours sur la vie politique ivoirienne que pour une unique raison : parce qu’une partie importante sinon significative du peuple ivoirien les accepte comme étant vraies et qu’une large partie les conçoit comme étant fausses. Cela, les tartuffes, sophistes et autres démagogues en tous genres l’ont bien compris et sont passés maîtres dans l’art de l’exploiter l’incertitude sur la nature de vérité ou de fausseté de ces idées. C’est aussi pourquoi, dans le champ politique, le mensonge, l’hypocrisie paient plus que la vérité, l’authenticité, tant que le public qui en est sensible est plus nombreux. “Et voilà pourquoi l’on ne peut attendre d’amélioration réelle et durable, dans les destinées d’un peuple, que du progrès des lumières et de la raison au sein de ce même peuple.” (7) Cela étant, si aucun effort n’est collectivement fait pour favoriser l’amour du vrai, de l’authentique, alors aucun progrès n’est envisageable, puisqu’il ne peut avoir pour fondement le faux, ce qui n’est pas bien, ni juste, ni beau. D’autant que “ce progrès est nécessairement très-lent : parce que les hommes sont bien plus touchés des avantages ou des inconvénients présents, que de ceux qu’ils peuvent espérer ou craindre pour l’avenir, quelque faibles que soient les uns, et quelque grands que puissent être les autres.” (8) Nombre d’ivoiriens qui disent être dominés et ne supportent pas cette situation semblent craindre autant que ceux qui veulent continuer à les dominer. Outre qu’ils respectivement pour les premiers le courroux des seconds qui eux-mêmes, de perdre leurs privilèges et avantages indus, tous les deux craignent la vérité qui peut les éclairer sur leur situation ou connaître les conséquences et dangers liés. S’ils acceptent de continuer à subir à ce point la force des choses, ils subiront impuissants, la force d’une révolution violente qui qui sanctionnera leur aveuglement qui n’est pas toujours involontaire. Dans ce cas, ils porteront malgré eux tout le poids de la peine générée par la révolution.

Je serai à mon tour ingrat si j’oubliais de citer Stefan Zweig qui a partagé avec tous les hommes les deux choses les plus difficiles d’un homme sage lui a enseignées : “(…) premièrement, ne jamais se soumettre au plus grand des pouvoirs de ce monde, le pouvoir de l’argent, et lui opposer la pleine liberté intérieure [j’ajouterai modestement la bêtise et la vanité humaine] ; deuxièmement, vivre parmi les semblables sans jamais se faire, ne serait-ce, qu’un seul ennemi.” (9) Aucun ivoirien, aucun homme ne sera mon ennemi. Dans cette longue période agitée, des tartuffes et des genres de sophistes occupent le champ de la communication des pensées et des sentiments. Les premiers ont fait sacerdoce de faire de leur hypocrisie, le moyen de réaliser leurs ambitions les plus personnelles. Quant aux seconds, ils ont fait de la dispense du faux, un art majeur. Les deux se ressemblent toutefois. D’abord, leurs buts sont identiques : la réalisation d’intérêts particuliers. Ensuite, malgré leurs manières de procéder, ils s’accordent sur l’absence de considérations morales et éthiques, à savoir de considérations qui favorisent la vie ensemble des ivoiriens en société. Dès lors que la plus grande divinité – je veux dire la vérité, après Polype – qui doit rassembler les ivoiriens et les faire vivre ensemble, n’est ni candidate aux élections présidentielle de Côte d’Ivoire 2020, ni présente dans les débats qui ont commencé, je présume que ce sera encore une fois des élections pour rien. Impossible de satisfaire du présent et de l’avenir compromis. Mais, on peut échanger avec les ivoiriens, des pensées et des sentiments et une volonté déterminée de modifier le cours des choses. Côte d’Ivoire 2020 : Le malheur des ivoiriens est que la divinité qui doit les rassembler et les faire vivre ensemble n’est pas candidate : la vérité.

C’est nécessaire, tant pis si les autres peuvent tirer profit de la vérité.

Les africains qui ne prétendent pas être des hommes parfaits acceptent que d’autres hommes soulignent leurs contradictions, voire même en usent pour tenter d’atténuer et de relativiser les leurs. Le temps où il fallait éviter de fournir des arguments aux détracteurs de l’Afrique et des hommes qui y vivent a échu, dès lors que l’histoire a jusque-là montré qu’une tel but ne peut constituer une fin en soi, à défaut de servir les africains et les progrès des circonstances de leur existence. Le débat est immense à propos de la manière de vouloir vivre ensemble des africains. Le concernant, éviter de dire et de reconnaitre la vérité pour ne pas fournir des arguments à leurs détracteurs, ne peut pas être pour les africains, une fin en soi, ni une manière de protéger les africains. Balandier a eu sans doute raison de ne pas céder à ce procédé, bien que relevant de la société qui agressait l’Afrique, son point de vue ne pouvait être jugé que relativement à cela et non pas à la raison.

A une certaine époque à la veille des des indépendances, Balandier a raconté ce qu’il a vu en Afrique, s’apprêtant à s’auto-gouverner, sans prendre parti (10). Il a sans doute fourni quelques éléments pour approcher les africains et leurs sociétés. Les africains sont des africains et nuls autres. Les faits montrent qu’ils avaient sur tout des idées aussi imparfaites que celles de leurs contemporains de leurs époques. Ils nourrissaient des sentiments aussi imparfaits qu’eux, à l’égard des hommes et de la manière avec laquelle ils doivent vivre ensemble. Les faits historiques attestent de leur défaite circonstancielle, au plan de l’évolution de leurs idées et de leurs sentiments lors de leurs différentes rencontres avec d’autres sociétés humaines. Croyant comme eux en la possibilité qu’un homme puisse être inégal à un autre et privé de liberté, ils ont épousé leur idée de la possibilité de les écouler comme des biens matériels.  Croyant en leur propre système d’incarnation de l’idée de ce qui dépasse les hommes, nombre de ceux qui les gouvernaient et étaient aussi les chefs de leurs cultes n’ont pas hésité à abandonner leurs croyances pour épouser celle de leurs encombrants visiteurs. Il ne fait aucun doute que la possibilité que ces évolutions leur donnaient d’affirmer leurs individualités ainsi que celles des sociétés dont ils étaient les chefs était assurément trop alléchante. Le fait essentiel est que l’affirmation de ces individualités s’envisageait par rapport à d’autres gouvernants et sociétés africaines proches et à leur dépens. Il est difficile d’affirmer que ces sociétés visiteuses représentaient de leurs points de vue, dans la plupart des cas, les dangers à combattre et leurs membres ceux desquels il fallait se méfier. Dès lors, chacun comprend que les principaux royaumes et empires dont les africains sont si fiers se soient développés et aient atteint leur apogée au cours de ces longues périodes de rencontres.

Les faits de notre époque attestent également de ce que les africains n’ont pas été changés par ces différentes rencontres. Aucun des  enseignements sociaux, politiques, économiques, spirituels etc…. de leurs visiteur n’est parvenu à modifier leurs pensées et sentiments. De ce point de vue, les théocraties orientales de l’époque et l’Islam ont échoué à faire des africains des orientaux. Les monarchies européennes et plus tard les républiques qui les ont prolongées et leur religion n’ont affecté les africains, de leur côté, que très superficiellement. Du point de vue de leurs pensées et sentiments, les africains contemporains demeurent fondamentalement plus proches de leurs aïeux de naguère que ce qu’espéraient faire d’eux leurs visiteurs impériaux, volonté de domination d’un côté, Coran ou Bible selon le cas de l’autre. C’est même sur la conscience de ce fait que se fonde l’affirmation d’une personnalité africaine, différente de toute autre. Cette affirmation est nécessaire. Cela dit et en cette matière, si ce qu’étaient leurs aïeux et sont les africains contemporains et leurs manières de vivre ensemble aujourd’hui ne font aucunement d’eux des hommes inférieurs à d’autres, il convient de ne pas faire de leurs manières d’être des hommes, comme tous les autres, une œuvre d’artistes africains. Ce qu’ils ont été et sont encore ainsi que leurs manières de vivre ensemble ne sont pas des œuvres historiques achevées, puisqu’il s’agit précisément d’œuvres de leur existence à différentes époques. Comme telles, elle sont appelées à être sans cesse modifiées par chaque génération. Or ces modifications ne peuvent intervenir que s’ils parviennent à identifier leurs imperfections, en fonction de l’évolution de leurs pensées et sentiments, dans leur rapport avec leurs environnement évolutifs, qu’il soit interne ou externe.

C’est ici que se présente un risque que Balandier a identifié. Ce risque est inhérent à ce qu’il a désigné par l’ambiguïté. Est-il possible de débattre objectivement de la situation complexe des sociétés africaines ? Oui, les africains doivent le faire, pour eux-mêmes, en acceptant de recevoir des coups qui peuvent provenir d’autres africains et en acceptant que leurs arguments puissent bénéficier à d’autres. S’interrogeant au lendemain des indépendances sur la complexité des nouvelles sociétés africaines, nées de la colonisation, les termes de sa réflexion qui pointaient ce risque sont valables de nos jours. Côté anciens colonisateurs, il constate et questionne sans aucune fioriture.” (…) Notre fierté et nos intérêts nous ont empêché d’avoir un regard critique qui nous permette d’évaluer la portée de notre emprise, ni ses effets. Nous évitons de faire le compte de nos tricheries et de nos désillusions, par crainte de fournir des arguments qu’on nous retournerait. Nous refusons de prendre conscience de nos faiblesses et des changements profonds (…) Nous continuons à charger le Noir du poids de nos carences ou de nos mécomptes. Il faut un responsable : nous disons que l’élève a déçu le maître et ne sait payer qu’avec l’ingratitude. L’astuce, grossière, se retourne contre nous. Le Noir l’utilise à son tour pour oublier les insuffisances des sociétés qu’il a édifiées et accuser notre domination d’avoir seule contrarié le progrès d’un monde africain. La mauvaise foi induit la mauvaise foi, comme le racisme induit le racisme de défense, puis le combat. Est-il possible d’apprécier objectivement la situation complexe des peuples nègres ? Qui saura le faire sans recevoir des coups qui tombent à la fois des deux camps ?” (11)

Excellent observateur des sociétés de son époque, Balandier pose la question fondamentale. S’agissant des européens, dès lors que ce qu’ils peuvent dire de la situation africaine ne peut être que d’un intérêt secondaire pour les africains, ils ne prennent que peu de risques, qu’ils rusent ou pas avec leur raison souveraine.  Ce n’est pas du tout le cas de toute analyse de leur situation par les africains eux-mêmes. Ce qu’ils peuvent et doivent en attendre est qu’elles soient empreintes de lucidité et approchent la vérité,  motrice de l’action correctrice pertinente. Ils ne peuvent pas se payer le luxe d’user des postures, méthodes et pratiques de la plupart des analyses européens. Face au prix collectif à payer de telles aventures, les africains ne peuvent que minorer l’impact des arguments que des européens pourraient extraire des vérités qu’ils reconnaîtraient et si nécessaire pour modifier leur cap historique. Le Dr Nkrumah, (…) récusait les divers témoins blancs plus ou moins engagés dans le jeu colonial. Il les mettaient tous dans la même charrette” : administrateurs, hommes d’affaires, auteurs de la domination politique et économique ; mais après eux, les missionnaires, coupable d’avoir apporté un christianisme intolérant à l’égard du Noir et trop tolérant vis-à-vis du système colonial, l’ethnologue, jugé responsable d’une entreprise qui, en se conformant parfois aux conclusions scientifiques, devenaient plus contraignante. Mais, des réactions de même nature sont le fait de Blancs qui veulent maintenir une certaine forme de présence européenne. Refuser le conformisme et les idées reçues (…) entraine immédiatement l’accusation de subversion. Il semble, dans un tel contexte, que le simple fait de penser avec indépendance apporte une contribution à l’indépendance vraie des peuples africains et constitue au-delà une activité “antinationale”. (12) Sans doute.

Mieux encore concernant les acteurs africains, il semble que le nationaliste africain est loin d’être celui qui veut agir sur ce qui ne relève ni ne dépend de sa propre responsabilité ni de celle de tous les africains. Au contraire, il favorise le statut quo. Le véritable nationaliste africain, paraît avant tout être celui qui ne ruse pas avec sa raison souveraine. Il ne craint pas les conséquences de l’incompréhension de ses pensées par certains parmi les africains qu’ils entend précisément défendre. Encore moins, il ne fait semblant de les éveiller et de les protéger, quand il contribue au contraire et malgré lui, sans doute en échange de la satisfaction de sa vanité, d’être à l’abri de la souffrance parfois induite par la vérité, à maintenir les faiblesses africaines qui profitent tant à ceux dont il entend les préserver de leurs influences toxiques. En quelques mots, taire, ignorer ou masquer les faiblesses africaines, c’est offrir l’Afrique et des africains, sans aucune défense, à ceux qui veulent la dominer. Voici, pour chaque africain, l’enjeu de débattre objectivement de ce qui est vrai, bien, juste, beau s’agissant de la manière de vivre ensemble, hier comme aujourd’hui. De toute évidence, cette introspection ou regard intérieur à la société africaine est indispensable et nécessaire. Ce regard conduira à améliorer la paix intérieure des sociétés sans laquelle chaque influence ou rapport externe ne peut qu’affecter la société africaine avec la plus grande violence, sans qu’elle ne puisse opposer la résistance la plus forte.

En ce sens, nous acceptons par avance les coups venant d’africains, consécutifs au fait d’affirmer que les africains ont adopté un culte sans véritablement croire en le dieu de la liberté et de l’égalité politique auquel il est destiné. Croyant au contraire en le dieu de l’inégalité sociale et politique ainsi que de la domination des uns par les autres, la divine vérité n’est pas candidate aux élections présidentielles. Dès lors, le choix des peuples d’Afrique peine à être fondé sur un minimum de raison, ne disposant souvent de choix les plus accessibles que ceux réalisables sur le fondement de leurs passions. C’est la une situation terrifiante que le débat peut permettre de dépasser pour identifier au milieu de tant de faussetés un chemin de vérité collective. Le débat qu’il convient d’engager concernant la signification qu’ils donnent aux élections présidentielles elles-mêmes peut y contribuer et permettre d’y parvenir.

Conclusion.

Chaque africain espère pouvoir manger à sa faim, se soigner, se distraire, être utile aux siens, être en paix en lui-même et avec les autres. Il veut pouvoir travailler, récolter les fruits de son travail et en disposer ; il veut contribuer à la vie collective. Il aspire à être reconnu et respecté tel qu’il est par tout autre homme. Bref, il veut vivre et mieux. Vivant et ne pouvant vivre qu’avec d’autres africains au sein de leur communauté nationale commune et d’autres contemporains au sein de la communauté humaine, il ne peut parvenir à ce résultat en ignorant ces autres ou en faisant comme s’il lui était possible d’y parvenir sans eux. Dans le passé et au sein des communautés qu’ils constituaient, nombre d’africains ont tenté de procédé. Aucun africain ne méconnaît l’échec historique retentissant qui affecte encore leur être, malgré les royaumes et empires qui n’ont pas préparé l’esprit des africains à la résistance collective. Les idées et sentiments qui ont abouti à ce désastre ne peuvent fonder une manière de vivre ensemble qui réalise leurs espoirs de vivre. Pourtant, il semble que la libération de ce chaos n’a été d’aucun enseignement s’agissant de leurs idées et sentiments faits des hommes et de leur société.

Dans la plupart des cas et partout en Afrique, des africains s’affrontent violemment pour posséder le pouvoir. Sans doute, leur crainte des modalités de vivre ensemble les conduit naturellement à une seule option : posséder le pouvoir ou être dominé, puisque telle est la nature fondamentale de cette manière. Ainsi, au lieu que la manière de vivre ensemble fasse du pouvoir un instrument collectif, au service de tous et qui protège, le pouvoir continue d’être un outil privé au service de ceux qui dominent les autres. Dès lors, il est clair que la question que les africains évitent de se poser et susceptible de conduire à leur conciliation demeure : quelle est la manière de vivre ensemble, productrice de prospérité, de paix pour le plus grand nombre d’entre eux au sein de leurs communautés nationales respectives ? Il est à parier que cette manière est celle qui transforme le pouvoir en un instrument collectif que les africains n’auront plus besoin de se violenter pour se l’approprier dès lors qu’il leur appartiendra à tous. C’est me semble-t-il, une question fondamentale dont l’abord éclairera tous les sophistes, les tartuffes et les démagogues, qui n’ont rien à exprimer à propos des mensonges, des hypocrisies et des tromperies du passé et du présent. Les africains, fatigués par les faux débats, trouveront là un sujet digne de leur intérêt commun.

Concernant en particulier les ivoiriens, et à propos des élections présidentielles pour choisir leur gouvernant, un grand nombre d’entre eux savent que le véritable sujet commun n’est pas de savoir qui détient et incarne le pouvoir, bien que leurs sentiments faux les conduisent à en faire un enjeu vital. En revanche, il est de savoir de quelle manière ils doivent vivre ensemble. Cet sujet les questionne et leur pose la question de savoir lesquels d’entre eux veulent vivre ensemble avec tels autres, s’ils se cachent derrière leurs peurs de la domination ou du déclassement social, voire même alors qu’ils aspirent à dominer d’autres ivoiriens. Il est clair que la paix est impossible pour les hypocrites, les démagogues et les sophistes ou imposteurs. Avec un petit effort d’authenticité, ils ne peuvent que constater ce qui est : la plus grande divinité – je veux dire après Polype, la vérité en tant que ce qui est vrai, juste, bien, beau, collectivement utile – qui doit rassembler les ivoiriens et les faire mieux vivre ensemble, n’est ni candidate aux élections présidentielles 2020 à venir, ni présente dans les faux débats engagés et actes violents échangés. Dès lors, ils peuvent présumer que ce seront encore des élections pour si peu de résultats collectifs. Une alternance de gouvernant sera peut-être possible. Mais, nul ivoirien ne peut considérer que ces élections aboutiront à un changement radical et fondamental dans la manière de vouloir vivre ensemble qui seule, peut conférer aux règles communes de la la vie ensemble et aux actes pour les exprimer leur force, à savoir leur légalité augmentée par leur reconnaissance et acceptation. N’est-ce pas cette dernière qu’il convient de désigner par leur autorité ? Cette autorité n’est-elle pas ce qui rend légitimes les règles communes de vie ensemble et les actes posés dans leur cadre aux yeux du peuple souverain appelé à juger s’ils relèvent de ce qui leur semble collectivement vrai, bien, juste, beau, utile ? Ceux des dirigeants, candidats et leurs supporters, qui attendent des ivoiriens qu’ils reconnaissent et acceptent les règles et les actes qu’ils posent en s’y référant, sans aucune forme de jugement souverain de leur part quant à leur nature de vérité, de bien, de beauté, d’utilité collective, ont tort de revendiquer quelque légitimité de ces règles et des actes qu’ils posent dans leur cadre. Quant à la légitimité de tels acteurs, attachée au fait d’incarner le pouvoir que les ivoiriens représentent collectivement en vivant ensemble, peut-elle s’apprécier sans considérer leurs actes au plan moral et de l’éthique sociale, qui rendent la société possible et qui donnent son sens au pouvoir et à la politique ? Quelle valeur peut avoir la politique sans aucune moralité, ni éthique sociale ?

En ces matières, aucune vérité absolue n’existe. Voilà pourquoi chaque ivoirien doit se déterminer, en âme et conscience, et ne peut avoir pour unique juge de ses actes que lui-même. Tout ce que les ivoiriens peuvent collectivement attendre les uns des autres, c’est d’être au service de la république démocratique, l’unique cadre efficace de réalisation et durablement de leurs objectifs particuliers. Considérant cela, ils ne peuvent constater ensemble que la république connaissait ses agresseurs et qu’elle leur a facilité depuis 2011 les conditions de la tentative de son assassinat. Maintenant que bas les masques, une large partie du peuple ivoirien sait quels sont ceux des ivoiriens qui veulent se substituer à la république et qui veulent mépriser le peuple et sa haute finalité commune. Le peuple ivoirien qui a dit non ne peut dire oui, même sous la contrainte. Moralement et au plan de l’éthique sociale, il ne peut le faire sans renier sa propre dignité, sans se mépriser lui-même. Il n’y a pas une plus grande violence faite à un peuple que de mépriser sa dignité, que de piétiner telle ou telle de ses exigences fondamentales et de ses finalités collectives.

Mais le peuple ivoirien n’est ni ignorant, ni myope. Des ivoiriens affirment le défendre face aux abus inacceptables du régime Ouattara. Toutefois, ils démontrent une incapacité à mettre en commun leurs forces et  à rassembler ce peuple, à travers une candidature unique de l’opposition et de lutte collective, en laquelle le peuple rassemblé peut reconnaître la défense de sa dignité et de son intérêt général. Ce peuple que le régime et nombre de ses opposants croient malléable à corvée, sait reconnaître ce qui est vrai du faux, ce qui est bien, beau et utile. Lorsque ceux qui prétendent le protéger et ré-établir sa dignité et sa souveraineté piétinées par le régime ainsi que ses finalités les plus fondamentales sont avares de leurs intérêts propres, alors il convient simplement de relever que pas plus que ce régime, ils n’agissent pour l’intérêt de ce peuple. Lorsque de surcroit, tout en tenant à leurs intérêts particuliers, ils ne s’accordent que pour combattre le régime dans un rapport de force violent, au non affirment-ils pour sauver le peuple, ils cessent alors, autant que le régime combattu d’être républicains. Mieux encore, dès lors que seul le peuple souverain dispose souverainement du pouvoir, que seul il peut s’attribuer, de choisir d’autres moyens, au delà des moyens républicains, y compris la voie du rapport de force violent avec le pouvoir, c’est comme si ces faux défenseurs entendaient, au nom et sous le couvert de la défense du peuple se substituer à lui, être souverain à sa place. N’est-ce pas ainsi que procède le régime au pouvoir qu’ils combattent pour cette raison précise ? Certes, il n’est pas trop tard pour eux de démontrer au peuple le contraire de ces premières observations qui précèdent. Mais, il ne leur reste plus beaucoup de temps avant que le peuple ne choisisse ce qu’il pense qu’il peut lui être collectivement utile.

Ainsi alors, au cours de ces élections présidentielles 2020 la divine vérité n’est pas candidate. La question du choix, qui se situe au milieu de plusieurs degrés de moralité  et d’éthique sociale se résout, d’elle-même. Il me semble qu’un peuple digne et souverain ne peut choisir de se mépriser lui-même en optant pour des prestidigitateurs de la politique qui ont choisi de le mépriser et ses finalités ainsi que finalement d’être souverain à sa place. Comparé à leur immense crime à ses dépens, leur dire oui, même sous leurs baïonnettes, serait là le crime le plus monstrueux. Si tel était le cas, on pourrait alors répéter avec Pascal observant que même celui qui va se pendre veut être heureux, le peuple ivoirien aura choisi d’être heureux en se pendant à travers cet acte monstrueux envers lui-même que pourrait être son oui au régime Ouattara. Si telle était la voie du bonheur recherché que le peuple ivoirien souverain aura choisi d’emprunter, alors qu’il en soit ainsi. Il ne restera plus alors qu’à continuer de tenter de le convaincre de ce que, se faisant du tort à lui-même en tentant d’être heureux, il encourage sans le vouloir tous les prestidigitateurs et sophistes de la politique qui refusent de s’incliner devant sa dignité et sa souveraineté, considérant que leurs abus et leurs mépris peuvent constituer une voie acceptable pour le bonheur même de la plus petite partie de ses membres. Quand on ressent dans son corps et son âme la souffrance de ce peuple, on ne peut pas se résoudre à accepter qu’il exerça sa souveraineté de cette manière délétère pour lui-même.

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(1) Aristote, “La morale et La Politique – Traduction par Jean-François Thurot”, Ed Firmin Didot Père & Fils, Paris, 1824

(2) (1) Ibid

(3) Henri Konan Bédié, «Le progrès pour tous et le bonheur pour chacun». Slogan politique du candidat  lors des élections présidentielles de Côte d’Ivoire en 1995.

(4) Alassane Dramane Ouattara, «Ado solutions». Slogan politique du candidat  lors des élections présidentielles de Côte d’Ivoire en 2010.

(5) (1) Ibid

(6) (1) Ibid

(7) (1) Ibid

(8) Aristote, “La morale et La Politique – Traduction par Jean-François Thurot”, Ed Firmin Didot Père & Fils, Paris, 1824

(9) Stefan Zweig, “Était-ce lui ? Un homme qu’on oublie pas”, Folio, Ed Gallimard, juillet 2016.

(10) Georges Balandier, “Afrique ambiguë”, Ed Plon, Collection Terre Humaine, 1957, p. 379

(11) Ibid (10)

(12) Ibid (10)

Côte d’Ivoire 2020 : Le souverain et digne peuple ivoirien qui a dit NON ne dit pas OUI, même sous la contrainte, même d’un juridisme puant.

Dans l’article précédent, au delà de la décision exécutoire et irrévocable du Conseil Constitutionnel, nous avons examiné la valeur de la candidature du président Ouattara au point de vue juridique. Nous sommes parvenus à la conclusion qu’il existe des arguments pour délibérer différemment et qu’en soi, la décision exécutoire et irrévocable en république n’éteignait pas la possibilité pour le peuple souverain de ré-établir la république contrariée. Dans le présent article, il s’agit d’examiner la recevabilité, validité et acceptabilité de la candidature du président Ouattara, bref sa valeur politique (sociale, morale et éthique).

En république, il ne peut exister quoi que ce soit de public qui est de la valeur, si outre sa dimension juridique, sa valeur n’émarge ni n’intègre les dimensions sociale, morale et éthique. La candidature du président en fait partie. Le conseil constitutionnel a exercé de manière inique le droit que le peuple lui a concédé. Mais, là n’est pas une raison suffisante pour le peuple de mettre fin à ce en quoi il croit : la république démocratique et les valeurs d’elle porte. Certes, chaque ivoirien qui revendique être républicain doit respecter cette décision pour ce qu’elle représente et non pour ce qu’elle est, en raison du droit qui la rend irrévocable. Mais, parce que la norme à laquelle cela aboutit incarne ce qui n’est pas vrai, bien, juste, et beau en société, le peuple ivoirien souverain doit exercer sa souveraineté.

Voilà pourquoi il convient de tenter de l’alimenter en arguments pour fonder, par lui-même, le caractère de la candidature du président-sortant candidat Ouattara, au point de vue sociale, morale de l’éthique sociale, lesquelles valeurs distinguent les sociétés qui approchent véritablement leur humanité de toutes autres et leur confèrent leur valeur. Le peuple ivoirien a dit non à la tentative d’accaparement du pouvoir qu’il représente. Il a procédé en limitant constitutionnellement depuis 2000, le nombre de mandats présidentiels à deux maximum. Or, la décision du Conseil constitutionnel qui normalise sa candidature pour un troisième mandat, procède comme si le peuple ivoirien ne vivait que dans un monde gouverné que le juridisme, comme si la finalité qu’il poursuivit n’existait pas. Le peuple est abusé, malgré la force de cette décision irrévocable en république. A l’analyse, cet abus a été préparé de longue date, avec la complicité sans doute non intentionnelle de l’opposition au régime, mais aux effets parfaitement redoutables.

Petite histoire de l’abus dont le peuple ivoirien est victime.

Les premiers linéaments de la crise politique, qui n’est pas loin de connaître son paroxysme,  commencent et peuvent être datés en 2015. Le ” novembre précisément à l’occasion de la cérémonie de sa prestation de serment devant le Conseil constitutionnel il faisait connaître ses intentions devant un parterre de témoin dont le président Thomas Yayi Boni du Bénin et le président Macky Sall du Sénégal. Dans son discours prononcé ce jour là, sa vision d’une Côte d’Ivoire Nouvelle et d’un d’un Nouveau ivoirien – et les majuscules ont leur importance – nécessitait des changements dont la réconciliation nationale constituait le premier pilier et la nouvelle constitution pour dit-il “garantir l’égalité de tous, la cohésion nationale, et la stabilité de nos institutions”, constituait le second pilier.Les ivoiriens n’ont tenu compte que des mots.

Les ivoiriens étaient en ce début de second mandat du président Ouattara, en paix disait-on à l’époque. Or, lui était convaincu qu’il ne l’était pas, dès lors qu’ils n’étaient pas égaux et que cela exigeait une nouvelle constitution pour réaliser leur égalité. Des ivoiriens dont à son sens certains étaient supérieurs à d’autres pouvaient-ils être véritablement en paix, au point que le premier pilier, la réconciliation constituait le premier chantier de la feuille de route de son mandat ? Mais tout cela est apparu au peuple comme lointain. A ce moment-là, les alliés à son régime étaient encore autour de lui et soutenaient sa politique, bien que contestable.

Compte tenu de ce qu’il envisageait – vaincre définitivement et politiquement ceux qui lui ont fait du tort depuis 1990 -, il avait conscience qu’un moment viendrait quand ses alliés deviendraient ses opposants. Pour cause, il n’avait jamais envisagé sincèrement de céder le pouvoir à quiconque ; il était incertain des sentiments des éventuels bénéficiaires à son égard. En plus, il semble qu’il leur avait fait la promesse, qui n’engageait que ceux qui croyaient, de cette cession au terme de son second mandat en 2020 pour lequel ils avaient accepté qu’il fût leur candidat unique. Bien sûr, pour ce but, il ne pouvait respecter respecter le peuple ivoirien. Restait alors un obstacle de taille à franchir : le peuple ivoirien et sa constitution de 2000 et sa disposition limitant le nombre de mandat à deux. Le peuple ivoirien et ses finalités peuvent attendre, en conséquence, autant les utiliser comme le moyen d’y parvenir. Le président avait trouvé la solution de contournement ; il lui suffisait de changer de constitution sans trop donner le sentiment de mépriser sa finalité : empêcher quiconque de vouloir posséder le pouvoir qu’il constitue. Mais comment procéder ?

Le président n’était ni dans une situation de puissance ni dans la position d’un chef de révolutionnaire. Il ne disposait pas du pouvoir de mettre brutalement fin à la force et vigueur de la constitution de 2000, qui par ailleurs pouvait lui être utile par l’ordre qu’il établissait en vue d’un processus de création du nouveau droit constitutionnel. La constitution sous l’ordre juridique duquel il gouvernait prévoyait la procédure de révision et de modification constitutionnelle. Alors que le processus qu’il engageait en 2015 ne pouvait être fondé par ses dispositions, il a procédé comme si, révision il y avait, usant de l’ordre juridique d’une constitution qu’il avait abattu avant que l’adoption de celle de 2016 ne s’occupe de sa dépouille. Ainsi, il lui suffisait de la suivre la procédure spécifiée par ses dispositions. Mais, il ne devait pas que procéder à une simple révision de certaines de ses dispositions ou l’amender, sans occasionner de rupture juridique avec elle dont doit résulter une nouvelle constitution qui lui était nécessaire et indispensable ainsi qu’à son projets caché de plus de deux mandats.

Que doit-il y mettre dans cette Nouvelle constitution pour justifier d’une rupture juridique acceptable pour justifier de changer de constitution. Voilà comment procède l’irruption du poste de vice-président, du Sénat à la place du Conseil économique et social, la Cours des Compte et de Cassation en remplacement de la Cour suprême. En leurrant les ivoiriens avec de nouvelles institutions aussi creuses que les rares qui existaient jusque-là, il s’agissait de les convaincre du fondement d’une rupture dans l’ordre juridique constitutionnel. Il est exact que jusqu’en 2016, le Président de l’Assemblée nationale était le deuxième personnage de l’État, qu’il y avait pas de bicamérisme, etc… Mais franchement, quel ivoirien sérieux peut penser qu’ une chambre législative additionnelle, suffit à donner au pouvoir législatif les moyens de son autonomie du pouvoir exécutif, mieux que n’a pu le faire jusque-là l’unique chambre de l’Assemblée nationale. Lequel pense qu’au cours des cinq années qui viennent de se passer, la fonction de Vice-président incarnée par Daniel Kablan Duncan a renforcé l’État en Côte d’Ivoire ? Y en a-il d’autres qui pensent que leur argent est mieux utilisé à leur service que cela n’a été jusque-là le cas en raison de contrôles de l’efficacité collective des dépenses de l’État réalisés par la nouvelle Cour des comptes ? Qu’est-ce que cette cour a apporté à la transparence et efficacité d’usure des deniers publics dès lors que le président lui-même déplore constater le train de vie et la belle vie coûteuse et somptuaire en France d’anciens responsables de son régime, sans qu’il ne comprenne la source de leurs moyens.

Enfin, la reconnaissance juridique constitutionnelle des monarques locaux devait préparer les conditions d’une large adoption. La reconnaissance constitutionnelle des rois et chefs traditionnels leur donne une existence juridique. La vocation de cette dernière était de flatter ceux qui aspiraient depuis les indépendances à cette reconnaissance et à jouer un meilleur rôle en république en demeurant des monarques, en étant gardiens de la monarchie et comme tels parfaitement opposés et adversaires de l’ordre juridique et politique qui pourtant les reconnaissait. Le but de cette manœuvre semble claire : d’une part,  en faire un élément de rupture juridique et, d’autre part, faciliter l’adoption du projet constitutionnel de changement de constitution, en pouvant compter sur la force de mobilisation de ceux qui y trouvaient leurs intérêts particuliers de chefs traditionnels. En effet, quel véritable républicain ivoirien pense que cela a un sens de constitutionnaliser la fonction de monarque dans une république démocratique qui se veut faire de l’égalité politique une valeur ? Lequel pense sérieusement que reconnaître l’utilité publique républicaine de telles qualités avant d’avoir fait le tri des us et coutumes en vue d’intégrer pleinement la république constitue un progrès de l’État républicain ?

Dernier obstacle, obtenir l’accord d’une large partie de l’opposition au régime et son adhésion au projet. Ce fût une contrainte facile à surmonter : dès lors que des opposants sont à la CPI au Pays-Bas, que le plus grand nombre de ceux qui restent sont des alliés et gouvernent avec lui, la cause était entendue. Si vous ajouter à cela la promesse de leur céder le pouvoir, ils ne pouvaient contrarier leurs intérêts particuliers en s’opposant au projet, d’autant que l’insincérité de la finalité ne pouvait effleuré leurs esprits et susciter le doute. Ainsi fût adoptée la nouvelle constitution en 2016 conformément à un large accord des ivoiriens. Sans le savoir, l’accord des ivoiriens valait leur consentement de l’abus de leur confiance par le régime Ouattara. Les dés étaient jetés en 2016.

Ainsi, les éléments de la rupture juridique sont là, incontestables. En théorie seulement, compte tenue des observations partielles ci-dessus. Quand à la valeur pour le peuple, à savoir ce qu’ils apportent comme renforcement de l’ordre juridique, de l’État républicain et démocratique, de droits réels et de l’égalité poursuivie entre les ivoiriens, on peut douter que a Nouveauté ne suffise.

S’agissant de cette nouveauté, on peut simplement observer que la constitution allemande a connu une vingtaine de révisions depuis 1949. Celle dont a résulté la réunification constitutionnellement de ses deux parties alors divisées depuis 1945 ne se pas traduite par une discontinuité constitutionnelle du fait d’aboutir à une nouvelle constitution. Même les modifications de leurs lois fondamentales par nombre de pays membres de l’Union européenne, dont ont résulté d’importants transferts de compétences de ces États à la Commission et au Parlement européens ainsi qu’à la Banque centrale européenne n’ont pas été accompagnées dans nombre de pays d’une rupture de leur ordre juridique. Meilleur exemple encore, observons que malgré ses vingt-sept amendements de sa constitution depuis 1787, la république des États-Unis n’a pas connu de discontinuité juridique, pas de nouvelle constitution, la constitution est la même, plusieurs fois amendées. Même les dispositions d’abolition de l’esclavage et d’établissement de l’égalité entre noirs et blancs n’ont pas été jugé suffisamment révolutionnaires pour conduire à une nouvelle constitution, pour considérer une rupture de l’ordre juridique.

Certes, chaque pays souverain l’est précisément en matière de pratique juridique constitutionnelle. En France, le Général De Gaule n’a-t-il pas fondé en 1958, la Vème république française, donc un ordre juridique nouveau, sans partir de droit et  sans avoir jamais brutalisé l’ordre juridique en France et les français pour y parvenir  ? A la lumière de l’histoire, le président Ouattara a d’une certaine manière tenté de mette ses pas dans celui du Général français. Mais, comme lui, de quel péril a-t-il sauvé le peuple ivoirien dans l’histoire ? Au regard des effets de la création d’un Nouveau droit constitutionnel plutôt qu’une procédure d’amendement ou de révision de la constitution existante, on se demande bien si le véritable enjeu de l’opération n’était pas la nouveauté constitutionnelle qui introduit une rupture de l’ordre juridique et la normalisation d’une date : la date d’entrée en vigueur. Aux yeux du président Ouattara, ces deux éléments avaient en fin de compte plus de valeur que le contenu, et à condition qu’il ne précisa pas la règle claire de compte du nombre de mandats présidentiels. Comme le dirait l’homme de la rue, le peuple ivoirien s’est fait … !

 Bien qu’abusé juridiquement et moralement, le peuple demeure malgré tout souverain.

La raison du caractère normatif de la constitution de 2016 et de sa nouveauté n’a rien à avoir en droit constitutionnel avec son contenu. Elle est une nouvelle constitution parce qu’il est considéré qu’elle crée une rupture avec l’ordre juridique constitutionnel auquel elle met fin à la continuité de la force. C’est là une question constitutionnelle  que celle de la continuité ou discontinuité de l’ordre juridique qu’elle introduit ou pas.  Cette question et la raison d’en faire une nouvelle constitution ou un nouvel ordre juridique n’ont rien à avoir avec la continuité matérielle, à savoir la présence et continuité des contenus de l’ancienne constitution de 2000 et de celle de 2016. La présence de la disposition de limitation du mandat dans la constitution de 2000 et sa présence dans celle de 2016 ne signifie pas, en tant que telle, la continuité juridique entre les deux, du strict point de vue du droit constitutionnel, puisque précisément celle de 2016 entend consister en une rupture avec l’ordre juridique fondé par celle de 2000 à laquelle elle met fin précisément fin. La continuité du contenu normatif n’entraîne pas une continuité juridique en droit constitutionnel.

Bref, le Général Robert Guéï et ses associés qui soustrairont plus tard sa vie, ont aboli martialement la constitution de 1960 dans le cadre d’une révolution militaro-politique. Le Président Ouattara, est parvenu à mieux faire qu’eux. Avec l’aide et le soutien de ses amis d’hier et futurs opposants néanmoins, a aboli en douceur et politiquement la constitution de 2000 pour ensemble en adopter une qui lui permet de les combattre et tenter un troisième mandat. De fait, concernant la volonté des ivoiriens d’empêcher à travers leurs constitutions, le Président Ouattara les a ramenés à leurs chères études constitutionnelles : le nombre de mandats présidentiel est limité à deux, mais il peut en faire plus, en droit obscur ou sombre, mais clarifié et normalisé par le Conseil constitutionnel. Voilà en définitive ce que les ivoiriens doivent savoir, sauf si comme peuple souverain, ils s’accordent pour refuser tant de manque de moral et d’éthique politiques et d’abus de leur confiance.

Le Conseil constitutionnel avait le choix quant à la signification juridiquement fondée de la constitution et de certaines de ses dispositions.

La constitution de 2016 dispose en son son article “Art.55. ‐ Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois.” En droit, cette disposition de la constitution de 2016 traite de la ré-éligibilité de tout ivoirien disposant de la qualité de  Président de la République, candidat aux élections présidentielles en vue d’être ré-élu. Elle est usuelle connue comme celle de limitation du nombre de mandats présidentiels à deux. Elle est applicable à tout président en général. Dire qu’elle ne comportait rien d’explicite, de précis et déterminé qui tranche la question particulière du nombre de mandats applicable au cas particulier du gouvernant au pouvoir au moment de son adoption, à savoir du Président Ouattara est une invention juridique. Dire qu’elle ne peut s’appliquer à des candidats en raison de disposer de leur qualité de président antérieurement à sa date d’entrée en vigueur et qu’en l’espèce elle ne peut être rétro-active relève d’une création de droit.

Admettons même que le Conseil constitutionnel juge des dispositions constitutionnelles comme étant implicites, indéterminées et imprécises, que cela le conduit à opérer  une interprétation de ce que la disposition de l’article 55 doit signifier en droit, s’agissant du cas particulier de tous présidents de la République et en particulier du président Ouattara.au Conseil constitutionnel

En concrétisant cette disposition à travers la validation de sa candidature pour un autre mandat, la Cour constitutionnelle a donné le sens ou la norme réelle applicable et faisant autorité que revêt cet article concernant le cas singulier du président Ouattara. En procédant ainsi, la norme n’est pas ce que cette disposition qui lui semble générale et vague, implicite, imprécise et indéterminée s’agissant du président dit, mais le résultat de l’interprétation de la Cour. Ce qui est valide en droit constitutionnel, ce n’est pas tant les nombreuses autres interprétations qui pourraient être faites de la signification applicable au cas particulier du président, mais bien celle que la Cour constitutionnelle a retenue et décidé qu’elle l’est, devenant ainsi la norme juridique réelle. C’est à partir de ce point qu’une Cour constitutionnelle peut à ses corps défendant, prendre le chemin d’une d’une Cour politique et partisane. En effet, en ayant le pouvoir de choisir telle signification juridiquement admissible du texte plutôt que telle autre de valeur équivalente, elle ne commet aucune faute juridique en soit à le faire, tant que ses arguments relèvent du droit. En l’espèce, la Cour constitutionnelle de Côte d’Ivoire a poussé le ridicule jusqu’à commettre non seulement une faute juridique, mais également une faute morale et éthique. En fondant sa décision ou interprétation organique de la constitution, article 55 en particulier sur du droit créé de toutes pièces, elle a commis ces fautes déontologique et morale.

Reste à savoir quelle est la motivation qui a conduit la Cour à choisir entre plusieurs significations juridiquement admissibles, celle au terme de laquelle la candidature du président Ouattara est juridiquement recevable, valide  et acceptée. Quelles sont alors les autres significations valables juridiquement, susceptibles de démontrer que sa lecture et interprétation du texte pourrait comporter une dimension politique ? Le problème qui est posé est celui de la signification acceptable dont découle la concrétisation des disposition brutes et vagues à travers l’arrêt de la cour. Était-il licite ou même obligatoire pour la Cour de s’écarter de celle évidente dans l’esprit d’une majorité d’ivoiriens, qui rendait non fondée en droit cette candidature : le fait que l’entrée en vigueur de la constitution de 2016 ne saurait prendre pour nul les mandats antérieurs du Président Ouattara ? Or, concernant précisément son cas particulier,  ce fait lui-même consiste en une disposition constitutionnelle vague, implicite, imprécise et indéterminée.

L’article 55 ne traite pas de mandats présidentiels ni de les compter.

Considérer que ni la date d’entre en force de la constitution (Art 184), ni aucune de ses dispositions ne dit quoi que ce soit sur la manière de dénombrer le nombre de mandats effectués, ni ne précise à partir de quand le nombre de mandats est comptabilisé relève d’une pure invention. Concernant les dispositions de l’article 55, il ne s’agit pas de mandats ni de les compter.

Ainsi, aboutir à partir non pas des termes de cet article à considérer que qu’implicitement deux options sont possibles pour compter le nombre de mandats relève d’un raisonnement sophiste, faux. Compter le nombre de mandats à partir de sa date d’entrée en vigueur ou à partir de la première date d’entrée en fonction présidentielle n’a aucun sens puisqu’il n’est nullement question de mandats mais de ré-éligibilité. Or, ce qui permet à la Cour d’aboutir à la validité de la première option, c’est le principe de non-rétro-activité de la loi, sauf exceptions spécifiées et la constitution de 2016 est juridiquement une nouvelle constitution. Ce principe n’a rien à avoir avec l’article 55 qui traite de la ré-éligibilité de ceux qui ont la qualité de président de la république, au moment où il se présente comme candidats aux élections en vue de cette ré-élection. Considérer que le nombre de mandats doit être compté à compter de la date d’entrée en vigueur de la constitution, quand précisément il n’y a juridiquement aucun mandat à compter, l’argument de la non rétro-activité tombe de lui-même.

Certes, toute nouvelle disposition ou modifiée n’a de force en droit et n’est applicable qu’à compter de cette date. Mais, dire cela, ne signifie seulement et simplement qu’avant cette date, cette constitution n’existe pas, ni ses dispositions, ni en particulier cet article 55, ni que cette dernière ne peut faire droit et disposer de la force juridique nécessaire. Quand à savoir si quelque chose, consistant en mandat présidentiel doive être comptabilisé en vue de l’application de cet article 55, rien dans la constitution ne traite de mandats, d’un nombre de mandats, ni de la manière de les compter. Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois.” L’unique question qui se pose est celle de la qualité du candidat aspirant à être ré-élu. Monsieur Alassane Ouattra est-il président de la République au moment de sa candidature ? La réponse est oui. En vertu de quoi l’est-il dès lors que sous le régime de la nouvelle constitution, il n’y a pas eu d’élections présidentielles, conformément à son article 183 ? En vertu de l’article 183 de la constitution de 2016. “La législation actuellement en vigueur en Côte d’Ivoire reste applicable, sauf l’intervention de textes nouveaux, en ce qu’elle n’a rien de contraire à la présente Constitution.” Cet article valide le procès-verbal de sa prestation de serment, sous le régime de la constitution de 2000. Le président Alassane Ouattara a  officiellement prêté serment  le mardi 03 novembre 2020 au palais de la Présidence ivoirienne à Abidjan. Par cet acte, il débutait un nouveau mandat de cinq ans à la tête de la Côte d’Ivoire en qualité de Président de la République. Qu’est-ce qui fonde cette prestation de serment ? En vertu de l’article 39, alinéa 2 de la constitution de 2000 : “Dans les quarante huit (48) heures de la proclamation définitive des résultats, le Président de la République élu prête serment devant le Conseil constitutionnel réuni en audience solennelle.”

Ainsi, dans le nouvel ordre juridique, l’article 183 fonde la qualité de Président de la république du président Ouattara. Mais, comme il n’a pas le pouvoir constitutionnel de se substituer à l’article 55, ni de “décréter” cette qualité, c’est en validant les résultats d’actes passés sous un régime juridique précédent qu’il parvient à établir cette qualité. Faute de conférer à ce rapport de prestation de serment et à tous les actes juridiques antérieurs associés ou dont il découle la force du droit actuel, le président n’est pas président. Or, précisément, il est ainsi que le Conseil constitutionnel lui-même l’affirme en le désignat comme étant le “président-sortant”.

Même en admettant des indéterminations et imprécisions juridiques des dispositions de la constitution de 2016 – ce qui n’a pas été établi par le conseil -, pourquoi la réponse du conseil a été cette décision ? Considérons même que des indéterminations ou imprécisions concernant la signification de l’article 55 existent s’agissant du cas particulier de tous les ivoiriens disposant de la qualité de président de la république, dont lui, Bédié et Gbagbo. Par exemple, cette disposition ne précise aucune date d’acquisition de la qualité de président de la République à considérer, si bien qu’il suffit de détenir cette qualité pour que la disposition s’applique. Elle ne précise pas si cette qualité doit être conférée par une élection, si bien que la qualité de président de la République du président Bédié entre 1993 et 1995 aurait due être prise en compte. S’agissant de son cas, dès lors qu’entre 1993 et 1995, cette qualité ne résultait pas d’une élection, il ne peut pas être considéré qu’il candidate pour une seconde ré-élection. Ainsi, si la qualité de président de la république est explicite, l’acquisition de cette qualité par voie d’élection est rendue précise par la notion de ré-élection. Bref, si le Général Guéï qui a eu brièvement la qualité de président de la république avait pu être candidat, il n’aurait pas été possible de lui appliquer l’alinéa 2 de l’article 55, dès lors que jamais élu, bien que président. Enfin, rien ne précise si cette qualité doit être appréciée en rapport avec un mandat présidentiel complet ou pas. Ainsi, si la Cour constitutionnelle avait voulu faire du droit, elle aurait identifié ces indéterminations et imprécisions juridiques pour fonder juridiquement sa décision, sans qu’aucune faute déontologique et juridique ait été commise. Cela dit, une chose consiste en des imprécisions et indétermination juridiques. Une autre est le fondement de la détermination de la décision, lorsque ces imprécisions et indéterminations conduisent à faire un choix de ce qui doit être la norme.

Voilà pourquoi il faut couper court : même sur le plan juridique, en face d’imprécisions et d’indéterminations et, sous réserve de les fonder en raison et droit, pourquoi et conformément à quel droit, le fondement de telle interprétation et concrétisation organique de constitution de la part de la Cour constitutionnelle peut-il être supérieur à l’intention du peuple ivoirien ? Qu’est-ce qui peut justifier que la norme qui en résulte puisse permettre la réalisation d’une fin particulière supérieure à sa finalité poursuivie à travers la présence constante depuis 2000 de la disposition limitant le nombre de ré-élection à une dans ces deux textes ? En adoption une décision qui aboutit à produire le contraire de ce pourquoi cette disposition existe, la Cour constitutionnelle de Côte d’Ivoire s’est mise au service d’un homme et de son régime, plutôt que rendre justice au nom et au profit du peuple ivoirien.

Raison juridique peut-être, mais un tort moral et éthique incontestable.

Le président Ouattara, son régime et son parti ont peut-être raison juridiquement, mais leur tort au plan social, moral et éthique est incontestable. La question de l’utilité du RDR-RHDP et de son candidat pour le peuple ivoirien est posée à travers le choix de ses candidats. Certes, considérant la république, un argument juridique sert les intérêts particuliers du président Ouattara ; mais cet argument heurte violemment la finalité poursuivie par le peuple. On se demande alors s’il est utile au peuple. Les dispositions imprécises de la constitution de 2016 n’ont pas de sens propre et clair pour tous. C’est l’application concrète de ses dispositions qui détermine leur sens réel. Bien que la finalité de limiter le nombre de mandats à deux est partagée par le plus grand nombre d’ivoiriens depuis 2000, la constitution de 2016 ne dit pas que le nombre de mandat doit être dénombré à compter d’une date antérieure à sa date d’entrée en vigueur. On peut même penser qu’implicitement, ce nombre peut être et doit être compter à compter de cette date, même si le contraire est envisageable. Les mandats antérieurs ne se rattachant qu’à la constitution de 2000 qu’elle abolit précisément. Or, en l’absence dans cette constitution d’exception claire et spécifiée à la règle constitutionnelle de non rétroactivité, applicable au président Ouattara, il en découle ce principe de non rétroactivité de la loi reste malheureusement pour le peuple ivoirien valable dans son cas particulier. C’est là un argument décisif de droit, mais qui heurte la finalité historique poursuivie par le peuple qui a adopté les constitutions : la limitation du nombre de mandats.

En définitive, dire que la candidature du président Ouattara pour un troisième mandat n’est pas fondé en raison, notamment sur le plan de la rationalité juridique n’est pas exact. Il peut être candidat dès lors que le Conseil constitutionnel fait une compréhension du sens des dispositions implicites, imprécises et indéterminées de la constitution, parmi d’autres, la véritable norme ; c’est son droit et son pouvoir en république. Ce qu’il convient de retenir est simplement que ceux qui incarnent l’État jouent avec la complexité. Ainsi, forts de leurs connaissances supérieures à celles du peuple, ils subtilisent des notions juridiques complexes au détriment des intentions réelles et de la finalité poursuivie par le peuple souverain à travers les termes imparfaits et imprécis de la constitution adoptée, tirant profit de sa faiblesse à les discerner.  Au delà de la question du tort ou raison, c’est à ce point que la question de la valeur du dirigeant ou gouvernant d’un peuple se pose. Des dirigeants ou gouvernants qui exploitent leurs connaissance de la vérité juridique à leur unique profit visant l’accaparement du pouvoir, mais qui ne sont de ce fait ni utiles, ni au service du peuple pour lequel ils en sont, sont-ils de véritables dirigeants et gouvernants au sens du peuple qui doit leur accorder sa considération ? Là se situe le véritable enjeu que le comportement du parti politique du président souligne également.

En effet, le choix du RDR-RHDP porté sur celui de ses dirigeants dont la santé était fragile est pour le moins curieux et ne peut que soulever à minima une question : sans considération de ses qualités d’homme d’État ni en douter, pourquoi ce parti a considéré outre cet aspect, que feu Amadou Gon Coulibaly devait et pouvait-il être le candidat qui convenait aux élections présidentielles parmi d’autres dirigeants ? Pourquoi pas, pourrait rétorquer un contradicteur songeant aux droit de ce parti de choisir qui il voulait. Sur ce point, il aurait raison, mais cette raison ne suffirait pas à épuiser la question posée. Pour cause, on pourrait relever que cette raison ne lui est d’aucun secours si l’on considère l’utilité pour le peuple ivoirien d’un candidat diminué par la fragilité de sa santé en en quoi ce candidat pouvait-il être celui qui convenait mieux au peuple en tant que potentiel gouvernant.

D’autre part, ce parti a finalement été contraint par le décès de ce dernier qui n’a pu tenter sa chance. Dès lors, il a porté son deuxième choix sur celui qui terminait son second mandat, à savoir le président Ouattara. Ainsi donc, avant même que le Conseil constitutionnel ne normalise les termes implicites, imprécis et indéterminés de la constitution applicables au cas particulier du président, le RDR-RHDP considérait la possibilité d’un nouveau mandat du président Ouattara au delà des deux effectués. D’une certaine manière, ce parti a statué sur la validité d’une telle candidature au regard de la constitution et l’a jugée recevable et acceptable, non seulement juridiquement, mais politiquement.

Le propos n’est pas de spéculer sur son analyse de la recevabilité et validité juridique de cette candidature. S’agissant de statuer sur l’acceptabilité politique de cette candidature, le peuple ivoirien doit exiger de ce parti qu’il l’éclaire  sur les arguments qui ont fondé son jugement de la recevabilité politique de cette candidature ainsi que d’un troisième mandant auquel son jugement a abouti à la possibilité. Quels sont ses arguments, quand une large majorité d’ivoiriens souscrit à l’interdiction de plus de de deux mandats depuis 2000 et que par ailleurs le premier responsable de ce parti épousait il n’y a pas si longtemps l’avis général de l’impossibilité d’une telle candidature.

C’est là me semble-t-il un argument de campagne électorale si au demeurant l’opposition ne parvenait pas à contester juridiquement cette candidature, plutôt que d’opposer des conjectures juridiques pour lesquelles elle n’est pas fondée. Pourquoi, en étant convaincu de cette impossibilité et en tant que responsable de ce parti, Adama Bictogo a-t-il fondé et pu présidé l’organisation  du choix des militants ayant abouti à la désignation du Président Ouattara comme candidat et quelle finalité ce parti poursuit-il dans ces conditions au bénéfice du peuple ivoirien ? C’est là le signe que si ce parti semble n’avoir pas pas nourri l’intention de ce troisième mandat, en revanche certains de ses membres faisaient une toute autre lecture de la disposition constitutionnelle constante depuis 2000, limitant le nombre de mandats présidentiel à deux et peut-être même bien avant l’élaboration du projet de nouvelle constitution et son adoption en 2016.

Sauf sursaut, le peuple ivoirien n’est pas au bout de sa peine.

Une petite fiction à l’attention des ivoiriens, qui ne croient pas en la force du droit ou même en la toxicité du juridisme, n’est pas de trop pour tenter de les éveiller. De fait, grâce à ses dispositions considérées par la Cour constitutionnelle comme étant imparfaites, implicites, imprécises et indéterminées, l’article 55 de la constitution de 2016 a été écarté. A sa place, une norme exécutoire et irrévocable a été édictée par cette Cour, sans que les arguments présentés ne soient fondés en droit. Juridiquement, elle rend néanmoins possible la candidature du président Ouattara pour une seconde ré-élection, contradictoirement à la signification de l’article 55 et à la finalité du peuple qu’il poursuit. C’est dire qu’après s’auto-donné la compétence de créer un nouvel ordre constitutionnel que nulle disposition de droit ne lui donnait, à la fin d’en user pour générer une rupture avec la finalité poursuivie par le peuple ivoirien, les ivoiriens ne peuvent plus de pas se rendre compte de l’homme politique auquel ils ont affaire. Il a engagé une confrontation avec le peuple, usant parfois de sa complicité ainsi que de la légèreté coupable d’ opposants qui ont préféré bénéficier à ses côtés plutôt que tenter de protéger le peuple de ses abus.

Plaçant cette confrontation sur le terrain du juridisme, il a déjà emporté deux victoires contre le peuples : en s’auto-donnant la compétence de change sa constitution pour mettre sa nouveauté au service de son projet ; d’autre part, en imposant juridiquement au peuple et contre sa finalité poursuivie, la possibilité d’une seconde ré-élection. Cet affrontement juridique qu’il a engagé tous azimuts avec le peuple ivoirien concerne tous les domaines de leurs rapports. Après l’étape des candidatures, un affrontement juridique est à prévoir concernant les élections à venir. Si le peuple ne l’arrête pas massivement dans les urnes, pour rendre inopérant le juridisme nauséabond, il pourrait sortir vainqueur de cet affrontement jusqu’en 2030, si le combat restait sur le terrain du juridisme, comme si rien d’autre n’existait, comme si la morale politique et l’éthique sociale n’existaient pas. Pourquoi ?

Admettons qu’il arriva que le président Ouattara se maintienne comme candidat comme juridiquement il le peut, mais sans doute contre une partie du peuple ivoirien. Imaginons qu’il gagna même les élections à venir, même en usant encore une fois de juridisme. Dans ces condition, au sens de l’interprétation de la constitution qui vient d’être normée par la Cour constitutionnelle, il n’aura été élu que la première fois sous ce nouveau régime. En clair, il n’aurait fait sous cette constitution de 2016 qu’un mandat plein de 5 ans. Même les 4 années et à peu près 11 mois de mandat entre 2015 et 2020 ne compterait pas dès lors que relevant initialement de la constitution de 2000. Le débat juridique n’en finira pas de savoir si le fait que l’article 184 de la nouvelle constitution donne force à sa qualité de président dans le nouveau régime vaut une élection ou pas. On peut parier que ces années compteraient pour du beurre comme on dit usuellement.

La constitution de 2016 dispose “Art.55.‐ Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois.” Considérant un dépôt de candidature en septembre 2025 et un premier tour en octobre de la même année, se posera alors en octobre 2025, la même question : Peut-il être candidat ? Si l’on s’en tient au juridisme nauséabond qui vient d’être manifesté, pourquoi ne le serait-il pas, s’il n’est candidat qu’à son premier mandat sous le nouvel ordre juridique ?

Pour les ivoiriens qui aiment parler de la comptabilité du nombre de mandats échus au moment du dépôt des candidatures et placer le débat à ce niveau examinons les choses. Même si cette notion continuait d’être usitée contre l’article 55 et celle de qualité de président et e ré-éligibilité, que signifie en droit constitutionnel ivoirien la notion générale aussi vague d’implicite, imprécise et indéterminée qu’un mandat de cinq ans : vaut-il 5×12 mois, 5×365/366 jours, 5x h heures ou 5x s secondes ? Il n’aurait donc pas encore effectué deux mandats complets (de cinq ans ainsi que la constitution le stipule : le président est élu pour cinq ans, mais pas 4 ans et des brouettes, etc…). Le caractère explicite de la notion constitutionnelle de mandat présidentiel en fait un mandat de cinq ans, mais pas 4 années et des poussières. C’est là une source d’imprécision et d’indétermination que seule le Conseil constitution peut en donner une lecture et une compréhension qui en fait la norme de droit.

D’autre part, la notion de la “réélection une fois” signifiera-t-elle quelque chose en fin 2025 ? Accrochez vous bien, nous sommes en fin 2025, alors qu’il est parvenu à conserver le pouvoir.  Admettons qu’un Conseil constitutionnel saisi de la question d’une candidature de sa part, pour normaliser les dispositions jugées implicites et imprécises de la constitution de 2016, applicables au cas particulier du président Ouattara puisse considérer que le temps passé au pouvoir, après l’adoption en novembre 2016 résulte d’une élection sous le régime de la constitution de 2000. Sans savoir encore ce qu’il normalisera comme le sens que ce temps aurait par rapport à cette constitution, en l’état, cela voudrait impliquer et signifier que la première véritable élection d’Alassane Ouattara au plan juridique et sous le régime juridique de la constitution de 2016 serait alors l’élection de 2020. En conséquence, il se présenterait alors en 2025 pour sa première réélection sous le régime de la constitution de 2016.

Quel ivoirien veut prendre le risque dès à présent, et risquer effectivement de se retrouver dans un tel juridisme qui n’aurait plus aucun signification pour lui ? N’est-ce pas ce qui vient de se passer sur le plan juridique, à un niveau de complexité à peine déjà compréhensible. Je n’ose même pas imaginer le peuple ivoirien accepter de prendre le risque d’en être là en 2025, avec la possibilité d’un mandat de 2025 à 2030. Quel ivoirien le souhaite ? Si la réalité devait approcher cette fiction, cela voudrait dire que l’intelligence d’un seul homme et que sa rationalité politique proche du machiavélisme auront vaincu celles cumulées de tous les autres ivoiriens. Un certain type de bêtise humaine aura alors connu son apogée en Côte d’Ivoire sous l’œuvre politique du président Ouattara. Pour ma part, je ne souhaite pas  participer à son expression. Je suis de ceux qui veulent l’arrêter massivement dans les urnes, de telle manière qu’aucun juridisme puant, aucune triche, etc… ne puisse avoir de prise sur ce combat pour retrouver la souveraineté.

Quand le peuple dit non, c’est non ! Peuple qui dit NON ne dit pas OUI, même sous diverses contraintes.

Le peuple souverain et digne de Côte d’Ivoire, qui a dit non depuis 2000, ne peut pas dire oui en 2020, parce qu’on lui tord le corps et l’esprit en l’enfermant dans un juridisme puant. Depuis 2000, le peuple ivoirien a limité le nombre de mandats présidentiels à deux, à travers la clause d’une ré-élection. Il a confirmé son intention et sa finalité d’empêcher que le pouvoir que ses membres constituent collectivement en vivant ensemble et en constituant la société ne soit approprié par quelques démagogues, sophistes ou autocrates. Il a dit non à tous les dirigeants depuis, maintenant et à venir qui entendent ressembler à de tels politiciens, gouvernants et dirigeants. Ce peuple majeur et digne ne peut pas se dédire ni se médire de lui-même. Que le président Ouattara et son régime veuille le faire entrer par la fenêtre pour accéder à la maison du pouvoir, duquel son second mandat qui prend fin par sa porte d’entrée, il appartient à ce peuple debout de le faire sortir à nouveau par la porte. Parce que républicain, il n’a nul besoin d’user de violence pour parvenir à faire respecter sa décision irrévocable.

Ce peuple, sans doute jeune par la durée de son existence comme tel, et par la majorité de ses membres est cependant de plus en plus mûr. Il sait que le propriétaire qui use de violence pour faire reconnaître son droit absolu relativise par ce fait même ce droit et sa valeur absolue. Mais puisque dire non ne suffit pas, il doit le dire autant de fois et de plusieurs manières, jusqu’à ce que son non produise son effet. Le nom théorique et constitutionnel à trois mandats semble ne pas être suffisant. Les ivoiriens peuvent trouver là une opportunité historique de montrer à eux-mêmes, ainsi qu’à tous ceux qui aspirent à diriger leurs relations et auxquels ils accordent leur confiance, ce qui peut les lier ensemble, en tant qu’une république démocratique. Le président Ouattara, comme d’autres avant lui ne veut pas respecter le peuple et ses finalités. Il dit non à lui-même pour faire ensuite l’inverse. En fait, quand il dit non, c’est oui ; de sa part, oui risque de venir non. Quelle confiance accordée à des gens qui ne répondent pas comme des hommes, dignes de ce que tous les hommes pensent avoir en commun qu’ils tentent de discipliner : leur parole, leur souci des autres et le respect de leur dignité, etc… ?

Voilà le peuple et son “NON” pour réaliser sa finalité en face du président Ouattara, se positionnant dans une position d’entrave entre son non et son effet attendu. Le peuple digne et aspirant à la société républicaine et démocratique ne peut avoir qu’une réponse unique : la confirmation massive de son choix, à travers sa voix portée par une combinaison active de l’ensemble de ses voix électorales. Bien sûr, un risque existe que sa voix qui répète d’une certaine manière son non ne puisse pas être manifestée, trahie par d’autres manipulations savantes en ingénierie électorale ainsi que celle en manière juridique l’a conduite dans la situation actuelle. Mais, comment le peuple peut-il parvenir à établir qu’une grande majorité de ses membres veulent la même chose et ne placent pas leur finalité commune après leurs intérêts particuliers manipulables eux-aussi ? C’est là une question insoluble en raison. Seule la foi les uns dans les autres de ses membres et dans la sincérité de la finalité poursuivie permet d’espérer faire triompher le non commun.

Il y a sans aucun doute, une autre voie de tenter de faire triompher le non, mais elle est encore plus risquée. Quand personne dans le peuple ne peut savoir si le moment venu ce non est confirmé en âme et conscience , chacun étant seul avec lui-même devant le dire dans l’isoloir, la violence a l’avantage de lever ce doute. Encore que, quand le moment vient d’emprunter la voie violente, personne n’est certain que tous les non répondront. Dans tous les cas, la violence est la manifestation et la preuve de la ressemblance avec ceux qui nient le non. Que peut alors être la valeur de l’affirmation du non de cette manière par rapport au non nié d’une autre manière ? Là est la limite de la violence que les ivoiriens ont expérimenté régulièrement depuis 1993 et dont ils vivent encore les conséquences. Mon choix est fait. Puisque quand le peuple dit non, le président Ouattara s’en fout, le peuple n’a de meilleure option que de le répéter massivement au élections à venir. Dans ces circonstances, la qualité des autres choix paraît être dérisoire, en comparaison de la dangerosité pour la république ivoirienne du choix possible qu’il représente. Chaque ivoirien, en âme et conscience doit se déterminer sur ce point : soit non ne vaut rien, s’il ne vaut pas oui, soit il vaut non. S’il arriva que les ivoiriens décidèrent et choisirent que non vaut oui, la république sera alors plus malade que ce qu’on pourrait l’imaginer.

Conclusion.

Dès lors que ce qui est en jeu, c’est la continuité de l’existence de la république, le sujet de la candidature du président Ouattara déborde largement le cadre du droit constitutionnel. La question n’est pas tant de savoir si, au plan du droit constitutionnel, il existe des possibilités de fonder constitutionnellement sa candidature sur des termes constitutionnels implicites, imprécis et indéterminés et non pas explicites, précis et déterminés. Elle ne l’est pas non plus, plutôt  que de savoir à quelle république démocratique de Côte d’Ivoire, il veut contribuer au renforcement des assises. Dans le même ordre d’idées, cette question n’est pas non plus tant, plutôt que de savoir quel effort contribution à la simplification de la compréhension du droit, complexe par nature et constitutionnel en particulier, difficilement inaccessible à une large partie du peuple ; que de savoir ce qu’il entend produire pour contribuer à mieux faire vivre ensemble les ivoiriens et apporter sa contribution à la finalité de la politique que le peuple ivoirien poursuit.

Le peuple ivoirien n’accepte pas que la politique ne devait avoir de fin en soi que des joutes politiciennes entre gouvernants détenteurs du pouvoir et oppositions, visant l’unique fin de détenir ou l’accaparer à tous les prix, y compris celui de manipuler la complexité constitutionnelle et d’en jouer à cette unique fin. Si les choses en restaient ainsi, les ivoiriens retiendront majoritairement de leur l’histoire que le président Ouattara n’a pas été, ni utile à la république démocratique de Côte d’Ivoire, ni au peuple ivoirien. Il aura seulement œuvrer pour ses seuls buts, en usant de faire de la politique, du juridisme son moyens. Mais, il n’aura pas fait la vraie politique, dont la finalité est de servir la république et l’intérêt supérieur de la société : sa cohésion et ses progrès, en particulier s’agissant de ses membres de devenir de meilleurs citoyens, davantage libres et aptes à une meilleure compréhension de la complexité de la société et de la république que chacun revendique.

Les ivoiriens se doivent cependant de tenter d’être justes dans leurs appréciations et jugement de leurs réalités. Le président Ouattara n’a pas tous les torts. Ses amis d’hier, devenus ses opposants farouches, l’ont aidé dans sa tentative réussie de créer une rupture juridique en faisant adopter une nouvelle constitution, qui lui permet aujourd’hui de continuer à les combattre. Ils avaient leurs propres intérêts particuliers à le faire sans doute. Si contrairement aux siens, leurs buts étaient de servir le peuple ivoirien, de le protéger et de réaliser ses finalités, il se peut qu’ils auraient été plus attentifs à son projet de nouvelle constitution ; ils en auraient peut être fait une analyse plus exigeante et non dilettante, pour rendre certaines dispositions décisives moins implicites, moins précises et non déterminées. Mais, voilà, le président Ouattara leur avait promis, semble-t-il de leur céder le pouvoir : alors, ils n’ont peut-être pas jugé nécessaire et utile à eux-mêmes encore moins au peuple ivoirien, qu’ils fassent leur travail de défenseurs du peuple, contre les abus du régime au pouvoir. En cela, on se trompe de peu d’extraire de tout cela le sentiment selon lequel le peuple ivoirien souffre de l’absence de gouvernants et de dirigeants dont l’ambition était de le protéger et de le servir ou qui disposaient de la force suffisante.

Quand on interroge le sens de l’acte de candidature du président Ouattara ou l’acceptation de cette candidature, on peut que s’interroger. Un bon acte, politique en l’occurrence et de valeur, se mesure au fait qu’il réalise l’intention de son auteur, donc à son efficacité, à savoir de ce qu’il produit. Quand on songe au retournement du peuple ivoirien que génère cet acte de candidature, on se demande si son résultat correspond à l’intention du président Ouattara. Ce n’est sans doute pas le cas. Mais, s’il avait conscience de l’effet collatéral par rapport à son but visé, cela reviendrait malgré tout au même.  En tous cas, ce pourquoi ce acte de candidature a été posé ou accepté par lui, contre la volonté du peuple, ne correspond pas à  la finalité poursuivie par le peuple qu’il ne peut en conséquence réaliser. Un acte est bon ou ou produit du bien s’il est compris et accepté par ceux auquel il est destiné, pour lesquels il est posé ou qu’il peut affecter. Or, le moins qu’on puisse dire est que la candidature du candidat-président Ouattara ne coche aucun de ces critères.

Au bout de tous comptes, si le régime Ouattara et son parti opposent un juridisme constitutionnel moribond au peuple ivoirien, qui le refuse, alors il prend le risque de finir par ne récolter de sa part que de la violence, le peuple ne se plaçant que sur le rebord de la valeur morale et éthique sans aucune considération dommageable pour ce qui peut être juridiquement vrai. Juridisme constitutionnel contre morale et éthique en politique, voici ce qui se joue entre le pouvoir et le peuple. Côte d’Ivoire 2020, le choix du moindre mal en âme et conscience se présente au peuple ivoirien en attendant mieux. Ce choix fondamental est entre rationalité moribonde et prédatrice, dépourvue de toute morale et étique sociale et raison humaine ; elle se veut être la rationalité au service d’une certaine idée de la morale et de l’étique sociale. Les ivoiriens ne peuvent pas faire attendre ce choix jusqu’en 2025, voire plus. Le peuple qui a dit non depuis 2000 et qui l’a confirmé en 2016 ne peut pas dire non en 2020. Voter le président Ouattara, c’est affirmer que non vaut oui, que la constitution ne vaut rien ou n’a de valeur qu’au service d’un juridisme moribond pour fonder et justifier des abus. La politique et le droit, sans morale ni éthique sociale, n’ont aucune valeur pour une société humaine et digne. Le peuple ivoirien doit massivement arrêter le régime Ouattara dans les urnes, faute de quoi, rien d’une constitution 2016 qu’il veut normer à sa guise ne le protégera des abus de celui qui pense être candidat pour sa première élection.

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Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire : “Décision n° CI -2020-EP-009/14-09/CC/SG du 14 septembre 2020 portant publication de la liste définitive des candidats à l’élection du Président de la république du 31 octobre 2020”, 32 p. URL http://www.conseil-constitutionnel.ci/archives-et-decisions/decision-ndeg-ci-2020-ep-00914-09ccsg-du-14-septembre-2020-portant-publication

 

Côte d’Ivoire 2020 : le choix entre rationalité moribonde et prédatrice et raison humaine de vivre ensemble.

A la rationalité moribonde et prédatrice, dépourvue de toute morale et étique sociale, il convient d’opposer la raison humaine ; elle se veut être la rationalité au service d’une certaine idée de la morale en politique et de l’étique sociale. C’est ce que nous tentons de faire. Les ivoiriens en sont là, parce que nombre de ceux qui devaient protéger le peuple ivoirien des abus du régime et qui avaient fait sacerdoce de le faire, avaient par le passé choisi de vivre à ses dépens, oubliant d’être ce qu’ils devaient être des opposants. En réalité, c’est le régime qui a tiré un meilleur profit de leur abandon à dessein du peuple. Le voilà, le peuple de Côte d’Ivoire, contraint de se défendre lui-même, avec la difficulté que nombre de ceux qui ont manqué à le faire, devenus enfin opposants, embrouillent ses pensées et nuisent à sa lucidité nécessaire, en plaçant leurs réaction sous le commandement de leurs émotions ou du sophisme.

Une sérieuse analyse du sujet de la candidature du président Ouattara pour un 3ème mandat, pourtant défendu par les deux constitutions depuis 2000 montre plusieurs faits. D’une part, le régime Ouattara a peut-être raison en droit en république, dès lors que le Conseil constitutionnel a pris sa décision irrévocable. Mais, il a tort au plan de la morale et de l’éthique sociale et de la valeur de la politique  : le peuple souverain a été abusé et doit trancher. Que chaque ivoirien l’entende : le régime Ouattara a sans doute raison en droit mais, il a tort s’agissant de la valeur de la politique. D’autre part, au delà des postures belliqueuses qui ont suivi sa candidature, soit pour la défendre, soit pour la récuser, le processus qui a mené au où il en est montre que le peuple ivoirien n’est ni servi, ni protégé par le régime au pouvoir, ni par la plupart de ses opposants. Comme le régime au pouvoir, une large partie de l’opposition a sans doute tort de contester le verdict de l’organe républicain charger de dire le droit et tort de se présenter comme manifestant une disposition morale et éthique supérieure : le peuple souverain doit trancher leur opposition. La raison de l’opposition de refuser les abus du peuple par le régime Ouattara est entachée par ses torts. C’est là une situation délicate pour le peuple ivoirien, dépourvu d’une perspective politique crédible qui puisse rassembler le plus grand nombre de ses membres, partagés entre régime au pouvoir et opposition.

Constitutionnellement depuis 2000, pas plus de deux mandats présidentiels ne sont possible ; mais voilà, trois mandats voire plus, c’est possible juridiquement et factuellement en 2020 ! La validité juridique de la candidature du Président Ouattara pour un 3ème mandat n’est pas le sujet en république, puisque le Conseil constitutionnel a rendu sa décision irrévocable : la norme applicable quant à cette validité. Cette validité juridique est même étrangère à la finalité poursuivie par le peuple de Côte Ivoire en adoptant depuis 2000 la disposition de limitation du nombre de mandats présidentiels. Ainsi, la finalité que le peuple poursuit constamment depuis 2000 est ignorée par le Président Ouattara, avec l’aide de nombre de ses opposants, ses alliés d’hier. On peut en conclure que le peuple ivoirien est abusé, mais le Président Ouattara n’a pas tous les torts. Entre régime au pouvoir et ses opposants, qui reste-t-il alors pour servir et protéger le peuple de tout abus du pouvoir et de toute absence de protection de la part de son opposition, s’il arriva que l’opposition ne puisse jouer ce rôle ou ne soit pas crédible en l’ayant joué comme elle a procédé et procède encore ? Tel est l’enjeu en Côte d’Ivoire depuis 1993. On peut spéculer juridiquement de la validité de cette candidature, bien que là n’est pas l’enjeu pour les ivoiriens. Au fait, qu’en est-il de la validité et valeur juridique de cette candidature et de sa validité et valeur sociale, morale et éthique?

Effort préalable et nécessaire de recentrage du débat.

Il est nécessaire de faire un effort préalable de recentrage du débat à propos de la candidature du président Ouattara pour un troisième mandat. De ce point de vue, ne pas être juriste n’empêche pas de disposer d’une capacité d’examiner les faits et à donner son avis de simple vivant parmi tous les autres sur la question qui agite et ébranle les ivoiriens : la recevabilité, la validité et l’acceptabilité de la candidature du président Ouattara pour un troisième mandat. Cette question doit être analysée sous deux angles. D’une part, la recevabilité, la validité et l’acceptabilité de sa candidature au point de vue juridique et du droit, bref sa valeur juridique constitue le premier angle. En ce domaine, si seuls des juristes sont compétents pour en juger convenablement, leur compétence n’ôte pas néanmoins le droit au peuple souverain de Côte d’Ivoire de se saisir de toute question de quelque nature que ce soit et d’en avoir un avis dès lors qu’elle le concerne. Ainsi, chaque citoyen, est fondé à participer au débat juridique. D’autre part, il convient de considérer cette question sous un second angle. Il consiste en la recevabilité, la validité et l’acceptabilité de sa candidature, au point de vue sociale, morale et éthique, donc politique. Bref, en ce domaine de la valeur politique, tout citoyen est non seulement fondé, mais compétent pour en juger.

Le régime comme l’opposition qui s’oppose à lui, traitent tous les deux, sauf rares exceptions, de cette question comme si l’enjeu ne devait être considéré que sous l’angle obtus au point de vue juridique et de droit. C’est là un point de vue qui n’embrasse pas tout ce qui constitue un enjeu pour le peuple. La question de la recevabilité, validité et acceptabilité de la candidature du président Ouattara dépasse largement et va au delà du strict domaine juridique et de droit ainsi que cela vient d’être affirmé. Ceux qui s’en tiennent à ce domaine procèdent  à dessein ou sans s’en rendre compte à enfermer le peuple. Il le place dans l’impossibilité de se saisir de cette question en faisant de cette recevabilité, validité et acceptabilité juridique, matière en laquelle le Conseil constitution est fondé de droit de générer une norme applicable à un situation particulière, à partir de la constitution imparfaite et imprécise, un sujet qui ne concerne pas le peuple. Or le peuple est avant tout celui que cette norme affecte. Peine perdue à eux car, si ce droit de dire du Conseil constitutionnel aboutit à générer une norme exécutoire en tant que telle en république, il n’en demeure pas moins que le peuple souverain est fondé, considérant sa souveraineté,  à juger de ce dire du Conseil constitutionnel. Ainsi, ce qui fait finalement, la valeur du juridique en société des hommes, c’est d’être au service de toute valeur sociale, morale et éthique. Considérant cela, les juges constitutionnels eux-mêmes, qui ont jugé juridiquement de cette  recevabilité, validité et acceptabilité juridique et dit normé ce qui était obscure dans la constitution, peuvent et ont alors le droit et le devoir, comme partie du peuple souverain, de juger en âmes et consciences leur décision juridique, au point de vue de sa valeur finale et non pas que juridique : sa contribution à la sociabilité, à la moralité et à l’éthique sociale en république démocratique de Côte d’Ivoire.

Faute de bien distinguer ces deux niveaux d’analyse de la question, le débat risque non seulement d’être confus, mais de consister en quiproquo dont il résulte que les contradicteurs opposés ne peuvent que parvenir à l’incompréhension mutuelle. Dans ces conditions du débat, chacun peut alors avoir raison selon le plan où il pense placer son intervention et tirer ses arguments, alors qu’il se situe dans un autre plan. Dans ces conditions, la violence risque d’être préférée par eux pour imposer leur raison, plutôt que la véritable raison qui doit les accorder. Voilà pourquoi il convient de distinguer la valeur relative (recevabilité, validité et acceptabilité juridique) de la candidature du président Ouattara de sa valeur absolue (sa recevabilité, validité et acceptabilité politique, donc sociale, morale et éthique). Voilà de quelle manière le véritable débat concernant cette question doit s’organiser. Il doit s’en suivre, admettant que sa recevabilité, validité, acceptabilité juridique (sa valeur juridique)  a été établie par le Conseil constitutionnel à travers sa décision irrévocable et qu’en république ce débat est clos, le sujet du débat est désormais la recevabilité, validité, acceptabilité sociale, morale et éthique (valeur politique) de la candidature du président Ouattara pour le peuple ivoirien souverain.

De la valeur juridique de la candidature du président Ouattara normalisée par le Conseil constitutionnel, il faut en faire l’analyse sur deux plans distincts. Dans les lignes qui suivent, nous examinons ces deux valeurs, bien que celle juridique ait été définitivement établie par le Conseil constitutionnel, comme étant une norme applicable. Si l’examen de la question juridique a encore un sens, c’est sans doute pour tenter démontrer en quoi la décision irrévocable de ce conseil est entachée de considérations politiques, lesquelles auraient dû prendre en compte sa finalité sociale, morale et éthique. Dans cette partie, il s’agit d’examiner la recevabilité, validité, acceptabilité, bref la valeur juridique de la candidature du président Ouattara.

A propos de la “nouvelle” constitution de 2016 et du fondement de la rupture de l’ordre juridique.

Au plan juridique et constitutionnel, il n’y a aucune continuité constitutionnelle entre la constitution de 2000 et celle de 2016, malgré l’existence de dispositions en partage, comme le fameux article 55 limitant l’éligibilité des candidats dotés de la qualité de président à une ré-élection. Les ivoiriens se trompent en droit en évoquant cet article comme limitant le nombre de mandats à deux. Certes, cela aboutit au même résultat mais en droit, la signification de cet article est la première. Cette confusion aura la conséquence que nous examinons. Les ivoiriens ont massivement adopté une nouvelle constitution en 2016. Cela signifie en droit rupture de l’ordre juridique constitutionnel, donc discontinuité constitutionnelle avec la constitution de 2000. Voilà tout. Le fait que la disposition interdisant plus de deux mandats présidentiels figure dans les deux constitutions n’y change rien. Trop tard, les ivoiriens ont contribué à créer, sans le savoir, les conditions juridiques de leur abus. S’il veulent comprendre pourquoi ils en sont là sur le plan juridique, ils doivent se poser des questions en rapport avec le droit, certes tardives.

Dans le débat juridique qui oppose les ivoiriens, la notion de constitution est apparue comme l’argument incontournable pour tous les protagonistes. Qu’est ce qu’une constitution et qui a le droit ou la compétence pour en créer une, puisque celle de 2016 n’est pas une forme révisée ou modifiée de celle de 2000. Qu’en est-il de la source du droit ou de la compétence constitutionnelle qui fonde la capacité de créer du droit constitutionnel, la constitution de 2016 en particulier. Examiner cette question, c’est juger de la validité du processus d’élaboration de la nouvelle constitution de 2016 qui sert de référence. La nouvelle constitution est l’un des arguments qui revient souvent ; mais, qu’est ce qu’une nouvelle constitution et celle de 2016 en est-elle une et pourquoi ? L’argument contradictoire de la continuité ou discontinuité constitutionnelle entre celle de 2000 et celle de 2016 en est un autre : que signifie cette continuité ou discontinuité en droit et en quoi ces deux constitutions le sont-elles ou pas. L’argument de la rupture juridique entre les deux constitutions, en raison de ce que chacune d’elle fonde un ordre juridique différent et distinct e celui fondé par l’autre en est un autre. En quoi leurs ordres juridiques sont-ils différents et distincts et quoi celui de la constitution de 2016 crée-t-il une rupture avec celui de 2000 ? Un autre argument est la notion de capacité de rétro-activité de telle ou telle disposition de la constitution de 2016. Qu’est-ce que la rétro-action en droit et que signifie-t-elle, qu’est-ce fonde la possibilité ou l’impossibilité de telle disposition constitutionnelle d’avoir cet effet ? La date d’entrée en vigueur de la constitution a constitue également un autre argument. Que signifie cette date en droit et qu’est-ce qui fonde que le nombre de mandats doive être compté à compter de cette date et pas ceux avant cette date ?

Validité du processus d’élaboration de la nouvelle constitution de 2016.

La procédure de production de la nouvelle constitution de 2016 n’est pas un sujet de discussion, mais peut éclairer les débats actuels. Le titre IV et les articles qu’il comporte de la constitution précédente de 2000 traite de la révision de cette constitution et avaient pour objet de définir la voie à suivre de révision et de modification du droit constitutionnel formel existant depuis 2000. En conséquence aucun droit constitutionnel ancien ne fonde la création d’une nouvelle constitution.

L’ordre juridique constitutionnel qui prévalait jusqu’à l’avènement de la constitution de 2016 était celui de la constitution de 2000. Il n’y jamais eu de révolution sur ce point dès lors que la constitution de 2000 jusqu’à novembre 2016 était en vigueur et qu’elle n’a à aucun moment cessé d’avoir force, comme quand celle de 1960 a été brutalement abolie par une junte militaire révolutionnaire en 1999. En 1999-2000, une révolution politique (coup d’État) a produit une révolution juridique, dont l’un des éléments révolutionnaires juridiques a été précisément la limitation du nombre de mandats quinquennaux présidentiels à deux. Ainsi, la nouvelle constitution de 2016 ne résulte pas d’une révolution militaro-politique, ni du droit constitutionnel existant qui non seulement ne comportait pas une telle disposition, mais ne le pouvait pas, s’agissant d’une nouvelle constitution. Compte tenu du processus de son élaboration, elle ne consiste en une telle révolution. Cela ne signifie pas qu’une révolution militaro-politique soit la condition nécessaire pour générer une révolution de l’ordre juridique, à travers une nouvelle constitution. Dès lors, en l’absence de coup d’État militaire et de révolution politique,  le fondement de la compétence à créer la constitution de 2016 est à rechercher ailleurs.

Compte tenu de la procédure suivie, il est évident que cette constitution ne résulte pas d’un processus de production du droit de type radical ou révolutionnaire au sens de violent. Constatons simplement que cette loi fondamentale ne résulte pas en conséquence d’un renversement juridique de type révolution brutale de la constitution précédente, ainsi que les ivoiriens en ont fait l’expérience à la suite du coup d’état de 1999. Compte tenu de sa nature de nouvelle constitution, le processus de sa création ne peut pas consister en un processus de révision constitutionnelle prévu et fondé par les règles de la constitution de 2000, dont elle  n’en est pas une forme révisée. Une question unique se pose à postériori : puisqu’il ne s’agit ni d’un changement de l’ordre juridique né d’un processus révolutionnaire ni ne consiste en une révision nécessairement fondé en droit, de quel processus relève le changement de la constitution de 2000 ? Il s’agit nécessairement d’un processus spontané de création d’un droit constitutionnel nouveau, qui en l’absence de révolution et compte tenu de l’impossibilité d’être fondé sur droit. Le fait qu’ici et là le créateur se soit appuyé sur l’ordre juridique existant pour réaliser sa création d’un droit constitutionnel nouveau ne change pas ce fait. En réalité, si l’ordre de la constitution de 2000 a servi cette création, le fait est que tout s’est passé comme ses dispositions qui maintenaient l’ordre pendant le processus de création ne devait de fait leur force qu’au créateur de droit.  Avec leur consentement et sans le savoir, les ivoiriens ont participé et contribué à une révolution douce de l’ordre juridique, à travers une révolution douce politique. En cette matière, que reprocher au régime au pouvoir d’être parvenu à créer du droit constitutionnel avec le consentement du peuple. Même si le créateur s’est auto-donner la compétence de le faire, en l’absence de droit, ce n’est qu’avec le jugement de légitimité à le faire qui lui a été accordé. Le peuple ne peut, ni n’a le pouvoir de modifier le passé, ni n’avait tort de faire ce que sa confiance et la considération accordées à un gouvernant l’ont amené à faire à ses dépens, ignorant parfaitement et manifestement la fin inique que tout cela servait ?

D’où vient la compétence juridique pour créer la nouvelle constitution de 2016 ?

La production du nouveau droit constitutionnel de 2016 qui institue la constitution de 2016 ne résulte pas d’un phénomène juridique : non fondé sur du droit, même si son processus a emprunté l’ordre existant d’un droit constitutionnel sans plus aucune vigueur, au plan du droit avant même l’adoption de celle de 2016. Il semble que le président Ouattara et son régime n’ont exercé aucun droit à conduire la production de cette constitution instituant un nouvel ordre juridique. Dès lors qu’il a considéré qu’il instituait quelque chose qui n’existait pas auparavant, cela ne fait aucun sens de considérer qu’il était lié par les normes juridiques de la constitution de 2000. Cette compétence qu’il s’est auto-donnée, sans constitution et exercée à fonder le droit constitutionnel en 2016, à la place de celui de 2000, éteint en droit dès que ce processus de création a commencé, ne relève pas de droit, mais dérive d’autre chose. En poussant même la réflexion, au sens juridique du terme, dès lors que la constitution de 2000 a cessé d’avoir de la vigueur en droit dès le processus d’élaboration engagé, on peut inférer alors que lui-même a cessé d’être Président de la République de Côte d’Ivoire ; en tous cas, il l’était sans que rien en droit ne fonda son statut de président, générateur de droit constitutionnel. En effet, nulle part, dans la constitution de 2000, n’existait une disposition qui fondait la compétence du président à générer une constitution autre ; aucune constitution ne contient les dispositions de son abolition. Ainsi, tout s’est passé comme s’il avait créé spontanément du droit constitutionnel, à partir non pas d’un droit qui fonde cette compétence, mais de ce qu’il convient de rechercher. En recherchant d’où vient-il en droit que le président Ouattara a pu créer une nouvel constitution, à partir de rien qui soit du droit, que ne lui donnent pas par ailleurs les dispositions de la constitution de 2000, on parvient à l’identifier dans le domaine politique.

Nous sommes dans la fausse euphorie et paix des années 2010, qui a fait suite à des élections présidentielles de 2010, clôturées par une guerre, de laquelle certains ivoiriens en sont sortis vainqueurs et d’autres vaincus. A cette époque, on peut dire que le peuple ivoirien s’est retrouvé tout seul face au régime au pouvoir. Ce qui restait d’opposition ne faisait pas le poids pour protéger le peuple ivoirien des abus du régime, nombre de partis ayant préférer cesser de le défendre. C’est dans ces conditions, en l’absence de toute opposition véritable en 2015, le président a considéré qu’il disposait de la légitimité démocratique donc d’une légitimité politique pour le faire. En quoi s’enracine alors cette légitimité politique ? Eh bien, c’est simple.

Il n’existait plus qu’une association politique qui formait une large majorité-politique hégémonique. Elle était constituée dans le fait même du RHDP-canal historique, intégrant le RDR et le PDCI, dès l’instant que politiquement et démocratiquement, il lui a semblé que ce qui restait d’opposition indépendante et libre était largement minoritaire en Côte d’Ivoire. De plus et, argument additionnel, il était le candidat unique, confortablement élu de cette majorité politique très large, élu au premier tour en face d’AFFI N’Guessan, président de la république en 2015 avec un score soviétique : 83,66% des suffrages le 25 octobre 2015. Une situation politique sans précédent existait, compte tenu du paysage politique de 1993 à 2010 ; cette situation lui a donné une légitimité démocratique et politique, qui justifie à son sens et fonde qu’il dispose des moyens politiques de générer du droit constitutionnel, sans que rien de la constitution de 2000 qui le fait président lui en donne le fondement juridique ? Dans ces conditions, quel ivoirien sérieux peut alors contester que cette cette situation qui rendu possible la création spontanée et l’avènement d’une nouvelle constitution ?

Des ivoiriens qui n’ont pas contesté qu’une junte militaire révolutionnaire en 1999, qui tira sa compétence et capacité de créer la constitution de 2000 d’un coup d’État militaire, peuvent-ils raisonnablement contester qu’un président largement élu en 2015 et sans véritable opposition, les principaux opposants libres ayant abandonné d’en être pour devenir associés de la majorité, tira de cela une compétence à créer une nouvelle constitution ? Évidemment non.  En l’absence d’un coup État ou d’une révolution politique, c’est l’auto-sabordage d’une certaine opposition depuis 2011, confirmée en 2015 qui a créé les conditions favorables. Ces conditions ont généré la compétence politique dont s’est auto-dotée le président Ouattara pour créer du droit constitutionnel, qui abolit le précédent de 2000, dans le processus même de sa création avant le coup fatal donné avec son adoption par le peuple. Je ne peux que renvoyer le lecteur et le peuple ivoirien à un article précédent : http://sortirlafriquedunoir.com/cote-divoire-2020-un-refus-qui-sonne-comme-ce-qui-pouvait-arriver-de-mieux-au-pdci-rda-et-a-la-cote-divoire/

Compte de ce qui précède, il pas de débat concernant le fondement juridique de cette nouvelle constitution. La question tardive qui peut se poser néanmoins pour une meilleure compréhension de ce qui s’est joué et se joue encore est : dans quelle mesure la constitution de la troisième république de 2016 “devait” et “pouvait” remplacer et se substituer à celle de seconde république et abolir sa force ? Un certain esprit indiquera que la réponse concernant son “pouvoir” est évidente : dès lors que le peuple souverain l’a adoptée en substitution de cette dernière, la question est résolue, ne se posant plus. C’est là un raisonnement sophiste. En droit constitutionnel, tel texte constitutionnel ne tient pas l’argument de son “pouvoir” de remplacement du précédent de son adoption, mais du fait qu’elle induit une rupture juridique. Mieux encore, il ne suffit pas par exemple de faire adopter à nouveau une constitution, même identique termes à termes avec celle qu’elle remplace, pour générer un nouvel ordre juridique. Ce peut être le cas si une junte militaire rompt l’ordre juridique et fait adopter la même qui devient néanmoins nouvelle. En conséquence, le fondement de sa validité en tant que nouvelle constitution doit alors être étayée, dès lors que le régime Ouattara ne relève pas d’une junte révolutionnaire et que la constitution de 2016 ne comporte pas exactement toutes les dispositions de la précédente, ni que ces dernières. Quant à la question de son “devoir” de remplacement de l’ancien texte constitutionnel de 2000, là non plus, elle ne tient pas son fondement de son intérêt et de son utilité collective, mais du droit constitutionnel, en ce que cette nouvelle constitue crée une rupture de l’ordre juridique constitutionnel. Quels sont alors les éléments de cette rupture ?

Qu’en est-il de la validité de la rupture juridique et de la question de la continuité ou discontinuité constitutionnelle.

Qu’est-ce qu’il y a de révolutionnaire dans le contenu de cette constitution de 2016 qui puisse s’apprécier comme consistant en une révolution au plan juridique ou rupture ? Qu’est-ce qu’il y a dans cet acte normatif formel et constitutionnel qui établit une rupture avec la constitution précédente interrompue en 2016 et qui justifie qu’on puisse penser que le peuple ivoirien a adopté une “nouvelle constitution” résultant d’une révolution juridique ? Et, en quoi consiste cette révolution juridique, en tant que ligne de discontinuité en la constitution actuelle de 2016 et la précédente dont elle a interrompu et aboli la force ?

Ce qui fait la nouveauté de la constitution de la 3ème république de Côte d’Ivoire de 2016 et fonde sa discontinuité juridique par rapport à la précédente et avec  l’ordre juridique précédent datant de 2000 résulte de deux éléments : la voie d’élaboration et le contenu normatif révolutionnaire ou de rupture. La continuité ou discontinuité juridique ou constitutionnelle ne peut résulter que d’une révolution ou rupture politique ou d’une rupture juridique directe. Qu’est-ce que cela veut-il dire ? Nous venons d’examiner que s’agissant de la constitution de 2016, son avènement résulte d’abord d’une douce révolution politique consentie par l’opposition et le peuple. Sa combinaison avec une révolution juridique et parfaitement connue du peuple a créé les conditions d’existence du nouvelle constitution. Sur ce dernier point, des éléments de rupture juridiques ont été avancés en 2016, notamment : au niveau exécutif, la disposition créant un poste de vice-président ; au niveau législatif, celle créant le Sénat en abolissant l’ancien Conseil économique et social ; au niveau judiciaire, celle créant la Cour des comptes, la Cour de cassation et mettant fin à l’ancienne Cour suprême ; enfin, la disposition créant la chambre des rois et chefs traditionnels.

A propos du débat juridique constitutionnel concernant la validité de la discontinuité juridique et la validité de la candidature du président Ouattara, il y a tant à dire. Quels sont les critères qui confèrent son caractère “nouveau” au nouvel ordre juridique et en quoi est-il nouveau par rapport à celui qui prévalait jusqu’en 2016 ; en d’autres termes, en quoi établissent-ils une discontinuité par rapport à ce dernier ? La fameuse “limitation du nombre de mandats présidentiels à deux maximum” ne peut le constituer ; ce n’est pas là un élément de discontinuité. L’introduction dans la constitution de 2016 de l’institution du poste de vice-président, la création de la chambre des rois et chefs coutumiers le constitue-t-il  ? Admettons. En la matière, chaque peuple étant souverain pour déterminer sa tradition juridique, le débat sur ce qui permet d’apprécier une constitution comme créant une rupture de l’ordre juridique constitutionnel est sans intérêt.

C’est le droit souverain de la Côte d’Ivoire de considérer dans sa tradition juridique que la simple création d’un poste de vice président pour en faire le second personnage de l’État en substitution du président de l’Assemblée nationale est un élément de radicalité et de rupture de l’ordre juridique. C’est à ce titre que le peuple a adopté une nouvelle constitution et non pas l’ancienne modifiée ou révisée. Chaque ivoirien peut aussi observer, bien que la non continuité juridique se fonde sur ces éléments, que néanmoins, elle n’abolit pas en revanche la disposition concernant la fameuse “limitation du nombre de mandats présidentiels”. On peut même dire que la constitution spécifie en des termes explicites, précis et déterminés, quelle est la signification de cette disposition pour le cas particulier de candidats ayant la qualité de président, sans que cette soit précisée. Elle est applicable au président au pouvoir lors de son entrée en vigueur, comme à tous candidats ayant cette qualité. Nous développerons ce point ultérieurement. Le débat sur le fait que nulle part en ses dispositions, le nouvel acte constitutionnel n’établit explicitement le fait que les mandats déjà réalisés par un gouvernant sous le régime de l’ordre juridique dont il abolit la force, sous la constitution précédente pour tout dire, ne comptent plus, en raison de la rupture juridique qu’il introduit est un argument faux et fallacieux ainsi que j’argumenterai dans la suite.

S’agissant d’apprécier et de considérer un ordre juridique comme étant radical ou révolutionnaire par rapport au précédent, que cet ordre relève d’une révolution politique ou d’un coup d’État, chaque ivoirien peut avoir un avis sur ce point. Mais, il n’y a plus aucun débat possible en droit dès lors que la constitution a été adoptée comme étant nouvelle et non pas révisée et comme telle crée et vaut un nouvel ordre juridique ou le nouveau cadre constitutionnel. La décision exécutoire et irrévocable en république du Conseil constitutionnelle, qui considère la rupture constitutionnelle et la date d’adoption qui marque le moment ou instant d’existence des nouvelles dispositions constitutionnelle et de leur force juridique n’est plus contestable juridiquement non plus. De ce point de vue, la discontinuité constitutionnelle est consommée, si bien qu’il a fallu l’article 183 au cours de cette rupture pour continuer à faire du président Ouattara président de la république de Côte d’Ivoire après l’adoption de la constitution de 2016.

De la date d’entrée en vigueur et de la notion de rétro-action.

Aucune disposition dans la constitution de 2016 ne lie la date d’entrée immédiate en application spécifiée par l’article 184 ou date à partir de laquelle elle existe en droit, comme nouvel ordre juridique constitutionnel ayant force, avec le fait que son article 55 ne puisse pas s’appliquer, ni qu’il ne puisse pas s’appliquer à quelque candidat, dès lors qu’il suffit selon ses termes qu’il ait simplement la qualité de président de la république. Je développerai également l’argument juridique qui fonde cela. L’argument fondé sur cette date qui rend impossible l’application de l’article 55 à un candidat qui a la qualité de président est également fallacieux. D’où vient-il qu’il existe un lien juridique entre la qualité de président de tel candidat avec la date depuis laquelle il a cette qualité ? Par ailleurs la notion de mandat ou de nombre de mandats est étrangère à l’article 55. La date à laquelle la constitution existe et est en vigueur et qu’en particulier son article 55 s’applique ne concerne que le moment où un candidat aspire à être élu. Tout candidat aux élections présidentielles, dès lors qu’il l’est à compter de la date d’entrée en vigueur est concernée par cet article. Quant à sa qualité de président qui rend la disposition applicable à lui, cette qualité ainsi que sa date de détention, sa durée n’ont rien à avoir avec la date d’application de la constitution. S’agissant du fait qu’un texte constitutionnel ou de loi acquiert sa force et est applicable à compter de sa date d’entrée en vigueur et que d’usage constitutionnel, aucun acte juridique ne s’applique à des faits et actes antérieurs à cette date, sauf exception qu’il spécifie clairement et précisément, cette observation ne s’applique pas à l’article 55. Cette disposition ne s’applique pas à un fait, actuel ou ancien, mais à une personne, en fonction de sa qualité ; cette personne a la qualité président ; elle postule comme candidat aux élections présidentielles pour être élu ou ré-élue, point c’est tout. La qualité de président d’un candidat qui le rend ré-éligible une seule fois conformément à l’article 55, n’a rien à avoir avec des faits présents ou anciens relativement à la notion juridique de rétro-action.

Concernant le principe général de non-rétroactivité qui a été évoqué par le Candidat Ouattara et repris par le Conseil constitutionnel est, là encore, une pure invention juridique, sans aucun rapport avec la constitution en particulier avec son article 55. L’article 55 ne traite pas de depuis quand une personne, ayant la qualité de président candidate pour être élue ou ré-élue l’est. La détention de cette qualité suffit à son application, sans aucune considération de la date depuis quand il détient cette qualité. De cette manière, la date d’entrée en vigueur n’a aucune influence et est neutre pour son application. L’unique signification de cette date d’entrée en vigueur, est de dater l’existence de la constitution ainsi que le moment où ses dispositions sont applicables. Cette date n’a pas vocation à concerner ce à quoi l’article 55 s’applique, à savoir à une personne, ayant la qualité de président candidate à une élection ou pour une ré-élection. Voilà tout. En définitive, il n’existe aucune difficulté avec la rupture juridique qui n’a aucun effet sur l’article 55. Quelle est la qualité de tel candidat pour une élection ou pour une ré-élection : président élu ou non ? Si oui, a-t-il été ré-élu une fois au moins ? Conséquence, si président, il ne peut être ré-élu plus d’une fois. Si déjà ré-élu une fois, il ne peut être candidat. Voilà qui est clair. Il n’existe aucune difficulté avec l’article 55, ni avec aucune autre disposition de la constitution.

Oui, il existe une difficulté avec la candidature pour être ré-élu, d’un candidat ayant la qualité de président. Le porteur de cette candidature, qui est doté de la qualité de président élu et ré-élu, entend se soustraire à la force de l’article 55. Rien, dans cet article ni dans la constitution n’ouvre la voie à la possibilité d’une seconde ré-élection (du fameux troisième mandat). Aucun problème juridique ne se pose ; il y a là, un problème politique de morale et d’éthique sociale.

L’article 55 de la constitution ne consiste pas en une disposition constitutionnelle de formulation implicite, indéterminée, imprécise ou non précisée par des exceptions. Cette disposition est autonome et claire et n’a nul besoin de la date d’entrée en vigueur pour s’appliquer en toute autonomie à toute personne ayant la qualité de président, qui se présente à partir de la date d’entrée en vigueur de la constitution, comme candidat aux élections présidentielles, en vue d’être élue ou ré-élue. Certes, la date d’entrée en vigueur de la constitution détermine également le point de détermination et d’application du principe général de non-rétroactivité dans le contexte du nouvel ordre juridique qu’elle introduit. Mais, l’article 55 ne procède à aucune rétro-action à s’appliquer à toute personne ayant la qualité de président, qui se présente précisément à partir de la date d’entrée en vigueur de la constitution, comme candidat aux élections présidentielles après cette date, en vue d’être élue ou ré-élue. Cette date n’a ni vocation ni pour effet de supprimer au président Ouattara, sa qualité de président élu, au président Bédié et au président Gbagbo cette même qualité. Dès lors que, disposant de cette qualité, l’un d’entre eux se présente à des élections en vue d’être élue ou ré-élue, tenues précisément après cette date, il n’y a aucune rétroactivité. Cette notion est étrangère à cet article 55. Le rapport de la date d’entrée en vigueur de la constitution avec le compte du nombre de mandats n’est pas un sujet qui concerne le droit actuel. Nulle part l’article 55 ne traite de mandats ni de son nombre.

La Nouvelle constitution de 2016 : la véritable rupture juridique est démasquée.

Jusque-là, le peuple ivoirien avait pensé que les éléments de rupture juridique constitutionnelle étaient présents dans la Nouvelle constitution.  Le poste de vice-président, le Sénat, la Cour des comptes et de cassation ainsi que la chambre des rois et chefs traditionnels constituent les dispositions qui fondent la validité du caractère nouveau de la constitution de 2016 ; c’est en raison d’avoir été des dispositions constitutionnelles considérées comme radicales et de rupture juridique avec l’ordre ancien que la constitution est nouvelle. En réalité, une rupture peut en cacher une autre. En effet, il semble que ces éléments agi comme des  leurres et servi comme tels en vue de l’abus de la confiance du peuple ivoirien, le but poursuivi étant de parvenir à la Nouveauté constitution qui devait servir à réaliser la véritable rupture juridique. Quelle est sa nature ?

De fait, si ces changements ou nouveautés constitutionnels constituent des faits juridiques indiscutables, il est apparu ultérieurement à l’adoption de la nouvelle constitution que la question du fondement réel de la rupture juridique introduite par la constitution de 2016 semble trouver sa véritable réponse dans le fait actuel qui a suivi son adoption : l’élément de la possibilité et validité de la candidature pour une seconde ré-élection (troisième mandat) du président Ouattara, alors que disposant de la qualité de président élu et ayant été ré-élu une fois, il ne pouvait l’être à nouveau en vertu de l’article 55. S’il arriva qu’un contradicteur affirme que cela ne constitue pas la véritable rupture juridique par rapport au poste de vice-président, au sénat, aux cours nouvelles (comptes et cassation) et à la Chambre des rois et chefs traditionnels, parfaitement inoffensifs pour la finalité affirmée et poursuivie par le peuple (limitation du nombre de mandats à deux), on peut s’accorder et demander que le peuple ivoirien souverain en juge par lui-même. A observer la manière dont il en juge, le contradicteur aurait tort. Dès lors, la question se pose s’agissant du fondement réel de la validité de la discontinuité constitutionnelle et du changement de l’ordre juridique que la constitution de 2016 a introduits, malgré l’existence de ces éléments factuels de rupture. Sans disposer d’aucune compétence juridique en matière constitutionnelle, les ivoiriens se la posent. Le peuple ivoirien sait désormais que la véritable rupture juridique qui donna son caractère nouveau à la constitution de 2016 consiste en la possibilité du troisième mandat, plutôt qu’en ces dispositions juridiques nouvelles.

Voilà pourquoi le peuple ivoirien doit faire preuve de raison. Oui, les ivoiriens qui prennent pour argument une prétendue continuité constitutionnelle, que le doit constitutionnel nie, doivent reconnaître qu’il n’existe pas au plan juridique de continuité de l’ordre juridique, ni de continuité constitutionnelle entre celle de 2000 et celle de 2016. Procédant ainsi, ils verront alors la véritable discontinuité. La discontinuité juridique introduite par la nouvelle constitution de 2016 a représenté une opportunité de masquer la véritable rupture juridique et discontinuité constitutionnelle : la possibilité que la constitution de 2016 offre par ses dispositions que certains voudraient rendre imparfaites et imprécises pour s’autoriser de les interpréter à leur guise, s’appuyant sur la force exécutoire et d’irrévocabilité des décisions du Conseil constitutionnel. Dans tous les cas, s’ils sont républicains, ils observeront que loin de se situer dans le caractère nouveau de la constitution de 2016 ou dans telle ou telle de ses disposition, que la véritable discontinuité réside précisément en une norme juridique hors constitution. De fait, s’agissant d’Alassane Ouattara, alors qu’il dispose de la qualité de président de la république élu et qu’il postule pour être ré-élu à nouveau, la décision exécutoire et irrévocable du Conseil constitutionnel, est devenue l’article 55 applicable à lui, à la place de l’article 55 de la constitution de 2016.

La possibilité d’être ré-élu deux fois (fameux troisième mandat), contre l’article 55 ne trouve aucun fondement dans aucune disposition implicite, imprécise et indéterminée de la constitution de 2016. Là où ces indéterminations et imprécisions n’existent pas, le Conseil constitutionnel et le président Ouattara voudraient pouvoir en créer, se fondant sur un juridisme nauséabond et inique. Leur interprétation et normalisation par le Conseil constitutionnel a rendu possible le piétinement de l’article 55 et de la constitution. Parvenu là, il appartient au peuple souverain de se déterminer. Il doit le faire, non pas par rapport à la constitution de 2016 elle-même, ni par rapport à la république, ni par rapport à la norme juridique abusive qui en est tirée par le Conseil constitutionnel qui est exécutoire et irrévocable en république. Il doit examiner au contraire les procédés politiques faux et abusifs qui montrent leur toxicité au plan moral et de l’éthique sociale. La candidature du président Ouattara ne heurte pas le peuple ivoirien parce que la constitution de 2016 est nouvelle ou pas, parce qu’elle crée ou pas un rupture avec celle de 2000, ou que le Conseil constitutionnel normalise abusivement telles ou telles de ses dispositions, mais pour une unique raison : les procédés politiques qui ont abouti à user du droit pour tenter de rendre possible le contraire de ce que précisément le peuple ivoirien voulait interdire en raison de sa socio-toxicité : la tentation de s’accaparer du pouvoir.

Que faire face à l’abus et à la raison moribonde et prédatrice ?

La véritable révolution juridique ou le véritable changement de l’ordre juridique constitutionnel est désormais connu des ivoiriens. Longtemps cachée par une “Nouvelle constitution”, la rupture juridique est en la décision du Conseil constitutionnel qui abolit pour le candidat Ouattara, la disposition constitutionnelle limitant le nombre de ré-élection à une ré-élection. La volonté du président Ouattara dès sa ré-élection au premier tour le 25 octobre 2015 d’établir un acte normatif constitutionnel formel pour mettre fin à celui existant visait à générer de fait une petite et insignifiante révolution juridique au service de ses intentions à peine cachées. Cette révolution devait être au service d’un projet : générer en l’adoucissant une grande révolution politique. Et, il s’en est à peine caché.

Alors candidat unique du RHDP-canal historique initial pour son second mandat en 2015, interrogé sur sa possibilité de prétendre à plus de deux mandats, ses intentions étaient à peine voilées  : la constitution actuelle (de 2000) ne m’y autorise pas ; seul un changement constitutionnel pourrait me permettre de faire plus de deux mandats, répondait-il en substance. Certains de recevoir le pouvoir qu’il leur céderaient, l’esprit politique de ses anciens alliés n’a pas été alerté par ses propos ; il ne l’était pas non plus quand à la cérémonie de prestation de serment du 3 novembre 2015, pour commencer son second mandat, il annonçait précisément créer une nouvelle constitution, celle qui devait lui permettre de faire un troisième mandat. Tout ce qu’ils on fait a consisté à l’aider et à l’accompagner dans la préparation de ce qu’il pensait être la condition d’un troisième mandat. Ainsi, s’agissant des éléments de révolution juridique qui créent la rupture juridique avec la constitution de 2000, ce n’est pas tant le contenu de la constitution que sa “Nouveauté” qui semble-t-il peut offrir la possibilité singulière pour le président Ouattara de prétendre faire plus de deux mandats, contre la finalité poursuivie par le peuple ivoirien. En associant deux phénomènes parfaitement dissociés, révolution juridique au service d’une véritable révolution politique douce et cachée, il a abusé la confiance du peuple ; pire encore, il a méprisé ses finalités et placé son intérêt particulier au dessus des intérêts du peuple de Côte d’Ivoire. Voilà me semble-t-il le véritable enjeu concernant cette candidature.

Concernant ce sujet, un argument contradictoire consiste à placer le règlement de la question soulevée par cette candidature sous l’autorité et l’arbitrage des élections présidentielles à venir. Procéder ainsi, c’est placer cette question sous l’autorité du peuple ivoirien souverain appelé à choisir le gouvernant peut-on considérer. C’est là un argument sophiste. Car, ce n’est pas le choix des ivoiriens, déterminé au mépris de la règle qu’eux-mêmes ont certes massivement adoptée mais en étant abusés, qui détermine la légalité et la légitimité de la règle qui permet de les abuser et en conséquence de telle candidature qui en résulte. Tel contradicteur suppose que le fait que tel dirigeant ne puisse pas être candidat, conformément à la finalité poursuivie par le peuple ivoirien dans ses constitutions successives n’a aucune valeur, ni aucune importance. Au contraire, ce qui aurait de l’importance, ce serait uniquement le choix des ivoiriens. Ainsi choisir un candidat qui ne peut constituer l’un des choix possibles selon leur règle en vue de réaliser leur finalité poursuivie en ignorant la valeur des candidatures sur lesquels ce choix peut porter a du sens pour lui. Quel mépris alors il aurait pour le peuple ivoirien peut-on penser !

On peut penser en effet en première instance qu’un tel contradicteur est de fait opposé à l’État légal et de droit. Ce en quoi il croit, serait alors un rapport entre des démagogues et des foules passionnées, sans règles, ni lois, ou plutôt détournées de leur finalité et ni foi en aucune morale politique notamment, ni en aucune éthique. Ce serait là une analyse placé sous le signe de la volonté de confrontation violente, avec celui qui détient plus de moyens de l’occasionner. De fait, le contradicteur a quelque argument de considérer que si le peuple vaincu juridiquement n’accepte pas sa défaite juridique, alors il n’a aucune autre issue que la violence. En revanche, constatant sa défaite au plan juridique, son humiliation même, si le peuple se relève, rassemble ce qui lui reste de force, pour engager la bataille au plan moral et éthique sociale,  alors il a une chance de victoire. Peut-être alors, optimiser les faibles moyens détenus pour tenter d’inverser le rapport des forces est une meilleure solution : la concentration du vote du peuple, voilà son meilleur moyen d’espérer retrouver sa souveraineté.

A propos de la décision irrévocable du Conseil constitutionnel validant juridiquement la candidature du président Ouattara.

Chaque ivoirien, qui est républicain, ne peut pas vouloir se substituer à la Cour constitutionnelle ni juger à sa place de la recevabilité, validité et acceptabilité juridique et constitutionnelle de la candidature du président Ouattara. S’il est républicain, il ne peut la contester au plan juridique. En revanche, politiquement, c’est une autre affaire.  Se plaçant dans le plan juridique néanmoins et en faisant l’effort intellectuel d’y demeurer et d’y tirer ses arguments, chaque ivoirien peut alors et a le droit d’avoir un avis de citoyen, s’habillant de la toque du juriste, sur la décision irrévocable du Conseil constitutionnel. C’est ce droit et ce devoir que nous exerçons et en tant que tel que nous donnons le nôtre.

De notre part, il ne s’agit pas de normaliser à la place du Conseil des termes implicites et imprécis de la constitution, mais de contribuer à éclairer le peuple souverain s’agissant des insuffisances qui ont conduit à cette décision inique dont résulte l’abus du peuple . Il y a lieu de tirer chaque ficelle en posant des questions et des questions induites par les réponses aux premières, jusqu’à ce que nous découvrions ce qui reste de validité en raison de chaque argument de la Cour constitutionnelle. Initions cette démarche par l’article 55 de la constitution, sans lequel il n’y a aucun sujet. Validons donc bien qu’il existe un article 55 qui a été interprété par la Cour.

De l’existence même des articles 55, 183 et 184 de la constitution de 2016 et de leurs dispositions applicables.

Avant même de discuter de la décision du Conseil, normalisant la signification et la compréhension à avoir de l’article 55 de la constitution, assurons-nous qu’il existe effectivement. En effet, si tel n’était pas le cas, alors il n’existera aucun sujet de débat. L’article 55 comme toutes les autres des dispositions de droit constitutionnel applicables existent en l’existence de la constitution de 2016 adoptée par le peuple ivoirien et promulguée en novembre 2016. Dès lors son existence et la signification que ses disposition peuvent avoir n’existent et ne peuvent constituer un fait de droit qu’à travers cette adoption. La question est alors : cette adoption a-t-elle été possible, sans un objet initial, qui deviendra constitution, à travers l’acte d’adoption par le peuple ? La réponse est non ; un projet de nouvelle constitution a constitué cet objet.

En conséquence, dire qu’une constitution a été adoptée et et gagné en force à la date indiquée en son article 184, qu’un article 55 existe et est applicable, c’est présupposer qu’un projet de constitution a été avant sa soumission au peuple et son adoption par ce dernier pour générer le nouveau droit constitution, dont l’article 55 en constitue un élément. Dans cette mesure et par inférence, il est impossible de ne pas présupposer aussi qu’un “pouvoir constituant originaire” a porté et soumis ce projet à approbation pour créer un droit constitutionnel nouveau à travers l’adoption de la nouvelle constitution de 2016. D’où vient ce “pouvoir constituant originaire”, sans l’existence duquel, on ne peut établir avec certitude l’existence de la constitution de 2016 et ses dispositions dont l’article 55 ? Les membres du Conseil le savent ; ce pouvoir n’est autre que le président Ouattara. C’est en s’auto-dotant de cette qualité et de cette compétence à créer du droit constitutionnel qu’il a conduit le processus d’élaboration de la nouvelle constitution de 2016.

Dès lors, affirmer que la constitution de 2016 existe et a force en droit, que son article 55 l’est en conséquence aussi, c’est affirmer qu’un pouvoir constituant a existé, que ce pouvoir est le président Ouattara. C’est à partir de ce point que la question suivante se pose. Quelle est la qualité de ce pouvoir constituant au moment précis où le projet de constitution qu’il porte existe et gagne en vigueur en tant droit constitutionnel et que sa disposition – article 183 – ne normalise cette qualité par rapport au nouvel ordre juridique que son adoption institue ? Chacun le sait, il est président de la république de Côte d’ivoire, exerçant un second mandat de cinq ans. Par conséquent, dire que la constitution de 2016 existe et a force ainsi que ses articles particuliers que sont les 55, 183 et 184, dont la signification a été normalisée et qui ont servi de référence à la décision du Conseil constitutionnel, c’est affirmé ceci : un pouvoir constituant, qui n’est autre que le président Ouattara, exerçant son second mandat présidentiel, a généré ce nouveau droit constitutionnel dans ce cadre et en cette qualité qui l’a doté de la compétence à le faire en soumettant un projet de nouvelle constitution qui a été approuvé par le peuple.

En définitive, il est impossible pour le Conseil constitutionnel, d’établir l’existence et la force constitutionnelle des articles ci-dessus cités, dont cette cour doit en normaliser la signification particulière applicable au cas particulier de tous anciens présidents, dont le président Ouattara, sans établir l’existence d’un  “pouvoir constituant originaire”‘ de cette constitution dont elle normalise des dispositions imprécises : ce pouvoir n’est autre que Monsieur Alassane Ouattara, en qualité de président de la république de Côte d’ivoire, exerçant un second mandat de cinq ans en 2016. Nous verrons ultérieurement cette notion de qualité constitue un point essentiel de l’article 55 de la constitution.

Des considérations et arguments en général de la Cour constitutionnelle et de l’argument singulier de la rupture juridique introduite par la nouvelle constitution de 2016 et de la discontinuité entre les deux constitutions.

Examinant plusieurs requêtes de membres de l’opposition visant à demander à la Cour de déclarer le président Ouattara inéligible, le Conseil constitutionnel a fondé sa décision sur plusieurs considérations dont certaines nous paraissent non fondées en droit. Plusieurs considérations non fondées sur du droit représentent l’essentiel de l’argumentation du Conseil, en particulier, des considérations politiques faisant référence à l’exposé des motifs de la constitution, telle que celle-ci, page 29 de la décision : “Considérant que la question de la possibilité ou non, pour le Président de la République sortant de briguer un nouveau mandat doit s’analyser à l’aune de l’adoption d’une nouvelle Constitution”. Passons sur cet aspect pour nous concentrer sur ses arguments véritablement de droit.

De l’argument de l’absence de disposition constitutionnelle concernant la manière de compter le nombre de mandats. 

Dans la constitution de 2016, il n’est pas question de mandats, de les compter. Examinant la demande formulée des membres de l’opposition “en application du principe de la continuité législative énoncée par l’article 183 de la Constitution, le Président de la République sortant ne peut pas briguer un nouveau mandat, ayant déjà effectué les deux mandats auxquels l’article 55 alinéa 1 de la loi fondamentale lui donne droit”, le Conseil a répondu. Il a fondé son argument sur les arguments de la défense du président Ouattara, considérant qu’ils sont à son sens valables. Quels sont ces arguments ?

Page 30 de la décision : “Considérant que, dans ces conditions, en ne mentionnant pas « expressis verbis », s’agissant du décompte des mandats présidentiels, que ceux exécutés sous l’empire de la précédente Constitution doivent être pris en compte pour l’application de l’article 55, il ne peut être sérieusement fait grief au Président de la République sortant, (…) de prétendre briguer un nouveau mandat” . Ainsi argumente le Conseil constitutionnel. Extraordinaire, à lire cela, on se demande s’il s’agit de droit.

En effet, rien dans la constitution de 2016 ne traite du nombre de mandats, même pas l’article 55, peut-être implicitement. En revanche, l’article 55 traite, d’une part d’éligibilité s’agissant de la qualité particulière du candidat à l’élection présidentielle : sa qualité de président de la république. Il traite d’autre part, de la limite de la possibilité de ré-élection du candidat particulier disposant de cette qualité : un candidat qui a la qualité de président de la république ne peut être ré-élu qu’une seule fois. Nul part dans cette disposition constitution, il n’est question de nombre de mandats, mais de la qualité du candidat et de la limite qui lui est applicable, s’agissant de sa ré-élection.

D’autre part, cette disposition ne dit rien de plus qui concerne et précise la manière dont cette qualité du candidat doit être appréciée. Il suffit qu’un candidat ait cette qualité, qu’il soit président actuel au moment de cette élection ou ancien président. Or précisément, qu’il soit président, ministre, docteur, avocat, etc… l’acquisition de cette qualité est définitive. Il s’en suit que la question de l’application de l’article 55 à chacune des candidatures et à celle particulière du président Ouattara n’est pas de savoir quel est le nombre de mandats effectués par tels ou tels candidats disposant de la qualité de président que de savoir s’il détient cette qualité et s’il a déjà été ré-élu ou s’il peut l’être, après l’avoir déjà été. Ainsi, l’unique élément d’appréciation et de renforcement de la nature de cette qualité est d’avoir été élu, pour que l’alinéa 2 de l’article 55 lui soit applicable. Encore que l’article 55 ne dit rien sur les modalités d’acquisition de cette qualité, ni la durée pendant laquelle ce candidat concerné a acquis cette qualité. S’agissant de la modalité d’acquisition la condition implicite de la voie d’acquisition de la qualité de président par l’élection est une modalité certes implicite mais nécessaire, faute de quoi l’alinéa 2 n’a aucun sens.

Il vient de tout cela que l’article 55 s’applique à un candidat détenant la qualité sociale, politique et juridique de président, par voie d’élection. Il ne pose aucune autre condition s’agissant de la date d’acquisition de cette qualité de président, ni s’agissant de la durée de détention de cette qualité. En conséquence, les considérations du candidat Ouattara, de l’opposition et du Conseil constitutionnel se rapportant aux notions de mandats, de leur décompte ou compte, du dénombrement de leur nombre ne relèvent pas de droit applicable en la circonstance. De la part du Conseil constitutionnel, il s’agit là d’une pure invention qui n’a rien à avoir avec les dispositions constitutionnelles dont elle doit faire l’interprétation. Le conseil constitutionnel a simplement créé du droit constitutionnel à partir des déclarations des protagonistes. C’est en cela qu’elle met gravement en danger d’existence la république.

Ainsi donc, rien dans la constitution ne permet de prendre en compte les mandats de celui que le Conseil elle-même désigne par “Président de la République sortant”. En revanche, on ne peut que s’étonner que le Conseil n’est pas appliqué cette disposition à la candidature du président Bédié. D’où cela peut-il venir qu’aucun mandat ne puisse être rattaché au “Président de la République sortant” ou qu’on puisse ou doive lui en rattacher ? Rien de tout cela n’est traité par la constitution de 2016. On peut se poser la question profane de comment peut-il exister un “Président de la République sortant”, candidat à une élection, sans aucun mandat comptabilisable, en invoquant un argument politique : un nouveau départ ? Même cette question n’a aucun sens en droit, dès lors que nulle part la constitution ne traite de mandats présidentiels, mais de la qualité particulière de président élu d’un candidat et de la limite de sa ré-élection.

De l’argument de la notion de non rétro-activité de l’article 55, en rapport avec la date d’entre en vigueur de la constitution.

Contestant la thèse de ses adversaires politiques, le candidat-président Alassane Ouattara fournit à la Cour des éléments de contestation aux termes desquels il conclut à son éligibilité. Selon le Conseil, il ” fait d’abord valoir que la Constitution du 08 novembre 2016, quoi qu’affirmant le principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux pour l’avenir, du fait de l’effet immédiat de la loi nouvelle, mentionné à l’article 184, n’a pas entendu conférer à l’article 55 alinéa premier, un effet rétroactif et que, faute d’avoir expressément prévu une disposition transitoire faisant rétroagir ses effets sur les candidatures aux élections présidentielles antérieures à son avènement, son mandat en cours ne peut être pris en compte dans le décompte du nombre de ses mandats”.

Plusieurs erreurs monumentales peuvent être relevées de sa défense. D’abord, que l’article 55 ne traite ni de mandats présidentiels ni de sa limitation, mais d’un candidat ayant la qualité de président élu et des conditions de sa ré-éligibilité. Ensuite, il fait valoir faussement que cet article limite pour l’avenir le nombre de mandats, notion qui lui est étrangère. L’article 55 en traitant de la qualité de président d’un candidat et des conditions de sa ré-éligibilité n’évoque en aucune manière la notion d’avenir et aucune autre disposition par ailleurs ne traite de cela. Venons-en maintenant, à la date d’entrée en vigueur et à la rétro-activité.

Cette concrétisation organique à savoir la normalisation d’une disposition constitutionnelle imprécise ne peut en être faite que par l’organe disposant de ce pouvoir ; c’est le Conseil constitutionnel. Or, si l’article 55 est apparu peu clair et imprécis, c’est parce qu’au lieu de considérer ce dont il traite (qualité de président d’un candidat et la condition de sa ré-éligibilité), la Cour constitutionnelle s’est perdue dans des considérations n’ayant aucun rapport avec le droit constitutionnel existant : notion de mandats, du nombre et des modalités de décompte. Il s’en est suivi le non rejet de l’argument du candidat Ouattara se défendant et faisant valoir l’absence de disposition constitutionnelle de rétroactivité de l’article 55. Ce parait constituer l’un des non sens de l’argumentaire du Conseil constitutionnel. En aucune manière, la qualité de président d’un candidat et la condition de sa ré-éligibilité n’ont quelque chose à avoir avec la date d’entrée en vigueur de la constitution.

La nouveauté de la constitution et sa date immédiate d’entrée en vigueur (en son article 184) n’ont pas pour effet de déterminer les dispositions ou de modifier l’article 55, ni de déterminer la concrétisation organique applicable aux candidats dotés de la qualité de président. Quoi qu’instaurant un nouveau régime juridique, la constitution du 08 novembre 2016, n’a pas non plus entendu ou prétendu interdire dans aucune de ses dispositions, à l’article 55 alinéa premier, de s’appliquer à des candidatures aux élections présidentielles sous son régime, sans considérer l’état de président actuel ou d’anciens présidents. La question de leurs mandats sous réalisés sous d’autre régimes juridiques n’est pas posée par l’article 55, ni la date d’entrée en vigueur de la constitution. Nulle part dans ses dispositions n’est expressément prévue une disposition qui interdise de considérer des mandats intervenus avant son entrée en force ou à cheval sur des périodes avant cette date. Certes. Mais la question des mandats présidentiels et de leur nombre est parfaitement étrangère à toutes les dispositions de la constitution de 2016, y compris à ses articles 55 et 184. C’est une invention juridique.

La véritable question qui concerne l’article 55 est de savoir si oui ou non il dispose d’une qualité de président élu et, en cette qualité, s’il rempli la condition de ne jamais avoir été ré-élu. La réponse à cette question qu’on doit poser en vertu de cet article 55 est évidemment non. Le fait qu’il exista ou non des mandats en cours ainsi que ceux passés qui lui confèrent la qualité de président actuel ou d’ancien président  auxquels l’article 55 sont applicables n’est pas le sujet de l’article 55. Le fait que l’existence de l’article 55 en tant que disposition de droit constitutionnel ait force applicable à partir de la date spécifiée par l’article 184 est parfaitement étranger au fait que la qualité du candidat Ouattara est d’être président actuel, président de 2011 à 2015 et que socialement, politique il ne peut perdre cette qualité et, qu’à ce titre, l’article 55 lui est applicable. Considérant qu’à ces titres, ila a été élu en 2011 et été ré-élu en 2015, il ne remplit simplement pas les conditions de candidature dès lors que cette dernière n’est pas conforme aux disposition de l’article 55. Il n’est donc pas question de juger de si quelque ou rien dans la constitution autorise ou interdise de prendre en compte dans le décompte du nombre de ses mandats actuels ou antérieurs ou pas. Le droit n’est pas en cela.

En l’espèce, dans son interprétation doctrinale, le Conseil constitutionnel n’avait pas à juger comme du droit de considérer que son argument qui lie l’effet immédiat de la loi nouvelle, mentionné à l’article 184 à sa conséquence qu’il tire : sa signification de l’article 55. Le conseil a ignoré le fait que rien n’existe dans la constitution de 2016, dont il résulte que sa date immédiate d’entrée en vigueur a quelque effet sur l’article 55 très précis auquel elle a pourtant appliqué une interprétation organique sans que l’on puisse relier les termes de cette interprétation aux termes précis de cet article et auxquels les éléments d’interprétation sont parfaitement étrangers. Le Conseil constitutionnel a abusé de sa position en république d’organe fondé constitutionnel de normaliser des termes généraux imprécis applicables à des cas particuliers. Dès lors que l’article 55 traite déjà de cas particulier et que ses termes sont précis, la Cour a abusé de son droit, en interprétant des dispositions déjà précises, applicables à des cas particuliers mais également en usant d’un artifice : faire une interprétation organique, nom pas à partir de la constitution, mais à partir de termes de non droit : mandats, nombre, compte, etc… Dès lors que sa défense est dépourvue d’un argument juridiquement valable, dès lors que le Conseil constitutionnel conclut en considérant le mandat en cours et celui avant ne peuvent qu’être pris en compte dans le décompte du nombre de ses mandats alors qu’il n’est nullement question de mandats et de son nombre dans l’article 55, dès lors que la question de la qualité de président du candidat et les conditions de sa ré-éligibilité n’ont pas été examinées conformément aux dispositions claires de cet article le Conseil est hors sujet.

La non rétro-activité des dispositions de  la constitution en question.

Examinons de plus près l’argument étranger à l’article 55 que constitue la notion de non rétro-activité de l’article 55 relativement à l’article 184. Cet argument est d’une part faux et infondé compte tenu du fait que l’article 55 ignore la date de la qualité de président qui est l’un de ses objets et la durée de cette qualité. D’autre part, l’absence de fondement de l’argument de la non rétro-activité de la constitution de 2016 est un fait que la Cour n’a pas pas considéré. Nulle part dans la constitution de 2016 n’existe une disposition spécifiant un principe général de rétroactivité, applicable à la constitution et aux textes secondaires qui en découlent selon le principe de la cascade. Dès lors, l’un des principaux arguments du président Ouattara qui a justifié que la cour lui donne donne raison est discutable. En page 28 de sa décision, le Conseil constitutionnel écrit : “Considérant que pour sa part, Monsieur ALASSANE  OUATTARA, (…), conteste la thèse de ses adversaires, et conclut à son éligibilité ; Que, pour parvenir à cette conclusion, il fait d’abord valoir que la Constitution du 08 novembre 2016, quoi qu’affirmant le principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux pour l’avenir, du fait de l’effet immédiat de la loi nouvelle, mentionné à l’article 184, n’a pas entendu conférer à l’article 55 alinéa premier, un effet rétroactif et que, faute d’avoir expressément prévu une disposition transitoire faisant rétroagir ses effets sur les candidatures aux élections présidentielles antérieures à son avènement, son mandat en cours ne peut être pris en compte dans le décompte du nombre de ses mandats”. Le Conseil constitutionnel n’a donné aucune considération du fait juridique de la nécessité de fonder la notion de rétro-acitvité. Due signifie-elle et d’où vient-il que la date d’entrée en vigueur, article 184, signifie que l’article 55 ne puisse plus considérer la qualité de président d’un candidat, obtenu ou détenu avant cette date d’existence et d’entrée en force des dispositions de la constitution, en particulier de l’article 55 ? Le candidat Ouattara affirme que “faute d’avoir expressément prévu une disposition transitoire faisant rétroagir ses ses effets sur les candidatures aux élections présidentielles antérieures à son avènement, son mandat en cours ne peut être pris en compte dans le décompte du nombre de ses mandats”. L’article 55 de la constitution ne produit aucun effet. Ses dispositions en son alinea 2, d’une part fixent la conditions de son applicabilité aux candidats aux élections présidentielles : ils sont présidents ou ils ne le sont pas ou ne l’ont jamais été. Ensuite, si cette condition est remplie, elles limitent leur ré-élection à  une fois. D’où vient-il que les effets de l’article 55 peuvent ou pas, doit ou pas rétroagir avec des candidatures à des élections présidentielles antérieures à son avènement ? Ce n’est pas parce que l’article 55 existe et a force en droit à partir de la date fixée par l’article 184, que cette date a un effet sur la qualité d’un candidat aux élections organisées pendant à compter de la date de vigueur qu’elle spécifie pour toutes les dispositions , y compris pour l’article 55. D’autre part, l’application de l’article 55 qui ne traite pas de mandats présidentiels, ne nécessite pas de tenir compte d’aucun mandat présidentiel, ni d’en compter le nombre.Cet argument est donc non fondé en droit, si bien qu’on peut se demander pourquoi la Cour constitutionnelle ne l’a pas rejeté mais l’a au contraire validé juridiquement.

Est-il possible de nommer un candidat “président sortant” et d’ignorer que l’article 55 s’applique à lui .

L’examen du non rejet de ‘argument soutenu par la défense du président Ouattara relatif au fait que l’article 183 renvoie à des normes juridiques infra-constitutionnelles permet répondre à cette question. Page 28 de la décision du Conseil – Considérant les éléments de défense du candidat-président, le Conseil constitutionnel indique que le candidat Ouattara ” (…) soutient ensuite que ses adversaires ont erré dans l’interprétation de l’article 183 qui renvoie en réalité à des normes juridiques infra-constitutionnelles (…).” Chacun doit avoir à l’esprit que le président Ouattara n’a jamais cessé d’être président, malgré la rupture de l’ordre juridique introduite par la nouvelle constitution. La question est alors, comment cela a-t-il été possible ?

Pourtant, jugeant de la recevabilité de la candidature du président Ouattara, le Conseil l’a ainsi présenté : “(…) Monsieur ALASSANE OUATTARA, né le 01 janvier 1942 à Dimbokro, Economiste, Président de la République sortant, investi par le Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), (…)”. Ainsi donc et pour contester la requête de ses opposants, le candidat lui-même a fait valoir sa qualité de président sortant auprès de la Cour ce qui ne pouvait que lui rendre applicable l’article 55 de la constitution.

C’est à partir de ce point qu’il convient d’introduire l’article 183 de la constitution ; que dit-il ? “Art.183.‐ La législation actuellement en vigueur en Côte d’Ivoire reste applicable, sauf l’intervention de textes nouveaux, en ce qu’elle n’a rien de contraire à la présente Constitution”. Ainsi, c’est en vertu et en application de cette disposition que tous les actes posés dans le cadre de la constitution de 2000, on gagné en vigueur dans la nouvelle de 2016. C’est au titre de cette disposition que les textes en vigueur que le président Ouattara est et reste le président de la Côte d’Ivoire. C’est à son titre que nombre de textes juridiques sous la constitution de 2016, dont certains ont été promulgués par lui-même depuis 2011 ou sous son autorité ont gagné en vigueur sous la nouvelle. Ils sont nécessairement les manifestations de sa qualité de président (accessoirement dans le cadre de mandats qu’il a déjà exercés avant l’adoption de la nouvelle constitution). Ils apportent de la preuve juridique de cette qualité, y compris dans le cadre de la nouvelle constitution qui leur confère leur force.

Parmi ces actes qui ont regagné en force, figurent tous ceux qui faisaient du président Ouattara le président. En regagnant en vigueur, à travers cet article, le tour de passe passe juridique l’a maintenu comme président dans le cadre de la nouvelle constitution. C’est aussi pourquoi l’ordre juridique depuis 2000 ne s’est pas accompagnée d’élections anticipées, dès lors que l’article 184 risquait de rendre sa qualité de président non fondée. Si les ivoiriens savaient que dès lors qu’il avait engagé le 3 novembre 2015, à l’occasion de son discours dlors de la cérémonie …. une démarche de nouvelle constitution pour en abolir la force, non seulement celle de 2000 était devenue caduque, mais sa qualité de président ne reposait plus sur rien, surtout pas sur la constitution contre laquelle il agissait. Bref, le peuple ivoirien n’est pas au bout de ses découvertes et de ses peines.

Voilà pourquoi, une question se pose à la lecture de cet argument du président Ouattara retenu par le Conseil : peut-il y avoir des conséquences sans des causes ? Oui, semble avoir répondu le Conseil constitutionnel. Or, il ne peut y avoir de reconnaissance juridique d’un président sortant et des actes qu’il a posés sans reconnaître sa qualité de président et – accessoirement les mandats exécutés. En reconnaissant sa qualité de président sortant, il est impossible de ne pas lui appliquer l’article 55. En reconnaissant des textes liés à des présidents et à leur gouvernement et autorité, on reconnaît par conséquent qu’il existe des présidents qui les ont produits. La question à laquelle l’article 183 renvoie relativement à l’article 55, c’est : existe-il des candidats ayant la qualité de président, don on peut attester cette qualité à travers leurs actes auxquels l’article 183 a communiqué une nouvelle vigueur dans le nouveau cadre juridique ? ses mandats concernés.Les juges constitutionnels ont considéré le contraire.

Dès lors, il apparaît que dans son interprétation de la loi et argumentation de sa décision, la Cour constitutionnelle n’a tenu aucun compte de cet élément qui lui a été communiqué par le candidat Ouattara lui-même. En effet, la Cour ne pouvait ignorer que pour détenir cette qualité de président, monsieur Alassane Ouattara a nécessairement été élu par le peuple de Côte d’Ivoire. Certes, précisément, il tient cette qualité de président d’élections qui n’ont pas été tenues dans le cadre du nouveau régime. N’est-ce pas lui-même qui s’est contenté de reconduire cette qualité à travers l’article 183 pour lui donne donner juridiquement force dans le nouveau cadre constitutionnel ?

Ainsi, si le candidat et le Conseil constitutionnel tienne à la notion de rétro-activité qui n’est pas fondée, même là encore il est possible que la constitution comporte une disposition de rétroactivité applicable à la validité de la qualité d’ancien président élu respectivement en 2011 et en 2015 : il est impossible de donner force aux actes prestation de serment anciens en tant que président, sans donner force à la qualité de président (ancien et actuel). C’est la même disposition qui reconduit la force de ses actes juridiques sous le régime juridique antérieur. L’Article 183 constitue cette disposition de la constitution de 2016, qui fonde cette qualité de président sortant, sans qu’aucune autre élection ne se soit tenue dans son cadre. Et, nulle part, cette disposition ne limite son effet aux seuls actes, sans ceux qui précisément attestent de la qualité de ceux qui les ont élaborés ou sous l’autorité desquels ils l’ont été. Cette disposition rétro-acte au moins le concernant, pour tous les textes juridiques sous son autorité de président depuis 2011. Tant qu’il existe un seul acte datant de 2011 qui existe et qui a force, en vertu de cette disposition, cette acte implique la qualité de président de cette autorité. Dès lors, que tout cela est vrai et fondé juridiquement, et que cette qualité de président et ses actes liés auxquels l’article 183 a donnés force existent, il est impossible en raison et en droit que sa qualité de président n’existe pas, et que les élections qui le lui ont conférée cette qualité n’existent et ne soient pas considérables ainsi que leur force reconnue dans le cadre du nouvel ordre juridique, à travers l’article 183.

En définitive, il vient alors que l’existence juridique de ces actes, ainsi que l’assise juridique même du pouvoir du président Ouattara, en tant que gouvernant depuis l’adoption de ce texte ne peuvent être juridiquement affirmés et validées sans valider l’existence juridique d’élections à travers l’existence juridiques des textes associés qui lui confèrent la qualité de président conformément à l’article 183.  Et, dès lors que des actes existants ont été rendus juridiquement valides dans le cadre du nouveau régime juridiques, ils n’ont pu avoir une existence sans celle du de la qualité de président et des élections qui fonde l’existence juridique de l’ autorité productrice de ces textes. En conséquence, il n’y donc pas lieu de considérer que des textes qui ont gagné en force juridique par l’article 183 dans le nouvel ordre juridique, existent sans que n’a existé une seule qualité de président élu de l’autorité qui les a produits et sans que cette qualité et les élections qui l’ont produite ne soient attestées et reconnus à travers cette communication de vigueur par l’article 183. De la part du candidat Ouattara, affirmer et soutenir ” (…)  que ses adversaires ont erré dans l’interprétation de l’article 183 qui renvoie en réalité à des normes juridiques infra-constitutionnelles”, n’a aucune importance susceptible d’affecter le fait que l’article 183 n’a aucun rapport avec l’article 55. Cela dit, minorer l’importance de cet article capital quand c’est celui par lequel il est demeuré président, depuis novembre 2016, sans élections malgré une rupture de l’ordre juridique, dont il entend en faire argument pour imposer juridiquement sa candidature, c’est mépriser le peuple ivoirien qui a rendu cela possible en adoptant la nouvelle constitution.

Preuves d’une décision certes exécutoire et irrévocable en république, mais politique et non fondée juridiquement.

De tout ce qui précède, l’absence d’arguments juridiques ou leur impertinence est ce qu’il convient de constater. C’est la, que des considérations politiques plutôt que juridiques ont prévalu au fondement de la décision du Conseil constitutionnel. Dès lors, il y a lieu de considérer que la même cause qui fait que monsieur Alassane Ouattara est candidat-président sortant, sans élections dans le cadre de la nouvelle constitution, est la même qui fait sa qualité de président élu, en cours ou qui précède ce dernier. Cette qualité ne peut être ignorée par le Conseil constitutionnel qui le désigne lui-même par “président sortant”. En raison générale et en raison juridique en particulier, il est par conséquent non fondé de considérer le “président sortant” sans cette qualité qui rend applicable l’article 55 de la constitution. Les égarements relatifs à la date d’entrée en vigueur de la constitution (article 184) d’une part et à la notion de rétro-activité qui a été introduite comme arguments son parfaitement étrangers à l’article 55. Il en est de même de l’article 183.

Passons sur le fait que la Cour s’est fourvoyée en appuyant en outre sa décision sur des considérations non constitutives d’éléments juridiques constitutionnels et de droit. Cela est à mettre au crédit du fait que cette décision a surtout tenu compte de considérations politiques, à travers la préférence de telles ou telles déclarations politiques ou de droit et contradictoires de la part de tels dirigeants ou juristes plutôt que telles autres, en vertu de leur caractère favorable ou pas à la décision qu’elle entendait prendre. C’est à ce point de la réflexion que l’on peut affirmer, sans l’ombre d’un doute, qu’une possibilité indiscutable existe quant au fait que la décision du Conseil constitutionnel a nécessairement comporté une dimension de considérations politiques, dans l’ignorance même d’arguments juridiques évidents que nous avons soulignés.

En effet, la validité de la candidature du candidat-président Ouattara, en l’absence d’une procédure précise de décompte du nombre de mandats, d’une disposition précise et explicite de rétroactivité, constitue un abus de droit, de la république et du peuple. Si une disposition aussi simple, claire et précise, applicable au cas particulier des candidats ayant la qualité de président nécessitait une interprétation doctrinale et une traduction organique, il suffisait de procéder comme suit à chaque candidature don la recevabilité a été validée.

Admettons même que la notion de président élu, en référence à leur qualité, est implicite et insuffisamment précise quant à depuis quand un candidat-président détient cette qualité, ni la durée de cette qualité, quant à la nature de cette qualité de président (socialement et politiquement, juridiquement). Même placé dans un tel inconfort, la décision du Conseil constitutionnel encore aurait pu être additionnellement motivée et déterminée par une considération politique de valeur républicaine : la finalité déterminée et précise poursuivie par le législateur à la demande et au nom du peuple s’agissant de la condition de ré-éligibilité des candidats dont la qualité est d’être présidents. Cette condition qui se traduit par la limitation du nombre de mandats à deux l’aurait alors emporté sur l’implicite, l’imprécision et l’indéterminé des dispositions générales de la constitution.

On ne peut pas dire que ce sont les mêmes imprécisions ou indéterminations qui ont abouti à la motivation de la décision du Conseil constitutionnel par une autre considération politique : l’influence de la volonté du régime de se maintenir au pouvoir, contre la finalité poursuivie par le peuple. Sans que l’on ne puisse affirmer que le Conseil s’est trouvé en position de choisir entre deux options politiques, en présence d’une indétermination et imprécision juridique, le Conseil constitutionnel a opté pour le pire des choix. C’est en cela que si sa décision a malgré tout une valeur juridique fondée sur un juridisme moribond, elle n’en a aucune au plan politique : ni socialement, ni moralement, ni éthiquement. Or sa décision ne peut avoir aucune valeur pour le peuple, sans cette dimension. Le juridisme moribond et nauséabond est parfaitement insuffisant pas pour faire société de droit.

Conclusion :  la valeur juridique de la candidature.

En définitive, il faut enfin constater l’effet délétère pour le peuple de la légèreté et l’enthousiasme avec lesquelles une part importante de l’opposition d’aujourd’hui, hier alliée, a accompagné le régime Ouattara entre 2015 et 2016 dans cette aventure de nouvelle constitution. Elle y a entraîné le peuple confiante en elle en contribuant à générer les conditions de survenue de la situation actuelle. Ainsi, la grave faute politique d’une part essentielle de l’opposition ne saurait se transformer qu’en une erreur juridique ou injuste. Une certaine opposition ne peut pas masquer une certaine irresponsabilité politique aux conséquences incommensurables pour le peuple ivoirien en se réfugiant derrière l’unique tort du régime Ouattara.

Disons-le simplement : l’article 55 de la constitution a été ignoré par le régime Ouattara. La cour constitutionnel s’est contentée de faire du juridisme pour finalement décider de ce que président Ouattara attendait de lui. Que chaque ivoirien le sache simplement.Voici comment l’article 55 de la constitution de Côte d’Ivoire aurait dû être simplement appliqué. Que dit-il ?

“Art.55. ‐ Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois.” Nulle part, il ne traite de “nombre de mandats”, mais de deux choses :
1° la qualité de président du candidat à l’élection présidentielle
2° auquel cas sa ré-éligibilité est limitée à une fois.
Il ne s’applique qu’au cas particulier des candidats qui ont la qualité sociale, politique et juridique de président élu, sans considération de quand date cette qualité, ni de combien dure la détention de cette qualité. Tous ceux qui fait sacerdoce d’être des prestidigitateurs, des sophistes, des démagogues en droit et en politique, d’où qu’ils viennent, et qui parlent aux ivoiriens de mandats, de les compter, de leur nombre et dénombrer, ainsi que ‘à partir de quand on les compte, etc… racontent des histoires au peuple ivoirien abusé. Ils ne traite pas de l’article 55. Il ne peut pas être aussi simple, clair et précis.
Voici les choses constitutionnelles simples, telles qu’elles auraient dues se passer, si la volonté de rentrer dans un juridisme puant et nauséabond ne s’était pas exprimée et imposée au peuple ivoirien pour imposer la volonté de ceux qui en usent iniquement pour réaliser leur volonté contre la finalité du peuple, poursuivie à travers l’article 55 : empêcher toute volonté particulière d’accaparement du pouvoir qu’il constitue en vivant ensemble. Il semble que juridiquement, le peuple a échoué à la réaliser. Dès lors que la recevabilité des candidatures a été validée, voici comment l’article 55 aurait dû être appliqué en deux points voire trois :
Candidature recevable de Pascal AFFI N’Guessan :
1) quelle est votre qualité ?
– ancien premier ministre.
Stop ==> Pas président, Article 55 NON applicable.
Conclusion : candidature VALIDE juridiquement.
Candidature recevable de KOUADIO Bertin :
1) quelle est votre qualité ?
– Planteur.
Stop  ==> Pas président, Article 55 NON applicable.
Conclusion : candidature VALIDE juridiquement.
Candidature recevable de Henri KONAN Bédié :
1) quelle est votre qualité ?
– ancien président de la république de 1993 à 1999.
==> Qualité de Président, Article 55 APPLICABLE.
2) Combien de fois avez-vous été ré-élu ?
– 0 fois, élu en 1995, le procès-verbal de prestation de serment faisant foi.
3) Et votre qualité de président entre 1993 et 1995 ?
– Pas été élu, en vertu de disposition de la constitution de 2000.
==> Candidat en que président ré-élu 0 fois, Article 55 NON APPLICABLE.
Conclusion : candidature VALIDE juridiquement.
Candidature recevable de Alassane Dramane Ouattara :
1) quelle est votre qualité ?
– Président de la république depuis 2011.
==> Qualité de Président, Article 55 APPLICABLE.
2) Combien de fois avez-vous été ré-élu ?
– 1 fois, en 2015, les procès-verbaux de prestation de serment faisant foi.
==> Candidat en que président, ré-élu 1 fois, Article 55 APPLICABLE.
Conclusion : candidature NON VALIDE juridiquement.

Malgré toutes leurs capacités à examiner juridiquement les termes de la décision et l’arrêt du Conseil constitutionnel, malgré les contorsions et écarts qu’ils peuvent y relever ici et là, les ivoiriens sont démunis sur ce plan. Il ne peuvent rien contre le caractère exécutoire et irrévocable de cette décision, sauf à contester l’ordre juridique constitutionnel au terme duquel le peuple a confié à ce conseil, le pouvoir de normaliser et de générer en son nom des normes concrètes applicables, en particulier à des cas ou situations particulières, des dispositions constitutionnelles implicites et pas claires, ni précises ni déterminées. Dès lors, si le peuple ivoirien entend demeurer républicain, s’il s’abstient en conséquence de ne pas faire cesser la force de cet ordre juridique constitutionnel qu’il a lui-même adopté, il n’a pas d’autre choix au plan juridique, conformément à cet ordre juridique, que de constater la décision et la norme édictée irrévocable en droit par le Conseil constitutionnel, certes incompréhensible et difficile à accepter. Ainsi, alors il peut clôturer le faux débat juridique, comme si sur ce plan un changement était encore possible : conformément à la décision du Conseil constitutionnel, la candidature du président Ouattara est fondée et validée, en droit et dans cet ordre juridique.

Abandonnant cette voie sans issue, tant qu’il demeure républicain, le peuple ivoirien peut alors examiner la question décisive que cette candidature pose et soulève sur le plan politique. C’est le cas de la décision exécutoire et irrévocable du Conseil constitutionnel, si le peuple l’admet. En effet, ce qui est fondé et validé en droit peut ne pas l’être, ni socialement, ni moralement, ni éthiquement. Voilà pourquoi, c’est à ce point de vue politique que le débat a un sens et une autre issue possible. Il s’agit de discuter de la question de la valeur et de l’utilité pour le peuple de cette candidature : en quoi la candidature certes validée iniquement par le Conseil constitutionnelle réalise-t-elle les finalités qu’il poursuit en adoptant et en donnant force à cet ordre juridique, qu’il entend continuer à respecter ? Telle est la question à laquelle cette candidature et celui qui la porte et ceux qui l’ont validée juridiquement ainsi que ceux qui défendent sa valeur pour le peuple et ses finalités poursuivies doivent désormais répondre au peuple rassemblé. L’examen de cette candidature au point de vue de sa valeur politique permettra de déterminer le choix entre rationalité moribonde et prédatrice et raison humaine de vivre ensemble. Prenons donc rendez-vous pour examiner ce ce que signifie pour le peuple une telle candidature.

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Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire : “Décision n° CI -2020-EP-009/14-09/CC/SG du 14 septembre 2020 portant publication de la liste définitive des candidats à l’élection du Président de la république du 31 octobre 2020″, 32 p. URL http://www.conseil-constitutionnel.ci/archives-et-decisions/decision-ndeg-ci-2020-ep-00914-09ccsg-du-14-septembre-2020-portant-publication

 

 

Président Ouattara, la légalité – encore moins contestable – ne suffit à établir la légitimité.

Le mensuel français Paris Match interwiévait le Président Ouattara à Abidjan le 23/09/2020. Au terme de cet entretien et, au delà de ses réponses s’agissant de ses oppositions, il n’attend rien du peuple ; il trace son chemin, se contentant de s’en tenir au respect du doit comme le fondement de la légitimité
– Paris Match : L’élection ne risque-t-elle pas de manquer de légitimité ?
– Réponse du président Ouattara : « La légitimité, c’est le respect du droit.».
Grosso-modo, selon lui, la légitimité n’a rien à avoir avec  le peuple souverain ni avec ce qu’il pense de ce qui est, mais résulte d’un rendez-vous entre lui et le droit/la loi ; le respect de cette dernière fondant la légitimité. On se demande alors : de quoi surgit le droit ou la loi et le pouvoir qu’il exerce ; de qui constitue ce quoi au point que son interlocuteur est la loi et non pas le souverain duquel surgissent le pouvoir et la loi et les fait exister. Cette conception de la légitimité et cette ignorance du peuple en disent sans doute long sur sa conception de l’État et de la politique.
La conception impériale et sociotoxique de la légitimité du président Ouattara mérite d’être contestée et dévoyée.
 

La légalité ne suffit pas à la légitimité.

 
Ainsi, si l’on en croit la conception de la légitimité du président Ouattara, l’ordre colonial était légitime dès lors qu’il a suffit que les actions coloniales, dont souffraient les africains, s’inscrivaient dans le respect du droit impérial colonial. Le concernant, les élections présidentielles à venir en Côte d’Ivoire fin octobre seront légitimes parce qu’elles respecteront le droit. Sa candidature par exemple est légitime parce que selon lui, la constitution de la 3eme république génère une nouvelle république et rebat les cartes, ainsi qu’il l’envisageait déjà en 2015, alors qu’il était candidat pour un second mandat au titre du RHDP.

Ni le seul respect du droit, encore moins de sa seule forme, ne suffit.

 
La difficulté et fragilité d’une telle conception de sa part réside dans le fait qu’il ne suffit pas que tel droit existe, que tel droit qui existe soit dit iniquement pour que le droit soit respecté. En effet, la condition de légitimité attachée au droit lui-même, implique au moins deux éléments : l’existence et l’acceptation de la règle de droit, d’une part et la conformité de ce qui est à cette règle.
La question de l’existence et acceptabilité ou acceptation de la règle de droit ne se pose pas : la constitution a été acceptée et votée par une large majorité d’ivoiriens. En revanche, si l’on en croit les protestations contre la conformité de sa candidature à la règle constitutionnelle, on est contraint d’examiner les fondements de sa légalité. Ainsi, En effet, bien que dite et telle que dite selon la procédure de droit pour le dire, on est obligé de constater que la conformité de sa candidature à la règle de droit, établie par le Conseil constitutionnel, ne constitue pas néanmoins un élément qui garantit sa légitimité. Il vient en conséquence que le respect du droit recouvre deux aspects au moins : la forme, s’agissant de la procédure, d’un côté et de l’autre, le fond ou rationalité de ce qui est dit qui le rend conforme à la règle de droit existante.
Les juges du Conseil constitutionnel doivent arbitrer entre régime et opposition, au nom du peuple et à son profit. Ils n’ont pas mieux fait que de reprendre à son compte l’argument du président-candidat : la nouveauté de la nouvelle constitution. Cet argument suppose l’inexistence de la république avant la constitution de 2016 et l’absence de continuité de l’État. Il ne manqua plus que les règles de retraite prises dans son cadre considérèrent que tous les ivoiriens ont commencé à travailler depuis 2016. Un fait est que la république de Côte d’Ivoire ne commence point avec la nouvelle constitution de 2016, quoi que fût sa nouveauté, au point que le nombre de mandats du président Ouattara puisse commencer avec elle, comme s’il n’avait jamais été jusque-là président de la #RCI.

Les preuves de respect du fond du droit manquent.

Pour compléter cet argument, les juges se sont contentés de s’appuyer sur un argument politique et non de droit : celui selon lequel un membre de l’opposition, Pascal Affi N’Guessan – avisait du fait que « Rien dans la nouvelle Constitution n’empêche le président Ouattara d’être candidat à sa propre succession à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020. ». Son avis est devenu depuis l’un des fondements de leur arrêt rendant recevable et valide constitutionnellement, la candidature d’Alassane Ouattara pour un troisième mandat.
Bref, selon le président Ouattara, le droit étant dit par ceux qui doivent le dire (respect de la forme), alors le droit est et est respecté. Dès lors sa candidature est légitime. Qu’en est-il du fond du droit ? Or, su ce plan, les arguments avancés par les juges constitutionnels sont parfaitement contestables en raison.
D’autre part, si précisément le projet de constitution de 2016 a été soutenue par nombre de dirigeants (régime comme opposants inclus) et votée par une grande majorité d’ivoiriens, c’est parce que des avis du régime et leurs avis exprimaient le contraire : la nouvelle constitution n’autorisait pas un 3ème mandat. Le Conseil constitutionnel, qui tient à fonder son dire du droit sur des avis, n’a tenu compte de leurs avis. Parce qu’ils ne servaient pas l’abus du peuple ivoirien. Pas plus tard que quelques semaines avant sa décision établissant la constitutionnalité de la candidature du président-candidat Ouattara, des dirigeants du régime eux-mêmes martelaient encore cette impossibilité. Adama Bictogo, directeur exécutif du RHDP disait encore en substance: Ah non, jamais la nouvelle constitution n’efface pas les effets de l’ancienne constitution, sinon c’est le chaos. Eh bien, nous y voilà !
Dès lors, les juges du Conseil constitutionnel ont choisi de faire de la nouveauté de la constitution de 2016 et surtout de l’avis d’un membre de l’opposition à l’exclusion de celui du régime et d’autres dirigeants de l’opposition, ce qui fonde le droit. Ils ont procédé en évitant surtout de considérer les faits. On ne peut pas constater autre chose que ce fait : les juges du Conseil constitutionnel ont pris le parti du régime et non du droit et de la république. Bref, ils ont librement choisi, en âmes et conscience, de ne pas servir la république ni de la sauver du chaos prévu par Adama Bictogo.

Des juges constitutionnels qui ne disent pas le droit mais postulent ce qui doit être le droit.

Un juge, qui plus est, de la plus haute juridiction en matière constitutionnelle est-il, comme un dirigeant politique, un profane du droit ? Dit-il le droit constitutionnel en considérant que ce droit consiste en des avis politiques parmi d’autres ou en des faits : le droit lui-même tel qu’il est ? Il me semble que dire le droit ce n’est pas dire autre chose que rappeler ou répéter le droit, tel qu’il est et se suffit à lui-même. Or, en cette matière, les juges constitutionnels ne se sont pas astreints à dire/lire le droit : la règle de deux mandatures maximum.
En se positionnant comme des politiciens, ils se sont mis à interpréter une règle qu’ils ne devaient que dire, lire, rappeler. Dans cette position d’acteurs politiques, la considération de nouveauté de la 3eme constitution et son rapport à l’article excluant un 3eme mandat est devenue le droit à la place de l’article constitutionnelle concernant la limitation du nombre de mandats ; cet article est présent aussi bien dans la constitution précédente que dans la dernière dite nouvelle. Le fait est là du droit est là. Les arguments de l’opposition utilisables le sont devenus aussi, à l’exclusion de ceux opposés et nuisibles au président-candidat pour établir la légalité de sa candidature.Bref, les juges constitutionnels, agissant comme des politiciens, n’ont pas dit le droit mais ont postulé ce qui relève du droit, comme des politiciens. Ils ont interprété le droit en usant de faux arguments ou obtus.
Le président voudrait alors convaincre le peuple de Côte d’Ivoire que le droit a été dit et respecté alors même qu’il a été interprété par des juges qui ont mué en politiciens et agi comme tels. Il affirme le respect du droit alors postulés par des juges ayant mué en politiciens qui n’ont pas dit le droit, mais l’ont interprété. Il voudrait établir la légalité de sa candidature ainsi. Problème, ce n’est pas à lui de dire et d’affirmer la légalité de sa candidature. Si le droit fait du conseil constitutionnel, l’institution qui a la compétence de dire le droit et si ce dire peut avoir une autorité, c’est bien sûr sous la réserve expresse que ce dire soit conforme au droit. En disant autre chose, en évitant de dire ou de rappeler simplement le droit, les membres du Conseil constitutionnel ainsi que leur faux dire du droit n’ont aucune autorité au regard du peuple.  C’est le point d’introduire l’autre condition de la légitimité parfaitement ignorée par le président-candidat Ouattara. Car, comme nous l’avons suggéré initialement, la légalité sans aucune force ne vaut rien sans ce qui augmente sa force : son autorité sur le peuple.

Pas de légitimité de ce qui est légal, sans l’autorité que cette légalité doit exercer.

Ce qui est légal ou conforme à la loi n’acquiert de légitimité que dans son rapport au peuple ; lorsque ce dernier se traduit par la reconnaissance de ce qui est légal comme étant ce qu’il convient tout simplement de reconnaitre librement et d’accepter comme tel, ce qui est légal exerce une certaine autorité. Ainsi, si ce qui est légal (en l’admettant) n’induit ni n’augmente cette reconnaissance, alors ce qui est légal l’est, du point de vue du droit, mais non légitime, au point de vue de ceux auxquels il s’applique.
C’est pourquoi, il convient de souligner que la légitimité ne tire pas sa réalité et son assise de la seule existence du droit, du respect (la forme comme le fond) de ce dernier ou conformité à ce dernier, disons pour simplifier de la seule légalité.
Ainsi, même en admettant l’existence d’une règle de droit acceptée, respectée dans sa forme comme dans son fond, cela ne suffit pas à établir sa légitimité. Il manque le rapport de ce qui est légal à ceux qui doivent juger de sa légitimité ; ceux-ci constituent le peuple souverain. Même en l’admettant (la légalité ou conformité à la loi), si ce qui est légal et précisément sa nature légale n’exerce aucune autorité sur ceux qui doivent juger de sa légitimité, alors la légalité n’a aucune force pour fonder la légitimité de ce qui est légal.
En conséquence, la légitimité suppose la légalité ET l’autorité que ce qui est légal exerce sur ceux qui jugent de la recevabilité, reconnaissance et acceptation de la légalité : le peuple. Sur ce point, le président Ouattara a certainement tort sur deux points : considérer que le respect de la forme du droit suffit ; se convaincre de ce que le fond du droit peut faire l’objet d’une manipulation sophiste susceptible de apparaître des politiciens comme des en juges constitutionnels et leurs postulats politiques d’interprétation du droit comme étant dire le droit. Le président Ouattara dispose sans doute de ressources pour parvenir à jouer tantôt la victime et le résistant, tantôt le cerveau auquel profite les actes de rebellions et de guerre, le sophiste ou le prestidigitateur politique à la fin de tirer un profit au détriment de la république, mais il ne ne peut pas disposer tout seul d’une intelligence supérieure à l’intelligence collective de la société ivoirienne.
 
Dans le cas que nous discutons, à savoir la légitimité de la candidature du candidat Alassane Ouattara pour un 3eme mandant, la légalité fait défaut d’une part. La contestation du fond du droit dit par une large partie du peuple ivoirien, au delà du respect de sa forme, retire à son fond toute légalité reconnue. Et, à fortiori, d’autre part, l’autorité que la légalité (défaillante) doit exercer sur les masses, mais qu’elle ne peut pas – l’absence d’autorité de la légalité prétendue sur le peuple ne pas générer la légitimité de cette candidature.
Voici pourquoi, j’accuse, autant que le régime Ouattara que les membres du Conseil constitutionnel, de tentative d’assassinat de la république en réunion. Ces juges ont procédé comme s’ils étaient des politiciens, membres du régime au pouvoir et non pas comme des juges, gardiens et diseurs de la constitution. Il ont évité de procédé, comme ceux qui incarnent l’arbitrage au nom du peuple ivoirien, entre régime au pouvoir et opposition.
Le chaos, c’est précisément quand ceux qui représentent le régime au pouvoir, l’opposition à ce régime et ceux qui incarnent les institutions au nom du peuple ne sont plus dignes de considération et de foi, en raison de leur moralité, de leur éthique et de leur utilité collective douteuses. Lorsqu’un peuple se trouve dans cette circonstance historique, il a tort de vouloir continuer des postures partisanes et communautaristes. En procédant ainsi, il contribue au chaos au lieu de tenter de sauver ce qui reste de lui : la république et ses institutions.
Dans cette situation qui n’a que trop duré, je continue de m’en remettre au peuple ivoirien parce que j’ai confiance en son intelligence sociale collective et que je crois pour ma part en la république. Seul le peuple ivoirien détient la solution de sauvegarde de la république, donc de sa propre sauvegarde en tant que société souveraine, une et indivisible, républicaine et démocratique.

Quelle que soit l’organisation d’une communauté sociale de laquelle surgit la force qui la régit, à savoir son pouvoir ou sa puissance, ce dernier est toujours exercé par ceux qui l’incarnent selon leurs pensées et sentiments. Portez donc au pouvoir tels dirigeants. Supposons qu’ils ont foi en l’inégalité sociale et politique. Précisons même qu’ils nourrissent des sentiments toxiques pour la communauté sociale. Dans une telle situation, il est inutile de parier. En peu de temps, ils peuvent transformer l’ordre social et politique en un facteur de désunion et de méfiance mutuelle entre les membres de la communauté sociale donnée.

Souvent, comme des sophistes, ils proclament le faux et même des mensonges pour parvenir et se maintenir au pouvoir ou alors pour le conquérir. Comme des tartuffes, ils font démonstration d’hypocrisie pour en user comme un autre moyen de servir leurs ambitions personnelles et celles de ceux qui les créditent de leur haute considération. Comme on a pu l’observer ici et là en Afrique, en Côte d’Ivoire en particulier, régulièrement, se comportant comme des démagogues, ils ont une réponse simple à des difficultés en rapport avec les relations complexes. Et, lorsque leurs proclamations et leurres ne suffisent pas et échouent à réaliser leurs fins, alors, ils peuvent aller jusqu’à conduire les membres de la communauté jusqu’à des échanges des actes violents. Ainsi se comportent nombre des dirigeants africains lorsqu’on prête attention à leurs faits et attitudes. Le président Ouattara n’y échappe pas.

L’organisation légale et légitime de la société ne suffit pas à la légalité et légitimité des actes réels.

Il est par conséquent aisé de constater qu’une organisation légale et légitime, même la plus aboutie du pouvoir en vue d’une manière de vivre ensemble productrice de progrès communs, ne peut rien contre les pensées et sentiments de ceux qui l’incarnent. Il est incontestable que si leurs pensées et sentiments ne sont pas en résonance avec les valeurs qui fondent une telle organisation, alors cette dernière ne réalise qu’une chose : constituer le cadre structurel des affrontement entre les membres de la communauté sociale. Encore qu’elle n’y parvient pas toujours en raison d’être régulièrement débordé. Quand on se rend compte du caractère sociopathique de la manière de vivre ensemble de nombre d’africains, ivoiriens en particulier, au sein de leurs communautés nationales ainsi que de ce que les pouvoirs alliés qui surplombent leur coexistence ne leur laisse finalement que leur immense difficulté de vivre, on ne peut pas rester insensible à leurs tragédies.

Cela dit, avant même que ne se présente la difficulté liée à la manière d’exercer tel pouvoir se pose déjà la question de sa pertinence pour réaliser les finalités poursuivies à travers lui. Ainsi, lorsque le pouvoir tel qu’organisé n’embrasse pas les valeurs sur lesquelles il doit reposer, alors les conséquences de son exercice ne peuvent que s’ajouter à ses défauts de nature. D’autant que tel est le cas, même le gouvernant ayant les meilleures pensées et éprouvant les meilleurs sentiments – je veux dire vrais, justes, moraux, éthiques, esthétiques, spirituels et utiles ou favorables à la société – ne peut que se heurter à des valeurs sociopathiques qui le supportent.

Que dire alors de tel gouvernant qui ne peut qu’y trouver les moyens de la plus grande expression de ses propres sentiments de même nature ? En cette matière, nul ne peut dire que l’organisation des relations sociales qui constituent le pouvoir à exercer est adossé à des valeurs, inaptes à améliorer la société. Voilà pourquoi, la manière de gouverner mérite toute notre attention. Quand on se rend compte des effets de la manière de gouverner une organisation acceptable de la société, on en revient à la vérité, justesse ou justice, à l’esthétique, spiritualité et utilité collective des intentions nourries et sentiments exprimés par les hommes. A défaut de pouvoir accéder à tout cela, s’agissant d’un gouvernant, on ne peut s’en tenir qu’à ses actes. De ce point de vue, les actes de celui a prétendu sauver la république d’imposteurs et l’améliorer, ne peuvent qu’indigner et révolter nombre d’ivoiriens non acquis de manière partisane aux causes de ceux qu’ils combattait avant d’accéder au pouvoir et combat encore au pouvoir.

Conclusion.

Depuis les années 90, la république démocratique de Côte d’Ivoire est devenue une société dangereuse ; elle est habitée par des gens inquiétants pour sa continuité : des sophistes ; ils proclament le faux – des prestidigitateurs de la politique ; ils trompent le peuple – des tartuffes ou hypocrites, qui rusent avec leur raison souveraine et avec leurs sentiments réels. Voici pourquoi la république est en danger depuis si longtemps.
Avant même que ces élections ne se tiennent, on peut d’ores et déjà constater, contrairement au président Ouattara, que ces dernières ne seront pas légitimes, ni le vainqueur qui en sortira, à fortiori s’il arriva que ce fût celui dont la candidature était illégale et illégitime. Les conditions du chaos prédit par Adama Bictogo sont réunis en cela. Pour ma part, je le tiens par avance, ainsi que les juges du Conseil constitutionnel responsables du chaos éventuel à venir, quoi qu’aient été les sophismes et tartufferies de telles oppositions sans doute partagées avec le régime au pouvoir. Il le sera, comme Konan Bédié et Laurent Gbagbo l’ont été à d’autres époques. Certes, il sera toujours possible au président Ouattara, conformément à une attitude martiale, impériale, sophiste, de sortir vainqueur des élections à venir et de vouloir de faire taire le peuple ivoirien indigné, pour l’empêcher de manifester son refus des abus et de se révolter. Mais, jamais dans l’histoire, les abus et la violence n’ont jamais vaincu définitivement l’esprit des hommes et leur volonté d’être et de vivre ensemble et dignement comme des hommes. Il sera devant l’histoire, le premier responsable comme d’autres avant lui, des grandes souffrances augmentée du peuple ivoirien qui pourraient résulter de ces élections illégitimes. Le peuple debout, malgré tout, saura lui tenir rigueur. Seul le respect de la liberté exprimée par le peuple pourrait atténuer cette responsabilité.
Admettons que le débat concernant la candidature à un troisième mandat du Président Ouattara soit philosophique ; il s’agirait alors d’épuiser toutes les questions et hypothèses, à la recherche de ce qui est vrai, bien, juste, beau et utile collectivement, jusqu’à l’approcher. Il est possible alors de trouver quelque raison pour fonder cette candidature, en interprétant le droit plutôt que le dire simplement et en faisant des nuances constitutionnelles des arguments. Mais peine perdue à ceux qui, à juste titre et au plan philosophique, peuvent trouver quelque raison au Président Ouattara et quelque tort à ceux qui contestent sa candidature.
En effet, leur procédure ne pourrait en définitive que fournir un argument ultime à tous les ivoiriens qui contestent cette candidature. De fait, la question ne traite pas de ce qui est vrai en théorie, mais de ce qui l’est en pratique, à savoir de ce ce favorise la vie ensemble et la cohésion de la société ivoirienne. La question ne relève donc pas de philosophie mais de politique, si bien que le droit philosophique ne peut être appliqué à la place du droit réel, politique. La question interroge le sens d’une telle procédure et la volonté réelle du Président Ouattara de contribuer à renforcer la république démocratique et de faire ainsi vivre ensemble et mieux les membres du peuple ivoirien.
Or, à ce point de vue, aucun argument ne permet d’affirmer que la manipulation de sa part de la constitution, pour aboutir à une troisième république, dont la nouveau fournit l’argument décisif du troisième mandat, constitue une manière de la respecter et de la renforcer, quand au contraire cela divise les ivoiriens. La constitution a été manipulée, en maintenant sa disposition concernant le troisième mandat, dans l’intention de faire de la nouvelle république dont on lui attribue la cause un piège qui ne peut se refermer sur le peuple ivoirien que philosophiquement. Quand on agit ainsi en 2016, pour faire de la constitution un piège dressé contre le peuple ivoirien, s’agissant de postuler à un troisième mandat dont elle interdit la possibilité depuis 2000, il est difficile de dire qu’on œuvre pour la paix et la cohésion sociale en Côte d’Ivoire et pour les plus grands progrès de la république démocratique. Dès lors, une pratique politique consistant en ruse, dont l’intention est d’abuser du peuple, plutôt que de servir sa cohésion et les progrès de sa vie collective est le propre des démagogues, des sophistes et des autocrates. On ne peut que redouter qu’elle ne mène au chaos prédit par Adama Bictogo.

Crise de la Côte d’Ivoire : la république démocratique enragée par le mépris de ses régimes et leurs oppositions et devenue violente.

Depuis 1990, la Côte d’Ivoire est en crise. Des élections auxquelles les ivoiriens ont malgré tout confié la réalisation de leurs espoirs se sont succédées, sur fond de violences politiques. Les élections présidentielles ivoiriennes de 2020 sont proches dans un contexte où à nouveau le pays est au bord de l’implosion. Rusant avec la république démocratique et, comme procède chaque gouvernement depuis 1995 au moins, le régime Ouattara a décidé des candidats qu’il veut affronter : le face à face final, Konan Bédié, Alassane Ouattara, initié en 1990 constituera l’événement de ces élections. La candidature retenue de Kouadio Bertin a pour vocation supposée d’amoindrir les forces de Konan Bédié ; le rejet de celles de Soro Guillaume et de Mamadou Koulibaly vise au contraire à renforcer les forces d’Alassane Ouattara. Quant à Laurent Gbagbo, le rejet de la candidature de celui qui ne peut même pas rentrer chez lui ne change rien de ce qui le concerne. Cette procédure du régime se fonde sur une considération ethnique selon laquelle la corrélation entre distribution des votes avec les patronymes des candidats et les groupes communautaires dont ils relèvent. Dès lors, les candidats retenus par le Conseil constitutionnel affûtent leurs armes de campagnes électorales. Les candidats que le Conseil constitutionnel a reboutés ruminent leur colère. Malgré tout, nombre d’ivoiriens ont fait des élections présidentielles un moment de rupture ; ils pensent même qu’elles les délivreront de la crise grave du pays. Ils ont sans doute tort, bien qu’on ne puisse que leur concéder une raison très partielle et insuffisante. Ainsi, une sorte de révolution perpétuelle à travers ces élections est engagée depuis 1993 ; elle est censée constituer la solution à la crise politique ivoirienne qui a commencé en 1990.

Cela étant, si seulement cette révolution périodique pouvait la constituer à travers ces élections, la Côte d’Ivoire serait alors apaisée. Si seulement les torts ou raisons de tels et tels autres ivoiriens à son sujet suffisaient à arrêter la crise, elle le serait et ils n’attendraient pas ces élections avec appréhension. Mais, les ivoiriens qui ne rusent pas avec leur raison le savent : ils savent que ces élections n’ont pas apporté la paix à la Côte d’Ivoire depuis 1995. La Côte d’Ivoire n’a jamais été paisible depuis 1993, bien que des élections se soient tenues, parfois en versant le sang de certains ivoiriens. La mise en œuvre de ces élections a régulièrement constitué une situation conflictuelle et une circonstance de violence. Le fait même que les ivoiriens redoutent ces élections, comme toutes les autres, montre bien qu’elles sont loin d’être la solution et, à minima, de constituer l’unique moyen pour mettre fin à la crise, nécessité pour rendre la cohésion des ivoiriens et la paix sociales possibles et pour les produire.

Que peuvent alors attendre les ivoiriens d’élections, qui constituent elles-mêmes des veillées d’armes ? Nombre d’entre eux formant des parties du peuple ivoirien, et des dirigeants de leur préférence avec à leur tête, semblent haïr plus que tout de ne pas détenir le pouvoir et l’exercer ou en éprouver simplement le sentiment de toute puissance que sa détention peut leur conférer. Quelle signification peuvent avoir des élections pour lesquelles les candidats engagés refusent même d’envisager de ne pas détenir le pouvoir. Dès lors que les choix des ivoiriens n’ont aucune importance ou plutôt n’en ont que favorables à ceux qui veulent leur attribuer leur valeur, les élections ne peuvent accoucher que d’un régime de puissance ; son opposition est alors constitué des vaincus de telles élections, refusant que leurs choix ne leur soient pas favorables. Le point commun entre un tel régime et son opposition est clair : tous les deux haïssent tant la défaite et, la non détention du pouvoir les insupporte tant, que la crise permanente est ce qui leur est supportable et acceptable : elle est leur espérance de détenir le pouvoir.

Il est enfin temps de faire place nette au débat.

Ivoiriens, posons d’emblée et toute suite un préalable : considérons immédiatement que le régime Ouattara a tort. Ensuite, marquons l’accord sur le fait que ce fut le cas de celui de Gbagbo et de Bédié, quand ils détenaient et exerçaient le pouvoir. Admettons que nous sommes d’accord sur ce point. Et, si d’aventure cela ne suffisait pas, faisons même la concession de considérer que tels concitoyens contradicteurs ont raison de tout et sur tout, de leurs points de vue. Maintenant, voyons ce qui reste si nous faisons l’effort de tout abandonner de ce qui empêche le débat : que nous reste-t-il alors à discuter et à débattre de la crise ivoirienne ?

Ce qui reste à discuter au delà d’avoir tort ou raison.

Bien sûr, ceux-là sont à l’évidence, les ivoiriens qui, tour à tour se sont opposés à leurs régimes, et selon l’époque, les ont rejetés. Ayons aussi à l’esprit que ces gouvernants et leurs associations politiques ainsi que ces parties du peuple ivoirien les ont supportés ou en étaient les sympathisants ou au contraire les ont affrontés. N’oublions pas non plus que ceux-ci se sont parfois alliés et d’autres fois séparés d’eux, sur le fondement de l’unique considération de l’utilité ou adversité de leur lien pour la conquête ou préservation du pouvoir. Laurent Gbgagbo supportait Alassane Ouattara entre 1993 et 1995, le temps de tenter sa chance aux élections présidentielles de 1995, puis entre 1996 et 1996, avant qu’ils ne deviennent les meilleurs ennemis entre 2000 et 2011.  Entre 2005 et 2018, Konan Bédié était devenu le meilleur allié d’Alassane Ouattara ; c’est ensemble qu’ils ont gouverné le pays entre 2011 et 2018. Depuis, leur alliance a évolué vers une concurrence violente, tandis que Laurent Gbagbo et Konnan Bédié se rapprochent.

Jusqu’à présent, il a une chose que nous n’avons pas tentée : nous n’avons pas évacué la question des torts de Bédié et de Gbagbo quand ils gouvernaient. Et bien, contrairement à ce qui n’a pas été tenté, évacuons donc la question de la responsabilité et du tort d’Alassane ouattara dans la continuation actuelle de la crise de la Côte d’Ivoire. Ne pas l’avoir fait a agi à nos dépens les plus existentiels. Oublions même pour un court instant, le temps de débattre, que hier encore, nombre d’entre les ivoiriens gouvernaient avec ce régime en en étant membres, alliés ou amis et prêts à le défendre. Passons sous silence qu’il n’y a pas si longtemps les mêmes s’opposaient avec lui à à Bédié, puis à Gbagbo. Bref, excluons de l’espace de débat tout ce qu’il est possible d’hypothéquer et de minorer qui jusque-là rend toute réflexion et tout débat impossibles ; rendons possible l’examen raisonnable et lucide de la crise.

En procédant ainsi, nous sommes contraints de rechercher si nous avons des arguments pour considérer que les torts respectifs et successifs de ces régimes donnent raison aux diverses parties du peuple ivoirien. Tour à tour, ces parties se sont opposées aux régimes qui ont gouverné le pays, jusqu’à co-produire avec eux les crises successives de la Côte d’Ivoire depuis 1993. D’un même point de vue, admettons leurs torts ou raisons comme constituant un acquis partagé. A ce même et commun point de vue, chaque ivoirien a raison de ce que tels régimes ont tort ou raison, mais selon son unique point de vue. Dès lors, les ivoiriens ne peuvent que constater que plus rien ne les oppose ; seule la situation de crise durable du pays peut alors les préoccuper. Rien ne peut alors empêcher les ivoiriens de débattre de ce qui fait continuer la crise : en discuter ensemble pour en sortir devient alors un enjeu partagé. Il en résulte qu’ils ne peuvent qu’examiner ensemble les fondements de la raison des parties du peuple ivoirien qui s’opposent violemment au régime Ouattara, comme d’autres parties ont procédé antérieurement à l’égard des régimes de Bédié puis de Gbagbo. Ainsi, en procédant de la sorte, il ne reste plus rien à discuter, sinon qu’à examiner en quoi les régimes successifs ont tort, d’une part, et en quoi ceux qui leur donnent tort on raison, d’autre part. En effet l’essentiel reste ce qui est à discuter et non pas ce qui empêche d’accéder au véritable objet du débat à engager.

Insuffisance du tort ou raison des uns à fonder la raison ou le tort des autres.

En effet, si seulement le tort du régime Konan Bédié avait pu donner raison à ses opposants à partir de 1993, on aurait pu prévoir que le tort du régime de Laurent Gbagbo donnerait raison à ses opposants, dont Alassane Ouattara et Konan Bédié à partir de 2000 qui s’allieront ultérieurement. Les faits ont montré le contraire. Il est par conséquent périlleux d’inférer de la longue séquence de violence traversée par le pays, que le tort du régime d’Alassane Ouattara pourrait donner raison à tous ceux qui s’opposent à lui depuis 2011, parfois même en portant le cynisme jusqu’à s’allier à lui, mais en ne pensant pas moins de ses projets pour la Côte d’Ivoire. On ne prend donc pas beaucoup de risque de se tromper d’énoncer que les faits produits par les ivoiriens ont démontré et démontreront que, pas plus le tort de Konan Bédié dans les années 90, ni celui de Laurent Gbabgo au début des années 2000 ou encore celui d’Alassane Ouattara depuis les années 2010, quand ils ont été au pouvoir, n’a jusque-là démontré la raison de ceux qui s’y sont successivement opposés. Tous, si on ne se trompe, ont procédé souvent opportunément et cyniquement : alliés périodiques pour un bénéfice mutuel jusqu’à ce que le profit tiré d’alliances moribondes ne devienne insuffisant par rapport à leur finalité. Il est donc temps d’admettre tout simplement que, parce que le tort des uns ne peut fonder en soi la raison des autres, les ivoiriens doivent revoir leurs conceptions et leur lecture de leurs malheurs.

L’effort que nous faisons ci-après pour contribuer à cette analyse n’a pas vocation, ni à établir, ni à donner raison à Alassane Ouattara, dès lors que nous nous accordons sur son tort, comme celui de ceux qui l’ont récemment précédé au pouvoir entre 1993 et 2011, dont certains gouvernaient avec lui il n’y pas si longtemps. Nous n’énonçons pas non plus que ceux qui s’opposent à lui ont raison, pour l’unique argument que le régime Ouattara a tort comme les autres. Le tort des uns et la raison des autres restent à démontrer par les ivoiriens enfin rassemblés.  Il est même fort probable que nous parvenions à la suite de cet effort, au fait que les ivoiriens ont tous collectivement tort, qu’ils aient constitué ou soutenu les divers régimes ou qu’ils se soient opposés à tels autres à certains moments de la crise. Les arguments d’un tel atterrissage pourraient alors découvrir les fondements de leur tort partagé. Mieux encore, ils pourraient livrer les points constitutifs des difficultés qui ancrent leurs conflits et la crise collectivement produite depuis si longtemps.

Dès lors, si les ivoiriens veulent vraiment mettre fin à la crise et à la violence, avec de meilleures chances d’y parvenir, ils le pourront à une ultime condition. Chacun d’eux doit s’armer de sa raison souveraine et de ses pensées et sentiments les plus nobles et dignes à propos de faire ensemble société paisible. Évidement, pour apporter sa contribution à cette finalité, ses passions, ses pensées et sentiments les plus vils qui lestent son existence comme chaque concitoyen ne peuvent plus lui être utiles. C’est dans cette disposition d’esprit que l’examiner de la question suivante est possible : le tort des gouvernants peut-il suffire à fonder la raison des ivoiriens qui s’opposent à leurs régimes ?

Essai d’analyse de la crise ivoirienne en vue de contribuer au débat pour en sortir.

Le chapitre des relations conflictuelles commencé en 1990, avant même la mort de Félix Houphouët-Boigny n’a pas encore entamé un début d’achèvement ni de clôture. Les élections de 2020, comme celles qui se succèdent depuis 1995 ne sont jusque-là parvenues qu’à suspendre, pour de courts moments, la crise profonde que la Côte d’Ivoire traverse depuis 1993. Les ivoiriens ne sont pas ceux qui ne voient rien de ce qui se passe depuis 1990 : elle n’a pas été résolue par tout ce qui vient de jalonner leur existence ces vingt dernières années : coups d’État, assassinats et meurtres, guerres, empoisonnements et même actes de barbarie, fausses réconciliations et en trompe l’œil, alliances/ mésalliances politiques fausses et opportunes, etc… Bref, tout ce qui a constitué la crise et l’a fait naître et l’a nourrie demeure.

Toutes les racines de la crise sont là, sous les conflits qui ont surgi depuis 1990 et qu’elles ont jusque-là alimentées. Lorsque les ivoiriens ont cru qu’elles ont disparu, mais sans toutefois le penser en raison en leurs esprits, elles ont aussitôt ressurgi sous d’autres formes, à travers des causes secondaires et sous de nouveaux conflits. Ces problèmes radicaux, qui enracinent la longue crise n’ont jusque-là pas encore été abordés ensemble avec courage, détermination et une volonté souveraine de les résoudre ensemble par les ivoiriens, pour une fois rassemblés en vue de réaliser cette finalité collective. C’est pourquoi, ces difficultés continueront de réapparaître ultérieurement, au delà de toutes autres élections à venir si les ivoiriens ne revoient pas leurs jugements portés sur les réalités produites collectivement. Rusant souvent et continuellement avec leur raison souveraine, le fait que les ivoiriens semblent cependant faire des élections présidentielles l’unique réponse qu’ils ont trouvée au mal qui ronge leur coexistence et les éloigne les uns des autres n’y changera rien.

A cet égard et dans le même ordre d’idées, les ivoiriens se voilent la vérité ; ils pensent ou croient souvent qu’il suffirait que les plus âgés des acteurs principaux de cette longue crise cédèrent leur autorité sur les masses à ceux les plus jeunes ou à de nouveaux acteurs pour que la crise se résorba. De leur part, c’est faire preuve, me semble-t-il, d’une méconnaissance coupable de l’âme et de la complexité humaine. Il n’y a aucune raison que les mêmes causes irrésolues, qui ont pris possession de l’esprit pourtant magnanime des plus vieux acteurs produisirent des effets différents. Les plus jeunes acteurs ont été jusque-là les porteurs de cannes des premiers, leurs guerriers parfois ; parfois alliés, d’autres fois adversaires, ils les ont successivement soutenus ou combattus dans cette crise ; épousant leur cynisme manifesté à plusieurs reprises, ils ont imité leurs postures changeantes sur fond de cynisme. Dès lors que ces causes s’accapareraient de l’esprit des plus jeunes, il est infondé d’envisager une autre issue à la crise que sa prolongation au delà du rôle prééminent joué par leurs aînés. Il suffit de se rappeler les premières escarmouches entre Soro Guillaume et Hamed Bakayoko, pourtant initialement membres du même régime.

Le constat à propos de l’avenir est amer et terrifiant : les ivoiriens ont été incapables de mettre à profit les rares moments de calme et de faible niveau de violence, au cours desquels leurs esprits étaient aptes à la contradiction. Au cours de ces périodes, ils ont soigneusement évité de débattre de tous les objets véritables qui les opposent et les éloignent les uns les autres. Ensemble, ils ont convenu de leurs désaccords à leur sujet, dissimulés dans les profondeurs de leurs âmes. Pour seul acte commun, ils ont évité de rechercher ensemble à bien comprendre le sens de la violence qui a fait irruption dans une société ivoirienne dont le maître mot, il n’y a pas si longtemps dans la bouche de ses membres, était la paix ; ce lait dont ils ont été nourri par Félix Houphouët-Boigny pendant trente ans au moins ; c’est même ce qui justifie que certains acteurs revendiquent son héritage, se disputant la qualité d’hommes de paix, comme un objet d’héritage, plutôt que comme une posture à manifester et comme ce qui résulte de leurs propres actes politiques, ici et maintenant dans la société ivoirienne.

Au lieu de cela, ils ont procédé comme si tout avait été résolu. Ils se sont contentés d’extraire de ces rares moments de calme de ces vingt dernières années, ce qui pouvait servir à leur quotidien immédiat ou pouvait contribuer à constituer des ressources susceptibles de leur servir à poursuivre la production de la crise. Or, au milieu des difficultés de vivre ensemble des ivoiriens et au milieu d’autres peuples, c’est la lumière de leur passé commun et sur cette dernière qui peut éclairer leur chemin d’avenir commun et en commun ; c’est cette lueur qui doit leur permettre de déterminer raisonnablement leurs choix, leurs décisions et leurs actes s’agissant de leur manière acceptable de vivre ensemble. Les ivoiriens ont préféré l’obscurité dans laquelle leurs sentiments faux, vils et trompeurs ainsi que leurs émotions les plus sociotoxiques les baignent jusque-là. Cette épaisse obscurité dans laquelle ils ont accepté de noyer leur passé, qu’il soit reculé ou récent, continue de leur barrer la possibilité de sortir de la longue crise. Bien au contraire, elle continue de l’alimenter et de la renforcer.

En faisant preuve d’un minimum de rigueur d’esprit et en manifestant un peu de probité morale, Il n’est sans doute pas difficile d’analyser ce qui se passe sous nos yeux depuis si longtemps. Les faits les plus insupportables, qui ne peuvent surprendre aucun ivoirien, ni dans leur survenue, ni dans leurs formes d’expressions, facilitent eux-mêmes cette analyse. La manière dont ces faits se manifestent ne revêt aucun nouvel aspect : la même violence les caractérise. Depuis 1990, elle se traduit par des actes de démonstrations de puissance dont l’effet de dégradation de la dignité individuelle et collecte s’accroit au fur et à mesure des situations de crises : intimidations, puis meurtres et assassinats individuels et collectifs, voués à exiger des ivoiriens de choisir : entre vivre, mais non libres ou alors continuer à exister, mais dominés et sans aucune dignité. Malgré tout cela, les ivoiriens le savent mais refusent de l’accepter ; avec courage, ils doivent désormais discerner les causes profondes de la crise et dégager la signification de tout ce qui leur arrive, s’ils ne veulent pas prendre le risque de disparaître ensemble en tant que peuple en formation, dans une circonstance historique au cours de laquelle d’autres voudraient s’approprier l’Afrique pour renforcer leurs capacités de puissance dans le monde.

Avant d’en arriver aux causes profondes de la crise durable qu’ils vivent depuis 1993, examinons donc les causes secondaires des conflits actuels ; elles constituent les objets de la situation conflictuelle actuelle de manifestation de la crise. Ensemble ou à distance et à leur manière les uns et les autres et selon leurs ressources, les ivoiriens doivent générer le temps du début du commencement de la sortie de crise ; il sera repérable et  reconnaissable : ce sera le moment au cours duquel ils se disent enfin la vérité, en débattant de tous les sujets radicaux d’oppositions qui les séparent et les éloignent les uns des autres et qu’ils dissimulent au sein de leurs groupes communautaires respectifs. Ce sera alors la fin peut-être des discussions et des échanges à propos de la crise avec les seuls membres supposés de leurs groupes communautaires. Les causes secondaires qui cristallisent leurs oppositions conflictuelles actuelles sont fausses ; ils peuvent s’en rendre compte, pour peu que qu’ils prennent le temps d’en débattre et de placer leurs échanges sous l’autorité de leur raison souveraine. Dès à présent, nous tentons d’en examiner la non sincérité en tant que causes fondamentales de la crise.

Si seulement la raison naissait du tort, la crise aurait peut-être pris fin.

Si seulement quelque tort du régime Alassane Ouattara pouvait donner raison à tous ceux qui s’opposent à son régime, on aurait pu penser que ceux qui le soutiennent encore rejoindraient ceux qui soutiennent ses opposants. La plus grande partie possible du peuple ivoirien serait alors enfin rassemblée, comme celle qui a raison, pour commencer à penser et à réaliser son avenir, suspendu par la crise. Malheureusement pour les ivoiriens, la réalité est tout autre en matières humaines toujours complexes. Ces dernières sont rarement saisissables encore moins complètement : elles ne sont ni blanches ni noires, comme le vrai et le faux ne le sont guère non plus. Ce qui est vrai et ce qui est faux relèvent toujours et tous les deux de conventions humaines ; le vrai et le faux en matières de relations humaines, plus que toutes autres matières, ne s’établissent et ne sont discernés que conformément à des conventions humaines ; ces dernières impliquent nécessairement le plus grand nombre de membres d’une communauté humaine donnée. Dès lors, à propos de ce qui est vrai ou faux dans cette crise, les ivoiriens ne peuvent y parvenir que par convention ensemble. Cela exige d’eux d’en débattre, comme de débattre de la raison pour laquelle ceux qui s’opposent ont raison sur ceux qui détiennent et exercent le pouvoir qu’ils convoitent au demeurant à chaque période.

Comme une mèche, la situation conflictuelle qui nourrit la crise est là.

Après l’illusion de la période de fausse paix de 2011 à 2018, le conflit actuel qui manifeste la crise a commencé fin 2018 ; elle a des causes, mais elles sont des causes secondaires. L’analyse de ces dernières a cependant une vertu : permettre de dégager si elles rendent compte de la signification de la crise elle-même. L’extraordinaire poussée de violence depuis fin 2018 a coïncidé avec le désaccord et la séparation des illusionnistes de la réconciliation et de la paix entre 2011 et 2018, à laquelle tous les ivoiriens n’étaient pas associés. Ce sont une partie des mêmes acteurs engagés dans la crise depuis le début en 1990. La violence qui a refait surface devait alors ramener les ivoiriens à la raison : ils constatent, à leurs dépens, qu’il n’y avait jamais eu alors de paix, mais une pause des affrontements violents, commandée par l’évolution de l’histoire.

Subitement et alors que tout semblait paisible de 2011 jusqu’en 2018, des morts suspectes de responsables politiques ont jalonné leur récente histoire, en même temps que les défections et retournements d’alliances se multipliaient et que la transformation mutuelle des alliés d’hier en concurrents ou ennemis d’aujourd’hui devenait la règle partagée. Tout cela devait alors convaincre définitivement les ivoiriens de ce que le temps où ils parlaient de paix était bel et bien révolu, laissant la place à la violence la plus vive, laquelle a été interrompue au cours de cette période de fausse paix. Si cette violence ne s’est pas encore généralisée jusque-là, c’est sans doute parce qu’un espoir existe néanmoins pour tous les protagonistes : les élections de 2020. Elles devraient selon eux eux mettre fin pour un moment à ce qui les insupporte, même au delà des morts occasionnés par la situation de crise : le fait de ne pas détenir le pouvoir et l’exercer ou de ne pas éprouver le sentiment de puissance lié à ce fait.

L’effervescence a gagné les ivoiriens depuis le début 2020 ; les élections qui les délivreront enfin sont à portée de leurs votes ; bien sûr s’ils parvenaient à choisir librement et dans le calme leur gouvernant et si leurs choix étaient respectés. Elles sont prévues en octobre ; quant à dire si elles interviendront à la “D” date, rien n’est moins sûr. C’est pourquoi, dès la fin 2018, tous pensent devoir agir pour renforcer leurs chances de victoire. C’est alors que les initiatives, dont certaines malheureuses, se sont multipliées de part et d’autre, dans le sens de cet objectif décisif. Certaines de ces initiatives ont même été anticipées avec malice ; la constitution de la troisième république votée à plus de 80% en 2016 ne visait que cette finalité : générer la possibilité du troisième mandat défendu.

Chacun a pu constater, au début de cette longue fureur, comme au moment des temps de calme qui l’ont jalonné, les mêmes comportements de la part des dirigeants, au pouvoir et en dehors, comme de ceux qui les soutiennent. Des dirigeants se présentant comme des républicains et démocrates agissent comme des chefs traditionnels monarchistes ou aristocrates ; des jeunes citadins, étudiants ou travailleurs luttant pour la démocratie, agissent comme des vieux villageois et paysans ne jurant que par les traditions monarchiques. S’ils ne prétendaient pas se battre pourtant au nom de la république et de la démocratie, on aurait pu les excuser. Tous se sont ébranlés et ont joué un rôle actif dans cette nouvelle situation de crise, tentant d’obtenir la préséance et le triomphe de leurs opinions et sentiments, sur fond de violence, puisque rares sont les pensées qui ont le mérite de pouvoir être combattues par d’autres pensées. Dès lors que les pensées le sont, peut-on spéculer à propos d’un avenir de paix ?

1. La cause du sceau de l’introducteur de la violence dans une Côte d’Ivoire en paix.

Il est usuel d’entendre nombre d’ivoiriens énoncer qu’Alassane Ouattara est responsable de l’irruption de la violence en Côte d’Ivoire. A leur sens, les ivoiriens y vivaient alors en paix. Une telle affirmation relève pour le moins d’une courte vue de l’histoire des ivoiriens.

Certes, la longue crise a commencé dès qu’il a été nommé premier ministre de la Côte d’Ivoire en 1990 ; il a été le premier et seul de plus de trente années de régime Houphouët. C’est dire qu’avant même que les ivoiriens ne s’aperçoivent de sa gravité au lendemain du décès de Félix Houphouët-Boigny, lorsque Konan Bédié tint son discours sur un plateau de télévision, à l’accent martial et flanqué d’officiers de l’armée armes au point, la crise couvait. Ajoutons même qu’Alassane Ouattara a tenté de s’opposer à l’application de la constitution du pays, sûr du soutien de nombreux ivoiriens et dirigeants, alors que tous étaient membres du PDCI. Chacun connaît les développements qui ont suivi. Admettons donc qu’il a le tort de sa posture anti-républicaine après le décès du premier président du pays. Cela dit, rien dans cette posture ne consistait en quelque acte de violence que ce soit, mais en un acte de rébellion. Sa rébellion n’a pas été traitée ni comme telle, ni totalement de manière républicaine.

La violence résulte précisément des réponses qui ont été apportées à cette posture que chacun peut réprouver et par la suite de ses réactions à ces réponses. Pourquoi ? Il convient de relever que si les réponses à son égarement étaient républicaines, il n’y aurait sans doute nulle violence. C’est le déplacement des réponses et des ripostes à ces dernières, de leur fondement républicain vers d’autres fondements hasardeux qui a généré, séquences après séquences, de la violence croissante.

Dans les années 90, c’est la sortie des acteurs du cadre républicain qui a conduit à l’exercice de souveraineté d’une partie du peuple qui l’a soutenu. Quand on songe au soulagement d’une large partie du peuple au terme du coup d’État de 1999 et à son soutien manifesté, on ne peut pas dire autre chose que de constater que le peuple souverain avait tranché. Quels ivoiriens ont été capables d’identifier les commanditaires de la violence consistant en ce coup d’État ? Aucun, en revanche, chacun peut aisément identifier ses bénéficiaires et ses perdants. Et, finalement, au titre des perdants, on peut compter Alassane Ouattara et ses soutiens dans la liste de ceux-ci, si nous intégrons la violence jusqu’au élections de 2000. Évidemment, si l’on ne tient compte que du nouveau coup d’État partiellement réussi de 2002 jusqu’à la guerre finale de 2010, il est difficile de ne pas le considérer comme l’un des principaux acteurs de la violence entre 2000 et 2011. Quoi que, nous sommes aussitôt contraint de relever les soutiens qu’il a reçus de nombre de dirigeants qui se sont placés sous sa protection à l’Hôtel du Golf au moment du choix décisif et protecteur, en ce moment culminant de la violence.

Ainsi, en société notamment républicaine et démocratique, il y aura toujours des tentatives d’enfreindre la loi de la part des citoyens. La réponse de la loi à ces tentatives me semble être décisive pour la société que ne peuvent l’être des égarements ponctuels. La violence la plus importante, car généralisée, survient quand la loi de la société cesse d’être ce qu’elle est pour épouser la loi de chaque membre. La confrontation de postures, d’attitudes, d’actes non de nature républicaine ni démocratique est à l’origine de la violence généralisée et durable.

Si nous analysons les faits et les actes depuis 1990, ainsi que sur une période de l’histoire de ce pays, Alassane Ouattara n’a rien inventé de la violence, ni ne l’a introduite en Côte d’Ivoire. Était-il acteur aux différentes époques où sévissaient les violences liées aux peuplements divers qui ont constitué ce que nous désignons par le peuple ivoirien ? Était-il de l’époque coloniale, au cours de la laquelle des violences ont accompagné l’existence des ivoiriens jusqu’à l’indépendance ? Était-il acteur dans les violences qui ont accompagné l’installation de la république et du régime Félix Houphouët-Boigny, notamment dans le Sanwi et le Guébié ? La violence naît des relations des hommes en société, lorsque leur vie ensemble, et de manière apaisée, devient moins importante que la possibilité de vivre les uns à côté des autres, les uns dominant les autres. Partout dans l’histoire, la violence est apparue ainsi.

Nul ne génère tout seul de la violence généralisée ni durablement au sein et au dépens d’une société. Les acteurs ivoiriens de la violence durable, en ayant chacun de leur côté écarté la république démocratique, ainsi que le minimum de sens moral, éthique, rationnel, esthétique et spirituel sans lequel l’existence collective apaisée a un sens, ils ont rendu possible le surgissement des coups d’États, des guerres et des actes les plus inacceptables en Côte d’Ivoire. Bref, Alassane Ouattara a tort d’avoir voulu ignorer la république et se rebeller contre elle. En revanche, il n’a pas tort à la place de ceux qui l’ont soutenu dans sa tentative, ni de ceux qui devaient donner les réponses républicaines à sa rébellion, mais qui ont plutôt procédé comme lui. Il n’a pas généré tout seul la violence en Côte d’Ivoire. Il ne fait aucun doute qu’il a contribué à la faire surgir avec ceux avec lesquels ils étaient en relation, parfois amicale avec ses amis circonstanciels ou d’autrefois conflictuelle. Tous les ivoiriens qui ont soutenu ou qui étaient les sympathisants de tous les acteurs de cette histoire commune ne peuvent être écartés de cette lourde responsabilité collective : celle d’avoir depuis 1993 produit de la violence et rendu le pays non gouvernable.

2. La cause de la politique du “rattrapage ethnique”.

Le sujet que les ivoiriens ont fini par désigner le “rattrapage ethnique”, adoptant la propre terminologie de son générateur et auteur accompagne le régime d’Alassane Ouattara depuis 2011. Dès le début de sa gouvernance, il a érigé le fait de privilégier les populations originaires du nord de la Côte d’Ivoire en principe politique d’un État pourtant républicain, démocratique et impartial. Ce régime traîne sa pratique comme un boulet qui le leste dès son début, si fortement que la déception de ceux des ivoiriens qui croyaient en des progrès décisifs de la république dus à sa prise du pouvoir est à la hauteur de sa grande trahison ressentie.

Il est exact et le régime Ouattara ne s’en cache pas : il a mené une politique de rattrapage ethnique dont lui-même a précisé le principe, la finalité et la justification aux médias, dès sa prise du pouvoir. Le président Alassane Ouattara lui-même l’a assumé dès sa prise du pouvoir en 2011. Il ne s’agit pas là d’un acte caché, mais assumé. Comment pourrait-il l’être par ailleurs, quand de 2011 à 2018, nombre de ceux qui pointent cette manière de servir et d’honorer la république comme quelque chose d’insupportable et leurs champions politiques partageaient ce pouvoir avec lui et faisaient partie de son régime ? Au cours de cette période de co-gouvernance, ils ne pouvaient pas ignorer cette pratique et le fait qu’ils en négligeant l’importance pour la cohésion de la république, aux noms de leurs seuls intérêts et buts politiques au dépend de tous les ivoiriens qui constituent la république. Mieux encore, qu’en ont-ils fait, si tant est qu’elle leur posait problème et que cela mettant en danger la république ; ont-ils mot dire à ce moment là ?

Quelle raison peuvent avancer ceux qui, gouvernant alors avec lui hier, se sont contentés d’user de cette position pour, peut-être, accumuler les ressources qui leur permettent aujourd’hui de s’opposer et de l’affronter, tentant de surcroît de démontrer qu’ils sont plus républicains et démocrates que lui ? S’il arriva que des ivoiriens pensèrent que cette pratique heurtait la république et ses principes, qu’elle nuisait collectivement aux ivoiriens, qu’ont-ils fait pour les défendre en la récusant devant la justice et à la fin de protéger la république de sa destruction par ce régime ? Ainsi, sur ce point, il est possible que le régime Ouattara a les mains sales. Soit. Toutefois, considérant la république dont chacun ivoirien opposé à tel régime au pouvoir se revendique, que chacun d’eux pense qu’elle est meurtrie par ce régime, quel ivoirien peut dire que les siennes sont propres et que précisément celles du régimes sont salies par une entorse à la république par un fait nuisible à la cohésion de la république, qu’il n’a pas combattu devant la justice ? Qui peut l’affirmer, sans avoir à aucun moment sollicité la justice pour le dire, mais simplement en se fondant sur ses propres et uniques considérations d’atteinte à la république, mais qui ne valent, au regard de la république, que de simples sentiments ou opinions et non pas en étant ce qui est vrai ou juste en république ou utile à elle ?

3. La cause du refus de cession du pouvoir et d’un accord politique non respecté.

S’il arriva que les pensées belliqueuses de tels ou tels ivoiriens à l’égard du régime Ouattara auquel ils s’opposent reposèrent sur un deal non respecté entre dirigeants (Ouattara et Bédié),   alors, ils ne jugeraient son refus que moralement. Certes, la morale et l’éthique humaine sont importantes et ces ivoiriens ont raison sur ce point. Cela dit, on peut interroger la conception de la morale républicaine de ceux qui pointent la moralité de ce régime. En effet, si l’accord avait tenu, ceux des ivoiriens qui s’entendraient pour prendre, conserver et s’échanger le pouvoir constitué par tous les ivoiriens, après que d’autres en soient durablement écartés, feraient-ils preuve d’une meilleure probité morale et d’une meilleure conception de la morale en république ? Ceux qui n’avaient rien à dire hier sur le rattrapage ethnique quand ils co-gouvernaient ou leurs champions politiques procédaient ainsi, afin de ne pas heurter peut-être ceux qui devaient leur céder le pouvoir qu’ils attendaient démontrent-ils une meilleure moralité et une certaine éthique républicaine ? Lorsqu’ils soulignent, tardivement en n’étant plus aujourd’hui acteurs du régime, cette pratique comme leur étant inacceptable ou anti-républicain, après le refus d’Alassane Ouattara de leur céder le pouvoir, sont-ils plus dignes d’une grande considération et confiance et porteurs d’une idée élevée de la morale en république ? Quelle conclusion peut-on tirer de l’opposition des faux et cynismes en politique, dans une société consistant pourtant en une république démocratique ?

Ainsi, plutôt que la question de l’immoralité du refus de respecter ce deal, qui semble-t-il a justifié en partie l’éclatement du RHDP en 2018, ce qui présente un intérêt pour la république, est ailleurs. Il semble qu’une république dans laquelle les dirigeants et les gens qui leur confèrent cette qualité cessent de penser, acceptent ce qui est inacceptable pour la république, comme le moyen et l’unique condition à remplir pour détenir et exercer son pouvoir est une république morte par avance. Au sein de la république, un deal politique qui ne contribue pas à la réaliser est nécessairement un deal qui lui est toxique ; aussi toxique pour les ivoiriens que les cascades d’initiatives et de conséquences nées de son inacceptation qui ont mené à la violence actuelle. A ce son point de vue, l’immoralité d’un deal non tenu, telle que perçue par nombre d’ivoiriens, me semble secondaire, à fortiori non déterminante ni fondée pour constituer un sujet susceptible de générer de la violence. Si, malheureusement et contradictoirement les ivoiriens en sont là déjà, cela signifie à mon sens que les ivoiriens impliqués dans la violence qui examinent ce sujet, procèdent comme si leurs esprits étaient inauthentiques, à savoir comme s’ils rusaient avec leur raison souveraine elle-même.

4. La cause des arrestations, jugements et incarcérations.

En république, il est dans l’ordre des choses qu’un pouvoir appréhende, juge et puisse condamner des citoyens suspectés d’avoir commis des infractions. C’est la nature des choses dans la même société politique que des citoyens, aux prises avec des faits dont le régime au pouvoir les accuse, de se défendre devant la justice. Certes, il est aisé pour un pouvoir d’abuser de sa force, de son pouvoir de mettre en œuvre la procédure judiciaire républicaine. Cela survient souvent lorsque son caractère d’État de droits est sujet à caution des faits et des actes des régimes qui exercent le pouvoir qu’elle constitue. Cela dit, un régime d’un État républicain qui judiciarise toute suspicion d’infractions de de la part de ses opposants ne commet aucune faute en soi en rapport avec la république démocratique. Et même si tel était le cas, à savoir si le régime abusait de son pouvoir de mettre les prévenus à la disposition de la justice de la république, il appartient à cette justice de statuer sur ses abus et au delà au peuple souverain d’exercer sa souveraineté en sanctionnant le régime lui-même en vue de se rétablir, de rétablir la société ordonnée de type république démocratique. C’est à partir de ce point que commencent les difficultés d’appréciation du caractère d’État de droits ainsi que liées aux considérations de ses opposants concernant son régime en cours.

Tels opposants et leurs partis sont des contre-pouvoirs en république démocratique. Ils sont tels en raison de ne pas détenir ni exercer le pouvoir d’État, faute d’avoir été choisi par la majorité du peuple qui leur confie la détention et l’exercice du pouvoir. En république démocratique, leur rôle éminent consiste à lutter contre les abus et à éviter que la majorité, une fois parvenue au pouvoir et devenue le régime, ne conduise une politique portant atteinte aux droits et libertés des citoyens et n’ait pas la tentation de mener une politique en cette direction. Son principal moyen d’actions est constitué par la justice ; elle arbitre et juge les faits supposés d’infractions, relativement à l’exigence partagée en république de respect par tous des droits et libertés des citoyens. Quant à leurs oppositions de conceptions, de pensées, d’opinions et d’actes politiques, seul le peuple de citoyens est l’arbitre, à travers ses choix de militantisme et électoraux. Le respect de la loi républicaine, la reconnaissance du régime en place et la mission acceptée de lutter contre les abus confèrent au dirigeant qui ne détient et à fortiori n’exerce le pouvoir, sa qualité d’opposant. La seconde condition qui manque à cette liste après la loi est l’acceptation que cette dernière s’applique à celui qui défend l’autorité de celle-ci.

Or, de la part de l’opposition et, imitant en cela le pouvoir dont elle combat les abus, l’aspiration est souvent grande de vouloir ignorer la république. L’opposition elle-même voudrait procéder comme le régime qu’elle accuse de l’ignorer et dont elle dit combattre les abus en conséquence ainsi que l’inadaptation des projets de ce dernier à ses progrès. La tendance à ne pas vouloir respecter la loi, dès lors que le pouvoir auquel elle s’oppose  est le même qui doit organiser le rendu de la justice et mettre œuvre la loi discrédite l’opposition, autant que le pouvoir qu’elle combat. Or, si le fondement de la volonté d’un régime de se placer au dessus la république repose sur les moyens que la république lui fournit, le fondement de la volonté de l’opposition de se soustraire à la république repose sur le présupposé que le régime, son adversaire politique, ne respecte pas la loi, dispose d’une justice à sa guise et non plus arbitre de leurs oppositions ou de leurs sujets conflictuels. Parfois, son refus peut reposer sur des faits ; mais si elles ne les fait pas juger par la justice, comment parvient-elle à établir alors le tort du régime et sa raison, autrement que par ses seules opinions les concernant ? Voici le piège de la république démocratique.

Pourtant, c’est là l’une des contradiction internes de la république démocratique qui met à rude épreuve une opposition : la confiance minimale à avoir aux principes mêmes de la république démocratique faisant du régime au pouvoir et adversaire politique de l’opposition, celui qui organise la mise en œuvre de l’arbitrage de leurs conflits ; cette confiance doit s’accompagner de l’acception inconditionnelle de ce principe, garantie par la souveraineté du peuple. Une opposition à un régime au pouvoir, qui n’accepte pas cette contradiction interne au système politique démocratique, qui n’accorde aucune confiance à la liberté des hommes qui l’incarnent et animent la justice et à défaut accepte cela, ni au peuple souverain qui peut venir à son secours en cas d’abus du régime et à celui de la république elle-même, a peur de la république, à moins de ne pas y croire, comme le régime qu’elle accuse et combat.

En conséquence, il ne suffit pas à des opposants, qui veulent peut-être échapper à la justice, donc à la république qui les fait opposants, comme le pouvoir qu’ils accusent de cette intention ou de tels faits, de dire ce qui est injuste ou juste, abusif ou légal, vrai ou faux, de leurs uniques points de vue, pour que cela le soit. Dès lors que tels opposants et le régime qu’ils combattent politiquement vivent en république et l’acceptent, ils sont dans un rapport de confiance mutuelle en elle, indépendamment de qui l’incarne de tous les deux. En effet, au titre de leurs positions respectives, ils reconnaissent leurs droits mutuels – pour l’un, de conduire la politique et de mettre en œuvre la justice ; pour l’autre de s’opposer aux abus du premier, y compris en sollicitant la justice dont l’autre doit organiser le rendu. Aucun d’eux n’a de choix que de faire déterminer leurs considération de ce qui est abusif par la justice. Seule la justice, même d’une république dont le régime est contestable, dit le droit jusqu’à ce que le peuple souverain de cette république exerce sa puissance pour mettre fin à l’abus éventuel du régime de la république. Autrement, comment des opposants existent-t-ils en république, sans régime détenant et exerçant le pouvoir, même de manière contestable et sans justice mise en œuvre par le régime auquel ils s’opposent, donc finalement sans république ?

Si tels opposants politiques ne veulent exister que comme s’ils étaient confondus avec le peuple et formaient un, comme s’ils voulaient nier l’existence du reste qui les définit (la majorité ponctuelle au pouvoir et rendant la justice au nom de la république), alors ils cessent immédiatement d’en être, pour devenir le peuple souverain à eux tous seuls. Bref, ils deviennent, comme le régime au pouvoir auquel ils s’opposent à la place du peuple : souverains. En s’habillant de peuple souverain, ils voudraient finalement, comme le pouvoir combattu, être la république. A s’y méprendre, de tels opposants-peuple, ressemblent alors au régime-peuple au pouvoir qu’ils combattent pour le motif qu’il veut être souverain à la place du peule. Une telle opposition ne s’en distingue finalement que par le fait de ne pas détenir le pouvoir et l’exercer. Bref, comme lui, cette opposition-peuple n’accepte pas la république démocratique, à défaut d’être le détenteur de son pouvoir. Elle ne se fonde alors que sur ses seules opinions et considérations. Si au demeurant le régime a des considérations divergentes que les siennes à propos de l’interprétation des faits relativement aux principes de la république, il n’y a alors plus de place que pour la violence générée par l’affrontement avec le régime du pouvoir républicain qu’il veut ignorer, mais qui fonde précisément son statut et sans lequel il perd cependant cette qualité.

Derrière la violence échangée se cache une bataille visant la suppression symbolique de la catégorie politique “opposition au régime au pouvoir” par les deux protagonistes : la tentative cynique de conservation du pouvoir ou celle de sa conquête est l’une comme l’autre, une manière de refuser son existence. Or, une république démocratique ne peut être dotée que d’un régime qui détient et exerce son pouvoir, sans rien pour contester ses abus. L’opposition que des ivoiriens refusent d’incarner, au pouvoir ou en dehors, constitue l’une des difficultés de la république démocratique et de sa longue crise. Ainsi, les ivoiriens peuvent reconnaître avec l’opposition que dans certains cas, le régime au pouvoir abuse du pouvoir d’État détenu et exercé. Ils doivent aussitôt être attentifs au fait que l’opposition n’est pas vierge de tout abus, lorsqu’elle entend parfois être le peuple souverain, au dessus de la république. En définitive, tous les deux abus sont constitutifs, l’un comme l’autre, d’un refus partagé de la république démocratique.

5. La cause de l’anti-constitutionnalité du troisième mandat.

Il est exact que la constitution de la deuxième république prévoit autant que celle de la troisième, la limitation du mandat présidentiel à deux ans. En l’espèce, tout citoyen ivoirien peut penser, à juste raison, la continuité de cette même disposition de la constitution de la deuxième république à celle de de la troisième. Cela dit, appartient-il en république ivoirienne à chaque citoyen de dire le droit ? La réponse est évidemment non. Le citoyen n’a pas à protester contre le fait qu’un dirigeant concerné par cette disposition pense le contraire et qu’en conséquence, il se présente comme candidat pour un nouveau mandat, considérant contradictoirement, la discontinuité entre la constitution de la troisième république et la deuxième, dès lors que la première met fin à la seconde et la continue. En république, pas plus le citoyen que le dirigeant ne détient une vérité qui n’ait pas été établi par un juge, à propos de l’opposition de leurs conceptions. Sauf à considérer qu’il n’y a point de juge qui interprète les faits relativement à la loi et en conséquence nulle république, à moins que chacun d’eux veuille être à la fois le juge et la république, voire au dessus, régime au pouvoir et opposition doivent accepter de respecter les principes de la république jusqu’à s’en remettre au souverain s’il le faut : le peuple. C’est la condition pour qu’une république démocratique existe, qu’un régime constituée par une majorité en détienne le pouvoir et l’exerce et qu’une opposition s’y oppose et recherche à le conquérir. Si telle n’est pas la perceptive commune, alors tout ce qu’on peut dire est qu’en l’absence de droit, de celui qui le dit, donc d’État, seule la violence peut accompagner ceux qui veulent vivre dans un état de nature dans lequel chacun est l’État, voire plus, le peuple et même au dessus de ce dernier.

6. La cause de la déclaration mensongère à propos de candidature aux élections présidentielle et d’engagement non tenu.

Que le président Alassane Ouattara se fourvoie en annonçant qu’il ne sera pas candidat, mais qu’il dépose finalement et contradictoirement sa candidature ne constitue pas un sujet d’opposition de nature à générer de la violence.

La violence du pouvoir, qui naîtrait de son refus des protestations d’une partie du peuple serait sans aucun fondement, comme toute violence par ailleurs. D’une part, parce que son revirement est un fait générateur des protestations de certains ivoiriens contre son mensonge, il ne peut s’offusquer de leurs réactions, tant qu’elles sont républicaines ni contre les lois de la république traiter abusivement son refus de ce que lui-même a généré . D’autre part, en république, le citoyen a le droit de manifester contre ce qu’il récuse, tant qu’il ne commet aucune infraction. La violence de l’opposition serait également sans nul fondement ni justification, dès lors que les faits justifient ses protestations. De plus, outre les manifestations de protestations et au delà d’elles, les ivoiriens opposés au régime disposent des moyens que la république met à leur disposition pour sanctionner ce qui relève d’une faute politique et d’une déconsidération du peuple. Ce sont là des raisons pour lesquelles des manifestations violentes seraient incomprises.

Bref, une situation, qui ne consiste aucunement en infraction de la part du régime (le mensonge n’en étant pas une), ni de la part de ceux qui protestent (les protestations ne sont pas une infraction), ne peut pas générer de la violence si tous les ivoiriens sont convaincus de république en tant qu’un État de droits  et la respectent comme telle. Le fait que ce sujet dérive en violences en dit long sur les pensées et sentiments moribonds à propos d’État de droits. Le droit d’Alassane Ouattara d’avoir menti sur ses intentions politiques n’est pas un sujet légal, mais d’ordre politique et moral. Une partie de la population a le droit de protester contre le mensonge d’un dirigeant, qui plus est, est le premier magistrat de l’État. Si le régime respecte la république dont il détient et exerce le pouvoir, s’il a une haute idée ainsi que du peuple qui la constitue et si ces ivoiriens qui protestent eux-mêmes la respectent, mensonges politiques et protestations politiques sont dans l’ordre des choses républicaines.

Tout ce qui précède permet de conclure qu’il y a rien dans ce fait de mensonge qui puisse constituer une sujet de conflit ou une différence d’appréciation dont la république n’ait pas prévu la solution apaisée. Trêve de spéculations, la sanction d’une faute politique du régime et non une infraction aux règles de sa part relève d’une sanction politique de la part du peuple. La réponse-sanction à ce fait de mensonge est tout simplement politique, électorale : le pouvoir des ivoiriens de choisir de leurs dirigeants. Si le pouvoir n’aspire pas à les empêcher d’exercer ce pouvoir de le faire et si des ivoiriens ne veulent pas les empêcher de leur côté, ils peuvent au moins s’accorder sur le rôle d’arbitres souverains des ivoiriens. Aussitôt convenus des dispositions républicaines, nul acte de violence de qui qu’elle émane n’a de sens autre que celui de la piétiner.

7. La cause de l’interdiction des rassemblements et marches.

La raison invoquée par le régime pour empêcher certains ivoiriens, ses adversaires politiques, de protester contre son mensonge politique se réfère aux dispositions concernant la crise sanitaire du Covid 19. Or, les preuves ne manquent pas pour observer que malgré l’existence et la force en vigueur des mêmes dispositions, le régime Ouattara a agi en les méprisant : tolérance contradictoire des obsèques de l’ancien premier ministre Gon Coulibaly, meeting politique de son intronisation en tant que le candidat du RHDP, consistant en des rassemblements de nombreuses personnes, organisés au mépris des mêmes dispositions. Bref, tout porterait à en déduire que son régime fait ce qu’il veut et manifeste sa puissance en interdisant à des citoyens d’exercer leurs droits les plus légitimes. Nuls ivoiriens ne peuvent contester le fait que cette procédure du pouvoir est non seulement illégale en république, mais également inacceptable politiquement. Ainsi, ceux des ivoiriens supporters du régime qui ne considèrent que l’aspect politique de sa procédure illégale et toxique politiquement parcipent au délitement de la république. Les ivoiriens rassemblés peuvent convenir en raison, que cette situation consiste en un double abus : abus au plan du droit et abus politique. Évacuons donc rapidement le tort du régime Ouattara et sa volonté de puissance ainsi exprimée. Examinons plutôt la réponse des ivoiriens qui s’y opposent et prétendent sauver la république de ce pouvoir régime abusif.

Certes, ces dispositions n’altèrent pas leurs droits les plus légitimes de protester contre un mensonge. En revanche, si ces ivoiriens respectent contradictoirement la république et ses principes, s’ils ne considèrent pas que ses lois et règlements cessent d’avoir force en raison d’être élaborés par le régime, alors ils conviendront que manifester dans ces conditions ne relève pas des moyens réglementaires dont ils disposent à ce moment précis pour leurs justes protestations.  En outre, en république, ce n’est pas parce qu’un régime au pouvoir piétine la loi que ceux qui y croient et se réfèrent à ses principes et règles ont le droit de procéder pareillement. En conséquence, tout argument qui oppose, d’une part cette démonstration de puissance du régime, d’une part et son refus, d’autre part, des manifestations de protestations des ivoiriens, des occasions de rassemblements de foules d’ivoiriens en période de dispositions Covid-19, considérés comme leurs droits à le faire, ne peut que constituer un argument erroné.

D’une part, si comme les ivoiriens protestataires eux-mêmes étaient de meilleurs républicains et démocrates que le régime qu’ils combattent, ce sont les juridictions de l’État qu’ils auraient saisi pour confondre ce régime et son abus des lois et de la république. Or, ce n’est pas l’illégalité de la situation dans laquelle le régime s’autorise à enfreindre les dispositions que lui-même a édictées que ces ivoiriens opposés à lui pointent. Au contraire, à la suite du régime et l’imitant, ceux-ci clament leur droit de procéder comme le régime, à savoir, au mépris de ces mêmes dispositions. Comme le dirait un vieux sage de la campagne, dès lors, qu’ôtant leurs culottes en public, comme un fou et à sa suite, sur quel fondement adosseraient-ils la justification de leurs esprits sains par rapport à lui ? Un républicain ou démocrate qui revendique un droit de manquer de respect à la république démocratique l’est-il plus qu’un régime qui semble vouloir se substituer à elle ? Les droits de l’opposition et des citoyens ne sont pas ceux qu’ils tirent de ceux que le régime au pouvoir s’octroie ; autrement exprimé, ils ne le sont pas relativement à ceux que se dote le régime et qu’il qu’exerce. Si l’opposition considère que ce qui compte est que ses droits soient équivalents à ceux du régime, indépendamment de leur caractère et fondement, alors la république cesse d’être leur cadre commun de contraintes et de développement ordonné de leurs affrontements politiques.

En conséquence, ceux qui s’opposent au régime comme le régime lui-même et ses soutiens, devraient convenir de tirer de la position des opposants, l’enseignement selon lequel seul leur rapport de forces avec le régime peut déterminer le pouvoir de l’opposition et celui du pouvoir. A cet instant précis de leur accord où la république n’organise plus, à travers ses lois, les ressources des acteurs (régime et opposition) dans le système politique, ce sont alors leurs capacités respectives à s’imposer, donc à dispenser de la violence qui limiteront ou accroîtront leurs pouvoirs respectifs. Si l’opposition consent et accepte ces principes du jeu de violence politique, hors de la république, il est sans doute logique que dans la crise, le régime qui détient déjà les moyens de force de l’État ait plus de chance d’écraser l’opposition, qui ne veut peut-être pas une telle issue, mais qui la facilité sans doute et certainement par ses conceptions de la républiques. A ce point de vue, l’opposition ressemble au pouvoir.

8. La cause des meurtres de manifestants ou d’opposants et de destructions de biens.

Récemment, des actes d’intimidations et de violence ont conduit l’ambassade des États-Unis à sortir de son silence. Dans une expression à caractère neutre, elle n’a pas manqué d’appeler le régime Ouattara à protéger tous les ivoiriens et les ivoiriens à faire preuve de réserve et de rétention d’actes violents. A deux reprises en moins de quinze jours, Amnesty International a souligné les mêmes actes et tenu à peu près le même discours. A aucun moment dans les discours des responsables politiques ivoiriens qui ont suivi, nul d’entre eux, sauf erreur de ma part, n’a appelé et exigé du pouvoir qu’il assuma ses responsabilité en république, en protégeant tous les ivoiriens et en faisant toute la lumière sur les crimes qui sont parvenus à la connaissance des ivoiriens. A ce jour, aucun d’entre eux n’a saisi la justice pour enquêter, identifier leurs auteurs et les juger.

Au contraire, leur souci manifesté a consisté à relever la dérive autoritaire du régime si ce n’est de vaquer à des déclarations à buts électoralistes, ne tentant que de rendre le régime responsable de ces actes nos jugés par la justice. Il a semblé que seule l’exploitation politique amalgamée de ces faits en vue des élections à venir leur donne de la valeur à leur sens. Laissant l’espace de communication politique à chaque ivoirien, ceux-ci s’en sont appropriés. Ils sont nombreux à y aller de la diffusion d’informations graves, sans sources, mais dont les auteurs leur sont parfaitement connus cependant. Ainsi, plusieurs diffuseurs de faits graves sur Internet ont désigné leurs auteurs et commanditaires sans la moindre preuve, dans une circonstance pré-électorale dans laquelle chacun doit s’attendre à des manipulations politiques. Cette communication tous azimuts et, généralement auto-centrée ou en cercles communautaires restreints, n’a qu’un unique objectif : heurter la sensibilité, solliciter les émotions les plus sociotoxiques des destinataires et mobiliser les ivoiriens concernés dans des camps communautaires dans lesquels on les enferme, en vue de préparer leur esprit à une bataille décisive. Par ailleurs, oubliant la république démocratique, je présume que des ivoiriens qui ont eu connaissance de ces faits obscures, dont certains consistent en déroulement de meurtres en direct, ont manifesté leur disposition à la bataille pour mettre fin à ces atrocités. Parce qu’ils n’attendent rien de la république et du régime qui la gouverne, certains ont même franchi le pas : devenus alors les juges qui jugent et punissent les faits dont ils pensent en être les victimes, dont ils ont identifié les auteurs collectifs, ils ont riposté sans aucun discernement, comme pour mettre en œuvre la loi du talion, si chère aux communautés asociale, dont les membres ne reconnaissant de lois que les leurs seules. Pourtant, ceux-là même qui entendent juger le caractère républicain et démocratique du régime au pouvoir, protester contre ses abus de ce point de vue, sont les auteurs de ces actes aveugles de contre-attaque dont le moins que l’on puisse en dire est qu’ils ne sont ceux de républicains et de démocratiques.

9. La cause de la non citoyenneté d’Alassane Ouattara : retour à l’ivoirité ?

Le contraire aurait été étonnant si des ivoiriens n’introduisaient la question de la nationalité d’Alassane Ouattara comme ce qui les oppose à son régime. Ce qui surprend encore moins, compte tenu de l’expression fausse de nombre d’ivoiriens, c’est leur expertise acquise en matière de cynisme politique depuis toutes ces années de crise. Hier, certains affrontaient d’autres ivoiriens convaincus de sa nationalité ivoirienne, pour la voir reconnaitre par tous les autres. C’est ainsi qu’ils ont fait leur miel de la crise ivoirienne. Pour les seuls motifs de renversement de leur alliance politique, voilà certains d’entre eux remettre en cause ce qu’ils ont admis et défendu, même au prix de morts ivoiriennes ; de ce point de vue, elles l’ont été pour rien ou plutôt pour leurs seuls profits.

Cynique encore est la posture de ceux qui, hier encore, gouvernaient avec un président dont ils contestaient sans le dire la nationalité ivoirienne ou dont les dirigeants qu’ils soutiennent procédaient ainsi. Franchement, quels ivoiriens authentiquement républicains et démocrates, peuvent-ils avoir confiance en de tels ivoiriens pour défendre les ivoiriens et la république démocratique, si au nom de leurs seuls et uniques profits sont disposés à les abandonner ainsi que leur souveraineté ? S’ils tiennent à interroger encore la nationalité ivoirienne d’Alassane Ouattara, leur question doit de toute évidence les renvoyer à l’interrogation de l’authenticité de la leur : des ivoiriens qui agitent encore ce sujet doivent se poser la question de savoir pourquoi ceux qui ne doutent pas de l’authenticité de leur nationalité sont-ils parvenus à accepter d’être gouvernés depuis 2011 par quelqu’un dont ils contestent encore la nationalité ivoirienne ? Plutôt s’associer à eux pour remettre sur sujet sur le tapis, chaque ivoirien devrait pouvoir en arriver à se demander : les ivoiriens qui continuent opportunément et cyniquement de manipuler cette vieille affaire close par deux mandats d’Alassane Ouattara, sont-ils d’authentiques ivoiriens eux-mêmes. En effet, quels ivoiriens authentiques, qui convaincus de l’inauthenticité de sa nationalité, ont accepté ce fait et ses conséquences, la gouvernance du pays par un usurpateur non ivoirien, sans conduire ces années durant depuis 2011, la moindre action de refus et pour défendre la république dont ils proclament en être les seuls authentiques citoyens ? Qu’ils permettent qu’on puisse douter de l’authenticité de la leur dans ces conditions et de l’éminence de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes en tant qu’ivoiriens.

Pour notre part, ce sujet est clos dès l’instant que la justice de la république a tranché ce débat que les ivoiriens eux-mêmes ont ont accepté le verdict y compris depuis 2010, à travers sa candidature en 2010 jusqu’à devenir président depuis 2011, sans que nul ne protesta ni ne saisisse la justice pour ce fait. Ceux qui agitent encore ce sujet sont les ennemis de la république démocratique. Ils ne visent qu’un unique but : mobiliser chez une partie de la population ivoirienne, tout ce qu’il y a de plus moribond en les hommes. Ceux-là ne veulent pas de république démocratique mais aspirent à une monarchie absolue dont ils seraient le groupe social noble et gouvernant, qui administrent la pyramide sociale inégalitaire. Ceux-la, qui n’ont que cure avec la conciliation des ivoiriens, sont sans doute mal fondés pour juger les autres au plan de la république démocratique. La crise violence s’enracine dans les profondeurs des âmes ivoiriennes ; ces faits ne sont que de simples révélateurs ou leur expression externe.

Conclusion intermédiaire aux causes secondaires de la crise.

Il semble que chacun des ivoiriens impliqués et engagé dans la production de la crise, comme le régime qu’ils combattent, voudrait échapper à l’exigence de l’État républicain et démocratique, en s’affranchissant ou en s’émancipant des principes de la république démocratique. Plus encore, chacun voudrait être la force judiciaire qui appréhende les contrevenants à la loi, être juge et juger des faits ainsi que condamner les coupables qu’il a identifiés à la place des juges. Bref, chacun voudrait être l’État, édicter et dire ses lois et les faire observer par les seuls autres. Pour ainsi dire, il voudrait se substituer à la république démocratique dont il rejette par avance tout ce et tous ceux qui l’incarnent, tant que lui-même ne l’incarne pas ; c’est à cette unique condition qu’il reconnaît son existence et a un minimum de confiance dans ses institutions et ceux qui les incarnent.

De toutes parts, qu’il s’agisse du régime ou de ses opposants, les initiatives ont jailli et se sont développées dans une atmosphère belliqueuse ; elle résulte d’une volonté déterminée d’en découdre avec des adversaires de toujours. Contrairement à ce qui est dit d’usage, ce ne sont pas les seuls incarnateurs du pouvoir d’État qui détiennent tout le pouvoir que les ivoiriens représentent collectivement. Tels dirigeants de partis politiques hors du pouvoir et leurs soutiens, qu’ils soient journalistes, étudiants ou professeurs, citadins ou villageois, simples villageois ou chefs traditionnels, tous détiennent une partie du pouvoir, à travers leurs capacités d’influences de ce qui se passe. Et, il n’y a jamais eu que l’absence de maîtrise de la part du pouvoir détenu par ceux qui sont au pouvoir d’État. Tous ceux qui s’opposent à eux doivent questionner leur niveau de maîtrise de celui qu’ils détiennent et exercent ou tentent de le faire, usant de leurs diverses influences que la république elle-même organise et pour lesquelles elle reconnaît leurs droits à les exercer, autant que le pouvoir exécutif.

Sans doute, la violence qui surgit de leurs rapports résulte de cette absence de maîtrise commune à eux tous de l’exercice d’une part du pouvoir constitué par tous les ivoiriens, dans le fait même de vivre ensemble au sein d’une même et unique communauté. L’observation attentive des déterminants de leurs actes nous mène à une évidence : c’est leur mépris partagé, avec le régime, de la république et de ses lois, qui génère la violence ; elle se manifeste à travers leurs affrontements, sans cesse recommencés. Après qu’ils aient masqué leur refus commun de la république démocratique par de fausses réconciliations, toujours orchestrées, mais également toujours aussitôt transformées en affrontements violents, les voilà qui expriment à nouveau leur mépris à travers la violence. Chaque ivoirien sait aussi que les causes secondaires et superficielles de la crise actuelle ne sont pas les véritables causes qui agitent les ivoiriens et les opposent violemment depuis 1990, puisqu’elles sont logées en lui-même. Et si par entêtement, il voulait continuer à rechercher des explication de la crise profonde en dehors de lui-même, il lui suffit d’examiner quels sont les sujets de la violente opposition actuelle pour comprendre et pour se persuader que c’est lui-même qu’il peut trouver le ressort de la violence à laquelle il participe d’une manière ou d’une autre.

Une longue crise aggravée par tout ce qu’elle produit

Chaque situation crise aggrave et rend durable la crise en raison de ce qu’elle produit. Nous n’introduirons que quelques unes de leurs productions qui accroissent son potentiel toxique.

1. L’éloignement de la possibilité de débattre des raisons profondes de la crise.

Les circonstances toxiques que les ivoiriens produisent depuis 1990 ne sont jusque-là parvenues qu’à distendre leurs liens déjà fragiles, au plan historique, et à renforcer les complexes historiques ; pire encore, il semble qu’elle est parvenue générer de la haine mutuelle. Les ivoiriens doivent tirer les justes conclusions de leurs actes. Leurs échanges au sujet des crises successives se déroulent dans des cercles communautaires. Ces cercles constitués d’ivoiriens supposés être concernés de la même manière par elle et dont on suppose aussi qu’ils n’ont rien à discuter et ni débattre la concernant, qu’à constater leur accord commun s’agissant des idées, des sentiments éprouvés la concernant. S’ils consentent à se rendre à l’évidence de leurs pratiques, ils devront constater que ceux des ivoiriens avec lesquels ils n’échangent pas à son sujet, avec lesquels ils n’échangent pas les tweets, posts Youtube, Facebook et autres la concernant ne sont pas des leurs. Ils les redoutent en tant que des adversaires, si ce n’est des ennemis qui ne doivent pas connaître leurs pensées et sentiments véritables au sujet des crises. Se transformant mutuellement en ceux contre lesquels ils semblent combattre dans les profondeurs cachées de leurs âmes, nombre d’ivoiriens vivent faussement les uns avec les autres, ne réservant leurs véritables pensées et sentiments qu’à ceux avec lesquels ils veulent être des ivoiriens. Ainsi, la crise est aggravée par chaque crise qui renforce l’éloignement du débat entre ivoiriens. On se demande alors, comment des ivoiriens opposés à d’autres, avec lesquels ils refusent de débattre des difficultés de leur manières de vouloir vivre ensemble, peuvent-ils parvenir à une manière que tous acceptent pour mettre fin à la violence ?

2. Le concours des profits tirés des situations de crises.

Nombre d’entre eux ont même cru percevoir dans ces circonstances, les preuves qui leur manquaient pour justifier ce qu’ils pensaient ou croyaient, précisément ce dont ils n’éprouvaient jusque-là que de vagues sentiments, sans fondements véritables : la volonté de domination des uns sur les autres. Tels ivoiriens n’ont pas manqué d’en tirer les meilleurs profits possible. Craignant désormais de les perdre, ils sont venus gonfler le nombre de ceux qui n’aspiraient qu’à détenir le pouvoir collectif, dans un but de puissance et de domination. A l’avenir unis par leurs finalités différentes, seule la continuité du pouvoir détenu peut leur assurer les uns, de conserver leurs profits tirées de ces situations, les autres de réaliser leur volonté de puissance et leurs sentiments sociopathiques éprouvés à l’égard des autres.

Quelles que soient les opinions qu’on se fait des rôles joués par les acteurs de la longue crise, ils ont permis à certains de ceux-ci de se hisser à un rang de dirigeants désormais de la Côte d’Ivoire à un haut niveau parfois. Grâce à leur intelligence politique, ils on su néanmoins tirer profit politique de plus de vingt années de malheurs des ivoiriens. Dans cette position qui leur confère d’avantage d’influence sur les affaires publiques désormais, ils contribuent d’une manière plus décisive à aggraver la crise en augmentant sa complexité qu’elle n’était à son commencement en 1990. De ce point de vue la crise produit les conditions de son aggravation et de sa continuité, si les ivoiriens n’y prennent garde.

Pendant que les ivoiriens sont occupés à aggraver leurs difficultés communes de vivre, ils ont finis par oublier que la République de Côte d’Ivoire peut disparaître, en tant que le cadre historique de leur économie collective de vivre dans le monde, au milieu des difficultés historiques de vivre qui concernent tous les peuples. De ce point de vue,  s’ils ont été guidés par des dirigeants depuis 1990, on peut dire avec peu de risque de se tromper, que ces dirigeants ont fait preuve de cécité au point de vue de l’histoire des peuples. Quand on pense que ceux qui rêvent de faire de l’Afrique toute entière un territoire islamique sont déjà parvenus à Ferkessédougou et que les ivoiriens n’y voient aucun danger par rapport à celui représenté par leurs propres concitoyens actuels, on se demande quelle direction et sens de sens de l’histoire ils marchent ensemble, mais de pas différents.

Causes profondes et signification de la longue crise.

Tout a commencé au crépuscule du régime Félix Houphouët-Boigny, par la ferme volonté de trois hommes de prendre le pouvoir que sa mort imminente devait laisser. Il semble que ces trois hommes incarnaient trois fractions de la communauté ivoirienne. Ces fractions elles-mêmes épousaient à l’origine, et on se trompe de peu sur ce point – les lignes de groupes communautaires, avec de rares inclusions externes dues aux amitiés de ces dirigeants.

Chaque ivoirien se souvient des péripéties jusqu’aux récentes violences : concept d’ivoirité, coup d’État de 1999, élections sanglantes de 2000, puis à nouveau ivoirité, coup d’État partiellement réussi de 2002, partition du pays et double pouvoir, guerre civile, négociations forcées, élections contestées et finalement guerre abrégée par une puissance étrangère : la France. Contre toute raison, les ivoiriens avaient fini par croire à une réconciliation alors même qu’une fraction de la population était exclue de ce processus, à travers le musellement de leurs représentants, alors même que les sentiments sociopathiques de ceux qui les représentaient n’avaient pas évolué ; en tous cas, ils n’ont manifesté aucune inflexion sur ce point : leur incompressible haine de ne pas détenir le pouvoir.

1. L’aspiration à la domination et son opposé, son refus.

Depuis les années 1990, l’aspiration de l’immense majorité des ivoiriens à la dignité est incontestable. Pour que cette immense majorité en soit parvenue à faire de ce qui se passe dans le pays depuis ce moment, à savoir la politique, quelque chose d’essentiel, il a fallu qu’elle sentit et perçût que l’organisation de la société et la manière d’y vivre ensemble ne lui convenaient plus. Derrière l’organisation républicaine et démocratique du pouvoir, qui ignorait un pan essentiel des populations (les campagnes abandonnées à de multiples monarchies ou aristocraties locales), se cachait une pratique monarchique du pouvoir, pour perpétuer la prééminence de telle ou telle groupe communautaire, parfaitement inadaptée et inacceptable pour tous les ivoiriens. Il a fallu qu’auparavant, la manière dont les ivoiriens se considéraient mutuellement fut insupportable à cette multitude d’ivoiriens. Il a fallut qu’elle ait pris conscience de disposer désormais des moyens de manifester son refus de cette manière acceptable et même de pouvoir modifier ces manières qui pesaient lourdement sur leurs sentiments de dignité.

Une part importante de la population ivoirienne souffrait sans aucun doute de ces manières de vivre ensemble ainsi que des conditions de vie qu’on leur proposait et face à laquelle ces ivoiriens ne disposaient pas jusque-là, des moyens d’intervenir pour les modifier, les améliorer ou pour participer à leur transformation. De même que l’ordre colonial a fourni les moyens aux africains de se libérer de lui, sans le vouloir, l’ordre républicain contesté a fourni à nombre d’ivoiriens, le moyen de prendre conscience de ses lacunes et de leur volonté de le modifier. Ceux des ivoiriens qui bénéficiaient des privilèges exorbitants qu’ils en tiraient n’ont fait que tenter de maintenir ces manières à leurs profits.

Dès lors, les initiatives malheureuses, soit pour les changer, soit pour les maintenir, ne pouvaient que se heurter et de générer un malaise général, qui peu à peu a viré en violence. En exagérant souvent leurs considérations de ces manières de vivre, en identifiant et en pointant des ivoiriens qui veulent du mal à d’autres, les forces qui s’opposent à propos de ces manières ont généré un divorce entre ivoiriens, les éloignant davantage les uns des autres plus qu’ils ne l’étaient. Qu’ils soient détenteurs du pouvoir, des dirigeants ivoiriens ont concentré tous les pouvoirs entre leurs mains en manifestant un mépris constant pour tous les ivoiriens dont ils pensent qu’ils sont ses adversaires, lesquels les leur rendent bien en leur renvoyant le mépris insupportable pour un pouvoir souverain de la part de ceux qu’ils pensent qu’ils sont ses sujets qu’il domine.

La rupture entre quelque régime au pouvoir et une partie de la population qui pense qu’il n’agit pas en son nom et pour elle a été la constante depuis 1990. Le refus, le mépris et l’hostilité à tout régime, qu’une fraction importante de la population pense qu’il ne la représente pas et auxquels le régime lui-même oppose la même posture a constitué ce qui a rythmé la vie politique ivoirienne de ces vingt dernières années. En érigeant en système, le refus de reconnaître les droits, aspirations et la souveraineté de cette part de citoyens dans la manière de mettre en œuvre l’organisation républicaine de la société, les régimes qui se sont succédé au pouvoir ne sont parvenus qu’à diviser les ivoiriens. A cet égard, ils ressemblent aux structures traditionnelles monarchiques, aveugles et autoritaires qui divisent les enfants, les frères et sœurs et les enfants de ces deniers au sein des mêmes familles, considérant que tels d’entre eux sont les seuls à hériter de leurs parents et que tels autres doivent être sacrifiés pour augmenter les chances de succès des premiers.

Ainsi, comme dans ces sociétés traditionnelles, les régimes successifs ont choisi les citoyens de valeur pour lesquels ils agissent et ceux dont l’existence, certes nécessaires pour maintenir et renforcer la république, doit être au service des premiers. De cette manière, chaque régime a tenté jusque-là de ne laisser aucune place à la contestation de ceux qu’il rejette et qui le lui rendent bien, si bien qu’aucun débat ni débat avec lui n’est rendu possible. Ces conditions de régimes sourds aux voix qu’ils rejettent et écartent de la protection de la république ne peuvent conduire qu’à la violence toujours recommencée. Dès lors que ces régimes , ils les poussent à s’insurger avec colère contre l’humiliation et contre l’indignité que tente de leur imposer une république à laquelle ils appartiennent et qu’ils constituent avec leurs concitoyens que cette dernière préfère, protège et au bénéfice desquels elle agit.

Ce que tous les ivoiriens veulent, ce n’est pas que le progrès économique, pour ne pas dire matériel et physiologique, que même ceux d’entre eux qui ne sont pas reconnus par la république peuvent obtenir de la gouvernance de tel régime ; ce ne sont pas des améliorations sociales et économiques dont les colons prétendaient autrefois que ce furent les seuls besoins des africains, alors même qu’ils leur confisquaient tout le reste, à savoir l’essentiel. Les ivoiriens n’ont pas plus besoins d’amélioration socio-économiques que de progrès politiques. Quels qu’ils soient et quel que soit le régime qui détient le pouvoir, les ivoiriens exigent et veulent légitimement l’un autant que l’autre, d’améliorations des conditions matérielles de leurs vie que de l’égale et juste considération de leurs concitoyens et de la république à leur égale.

Si ceux qui détiennent le pouvoir, comme ceux qui s’opposent à eux pour le conquérir à tel moment historique ne comprennent pas cela, alors ils continueront à leurs places respectives changeantes en fonction de l’issue de leurs affrontement, d’enfermer les ivoiriens dans la république silencieuse et de l’exploitation des uns au profit des autres, alors dominés. Les ivoiriens peuvent tous convenir que c’est là une société sans horizon et sans aucun espoir, une société violente. Malgré plus de vingt années d’une telle société, chaque ivoirien voit bien que les acteurs principaux veulent continuer à les y maintenir coûte que coûte et ceux-ci y parviendront s’ils le veulent bien et n’y prennent pas garde.

L’aspiration profonde et légitime à la dignité de toutes les parties de la population ivoirienne est juste, est bien est vraie et belle. Les pouvoirs ou régimes successifs l’ont jusque-là ignorée. Les parties égoïstes de la population elles-mêmes les ont accompagnés et soutenus dans cette posture d’ignorance et de mépris, à moins que ce soit elles qui les poussent à l’adopter. Chaque ivoirien, qui fait preuve d’honnêteté d’esprit, observera qu’aucun régime jusque-là, ni les parties de la population qui l’ont soutenu activement, n’ont ni entendu ni compris cette aspiration, du moins n’ont considéré qu’elle était pas légitime pour d’autres parties du peuple. Au delà des régimes connus, toutes leurs initiatives, toutes leurs réformes politiques essentielles n’ont eu pour unique but que la conservation du pouvoir au profit de parties du peuple.

Ainsi, les régimes successifs n’ont manifesté qu’une prodigieuse incompréhension des réalités et sentiments éprouvés par les ivoiriens qui les fondent, de l’exigence partout exprimée et à quelque période que ce soit d’un nouveau contrat social, jusque-là limité à la domination par ceux qui détiennent le pouvoir à une époque donnée, préférant un ordre politique et un régime fondés sur la méfiance que sur la confiance entre ivoiriens. Le régime actuel comme ceux qui l’ont précédés et ceux à venir, dans des conditions où cette aspiration ne sera pas comprise et débarrassée des peurs qui la rendent toxique, n’a pu que faire face aux deux mêmes options que les autres : ou bien faire progresser la république, en prenant le risque de perdre le soutien de ces parties d’ivoiriens qui veulent en faire leur champion dans la lutte contre les autres ; ou bien se placer sous son commandement, ce qui ne peut se traduire que par la domination des autres parties, l’unique moyen d’évacuer la peur d’être dominées des parties qui le soutiennent.

Résultant d’une mauvaise appréciation du rôle historique de l’homme politique républicain et démocrate, nous écartons ces deux issues. S’il est compréhensible qu’une force politique ou un régime politique ne peut pas saboter son propre fondement, il est clair qu’en choisissant la seconde option cesse d’avoir cet attribut et d’être utile à tous les citoyens. Une autre voie politique est possible ; le moment venu, nous en indiquerons les principaux traits. Cette appréciation erronée a conduit tous les régimes à refuser la république démocratique dont ils ont été les régimes, à savoir les majorités ponctuelles et circonstancielles qui retenaient et exerçaient le pouvoir.

2. Le refus de la république démocratique.

Dès lors que quelque régime considère qu’une partie du peuple peut être gouvernée localement par des pouvoirs autres, dits traditionnels, pour éviter de parler de monarchies ou d’aristocraties, alors son caractère républicain est soumis à caution. Voilà pourquoi l’organisation de la société, héritée de l’ordre colonial n’a pas fait l’objet de réforme institutionnelle pour traduire les principes même de la république démocratique.

Ce refus a commencé à l’indépendance avec le principe même d’unicité de l’association politique de citoyens, lequel était en contradiction avec les principes de la république démocratique. Elle a été constituée par les ivoiriens revendiquant d’être républicains et démocrates qui ont accepté l’existence de 1960 à 1990. Jusqu’en 1990, dans leur plus grand nombre, ils ont trouvé dans la mise en commun en elle de leur idéologie unique et semblable mais sociotoxique, la manière d’éviter de s’affronter violemment : après l’indépendance et en tant que parti politique, le PDCI n’était fondamentalement que cela. Dès lors, l’idéologie de détention et d’appropriation du pouvoir d’État, qui inspire son action politique n’avait que cet unique objectif : détenir, exercer le pouvoir et le conserver. Cette association politique de citoyens entendait être à la place sinon plus que la république démocratique qui fonde son existence. En tant qu’organisation au service de cette idée, elle allait connaître les divisions les plus toxiques pour la Côte d’Ivoire entre ses membres au crépuscule de l’ère Félix Houphouet-Boigny.

En effet, avec elle, le pluralisme des associations politiques à partir de 1990 était une contrainte avec laquelle elle acceptait de faire, épousant ainsi et, de manière pragmatique, l’évolution politique des sociétés au niveau mondial, un peu contrainte par le “Vent de l’Est”, il convient de le souligner. Dès lors, si d’autres associations de citoyens à but politique ont vu le jour à partir de 1990, toutes à l’exception du FPI peut-être, ont été crées par ceux qui, hier encore, étaient des membres éminents du PDCI. Ils étaient peut-être déçus de la place qu’on leur y réservait. Sans doute, ils entendaient participer à l’animation de la vie politique ivoirienne à d’autres niveaux que celui qui leur était réservé. Par conséquent, nombre de ces nouvelles associations politiques ne résultaient pas d’un autre fondement idéologique que celui qu’ils partageaient alors que leurs fondateurs étaient membres de ce parti. Le RDR est l’exemple le plus abouti de ces nouvelles associations politiques. Concurrente et opposée au PDCI, non pas sur le fondement de leur idéologie identique, mais sur la question du leadership. Normal, qu’à l’échelon de la république, leur association commune veuille l’approprier à travers son pouvoir tandis qu’ à l’échelon de l’association politique initiale elle-mêmes des membres veuilles l’approprier. La division n’est pas conséquent pas étonnant si l’on considère l’idéologie identique sous-jascente qui la génère.

Dès lors, comment une association politique qui ne détient pas le pouvoir peut jouer le rôle d’intermédiaires entre le gouvernement du régime qui détient et exerce le pouvoir et le peuple, pour concourir à l’expression des suffrages de ce dernier ? Convenons que cela est difficile, si des groupements politiques d’opposants n’ont de programmes identique avec le régime au pouvoir que de détenir ou de conserver le pouvoir. Mieux encore, cela est impossible s’ils n’ont, comme le régime qu’ils combattent et de solutions alternatives à la politique de ceux qui gouvernent que dans l’unique fait de se substituer à eux. En ne traduisant le mécontentement du peuple ou de ses parties que dans leur unique volonté de détenir le pouvoir, et non pas dans une manière qui puisse les contenter, ces groupements ont failli à leur rôle en république démocratique, comme les régimes auxquels ils s’opposent qu’ils ont parfois été. En existant pour l’unique fin que celui de diriger l’État (de conquérir son pouvoir ou le conserver), et sans véritable programme républicain et démocratique, nombre de partis ou associations politiques de citoyens ont contribué à la crise de violence, au pouvoir ou dans l’opposition au régime qui le détient et l’exerce à une période donnée.

La grande majorité des ivoiriens a reçu de ces associations politiques une éducation politique qui a épousé leur idéologie identique : le tropisme redoutable et toxique pour la seule détention du pouvoir. Nombre d’entre eux ont sans doute été durablement éloignés des conceptions républicaines et démocratiques. Ainsi, ils sont devenus les croyants d’une religion politique, dont ils ont fait d’un culte (les élections présidentielles) la solution à leurs difficultés de vivre ensemble, mais sans en adopter le dieu : la liberté et l’égalité sociale et politique de tous ses adeptes.

Comble de leurs malheurs, les produits résultant des situations de crises successives que les ivoiriens génèrent depuis les années 90, alimentent et aggravent ces crises. Il n’y a qu’à observer un fait simple : de deux acteurs violemment opposés en 1990 qu’ils n’ont pas su résoudre, voilà désormais les ivoiriens en présence d’au moins cinq groupes d’acteurs majeurs, si ce n’est plus, en même temps qu’eux-mêmes sont divisés, suivant la ligne de séparation de ces acteurs auxquels ils accordent leurs soutiens ou s’opposent : la question de savoir qui doit détenir et exercer le pouvoir. La république démocratique est conçue comme un ring où s’affrontent les leaders d’associations politiques ; comme des boxeurs, chacun emporte avec lui une partie du peuple de supporters. Ainsi, les principaux acteurs de la crise ont transformé peuple en l’arbitre de leurs pugilats ; il doit simplement constater le K.O. des vaincus et lever le bras des vainqueurs. Le hic, c’est le ces parties du peuple sont à la fois juges et parties des combats. Ne jugeant que sur la base de la considération de leurs intérêts Le refus de jouer un tel rôle par la partie du peuple supportant les vaincus, dès lors

3. Une république démocratique : le régime, l’opposition et le peuple sont-ils des républicains et des démocrates ?

Dans une république démocratique ainsi que les ivoiriens qui produisent la longue crise revendiquent, la majorité politique au pouvoir à un moment donné gouverne, selon ses lois et principes. De son côté, l’opposition politique à ce régime s’oppose, conformément aux mêmes lois et principes, à ses éventuels abus et à ses projets et actes qu’elle juges non pertinents ni efficaces pour le progrès des citoyens, en vue de les convaincre de lui confier le pouvoir et son meilleur exercice.

Lorsque l’une des parties opposées rompt ce contrat ou tente de le faire, la république rétablit la force et la continuité du contrat, à travers sa justice alors sollicitée par l’autre partie. Mais puisqu’il revient de droit au régime pourtant adversaire de l’opposition de faire rendre la justice au nom de la république, il arriva que ses abus s’étendent à l’arbitrage lui-même que doit rendre la république dont il détient et exerce le pouvoir. Cela survient lors qu’il néglige l’éthique et l’effort républicain d’oublier dans cette circonstance son statut de partie impliquée.

Au stade où un régime abuse du contrat républicain, l’opposition peut encore la défendre et la protéger. Elle procède en ayant foi aux citoyens qui rendent la justice de la république et au nom de tous les citoyens. Lorsqu’elle respecte leur liberté et a foi en leurs facultés qui font d’eux des hommes, et convaincus de république. Si cette posture républicaine, certes difficile à tenir en face d’un régime abusif, fait défaut, alors la république est en danger.

La confiance de l’opposition en la république vient également de sa confiance dans le secours à cette dernière que lui porter le peuple souverain. En effet, son respect de la liberté des citoyens qui rendent justice et sa foi en leurs facultés, se renforce de sa foi dans le peuple républicain, pour les mêmes raisons : leur croyance en la république. Comme dernier recours pour sauver la république des échecs de l’opposition à la rétablir, le peuple souverain, de citoyens eux-mêmes convaincus de république démocratique, peut alors agir pour que la république poursuive son existence. Ainsi, c’est seulement à ce stade précis des relations du régime et du pouvoir, où l’opposition a épuisé ses cartes républicaines que le peuple souverain intervient pour mettre fin à la mise en danger par le régime de la république ainsi que de la cohésion de ses membres.

Malheureusement, il arriva aussi que les deux acteurs qui anime les relations des citoyens, régime et opposition, s’accordent et aient en commun l’aspiration à ignorer la république, ses lois et principes, pour placer leurs relations et celles des citoyens sous l’autorité de leurs capacités respectives à s’approprier et à inféoder les parties du peuple souverain à leurs causes et finalités. Confondues alors avec ces parties du peuple, majorité et opposition actuelles abandonnent la république et sa justice pour tenter de faire trancher leurs oppositions à propos des abus du régime par chacune des parties appropriées du peuple auquel il ne reste plus aucun attribut de souveraineté.

Ainsi se constitue la crise politique grave qui ébranle l’existence des ivoiriens qui constituent la république démocratique de Côte d’Ivoire. Si les ivoiriens cherchent à comprendre la signification de ce qui se passe et leur arrive depuis 1993, voici en ces lignes quelques éléments d’explications. En acceptant collectivement de fractionner leur souveraineté en tant que le peuple sur la république, le régime au pouvoir et sur son opposition qui le combat, pour se placer sous l’autorité de ces derniers, le peuple  ivoirien contribue, que ses parties soutiennent ou par de tels régimes ou leurs oppositions, à faire exister une république inversée. Dès lors, ainsi que son contenu s’échappe du récipient à l’envers, la république démocratique a perdu toute signification entendable, à défaut de cohérence des acteurs : la république s’est progressivement vidée de ses principes et valeurs. La violence qui la structure de toutes parts et qui accompagne désormais les relations des citoyens ivoiriens en fait une société politique qui a perdu son attribut de république démocratique.

Ainsi, la crise de la Côte d’Ivoire qui s’éternise peut recevoir une compréhension. Les causes secondaires des conflits qui apparaissent quand les ivoiriens ont pensé avoir retrouvé le cours normal de la république démocratique manifestent cette inauthenticité et non sincérité des acteurs s’agissant de leurs considérations de la république démocratique. Il convient en conséquence d’examiner, après les causes profondes qui les conduisent à ruser avec elle et ses principes, la croyance erronée que les élections présidentielles qu’ils attendent pourraient résoudre ces difficultés.

Rien ne sera résolu par les seules élections présidentielles.

Chaque ivoirien sincère le sait par avance : aucun des maux qui minent la société ivoirienne ne sera résolu par les élections à venir. Cela dit, comment ôter à des foules nombreuses d’ivoiriens, le bonheur semblable à celui qui comptent l’atteindre et être heureux en se suicidant. Dès lors que nul candidat n’attende aucune autre issue de ces élections que la détention du pouvoir, ne ressemblent-elles pas finalement à un suicide collectif d’ivoiriens, loin d’être des républicains et des démocrates et qui ne voulaient simplement qu’être heureux à travers elles ?

1. Situation nouvelle ne vaut pas résolution de la crise.

Il est exact que les seules élections ne règleront pas la crise. Toutefois, la raison commande de reconnaître qu’elles créent toujours une situation nouvelle. Et si, comme tous les autres ivoiriens ceux qui aspirent véritablement à la fin de la crise espèrent en elles, c’est sans doute parce qu’elles peuvent générer les conditions permettant à des forces du vrai progrès commun d’agir. En cela, elles peuvent faciliter les transformations radicales nécessaires qui seules peuvent répondre à plus de vingt années de faux, d’inauthenticité, de mensonges, d’irresponsabilités, de …, autant d’anti-vertus politiques, qui ont fini par conduire les ivoiriens à s’opposer violemment les uns contre les autres, alors qu’ils n’étaient qu’en quête de dignité. C’est sans doute là, l’unique valeur de ces élections.

Certes, les ivoiriens se sont accoutumés à percevoir les élections présidentielles comme un moment de dernier espoir ; toutefois aussi, ils ont à chaque fois été régulièrement déçus depuis 1990. Procédant comme des joueurs compulsifs de millionnaire qui espèrent d’autant gagner la prochaine fois qu’ils ont perdu cette fois-ci, les ivoiriens attendent et participent à ces élections avec des espoirs différents mêlés. L’attente de ces consultations électorale et leur tenue ont même fini par devenir le seul moment de leur bonheur, comme ce qui va changer leur existence. Mais, pour leur plus grand nombre, leur espoir a toujours déçu ces deux dernières décennies. Il y a des raisons à cela que nous avons évoquées précédemment. Si ces raisons ne sont pas abordées par les ivoiriens avec courage, alors les élections elles-mêmes continueront de constituer le moment culminant de leur crise plutôt que celui de réalisation de leur espoir de paix.

2. Élections présidentielles : un culte sans l’adoption de son dieu.

La crise ivoirienne est une crise de la manière de vivre ensemble des ivoiriens qui constituent le peuple. Or, les ivoiriens clament vivre comme des citoyens d’une république démocratique, à savoir la Côte d’Ivoire. C’est même à ce titre et fondés sur cette manière de faire ensemble société que tels accusent et blâment tels autres, soulignant leurs abus de cette manière, tandis ces autres revendiquent leurs raisons. Il vient en conséquence qu’il s’agit d’une crise de la république démocratique résultant des conceptions que les ivoiriens en ont. Cela ne relève donc pas d’un hasard, si le culte qu’ils rendent à cette manière de vivre ensemble, à la république démocratique, à travers les élections présidentielles, constitue un moment de grand stress et de violence.

Le fait que ces élections représentent pour les ivoiriens un moment à la fois d’espérance de changements favorables des modalités de cette manière de vivre ensemble, mais aussi un moment qu’ils redoutent tant, porte à penser que la république démocratique, en tant que la déesse honorée, peut produire à la fois le bien espéré et le mal redouté. D’ordinaire en matière spirituelle, nul culte à quelque puissance du bien ne procure aucun sentiment de crainte, dès lors que ladite puissance célébrée est conçue comme étant celle du bien. Ainsi, si le culte de la république démocratique et précisément, si les élections présidentielles procurent aux ivoiriens ce double sentiment, c’est le lieu d’en déduire qu’ils croient en la république démocratique, comme une puissance capable de leur procurer le bien et de leur dispenser le mal à la fois. Dès lors, les ivoiriens manifestent une croyance incertaine et non absolue dans la capacité de république démocratique à leur procurer le bien collectivement, puisqu’elle peut aussi leur dispenser le mal. Il en résulte que leur manière de vivre ensemble, constitutive de la république, n’est pas comme une puissance du bien, en laquelle ils croient en la bonté et la piété, sans aucune réserve. Leurs réserves concernant la magnanimité de la république démocratique sont à la source des sentiments et pensées qu’ils nourrissent, ainsi que des actes qu’ils posent dans leurs relations aux concitoyens. Ces derniers sont destinés à orienter la république vers ce qu’ils considèrent être le bien. La question est alors : croient-ils véritablement en la république démocratique, en tant que puissance, si elle l’est à la fois du bien et du mal et si les ivoiriens pensent pouvoir agir à sa place pour se procurer le bien qu’ils attendent et espèrent ?

De quelle manière un culte dont les ivoiriens eux-mêmes refusent d’adopter les dieux pourrait-il constituer le moyen de réalisation de leurs vœux ? La république démocratique est comme une religion ; politiquement, c’est comme une religion, comme politiquement le christianisme ou l’Islam le sont. Spirituellement, on croit en Jésus-Christ ou en Mahomet ; politiquement, on croit en la république démocratique ou en la monarchie ou l’aristocratie. Le dieu de la démocratie se nomme liberté et égalité sociale et politique. Les élections présidentielles constituent un moment de les honorer ; ce sont un culte démocratique. C’est à partir de ce point que les difficultés commencent pour les ivoiriens et que le risque que les élections ne résolvent rien de leur crise se précise.

En effet, de quelle manière des ivoiriens, qui ne croient pas en la liberté et en l’égalité sociale et politique avec leurs concitoyens, en le dieu de la démocratie, peuvent-ils attendre de son culte, que quelques vœux de leurs parts puissent être exhaussés par lui à travers ce culte ? Un chrétien qui ferait le sacrifice de la fête musulmane de l’Aïd peut-il espérer que le dieu de Mahomet exhausse ses vœux ; peut-il même lui attribuer la source de quelques changements favorables dans son existence ? Bref, les ivoiriens ne parlent que d’élections présidentielles, mais ils refusent de parler de son dieu : liberté et égalité sociale et politique. Dans ces conditions, le culte célébré à travers les élections notamment présidentielles ne peut que manquer de sens pour constituer un élément de réponse à la crise qui secoue la société ivoirienne depuis si longtemps.

3. Si seulement la république démocratique se résumait aux scrutins présidentiels.

Si seulement la démocratie pouvait se mesurer au transfert, au dessus des peuples, du pouvoir entre prétendants, n’acceptant que de détenir le pouvoir et la victoire électorale pour le détenir et l’exercer, plutôt qu’avec des idées, des pensées et des actes politiques, certes incertains et imparfaits, à propos de la manière de vivre ensemble, la Côte d’Ivoire serait sans doute en paix. Elle le serait-elle vraiment, si Alassane Ouattara avait consenti à céder le fauteuil de président à Konan Bédié ou à Soro Guillaume ? S’il arriva qu’Alassane Ouattara céda le pouvoir à Konan Bédié ou à tout autre, pour l’avoir aidé à le conquérir violemment en 2010-2011, la Côte d’Ivoire, notre beau pays n’aurait pas été pour autant une démocratie, ni en paix, parce que les ivoiriens y vivraient alors paisiblement. Qui peut penser ou croire qu’une paix fondée et conditionnée par l’accord, sans les ivoiriens, entre ceux qui ne considèrent que la détention du pouvoir et la victoire électorale qui les y mène relève d’un acte démocratique. Voilà pourquoi la paix, qui aurait résulté d’un tel accord, n’aurait fait que repousser et retarder le moment de l’irruption de la violence. A défaut de cette paix, la violence a surgi plus tôt dès leur désaccord constaté. Aucun ivoirien ne doit par conséquent être étonné par la circonstance actuelle de violence.

La paix ne peut pas être la circonstance de coexistence sociale dans laquelle tous ceux qui n’acceptent pas de ne pas détenir le pouvoir s’accordent pour le co-détenir et l’exercer, dans laquelle tous ceux qui n’acceptent pas de ne pas être à la barre du pouvoir le sont. La paix n’est pas le moment sociopolitique d’une société politique quand tous ceux qui ne supportent pas de ne pas détenir le pouvoir pensent le détenir et sont apaisés par ce fait ainsi que par le fait que nuls autres qu’eux, en tous cas, ne détiennent ni ne l’exercent seuls, fondés sur le rejet du risque de la domination. Qu’est-ce qui justifierait d’évoquer une situation de paix sociale, dans une société sans aucuns membres qui s’abandonneraient les uns aux autres, sans aucuns autres qui gouverneraient seuls, parce que tous gouverneraient. La circonstance de paix est-elle possible sans une circonstance dans laquelle certains exerceraient aux noms de tous et pour tous le pouvoir constitué collectivement et si d’autres ne le détenaient pas ni ne l’exerceraient ?

Une société où ces conditions ne sont pas remplies peut-elle produire une circonstance de paix, quand la détention et l’exercice du pouvoir par tous constitue le moyen de tous ses membres de se dispenser de la confiance mutuelle. Il convient de se rendre à l’évidence : une société dont les membres haïssent la confiance mutuelle, laquelle haine implique une volonté farouche de détenir le pouvoir pour se protéger de ceux avec lesquels ils coexistent est une société peureuse et violente. L’unique moyen de ses membres de coexister les uns à côté des autres, transformés mutuellement en adversaires, si ce n’est en ennemis, est un équilibre des forces ou la disposition d’une surforce, tous les recherchés dans la co-détention du pouvoir, ou dans une détention exclusive. Cela dit, la co-détention du pouvoir peut se constituer dans la reconnaissance d’un principe de réalité : la reconnaissance par les membres de la société de la nécessité de garantir la construction de la confiance mutuelle qui leur fait défaut. Dans un tel cas, un tel projet ne peut relever d’un accord entre dirigeants et prétendants à propos de la détention du pouvoir qui les oppose. Pour avoir un sens pour la société, un tel accord doit être l’accord de ses membres méfiants mutuellement les uns vis-à-vis des autres à une période de leur coexistence. Le partage du pouvoir qu’une communauté génère et représente ne peut pas être l’affaire des seuls dirigeants, leurs moyens de mettre en latence le conflit qui oppose leurs supporters à travers eux et dont l’objet est constitué par la détention du pouvoir de dominer les autres.

4. Nouveau gouvernement ou régime : lequel et pour quoi faire ?

A quoi peut bien servir quelque nouveau gouvernement ou régime, ainsi que les ivoiriens en ont connus depuis 1995 au moins, dans la résolution de la crise, si l’idéal de société républicaine et démocratique ne constitue pas une idéologie commune de tous les ivoiriens qui aspirent à détenir et à exercer le pouvoir, qui fonde leurs actions politiques au pouvoir comme dans l’opposition ?

Que tous ceux qui aspirent à la grande mutation de la société ivoirienne se tiennent prêts. Ils devront faire face à la situation qui vient d’être analysée. Ce sont ceux qui se sont élevés contre le régime Konan Bédié dans les années 90, mais dont plusieurs d’entre eux ont soutenu celui de Laurent Gbabgo des années 2000 et d’Alassane Ouattara des années 2010. Ce sont aussi ceux qui se sont dressés contre le régime Gbagbo pour supporter ensuite celui de Ouattara. Enfin, ce sont ceux qui tentent de s’opposer au régime Ouattara, mais qui l’acclamaient à ses début ou l’ont servi et dont plusieurs d’entre eux supportaient ceux de Bédié et de Gbagbo. Ils se sont pourtant élevés contre leur conception semblable du pouvoir, des institutions de la république démocratique notamment.

Tous ces ivoiriens, femmes et hommes, jeunes et vieux, citadins et villageois, etc… ne constituent pas une masse homogène, sauf à considérer leurs pensées et sentiments obtus vis-à-vis des conceptions identiques de ces régimes selon le gouvernant. Rarement, ils n’ont accepté de débattre de la rationalité de leurs pensées, se contentant d’esquiver en préférant justifier pourquoi ils s’opposent à tel régime à telle époque, plutôt que d’expliquer pourquoi ils soutiennent, contre raison, tel autre régime à telle autre période. Leur désaccord tragique parfaitement entretenu, en raison de faire prévaloir leurs positions irrationnelles respectives, ne peut trouver aucune solution, s’ils n’introduisent pas un minimum de raison, l’unique espace où ils peuvent par eux-mêmes arbitrer son la justesse ou la fausseté de leurs choix circonstanciels. En étant fondés sur leurs réalités psychologiques, leurs dissentiments voire leurs hostilités qui caractérisent leurs relations ne peuvent trouver un minimum de résorption qu’en introduisant un peu de rationalité, et des garde-fous.

Que de forces gâchées cependant qui manquent aux ivoiriens mutuellement hostiles et qui manqueront à tout nouveau régime. Quelle différence et quelle utilité peut avoir avec les régimes précédents, un nouveau gouvernement, mais d’ivoiriens séparés et désunis par des griefs anciens ou actuels, justifiés ou non ainsi que par leurs incompréhensions toujours entretenues ? Rien d’utile à tous ne peut être possible ni réalisé par quelque nouveau gouvernement sans le concours de tous les ivoiriens.

Au delà des élections, il est temps de songer et à préparer l’avenir.

On peut espérer que le lecteur et chaque ivoirien ont bien perçu l’intention se trouvant en arrière plan des propos précédents.

Un constat partagé : fausse route du peuple ivoirien.

Il ne s’est pas agi de défendre le régime de Ouattara, ni tous les autres qui l’on précédé, puisque comme eux, nous convenons qu’il a tort. Il ne s’est pas non plus agi de souligner le tort et la responsabilité de la seule opposition actuelle, puisque, comme toutes les autres qui l’ont précédée, elle a tort aussi. Et, même si quelque lecteur ou ivoirien le pensait malgré tout, on ne peut que l’inviter à considérer que sur la longue période de crise, les oppositions ont alternativement constitué les régimes, tandis que que les régimes se glissaient dans leur position de gouvernants. En conséquence, ce qui vaut pour le régime actuel vaut pour les régimes d’hier pendant que ce qui vaut pour l’opposition d’aujourd’hui vaut pour les oppositions d’hier. Bref, nul ivoirien n’est épargné de sa contribution à la crise, à quelque position politiques variables qu’il ait pu adopter circonstanciellement selon les issues temporaires du cours de l’histoire coproduite.

Les ivoiriens doivent plutôt se rendre compte qu’ils se fourvoient ; ils rabâchent continuellement à chaque situation conflictuelle dans la même crise la même lecture des événements ; ils répètent les mêmes arguments périmés pour fonder une compréhension de ceux-ci. Leur caractère désuet et impropre ne souffre d’aucune difficulté de constatation ; il suffit d’observer que rien de tout cela n’a contribué à réduire la crise pendant plus de vingt ans. Il convient qu’ils en changent. Espérons qu’ils ont procédé à une lecture et écoute attentives et ouvertes de ceux que nous avons proposés au débat. Pour ce faire, leurs systèmes de références habituels mis à l’écart, pour un court instant, espérons qu’ils sont aptes au vrai débat.

Confrontés aux situations conflictuelles et de crise qui se sont succédées, les ivoiriens sont parvenus au constat magnifiquement résumé par l’observation suivante de l’écrivaine tchèque Milena Jasenska : “Et, tant que les gens qui se refusent absolument à faire de la politique ne considéreront pas que “la politique” – c’est-à-dire “ce qui se passe”, comme aussi importante que leurs affaires privées, la grande masse des hommes se laisseront ballotter avec indifférence, au gré des événements, sans se rendre compte que ces mêmes événements pénétreront dans ses maisons, jusque dans les assiettes de la soupe de midi.” (1). Certes, dans leur grande majorité, ils tentent de faire de la politique. Et, c’est bien qu’ils se soient forgés une conscience politique et qu’ils tentent d’exercer leur souveraine liberté. Mais, il ne suffit d’agir librement ; l’action libre doit être utile, rendre les circonstances et l’environnement de la vie acceptable.

Voilà pourquoi, on peut cependant être lucide devant la liberté des ivoiriens, exercée dans un sens ou de l’autre, en particulier sur un fondement psychologique ou sur le fondement d’intérêts particuliers, ainsi que par tous ceux d’entre eux qui aspirent à conduire les relations entre les ivoiriens ou qui les gouvernent déjà. Pierre Mendès France  a tiré de telles postures le constat implacable suivant qui, tout en respectant leur liberté, éclaire néanmoins une perspective d’espoir que je partage également. « Je crois que si l’Histoire a un sens, elle n’en est pas moins, dans une certaine mesure malléable. Il y a des possibilités, de fluctuation, d’accélération, de ralentissement, des circonstances favorables qui permettent d’anticiper certains progrès, des circonstances défavorables qui retardent certaines maturations. Si les hommes auxquels le pouvoir est confié interprètent convenablement la réalité historique à laquelle ils sont confrontés, ils peuvent favoriser des accouchements, les rendre moins pénibles, moins douloureux ; ou au contraire freiner tel ou tel progrès (…).» (2) Et, les ivoiriens détiennent une partie du pouvoir.  La responsabilité revient par conséquent à chaque ivoirien d’interpréter la réalité que nous produisons collectivement depuis si longtemps et d’ajouter ses pièces à un débat trop longtemps évité si ce n’est combattu : celui de notre devenir commun. Malgré les circonstances, qui donnent parfois l’impression de petitesse ou à penser que ce que chacun a à dire n’est pas important ou l’expose, il y a toujours un chemin : le chemin de l’audace, tant qu’il s’agit de livrer au partage du plus grand nombre d’ivoiriens ses pensées et non d’agresser ou de violenter qui que ce soit, qu’il est question de combattre des pensées et des actes et non pas des hommes pour ce qu’ils pensent, font ou pas.

Comme lui, je récuse le fait que la contrainte justifie parfois l’inaction, alors même que malgré sa présence, on peut toujours agir utilement ou non ; c’est le sens de ces quelques lignes. Ce qui compte, c’est d’agir avec l’intention d’être utile, sans certitude cependant du résultat. «(..) A l’intérieur d’un déterminisme historique fondamental – qui, sur la très longue période, me paraît contraignant – les hommes qui contribuent à former l’opinion publique, et qui ensuite sont investis des responsabilités, ont des moyens d’être utiles ou nuisibles. En ce sens, il n’est pas sans intérêt de réfléchir à l’influence positive ou négative qui a pu être celle de tel ou tel homme. » (3) Les contraintes de leurs actions politiques ne peuvent pas être constitutives de l’échec de tels ou tels dirigeants ivoiriens à être utiles à eux tous. Il revient en conséquence aux ivoiriens, tous débarrassés de leurs propres démons, d’examiner l’utilité collective de tous ceux qui ont animé la vie politique ivoirienne depuis les années 90. Certainement, “Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie, il faut l’action”. (4) L’action décisive n’est pas celle pour prendre ou accaparer le pouvoir que tous les ivoiriens constituent, mais pour examiner ensemble pourquoi tous ensemble, les ivoiriens recommencent sans cesse la même histoire violente depuis 1990.

Nombre d’ivoiriens qui étaient acteurs de cette histoire au début de cette crise de violence en 1990 , d’une manière ou d’une autre, ne sont plus. “Les dieux ne pouvaient donner l’immortalité à l’homme lui ont donné le temps.” selon Platon (5). Et bien, nuls ivoiriens ne sont immortels, mais chacun à son époque peut être utile à tous, tant qu’il dispose du temps de vivre. Tant que les ivoiriens vivent, ils disposent du temps de changer collectivement de manière de vivre ensemble et ses modalités, d’être ensemble utiles à eux-mêmes ainsi qu’à ceux qui restent après eux ou qui arriveront après eux ; à une unique condition : qu’ils acceptent de discuter de cette manière et non pas de continuer à maintenir en latence ce qui divise depuis toujours : la volonté de puissance pour dominer d’autres ivoiriens, plutôt que la coopération d’ivoiriens égaux et humbles, en quête de la même dignité. Il est temps de ne pas penser qu’à nous, mais de préparer l’avenir pour les innombrables ivoiriens qui continueront la Côte d’Ivoire, au milieu de tous les peuples du monde et qui contribueront à continuer l’histoire des hommes, en quête d’une vie digne, de l’idée commune qu’ils se font d’eux-mêmes.

Pour ma part, je refuse ce qui se passe, à savoir la politique menée en Côte d’ivoire depuis 1990 et à laque chaque ivoirien contribue à sa manière et selon ses capacités. Collectivement, nous produisons depuis cette date au niveau national, une société du silence et du mépris : au entre les dirigeants de chaque régime et les citoyens. Nous produisons dans le même temps au sein des groupes communautaires une société du bruit : ces bruits sont générés par les nombreux échanges, discussions en vases clos, entre leurs membres qui, semble-t-il, se ressemblent et s’associent, en raison de penser et de ressentir la même chose. Mais, rarement ils ne débattent au sein de leurs groupes des sujets fondamentaux qui les éloignent des autres ; une raison à cela existe : ils ont raison sur tout. Ces sujets, qui minent pourtant leur avenir commun, ne peuvent qu’aboutir au pire s’ils ne se réveille pas de ce cauchemar : la fin de la république que les uns et les autres veulent s’approprier unilatéralement.

Depuis 1995, le peuple ivoirien s’est progressivement muré dans la désespérance de la politique, ce qui se passe. C’est que des dirigeants dignes de prestidigitateurs de la politique sont constamment parvenus et sans en dévier, à habiller la noble politique de consultations électorales faussées et et vite bâclées, en tant qu’un passage obligé des temps nouveaux. Maquillant leurs réelles intentions de promesses qui ne les ont jamais engagés, ils conduisent année après année la barque ivoirienne au désastre. Voici pourquoi, si les ivoiriens acceptent de poursuivre l’histoire dans cette direction qui a montré son potentiel de dangers, il arrivera sans doute un moment ou l’existence même de la Côte d’Ivoire sera en jeu ; lorsque qu’un grand nombre d’ivoiriens murés dans le silence la rejetteront sans ménager personne. Mon choix est fait : être du côté de tous ceux des ivoiriens qui refusent qu’une telle voie ne continue d’être arpentée et de ceux qui n’aspirent qu’à préparer un autre avenir commun avec tous les ivoiriens qui partagent cette finalité.

Quelques idées pour préparer l’avenir.

Que faire de la crise de vivre ensemble des ivoiriens ? Il faut sans doute en discerner les fondements et les mécanismes de ses manifestations. C’est à cet cette tâche essentiel que tente de contribuer le présent effort. Ensuite, il faudra penser à préparer l’avenir commun et e commun. A ce titre, quoi que chaque ivoirien pense dans cette crise et à son sujet, il sait que les nécessaires et difficiles conciliations entre les fractions d’ivoiriens qui y sont engagées en s’affrontant constitueront sans aucun doute, le but principal d’un gouvernement utile au peuple ivoirien. Voilà pourquoi un tel gouvernement n’échappe pas à la question suivante : quelles causes de la crise ont été identifiées par le gouvernement à venir et quel est son programme d’actions pour la résorber définitivement ? Si cette contribution a une signification, c’est celle de constituer un travail qui doit contribuer à préparer ces réconciliations entre ivoiriens, si tant est qu’ils ont jamais été authentiquement conciliés. Sans ces conciliations entre les ivoiriens et s’agissant de leurs manières de vouloir vivre ensemble, aucun véritable gouvernement de progrès communs ne sera possible.

Il ne suffira pas à un gouvernement, potentiellement nouveau, de promettre habilement l’impossible ; il faut qu’il veuille vraiment et puisse le réaliser. Vouloir implique de sa part de s’être débarrassé des vieux cadres moribonds de pensées, des sentiments faux et sociotoxiques, d’adhérer vraiment à l’idéologie républicaine et démocratique, à savoir, aimer les ivoiriens, mais libres égaux et dignes au point de n’en préférer aucuns par rapport à tels autres. Un important marqueur de ce point de vue sera la considération manifestée à l’égard des innombrables ivoiriens des campagnes ; depuis l’indépendance, ils ont été abandonnés à la rigueur des monarchies et des aristocraties locales en périphérie ou au cœur de la république démocratique ; ils sont pourtant des citoyens de la république comme tous les autres.

Pouvoir requiert d’être en mesure d’obtenir la confiance républicaine de tous les ivoiriens, y compris et surtout de ceux qui ne vous ont pas attribué leurs suffrages, de pouvoir compter sur leurs participations à la république, même et surtout quand ils procèdent parfois en manifestant leurs désaccords, réprobations, leurs protestations, dans le cadre des règles de la république. Bref, un nouveau gouvernement le sera s’il est de rupture avec tout ce qui nous a conduit à une crise violente durable. Tout gouvernement nouveau, adossé comme ceux qui l’ont précédés, à des fondements incompatibles avec la république démocratique, avec une organisation plus juste et plus humaine de la société, à savoir qui refuse d’ériger la reconnaissance de la dignité de chaque ivoirien au titre de ses préoccupations ne veut ni ne peut constituer un acteur de résolution de la crise.

Il convient de combattre la juste tentative de penser que les élections de 2020 seront vaines et stériles comme les précédentes et de s’en désintéresser et de se réfugier dans des perspectives qui pourraient aggraver la crise. Les forces du véritable progrès commun doivent parler à tous les ivoiriens, discuter et débattre avec eux, notamment de leurs perceptions des véritables causes de la crise, leur indiquer les traits principaux de leur programme pour traiter ces dernières dans le but de faciliter l’accouchement de conciliations des ivoiriens divisés. Il le faut aussi, pour combattre le régime Ouattara et le désordre qu’il a fortement contribué à installer en Côte d’Ivoire aussi bien, depuis le moment où il aspirait gouverner le peuple de Côte d’Ivoire que pendant les années où il est parvenu à le faire. Il le faut également, pour combattre ceux qui n’ont pas été capables de proposer le bon chemin aux ivoiriens qui ont fini par succomber à son ordre politique, accompagné et caractérisé par le désordre. Le temps est venu de proposer un ordre juste aux ivoiriens ; je suis convaincu qu’ils sauront reconnaître son caractère parmi tous les autres qui leur ont été appliqués jusque-là. Il n’y aura aucune conciliation possible entre ivoirien sans un tel ordre, quoi que sera la nouveauté d’un nouveau régime.

Conclusion

Les ivoiriens ont décidé que la révolution permanente qu’ils  ont engagée depuis 1993 doit être réalisée à travers des élections. Aussi, ces dernières qu’ils attendent comme ce qui doit les libérer sont sans aucune signification. La révolution permanente doit enfin prendre fin. Elle le sera à travers l’organisation d’une manière acceptable par tous les ivoiriens rassemblés de vivre ensemble ; cette dernière confèrera aux élections un autre sens que celui d’une confrontation violente, habilement organisée et restreinte par ceux qui gouvernent, pour décider de qui détient la puissance de dominer les ivoiriens. C’est de cet avenir commun et en commun dont il s’est agi des conditions dans tout ce qui précède.

Avant d’envisager de tenter réaliser ensemble cet avenir, une rupture dans la conception sociotoxique de la manière de vivre ensemble doit être réalisée. Il convient alors de faire place au débat, pour essayer de poser les conditions nécessaires pour mettre fin à la crise et réfléchir ensemble à cette rupture. Les idées partagées dans les lignes qui précèdent constituent des pièces que j’ai tenté d’ajouter à ce débat, pour le nourrir et pour le développer. La finalité est simple et claire. La crise durable et dangereuse ne rencontrera pas les conditions de sa résolution sans réunir tous les ivoiriens, qu’ils soient les vainqueurs ou vaincus d’hier de la crise ou d’aujourd’hui ainsi que ceux qui espèrent l’être demain après les élections. Et, la fin de la crise en elle-même est la condition nécessaire pour un avenir commun possible et de progrès en tous domaines. Pour ces raisons, ceux des ivoiriens qui n’aspirent qu’à détenir et à exercer le pouvoir, y compris sans une partie des ivoiriens, pire encore en en écrasant plusieurs d’entre eux s’il le faut, manquent à leurs responsabilités historiques. Parce que libre, chaque ivoirien qui les soutient ou qui est leur adversaire dans cette quête insensée doit, comme eux, assumer les siennes.

Pour ma part et à travers ces lignes, j’ai tenté de le faire avec la ferme intention d’être utile à tous les ivoiriens, en ayant à l’esprit l’essentiel, l’homme digne : à savoir l’homme libre et utile à tous les autres. Ce qui distingue les hommes, les dirigeants et tous ceux qui détiennent et exercent un pouvoir d’influences des relations des hommes au sein de leur société, c’est précisément cela : leur utilité collective ou leur nuisibilité collective. Que chaque ivoirien choisisse l’ivoirien qu’il veut être. Il est sans doute possible qu’un grand nombre d’ivoiriens a déjà choisi, qu’il pense sans doute  agir dans ce sens de l’utilité collective ou pas. Aussitôt, je crains que les pensées, sentiments et actes précédemment analysés ne nous accordent pas. En effet, le débat rebondit sur les limites de la société ou communauté pour laquelle les parties du peuple veulent être utiles en agissant comme elles procèdent et telles que nous en avons examiné et dégagé le manque de rigueur et d’authenticité.

Tout cela montre simplement la nécessité du débat, si l’intention sincère des ivoiriens est d’être mutuellement utiles à tous les ivoiriens. Bref, il est temps que la crise de la république démocratique cesse. Les ivoiriens doivent s’efforcer de penser et d’agir, comme des républicains et démocrates convaincus, comme des croyants de cette manière de vivre ensemble, dont le dieu est : liberté et égalité sociale et politique. C’est à cette condition, que devenant de meilleurs croyants, le culte consistant en des élections présidentielles, rendu à la république démocratique, à la liberté et à leur égalité sera apaisé. Ils n’y parviendront pas à vivre paisiblement s’ils croient davantage au dieu opposé, j’ai nommé l’inégalité sociale et politique et la domination, auquel il rendent culte à travers la violence échangée. La république démocratique est la forme de société et la manière de vivre ensemble qu’ils ont choisie. C’est en la défendant tous que quelque régime qui détient et exerce le pouvoir qu’ils constituent ensemble en tant que peuple, et que quelque opposition qui s’y oppose, gagneront la considération et le respect des ivoiriens, eux-mêmes évoluant alors vers un peuple véritablement souverain, pour arbitrer leurs différends et rétablir la république. Faute de cela, la violence continuera d’accompagner durablement l’existence collective des ivoiriens, quelle que soit la nouveauté du gouvernement s’extirpant du sang versé des ivoiriens pour pouvoir surplomber l’existence de ceux d’entre eux qui vivent encore.

Et, ma foi au delà du tumulte des sentiments sociopathiques exprimés par nombre d’ivoiriens, si ces élections devaient aboutir à un nouveau gouvernement, on peut espérer, malgré toutes ces attitudes belliqueuses, qu’il ne le soit pas du seul fait que son avènement fait baisser temporairement la tension qui traverse depuis si longtemps les ivoiriens et de rendre la crise moins vive, comme ce fut le cas des précédents. Si, avec courage, le régime qui en résultera assurément s’approprie la question de la manière acceptable par les parties du peuple ivoirien de vivre ensemble, il aura sans aucun doute l’immense considération de tous les ivoiriens, qu’ils l’ai supporté ou pas. Il est sans doute certain que sa manière contestable, peut-être, de leur procurer des progrès dans les modalités de leur existence sera contestée. Mais, au delà de cela, ils lui sauront gré de reconnaître la première finalité d’une république démocratique : à savoir, la cohésion de ses membres, laquelle assure sa continuité dans l’histoire, à travers celle de ceux qui la constituent en vivant ensemble précisément de cette manière. La quête d’une vérité doit acceptable par tous doit avoir raison du sophisme érigé en pensée politique en Côte d’Ivoire.

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(1) Milena Jasenska, “Vivre, reportages politiques 1937-1939”, Collection “Bibliothèques”, Éditions 10/18

(2) Pierre Mendès France : “Préparer l’avenir”, Éditions DeNoël, 1968

(3) Jean Lacouture, “Pierre Mendès France”, Éditions du Seuil, 1981

(4) Victor Hugo, ” Les misérables”, Éditions Gallimard, Collection Folio Classique

(5) Platon, cité par : François Mitterand, “Ma part de vérité”, Editions Fayard, Collection Le Livre de Poche

A propos des difficultés de vivre ensemble des africains : sauf des erreurs de ma part, je vois …

Les propos qui suivent sont introductifs d’une série de discours concernant la manière de vivre ensemble des africains au sein de leurs sociétés étatiques contemporaines. Il se peut qu’ils comportent ici et là quelques erreurs d’appréciation ; mais là n’est pas l’essentiel. Car que valent-elles au regard de leur statut de tentatives de répondre à la question décisives concernant le fait que leurs manières de vivre ensemble hier et aujourd’hui soient si peu productrices de progrès individuels et collectifs pour le plus grand nombre d’africains ? Au nationalisme des nations du monde, dont les membres tentent ensemble de marcher dans l’histoire, la voie des africains est l’ethnocentrisme étroit, masqué dans un discours généreux mais creux de continentalisme. Mais, qu’est-ce que le continentalisme, quand il est vaincu par avance de l’intérieur par un nationalisme moribond – j’ai nommé  ethnocentrisme -, dirigé précisément contre les parties de la nation, à savoir ceux avec lesquels ils doivent précisément constituer un espace commun d’économie collective de vivre, à défaut de constituer une nation ?

Une foule de plus en plus nombreuse d’africains.

Je vois une foule innombrable d’africains. Ils sont semblables, en apparence. Égaux politiquement et libres, dit-on, on perçoit néanmoins que l’égalité politique proclamée dans l’espace étatique n’a nullement cours au niveau des espaces locaux traditionnels : villages, royaumes, etc… A les observer vivre, ils semblent tourner en rond sur eux-mêmes.  Ils s’affrontent continuellement et sans repu, les manifestations les plus visibles intervenant à l’occasion d’élections du gouvernant. Leur but est de tenter de porter au pouvoir celui qui incarnera le pouvoir qu’ils constituent en vivant ensemble. Ce dernier leur procurera de petits et vulgaires plaisirs dont ils semblent vouloir se contenter et emplir leurs âmes. Si on ne se trompe, ils donnent à près l’impression que tout ce qu’ils veulent et attendent de leur existence, c’est cela. Donnant ainsi le sentiment d’être les uns et les autres retirés à l’écart du monde avec leurs familles, leurs villages, leurs communauté ethniques et leurs groupes communautaires ou sociaux, ils sont comme étrangers à la destinée de tous les autres contemporains africains, de leurs familles, villages et communauté ethniques… Ensemble et selon eux, ils forment la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali, le Sénégal, etc…

Devons-nous poser la question de savoir s’ils sont attentifs à l’existence de tous leurs contemporains et des autres hommes ? Il est exact qu’ils disposent d’un argument : ces derniers ne le sont probablement pas à leur égard et en tous cas, pas assez, comme ils pensent. Cela dit, que leur reprochent-ils quand tels africains eux-mêmes, qui doivent davantage l’être vis-à-vis de tels autres, sont les premiers à manquer d’attention à leur égard ? On en vient même à se demander de quelle manière et, fondés de quels arguments, nombre d’entre eux parviennent à proclamer que l’Afrique est championne de la solidarité. Que cela ne tienne, ils en tirent malgré tout une sorte de fierté mal dissimulée, dès que quelqu’un aborde ce sujet. Et, de quelle nature est la solidarité dont ils parlent alors même qu’ils consacrent l’essentiel du temps de leur vie ensemble à s’opposer. S’agit-il de celle avec les membres de leurs seules familles et de celle avec ceux de leurs seules communautés traditionnelles historiques ? Finalement, ils peinent à dépasser le cadre des liens familiaux et ethniques historiques, alors qu’ils disent vivre ensemble avec tous leurs autres contemporains dans une nouvelle communauté historique : la société étatique nationale. Dès lors, peut-on y voir la manifestation d’africains qui vivent ensemble à cet échelon social et non pas comme des membres de communautés restreintes historiques ?

Une question se pose : vivent-ils véritablement ensemble ? En effet, s’il arriva que la multitude d’africains soient au demeurant à côté de leurs concitoyens, ils ne les voient pas. Ils les touchent parfois mais ils ne sentent point. Souvent, ils parlent avec eux, mais de superficialités, dès lors qu’ils pensent ne pas appartenir à la même communauté, ne réservant les sujets susceptibles d’oppositions et de les inviter à manifester leur véritable nature avec les membres de leurs communautés. Il est exact qu’avec ces derniers, ils pensent être abrités, pensant la même chose comme ils supposent. Bref, ils n’existent qu’en eux-mêmes et pour eux-seuls avec leurs proches. Et, s’il leur reste encore une famille, à savoir leur communauté ethnique, on peut dire du moins qu’ils n’ont pas de famille à l’échelle de l’histoire et au point de vue de son exigence fondamentale : l’espace social commun nécessaire à une économie collective de l’existence. Agissant comme s’ils vivaient seuls au monde dans le cadre de ces communautés restreintes, les uns et les autres sont cependant unis dans l’adversité mutuelle dans leur communauté nationale. Finalement, à travers les modalités de leur coexistence sociale, ils semblent peut-être même former à eux seuls toute la communauté humaine, comme à l’abri de la fureur du monde. En tous cas, c’est cela l’impression qu’ils donnent.

Il est difficile de les discerner ! Au milieu de tous ces africains, on croit apercevoir et distinguer cependant des ivoiriens, des congolais, des camerounais, etc.. Mais, peut-on en être certain, tant eux-mêmes peinent à s’accorder sur qui sont les ivoiriens, les congolais, les camerounais, etc… N’est-ce pas cela l’une des raisons de la divergence qui les conduits à s’affronter régulièrement ? Devant cette indétermination, admettons néanmoins que tels d’entre eux sont des ivoiriens, puisqu’ils ne sont aucuns autres africains que nous pensons pouvoir reconnaître, avec cependant la même difficulté : maliens, soudanais, centrafricains, togolais, etc… Dire que des africains veulent unir ce qu’ils ne peuvent encore définir ni discerner, sans qu’aussitôt les faits démontrent le peu de fiabilité de leurs définitions. Sans le savoir, Ils risqueraient de procéder comme s’ils unissaient l’eau et le feu en les entrainant dans une bataille qui n’a d’autre finalité que victoire et défaite. Quoi qu’il en soit, les fondements permettant de discerner tels ou tels africains, telles ou telles communautés nationales africaines sont si fragiles. Les faits de pays et leurs désignations de principes reflètent si peu de réalités qu’il convient de s’adresser à tous les africains. De plus, comme on ignore l’avenir incertain, tels ivoiriens pourraient peut-être me contester cette qualité à défaut de pouvoir réfuter mon droit, en tant qu’homme, à traiter de ce qui concerne ces hommes que nous désignons par des africains, dont les ivoiriens en sont.

Deux pouvoirs alliés qui surplombent désormais leur coexistence.

Au dessus de ces africains s’élèvent deux immenses pouvoirs tutélaires à leur sortie des sociétés colonisées.

Au niveau local, à savoir des fractions sociales villageoises, royales ou régionales, ce pouvoir est l’aristo-monarchie traditionnelle. Ils le reconnaissent et lui obéissent, sans avoir nul besoin de s’interroger. Tout simplement, parce qu’ils ont été éduqués à le considérer comme un objet sacré devant lequel la seule chose à faire est de se prosterner. Ceux qui les ont précédés leur ont transmis l’idée d’un pouvoir qui se confond avec celui qui l’incarne et qui s’impose à eux, comme l’est la nature d’une puissance. Il est fondé sur des règles traditionnelles qui ont érigé l’inégalité politique en principe, donnant à certains, l’exorbitant pouvoir de décider de tout ce qui concerne tous les membres de la société, selon leurs uniques pensées et sentiments à propos de ce qui est vrai, bien, juste, beau et socialement éthique. Ces règles sont elles-mêmes sacrées, ramassées et cristallisées sous la forme des traditions. Ici et là, ces règles ont été fondées en droit, avant même d’en avoir une connaissance exhaustive et de les avoir triées. Bref, comme tel, il semble que ni ce pouvoir permanent, ni les traditions qui en assurent l’assise, parfois méconnues par certains de ceux-là même qui en réalisent le gardiennage  ne peuvent être modifiés par les africains d’aujourd’hui et de demain. Ce pouvoir et ses principes structurent définitivement, dit-on, les modalités de leur vie ensemble au niveau des communautés locales historiques qu’ils constituent. Il convient d’être clair : les sociétés locales fonctionnent comme des micro-États dans l’État, segmentant ainsi l’espace social étatique au point de faire des membres de la société étatique des non citoyens dans les espaces locaux. Il est insupportable de constater que ces espaces sociopolitiques locaux forment des barrières sociales solidement dressées entre les africains membres de la même société nationale.  Bref. A croire ceux qui en sont les gardiens, la vie ensemble que des aïeux ont organisée naguère, comme la solution qu’ils ont trouvée pour réduire les tensions générées par leurs vies ensemble à leurs époques, doit être semblable à celle de leurs descendants. Or, ces règles résultent de leurs pensées et sentiments, plus ou moins imparfaits et dans tous les cas divergents en partie de ceux des africains d’aujourd’hui. Qui peut ignorer que les africains d’aujourd’hui qui descendent de ceux d’hier ne sont pas pas ceux d’hier et que leur environnement n’est pas celui que fût le leur ? Qui peut nier que les tensions générées par les pensées et sentiments différents concernant la façon acceptable dont il convient de vivre ensemble des africains aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles de leurs aïeux ?

Au mépris des pensées et sentiments des africains à chaque génération, certains des contemporains africains s’emploient  Pourtant, depuis ces aïeux et depuis toujours, à vouloir continuer l’organisation de la vie ensemble sur la base de ce qui n’est pas vrai, juste, bien et beau ni socialement éthique. Car, quels africains sensibles et raisonnables parviennent à penser que fonder la manière de vivre ensemble aujourd’hui sur les résultats des violences dispensées, les paroles échangées et des concertations éventuelles de ceux qui les ont précédés présente ces caractères de vérité, de justice, de bien et de beauté ? Bref, en quelque sorte et selon eux, les morts doivent toujours décider pour et à la place de ceux qui vivent ensemble aujourd’hui, de la manière dont ils doivent vivre ensemble, indépendamment du mouvement du monde et de leurs volontés propres pour mieux s’y adapter. Quel africain en quête de dignité peut accepter d’être libre ainsi de ses pensées, sentiments et actes ? Comment peut-il accepter cela quand, hier comme aujourd’hui et demain, la dignité constitue l’objet de la quête de sa vie ? Hier, quels africains sont parvenus à réaliser définitivement la dignité du plus grand nombre d’africains d’hier et et à poser les jalons de celle de ceux d’aujourd’hui et à venir au point que leur manière d’y être parvenue doit constituer une règle sacrée ? Non, la quête de la dignité de tous les africains ne prend fin pour eux qu’avec leur mort ; leur quête ne suspend point celle de ceux qui continuent à vivre ensemble après eux pour tenter de la réaliser. Sans doute, et parce qu’ils sont libres, la fin de la quête de dignité de tous les africains ne peut correspondre qu’à la fin de la communauté des hommes désignés par les africains.

Au sortir de la colonisation, une nouvelle société a été constituée par la force coloniale : la société étatique contemporaine. Le pouvoir qui en a surgi a trouvé les conditions de son existence à travers un accord avec les pouvoirs locaux ménagés par la puissance coloniale pour ses besoins d’efficacité. En les reconnaissant jusqu’à leur confier la mission d’être les gardiens de troupeaux d’africains indolents et dociles, dans leurs enclos ethniques, c’est ainsi que ces pouvoirs locaux le reconnaisse comme étant le pouvoir suprême. Depuis, les pensées et sentiments de nombre d’africains continuent, au moins localement, d’être ignorés, faisant d’eux des inégaux politiques dans les espaces sociopolitiques locaux. A ce niveau, ils ne rétablissent partiellement l’égalité politique qu’à travers leurs seuls votes lors de consultations nationales.

Au niveau national, ce pouvoir est l’État. On prétend qu’il est moderne, sans doute en raison de s’habiller de l’attribut de république et d’être démocratique. Il se présente aux africains, sous une forme découverte au cœur d’un de leurs plus grands malheurs historiques, j’ai nommé la colonisation. Alors que tous les africains le génèrent, considérant leurs groupes communautaires historiques particuliers et selon la circonstance politique, certains d’entre eux veulent en représenter tous seuls, les piliers. Les liens sociaux historiques qui continuent de les unir au sein de leurs communautés particulières historiques constituent leurs moyens d’y parvenir. C’est pourquoi, ils s’affrontent, tant qu’un groupe n’a pas la prise pour faire taire définitivement les autres ou les contraindre à leur obéir pour toujours. Sans doute, ils le conçoivent comme étant un pouvoir qui peut se charger seul d’assurer leur existence et de veiller sur leur devenir, disons de leur sort. Il vient par conséquent, hors de toute vision de la complexité du monde et de leurs relations qui les invitent à déchiffrer sans cesse son sens, qu’ils donnent le sentiment d’avoir discerné leur simplicité, ainsi que procèdent les populistes et les démagogues. Ils pensent même que, pour ceux qui le feront être et en seront les piliers, ce pouvoir pour lequel ils se battent tant, pourvoira aux conditions de leur existence, au milieu de les autres membres de leur communauté nationale. On ne peut pas faire à ce pouvoir le procès d’être absolu, comme naguère. En revanche, il est sans doute détaillé en théorie : il est constitué d’un président de la république, d’un parlement, d’un gouvernement, d’une armée, qui ne peut défendre ni protéger les africains ni assurer leur sécurité ; bref, la société étatique contemporaine est composée de toutes les institutions d’une société démocratique. Mais, il est concentré en pratique dans les mains d’un seul. Certes, ce dernier change selon l’issue de l’affrontement des africains. Certes, ces confrontations périodiques sont qualifiées de politiques, mais elles s’achèvent la plupart du temps par des échanges d’actes violents auxquels ils ont conféré la mission de clore la lutte pour imposer celui qui incarne le pouvoir. Et, si nous allons au delà du gouvernant, ce pouvoir qu’il incarne ne tient en réalité qu’avec celui qui l’incarne à telle période, qu’en raison d’être soutenu au niveau de sa communauté historique restreinte et non par la volonté de tous de respecter ses principes constitutifs.

Prévoyant, ce pouvoir a identifié un adversaire : ce sont les autres contemporains constituant la société commune. Leur unique tort est de vouloir assurer l’assise militante de celui qu’ils préfèrent qu’il l’incarne. Ils sont différents selon leur fortune politique. De ce point de vue, l’histoire n’a été d’aucun conseil pour ce pouvoir et nombre de ceux qui sont parvenus à l’incarner ou aspirent à le faire. Souvent rugueux et violent avec ces autres africains de la communauté commune et selon la circonstance politique, il est en revanche doux avec ceux qui le soutiennent et constituent ses piliers. Il est presque toujours conciliant avec les gens extérieurs à la société nationale, tant qu’ils lui fournissent parfois le carburant de l’énergie de sa brutalité et pense que ces gens augmentent sa légitimité, la fondent ou la renforcent. Ainsi par exemple, le taux de croissance est apparu comme un indicateur de bon gouvernant même quand la communauté nationale est au bord de l’implosion. On aurait pu dire d’un tel pouvoir qu’il ressemble à la puissance paternelle d’une famille ordinaire traditionnelle africaine. Il infantilise les africains et parfois même les considère comme des gens incapables de discerner par eux-mêmes ce qui qui est vrai, bien, juste, beau ainsi que leurs intérêts. Il donne le sentiment de vouloir les empêcher d’être exposés à quoi que ce soit, surtout ceux qu’il protège. Mais, contrairement à elle, il n’a pas pour objectif de préparer les africains à la maturité historique, à savoir aux progrès les plus importants de leurs pensées et sentiments susceptibles de leur assurer celui de leur vie ensemble.

Dès lors, il est difficile, pour les africains, de progresser en direction de l’amélioration des modalités de leur vie ensemble et du renforcement de leur dignité. Ce pouvoir ne cherche souvent au contraire qu’à les diviser plutôt que de renforcer leur vie ensemble. Régulièrement, il ne fait appel qu’à leurs sentiments primaires moribonds et à leurs émotions sociopathiques. Il n’y a rien d’étonnant à la démagogie et au sophisme, dès lors que les problèmes nés de vivre ensemble lui paraissent simples et non complexes. Prétextant que tels africains en détestent tels autres, il est alors aisé pour lui de se dresser comme le rempart de ceux qui le soutiennent face à leurs ennemis : leurs contemporains et concitoyens qui ne le soutiennent pas et auxquels il a donné l’étiquette d’ennemis. C’est ainsi qu’il fixe irrévocablement les africains dans l’enfance, comme un père africain traditionnel œuvre à vouloir le faire. Il empêche leurs possibilités de construire ensemble leur égalité politique, la condition de leur liberté, bref de leur dignité. Il aime que les citoyens africains, membres de telle communauté nationale, qui le supportent se réjouissent ; pourvu qu’ils ne songent à se réjouir des souffrances des autres compatriotes ou à y être indifférents. Il se délecte par-dessus tout que tous s’affrontent ; aussi, il s’active à leur identifier les raisons de le faire. Il a identifié les moyens de sa durée : pourvu que les africains songent à se violenter au point de ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle il les engage et les conduit mène à la violence et non à la vie ensemble. Sa grande crainte est que la vie ensemble des africains lui ôte son vernis de puissance pour le faire apparaître comme un véritable pouvoir, différent de celui qui l’incarne : susceptible d’être mortel par le fait des africains, telle  est sa véritable nature au plan de l’histoire.

Indépendamment de celui qui l’incarne, ce pouvoir, travaille volontiers au bonheur éphémère des africains qui le soutiennent et en assurent l’assise. Comme ceux-ci changent selon l’issue de leurs échanges de violence, autant dire que considérant toutes les époques politiques, la quasi-totalité des membres d’une communauté nationale est concernée. Il œuvre aussi au malheur permanent de tous, complexité ignorée du monde de sa part oblige. Ce qui compte le plus pour un tel pouvoir, c’est de réaliser sa propre volonté : être l’unique agent de la coexistence des africains et le seul arbitre de ses modalités. Ne sont-ils pas incapables, selon lui et compte tenu de sa manière de les traiter, de discuter, de se concerter sur la formulation d’un vouloir commun autour duquel ils peuvent s’unir et vivre ensemble ? Ne sont-ils pas incapables de s’accorder sur les actions communes ainsi que sur les voies et moyens pour les conduire ? Pourtant, il pourvoit rarement à leur sécurité. Souvent même, il renforce leur insécurité, par son incapacité à les faire vivre ensemble et sa folie le conduisant à compter sur des pouvoirs extérieurs pour se protéger et les protéger. Voler, faire taire, ignorer/mépriser, voire même violenter s’il pense qu’il lui faut les africains qu’il ne peut protéger est cependant dans ses cordes. Ainsi, il use souvent du monopole de la violence qu’il pense être sa définition pour résoudre leur moindre contestation alors qu’il est incapable de faire face à la moindre adversité externe qui menace leur existence. Enfin, il veille à éviter de prévoir et d’assurer leurs besoins, de faciliter leurs plaisirs et à abréger leurs moindres occasions d’être joyeux. On ne sait jamais ! Si les africains devaient partager trop longtemps des moments de joie, il se peut qu’ils finissent par se rapprocher, par discuter et par se concerter plutôt que de s’opposer et de se violenter. C’est là le pire qui pourrait arriver à un tel pouvoir, en étant la possibilité de transformation de sa nature par des africains trouvant enfin leurs intérêts commun dans le fait de vivre enfin ensemble. On comprend dès lors que c’est préserver sa propre durée que quand ce pouvoir veille à écourter les rares instants où ils vivent ensemble ; dans ces moments, les africains sont mutuellement bienveillants les uns à l’égard des autres au sein de leurs communautés nationales respectives. La manifestation durable de sympathie mutuelle des africains les uns à l’égard des autres lui semble être le poison le plus violent pour sa propre nécessité et durée.

Dès lors, chacun peut comprendre qu’il évite bien sûr de tarir ou d’épuiser leurs sujets d’oppositions et au contraire veille à leur en suggérer. Dans un pays comme la d’Ivoire par exemple, la divergence des ivoiriens à propos des membres de leur population semble être entretenue pour servir d’aiguillon politicien. De cette manière, il peut orienter leurs esprits vers toutes les raisons de faire de leurs compatriotes leurs adversaires si ce n’est leurs ennemis. Rien n’est fait de sa part, sans raison de perdurer dans sa nature profonde. Il procède ainsi quand il conduit leurs principales affaires publiques, dirige leurs productions économiques, règle leurs rapports sociaux.  Par exemple, la manière de traiter la question de la propriété de la terre fait partie de sa façon de maintenir les sentiments d’animosité et d’antipathie. C’est précisément dans leurs affrontements que les africains ont besoin d’un pouvoir qui renforcent leur force face à leurs concitoyens adversaires.  le pouvoir dit posséder les terres qui appartiennent à tous les africains au sein de leur communauté nationale.

Lorsque qu’il reconnaît dans le même temps, et localement, la propriété exclusive de certains membres de la communauté étatique sur des portions de la terre, c’est sans doute pour alimenter leurs oppositions, en tant que les conditions de sa propre existence et durée. Car, il arriva qu’un jour des africains veuillent régler une bonne fois pour toute nombre de questions en rapport avec leur dignité, dont un symbole est l’appropriation définitive de la terre par certains d’entre eux. Quel africain peut affirmer que l’appropriation souvent violente et la possession des terres à telles époques de l’histoire peut trouver une légitimité définitive, en l’unique raison d’être fondée sur une règle rendue sacrée ? Dans le passé, les africains  ont fait l’expérience selon laquelle tel objet sacré peut être nié par la violence pour lui substituer tel autre, non moins sacré. Peut-être, la meilleure façon de maintenir ce qui est sacré est qu’il fournisse en lui-même les moyens de sa protection et maintien. Ce moyen peut consister en la violence ou la concertation. Il arriva qu’un jour les africains se retrouvent en situation de devoir choisir entre violence et concertation, comme la voie de réalisation de l’égalité politique, le chemin qui doit les conduire vers leur liberté en tant que membres de leurs communautés nationales.

Ce que ces pouvoirs laissent finalement aux africains.

Finalement, États nationaux d’un côté et et aristo-monarchies locales de l’autre,  co-gouvernent l’existence des africains. En examinant de près ce que ces pouvoirs en Afrique échouent à ôter entièrement aux africains, on est en peine de le trouver. Néanmoins, en faisant nôtre, l’enseignement de Santiago, le jeune berger de Paulo Coelho (1), héros parti en quête d’un trésor consistant en le sens de sa vie, nous n’avons pas tardé à nous rendre compte que ce que les africains conserve était sous nous yeux alors que nous le cherchions ailleurs. Et, il est loin d’être un trésor. Sans doute, quand les africains ne contemplent pas ces pouvoirs tels qu’ils sont, dont l’État convoité, ils africains peuvent trouver ce qui leur reste en ce qu’ils leur laissent ; il est loin de leur être agréable. Leurs troubles, induits par leurs pensées à propos de leur existence faite de grande souffrance en constitue l’essentiel. Puisque ce que ces pouvoirs laissent aux africains, c’est donc leur immense difficulté et souffrance de vivre, on peut au moins poser la question de leur utilité pour leur existence. Ils la renforcent, plutôt que de l’alléger. Ainsi, pensant à leurs conditions d’existence, leurs troubles face à leur grande difficulté de vivre constituent tout ce que ces pouvoirs leur concèdent. Si cela est le signe de leur grande générosité, on peut au moins dire qu’ils d’eux qu’ils préfèrent les africains souffrants. A bien y regarder de près, ils ne leur laissent que ce qui constitue précisément leur raison de vivre ensemble et d’agir ensemble : leurs souffrances de vivre à réduire. Par conséquent, ils invitent les africains à ne pas compter sur eux si réduire leurs difficultés de vivre justifient de vivre ensemble. A moins de générer des pouvoirs qui leur soient utiles en vivant ainsi, on ne voit pas bien comment ils pourront y parvenir dès lors qu’un pouvoir ne peut que que surgir de leur vie ensemble. Voici ce que la démocratie des sociétés étatiques africaines contemporaines ou l’organisation sociale et politique en Afrique produit, s’agissant de conduire la vie ensemble des africains vers leur dignité.

Dès lors, le temps est sans doute venu pour les africains de songer à interroger les modalités de leur vie ensemble et de réexaminer leur conception du pouvoir et sa signification. Il arriva qu’ils se battent à propos de leurs idées de société et de la manière acceptable d’y vivre ensemble, du pouvoir qu’ils représentent ensemble ou qu’ils s’affrontent au sujet de son incarnation. Sans le savoir, peut-être qu’ils parlent et se battent à propos de puissance, plutôt que de pouvoir. Certes, il arriva aussi qu’ils revendiquent  localement la légalité de tel pouvoir traditionnel. Mais, son fondement sur les traditions rendues sacrées suffit-il à en faire un pouvoir sacré qui de surcroît n’assurent ni leur cohésion, ni leur sécurité, ni leur dignité ? Les traditions, en tant qu’un corpus de lois sociales et politiques des aïeux, peuvent-elles échapper à la possibilité de leur modification ou adaptation par d’autres africains, pour la seule raison que ce que les aïeux ont produit est sacré ? Enfin, parfois, ils contestent ou reconnaissent et respectent la légitimité de tels pouvoirs. Une seule question mérite d’être posée aux africains. Quels que soient leurs rapports à tel ou tel pouvoir, si leurs jugement ne considèrent pas le fait que tel pouvoir jugé s’affranchit ou pas des paroles échangées par les membres de la communauté commune, leurs concertations et leurs actions ensemble qui lui donnent naissance et assurent son sens, alors ils font fausse route.

A peu de chose près, voici ce que l’homme de « De la démocratie en Amérique» (2) aurait pu voir et écrire à propos de la société démocratie en Afrique et de la manière des africains d’y vivre ensemble. En empruntant ses mots pour une brève saisie de la vie collective sociale et politique en Afrique, cela permet de saisir l’enjeu de la réflexion. Cette manière de vivre des africains au sein de leurs communautés respectives, pilotée par ces pouvoirs, est inacceptable dès lors qu’elle est précisément l’ennemie de vivre ensemble, la condition de réalisation de leur dignité. C’est pourquoi, les africains doivent interroger leurs quiproquos. Ils concernent leurs sens particuliers donnés notamment à communauté sociale et politique, à vivre ensemble, au pouvoir, aux traditions, etc…. Ils sont ce dont résulte le débat impossible et la violence qui constitue leur mode privilégié de vivre ensemble. Sans doute qu’ils n’ont aucun autre choix que d’échanger des paroles et des idées de manière authentique et sans aucune crainte. Ils doivent nommer tout ce qui les oppose s’ils veulent pouvoir parvenir à s’accorder au sein de leurs communautés respectives. Tant pis pour ceux d’entre eux qui ne supportent pas les pensées et qui sont agressés par elles. Il n’existe pas d’autres manières de vivre ensemble que d’échanger des paroles, des idées, des sentiments, de se concerter et d’agir ensemble que d’échanger des pensées et sentiments à travers leurs paroles et actes. Autrement il n’y a rien à faire ensemble, sauf à se violenter mutuellement, en ignorant somme toute pourquoi. Mais, vivre les uns à côté les uns les autres au sein de communautés particulières en échangeant de la violence, cela n’est pas vivre ensemble ; cela ne génère aucun pouvoir. Puisque somme toute, quelque chose qui y ressemble se manifeste à eux, c’est lorsqu’ils l’identifieront comme la puissance convoitée pour dominer et faire obéir qu’ils seront peut-être convaincus de ne pas vivre ensemble. Un pouvoir dont l’instrument est la violence cesse d’en être un pour être une puissance.

Les africains en quête de dignité.

Aucun africain ne peut douter de ce que tous les africains aspirent à vivre dignement. Ils ne veulent pas simplement que leurs personnes soient respectées. Plus encore, ils veulent être reconnus comme des hommes et être considérés dans et par leurs contemporains avec lesquels ils vivent ensemble et sont en relation. L’honorabilité de leurs êtres et existences dont ils attendent reconnaissance, ils la tiennent de leurs histoires diverses, de leurs familles, de leur communautés initiales, de leurs traditions, de tout ce qu’ils ont fait pour eux-mêmes en tant qu’hommes, ainsi que pour les leurs et pour tous les hommes, etc… L’honorabilité a quelque chose à avoir avec la grandeur et la réputation qu’ils confèrent à eux-mêmes et à tout ce qui précède. Ainsi, ils tiennent à l’intégrité de leurs corps et de leurs âmes, à la reconnaissance et prise en compte de leur capacité d’indignation et de leurs colères. Ils veulent être par leurs corps et exister par ce qu’ils pensent, manifestent et produisent. Lorsqu’ils manifestent de l’indignation, de la colère et souvent même de agressivité, ce sont là, des signes qui témoignent de la perte d’intégrité de leur dignité qu’ils veulent recouvrer entièrement. Il est sans doute exact que leurs manières d’y parvenir sont contre-productives.

C’est pourquoi, au delà de pouvoir cultiver leurs champs dans les campagnes ou de se débrouiller dans les villes et se nourrir, de pouvoir se soigner et s’amuser pour continuer à vivre, ils tiennent à des relations humaines acceptables. De telles relations qui doivent reconnaitre leur égale valeur doivent se traduire par leur égalité politique partout et en toutes circonstances de sujets communs. Elle est la condition de leur libération d’autres africains et, enfin libres, la condition de se présenter à d’autres comme tels, à savoir libres. Ces relations sont celles dans lesquelles, non seulement leurs contemporains reconnaissent et respectent leur égale grandeur d’hommes, mais aussi qui les élèvent, vers la plus haute idée de l’homme, qu’ils sont. Ils veulent des relations qui réalisent cette dignité et en tous cas qui les rapprochent sans cesse d’elle. Des africains libres et dignes ne le sont pas en raison de n’être que libérés de la domination de qui que soit à l’extérieur de leurs sociétés, mais ils le sont d’abord quand ils sont libérés d’autres africains avec lesquels ils forment une société commune. C’est sans doute pourquoi, la manière dont les peuples africains doivent vivre et ce qui doit les lier leurs membres pour qu’ils parviennent à ressentir vivre comme étant égaux entre eux et à tout homme et pour être aussi libres que leurs idées faites des hommes ne sont pas négociables. Seules les modalités d’emprunt de la voie qui mène à cette finalité peut l’être. Cette condition impérative implique en elle même qu’une telle négociation ne peut avoir qu’une finalité : adapter la modalité de vitesse et la trajectoire du mouvement conduisant à une dignité acceptable. En aucun cas, la finalité du mouvement historique commun, à savoir leur dignité elle-même, ne peut être au demeurant négociable.

Les communautés sociales et politiques d’Afrique poursuivent leur part de la marche historique des peuples en quête de leur dignité. Hier, vivant ensemble dans des regroupements sociopolitiques, des africains marchaient comme de nos jours. Des pouvoirs mi-intérieurs et mi-extérieurs à eux, constitués d’un faible nombre de leurs membres, agissaient sur les sociétés africaines qu’ils formaient. Ces forces étaient fondamentalement extérieures aux sociétés africaines, en raison de ne pas tous y contribuer, dans leur grande majorité, inégalité politique obligeait. Pire encore, leurs aïeux morts continuaient outre-tombes de les gouverner d’une certaine manière à travers leurs solutions rendues sacrées et non modifiables pour la postérité. Les surplombant, elles les forçaient, parfois, à marcher dans une certaine direction de l’histoire, qu’elles ont décidée sans eux. Puis est arrivée l’oppression coloniale impériale. De nos jours, y penser ne fait plus pleurer ceux qui ont subi ces affres, tant elle est au delà des larmes, empruntant ces termes à Simone Veil à propos d’Auschwitz. Elle a abouti à un certain niveau de regroupement de ces fractions du peuple africain, en même tant qu’elle a généré une nouvelle classe sociale : celle des africains instruits. Une contre-révolution est intervenue. Elle s’est manifestée à travers la lutte anti-coloniale. Elle a été conduite par cette nouvelle classe sociale, appuyée sur la classe des aristo-monarques traditionnels qui dirigeaient jusque-là les peuples. Dans la plupart des cas, cette contre-révolution a donné lieu à de regroupements sociopolitiques. Il n’y a aucune question avec le non respect des limites ethniques initiales dès lors qu’il résulte de l’histoire une constante : rarement, des sociétés se sont formées à la suite de négociations et d’accords pour appartenir ou pas à telles sociétés ou pour vivre ensemble avec tels individus. Ce sont ces derniers que nous désignons de nos jours par les pays africains. Au sortir de cette révolution et contre-révolution, d’un côté, les pouvoirs extérieurs aristo-monarchiques et traditionnels ont continué, localement, à forcer les peuples à marcher dans leur voie, indépendamment de celle que de nouveaux pouvoirs leur désignaient. Car, de l’autre, les nouvelles classes sociales “éclairées”, dit-on, instruites par l’école coloniale, sont apparues comme étant celles qui constituaient désormais les nouveaux pouvoirs extérieurs à eux tous, les aristocrates inclus. Ces nouveaux pouvoirs ont commencé à forcer les peuples d’Afrique à marcher dans la voie qu’eux seuls ont choisie pour tous : ce sera une “élitocratie” démocratique. Ainsi, à partir des indépendances, c’est dans ces deux voies souvent contradictoires que les africains tentent désormais et péniblement de marcher dans l’histoire et de s’y frayer un chemin, sous la double autorité conjointe de ces deux pouvoirs qui les surplombent ainsi que leur existence. A les observer vivre ensemble ou plutôt ne pas procéder ainsi, leur manière de le faire questionne leurs idées et sentiments de la société commune, de pouvoirs et de gouvernants et de la manière à leur sens acceptable d’y vivre ensemble.

En bref.

En définitive, sauf des erreurs de ma part, je ne vois que des questions soulevées par les difficultés de vivre de l’Afrique. Sur ce point, la divergence est totale avec ceux des africains qui affirment que les aïeux nous ont transmis les réponses à ces difficultés. Aucuns membres de telles familles, tels villages ou telles communautés sociales politiques n’ont jamais transmis à ceux qui leur succèdent la réponse concernant la manière acceptable et efficace de vivre ensemble. Il est exact qu’ils leur transmettent leur expériences en la matière ; cette expérience est fondée sur leurs pensées et sentiments à propos de ce qui est vrai, bien, juste, beau et socialement éthique. S’il est indiscutable qu’ils leur transmettent néanmoins celle selon leurs pensées et sentiments, ils leur transmette surtout la question que tous les hommes se posent en vivant ensemble : quelle manière de vivre ensemble efficace pour produire collectivement le de progrès pour le plus grand nombre, à savoir la dignité humaine ? Sur ce point, la divergence est également totale avec ceux des africains qui attendent des réponses pour résoudre la difficulté de vivre ensemble, avant d’avoir eu une certaine compréhension de ces difficultés et la capacité de les expliquer. Selon eux, la question est simple, dans la mesure où ces difficultés résultent selon eux de la manière de vivre d’autres africains, dirigeants ou pas ainsi que d’autres contemporains. A notre sens ces difficultés renvoient leur abord à des interrogations ; ces dernières habillent d’éventuelles solutions communes et les rendent inaccessibles, incompréhensibles ou inacceptables.

Certes, à travers leurs différentes manières de vivre, les africains ont toujours été en quête de dignité. Depuis les indépendances, une observation attentive des faits montre que ce qui a changé dans leur manière de vivre ensemble, c’est l’organisation des conditions pour s’affronter désormais pour la détention du pouvoir que la communauté nationale commune qu’ils constituent représente. En effet, il suffit d’observer leur vie ensemble localement pour y apercevoir qu’ils ne jouissent toujours pas d’une entière et complète égalité politique, qui est pourtant la condition de leur liberté. Cela, des élections ponctuelles présidentielles, législatives et municipales et d’autres nature ne peuvent le contester. Il est exact qu’auparavant, ils n’avaient point cette possibilité, dans la mesure où une poignée d’africains représentaient et incarnaient le pouvoir sans possibilité d’en changer, ainsi que cela a encore cours localement et parallèlement au pouvoir national. Le pouvoir constituait le moyen d’une minorité d’entre eux de tirer le plus grand avantage du fait même de vivre ensemble et de constituer une communauté sociale et politique. Si donc, de nos jours l’essentiel est dans le fait de s’affronter pour le détenir et, comme hier, continuer d’en tirer profit, alors cela signifie que ce que leurs pensées et sentiments concernant le pouvoir n’ont pas considérablement progressé.

Car, lorsque les africains vivent ensemble en s’affrontant violemment pour détenir le pouvoir, cela signifie que leur existence n’a aucun sens sans sa détention. Cela nous renvoie à leurs conceptions de vivre ensemble et de former une communauté commune ; elle fait écho à celle concernant le pouvoir qui surgit de la communauté. Or, le pouvoir constitue le moyen d’organiser collectivement et avantageusement la manière de vivre ensemble des membres d’une communauté sociale et politique donnée, telle qu’elle soit productrice des plus grands progrès pour le plus grand nombre de ses membres. C’est pourquoi en n’organisant que les conditions de l’affrontement pour le détenir, on ne peut qu’interroger les pensées et sentiments concernant leur signification de vivre ensemble et du pouvoir qui en résulte, pour lequel ils s’affrontent violemment. Pourtant, c’est précisément leur vie ensemble et la manière de procéder qui constituent l’objet et le moyen du pouvoir pour réaliser sa nature et sa finalité : la communauté sociale prospère et paisible d’hommes dignes. Les africains sont éloignés d’une telle réalité. Sans doute, la nature d’une communauté sociale et politique, ainsi que la manière de vivre ensemble de ses membres qui confère sa force et sa pertinence au pouvoir qu’ils représentent ainsi, semblent n’induire aucune question en leurs esprits. Peut-être sont-ils convaincus que leurs pensées et sentiments à leur sujet représentent ce qui est vrai, juste, bien et beau du point de vue historique. Les africains qui pensent ainsi et éprouvent de tels sentiments et agissent ainsi, ont probablement tort.

C’est un fait que si les africains ont toujours vécu en ensemble pour constituer diverses sociétés dans le passé, leurs manières de le faire et les pouvoirs qu’ils ont constitués en vivant de ces manières n’ont pas produit les finalités espérées de vivre ainsi. C’est même la raison de leur caractère irritable dès qu’ils songent au passé des africains. Si les communautés sociales qu’ils on formées ont résulté de tels ou tels processus généralement violents, le fait que ces derniers abouti à leurs communautés est constitutif de leur nature d’hommes, ne pouvant exister qu’en vivant en communautés. En revanche, telles ou telles manières selon lesquelles leurs aïeux ont vécu et qu’eux-mêmes vivent ensemble de nos jours découlent de leurs productions historiques, comme les manifestations de leurs pensées et sentiments. Si ces manières ont échoué et peinent encore à réaliser leurs fins, c’est bien parce que leurs pensées et sentiments qui les ont fondées et les enracines encore sont les sources de leurs échecs. Ces pensées et sentiments sont ceux de leurs conceptions de la communauté sociale, d’un homme, de ce qui est vrai, juste, bien ou beau.   Ces dispositions d’esprit se rapportent aussi à ce qu’est le pouvoir et à sa nature, ainsi qu’à sa légalité et légitimité. Dès lors que l’autorité du pouvoir ou de ceux qui l’incarnent repose sur leur capacité de violence, alors l’autorité est autoritarisme, un grand poison de la relation sociale ordonnée productrice du plus grand bien commun. On ne peut par conséquent s’étonner de constater du fait que la vie ensemble est chaotique dès lors que des hommes heureux à côté d’autres malheureux ne peuvent l’être durablement.

Compte tenu de ci précède, les africains ne peuvent pas faire l’économie d’interroger et de discuter de leurs conceptions en ces divers domaines. S’ils veulent parvenir à réaliser des progrès plus importants en vivant ensemble, ils ne peuvent manquer de questionner leur art social. Il repose souvent sur des pensées et sentiments faux de ce qui est vrai, juste, bien et beau. Naturellement, la condition préalable est d’éviter de continuer à considérer que d’une part toutes leurs pensées et tous leurs sentiments reflètent ce qui est vrai, bien, juste et beau. D’autre part, une telle voie est incompatible avec le fait que les manières de vivre ensemble, résultant des pensées et sentiments exprimés par leurs aïeux sont définitivement celles convenables pour les africains d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Cet effort de leur par leur est indispensable, quoique les uns et les autres font ou pas qui les affectent ou qu’ils agréent.

Conclusion.

Concernant la manière de vivre ensemble des africains dans leurs sociétés, pour notre part et dans une séries d’articles à suivre, nous nous proposons de rendre compte de l’état de nos réflexions concernant cette manière. Nous y livrons nos pensées et sentiments à propos de leurs manières de le faire dans leurs familles, leurs villages, leurs anciennes communautés sociales et politiques, y compris pendant la colonisation. Leur vie ensemble dans leurs sociétés étatiques contemporaines est également interrogée, quant à son aptitude à produire le plus grand bien commun pour le plus grand nombre d’entre eux. Cette réflexion conduit à explorer les significations qu’ils donnent à la société commune de vie ensemble, à la manière acceptable d’y vivre ensemble, au pouvoir qu’ils génèrent ensemble en vivant ainsi qu’aux paroles qu’ils échangent, notamment aux termes employés, comme la légalité, la légitimité, l’autorité, la politique, la démocratie, l’égalité, la justice, ce qui est bien, etc… Vivant ensemble, nombre d’africains affirment faire de la politique. Qu’expriment-ils exactement à travers cet énoncé qui soit utile à leur manière de vivre ensemble ? Il suffit en effet d’un peu d’attention pour constater qu’une grande part des africains sont devenus politiciens, même ceux auquel les espaces publics locaux sont défendus par les traditions. Quelles idées ont-ils de la politique, car un politicien n’est pas un homme politique ? Quand on se rend compte que nombre d’entre eux se sont faits excellents marchands d’idées fausses de ce qui est vrai, bien, juste, beau et socialement éthique, auprès des africains, alors l’on comprend leur grande difficulté commune de sortir de ce qui ressemble fort à un hors piste historique de leur part.

Les élections présidentielles sont un moment de la grande commercialisation de ces idées fausses. Au fait, quel sens donnent-ils à ces élections qui constituent aussi l’une des circonstances les plus visibles de leurs affrontements. Observons à leur sujet que nulle part dans leur histoire la plus authentique, le gouvernant n’avait été élu avant la constitution de leurs sociétés étatiques contemporaines. Quand les africains tiennent des élections présidentielles et que leur plus grand nombre refuse que son choix ne soit pas déterminant, alors, le problème, ce ne sont pas les élections elles-mêmes et la violence qui les accompagne. Dès lors qu’ils n’envisagent même pas que leurs votes, leurs choix, leur volonté ne l’emportent pas, s’agissant de déterminer le gouvernant de leurs sociétés, cela signifie qu’ils n’attribuent pas aux élections présidentielles le sens lointain et formel qu’on leur prête : une manière de générer le gouvernant d’une société démocratique, à travers le choix majoritaire des membres de cette société. Une telle manière suppose une égale valeur de la volonté de chaque africain et leur égalité politique, condition de la liberté de chacun d’entre eux. Dès l’instant que les africains n’acceptent les élections que si leurs choix sont impériaux, cela signifie qu’ils considèrent qu’il existe des africains supérieurs à d’autres, disposant du droit exorbitant de décider seuls pour eux.

Or, ce rituel démocratique a une histoire et cette histoire n’est pas africaine. Comment assure-t-on le fait que les africains n’aient pas adopté un culte sans le dieu célébré à travers lui – j’ai nommé la société démocratique ? Tous les cinq ans, voici les africains engagés dans ce rituel étranger à leur histoire la plus authentique concernant leur manière de faire société. Sans que nous ne sachions exactement de quelle manière ils ont adopté le dieu honoré à travers ce culte – la société démocratique -, les voici donc participant violemment à ce culte au cours duquel presque toujours le sang de quelques africains coule. Il convient par conséquent d’interroger leurs conceptions de la société commune, de la manière à leur sens acceptable d’y vivre ensemble avec leurs contemporains.

Voici quelques thèmes abordés dans la réflexion. Prenons donc rendez-vous pour partager les fruits de cette réflexion concernant la manière de vivre ensemble des africains et pour examiner ensemble quelques raisons de son inefficience que nombre d’entre eux pointent sans cesse. Plutôt que de faire porter la responsabilité première à d’autres, en raison de leurs interférences, le temps est venu d’examiner ce qui relève des pensées, des sentiments et des faits des africains. Parce que c’est sur tout cela qu’ils ont prise, ce sont là les objets de leurs débats devant aboutir à modifier les critères de leur assemblement et ses finalités.

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(1) Paulo Coelho, “L’Alchimiste”, Ed. Anne Carrère, 1994

(2) Alexis De Tocqueville, “De la démocratie en Amérique”,  Paris 1971 pp 62-63

 

 

COTE D’IVOIRE – Tentative de médiation entre ivoiriens, entre le peuple et ses dirigeants. (4/4)

4.

Un peuple qui détient et exerce déjà un pouvoir à aggraver ses difficultés communes d’existence en dispose assez pour améliorer les conditions de cette existence.

La question du pouvoir que chaque ivoirien détient ou pas ne se pose pas dès lors qu’il en exerce déjà à aggraver les difficultés communes d’existence. Qu’il soit gouvernant, dirigeant ou ivoirien ordinaire du peuple, nombre d’ivoiriens prétendent vouloir résoudre les difficultés de la famille symbolique constituée par la Côte d’Ivoire. Pourtant, nombreux sont ceux des ivoiriens qui nient détenir le moindre pouvoir de changer l’état des choses, alors même qu’ils exercent déjà un pouvoir à les aggraver. En effet, tels ivoiriens peuvent nier leur part de la responsabilité collective dans la situation d’impasse de la Côte d’Ivoire. Que cette part soit active ou passive ne change pas ce constat. Tels autres peuvent affirmer ne détenir aucun pouvoir pour la changer en accusant au passage tels gouvernants ou dirigeants de la générer et de l’entretenir seuls. Tels autres encore, soutenant tels dirigeants, peuvent prétendre résoudre avec lui les difficultés de la famille symbolique en niant détenir le moindre pouvoir, alors qu’ils l’exercent déjà à les renforcer. Bref, est-il possible de changer l’état de la situation de la Côte d’ivoire, si seuls le gouvernant et les dirigeants détiennent le pouvoir de le faire, comme le peuple le pense quand il contribue déjà à l’aggarver ? Est-il raisonnable d’éviter durablement de débattre de la part de responsabilité du peuple sans aucune conséquence collective ?

Les affirmations croisées des parties du peuple concernant la responsabilité exclusive de tels ou tels gouvernants ou dirigeants sont la règle. Cependant, peuvent-elles être suffisantes pour modifier les perceptions des difficultés communes, avant même de penser à les résoudre ? Chaque ivoirien qui persiste dans sa tentative de fuir sa conscience (1) et de la duper ne peut être utile à la résolution des difficultés communes. Reconnaissant la grande part de responsabilité de ceux qui gouvernent et dirigent le pays, le temps est venu de débattre du pouvoir du peuple et de celui qu’il exerce sans le détenir. Ce débat éclairera les difficultés communes à résoudre et contribuera à leur meilleur discernement. Pour engager ce débat, il faut récuser le postulat soulignant la responsabilité exclusive du gouvernant et des dirigeants dans les difficultés et selon lequel ils détiennent seuls le pouvoir de les générer et de les atténuer.

Penser que seul tel gouvernant a le pouvoir de générer et de changer l’état des choses mène à une impasse collective.

Contestant tels gouvernant ou tels autres dirigeants, tels autres affirment  détenir le pouvoir de changer l’état des choses. Cette posture relève du marketing politique. Car, comment peuvent-ils prétendre détenir ce pouvoir avant que le peuple ne le leur confère par son choix décisif majoritaire ?  En revanche, le peuple est dans une impasse, quand il pense ne détenir qu’un pouvoir résiduel pour changer l’état de ses réalités. Il exerce déjà un pouvoir capital. Tous les cinq ans, il choisit le gouvernant et la voie dans laquelle il compte y engager tous les ivoiriens. Le peuple parvient même à exercer d’autres pouvoirs qu’il ne détient pas et que nous aborderons plus tard dans cette réflexion. Dans ces conditions, est-il fondé d’affirmer qu’il est dépourvu de tout pouvoir quand le gouvernant détiendrait lui tous les pouvoirs que précisément il lui donne ? La question est pourquoi le peuple veut-il apparaître comme dépourvu de tout pouvoir et n’en exerçant aucun, quand le gouvernant posséderait et exercerait tout le pouvoir ?

On se demande si le peuple ne voudrait pas simplifier des relations humaines complexes selon sa compréhension particulière de l’existence et de la liberté.

Pour vous le peuple, le véritable responsable politique, le véritable gouvernant semble être selon vous celui qui satisfait vos intérêts particuliers. Et, si cela est nécessaire, le peuple accepte qu’il le fasse au détriment de l’intérêt commun de tous. Bien sûr, votre opinion varie selon que votre décision majoritaire l’a porté au pouvoir ou pas. C’est bien en cette instabilité de votre conviction que l’une des difficultés majeures du gouvernant en Côte d’Ivoire, prend sa source. Et, cela est valable, à peu de choses près, quels que soient ceux des ivoiriens qui lui ont donné la majorité pour parvenir au pouvoir. Croyez-vous qu’il soit possible dans ces conditions, pour quelque responsable politique que ce soit d’arranger les choses ? Admettons un gouvernant qu’on peut raisonnablement créditer de la meilleure intention, volonté et détermination au service de tous. Pensez-vous, qu’y puisse y parvenir avec un peuple qui ne reconnaît détenir et exercer le moindre pouvoir et qui est en conséquence dépourvu de toute responsabilité dans les conditions de son existence ? Les ivoiriens, en particulier ceux qui les soutiennent inspirent la plus grande peur à leurs hommes politiques. Parvenus au pouvoir, ils ont été nombreux à céder à la crainte que vous (la majorité de soutien, en particulier) qui les avez portés au pouvoir leur inspirez. Ils ont procédé comme nombre d’enfants en présence de parents autoritaire. Ces gouvernants ont souvent choisi d’affronter violemment, votre part minoritaire et de rejet, dont ils ne tirent aucun soutien pour la possession du pouvoir. Ils la redoutent, à juste titre. Composée de ceux des ivoiriens qui ne les ont pas fait être gouvernant, elle ne jure que de les déloger du pouvoir pour y installer d’autres dirigeants, leurs préférés. Entre les deux risques, nombre de gouvernants choisissent des parts du peuple plutôt de tout le peuple. A défaut de courage politique, ils choisissent sur la base ce qu’ils pensent leur assurer la meilleure sécurité de leur position.  Ils sont si nombreux à penser que cette position de gouvernant relève de leur être. Ces circonstances des relations du peuple à tel gouvernant et à telle époque sont semblables et récurrentes. C’est pourquoi, on en vient même à se demander si, pour le peuple et ses gouvernants, elles ne sont une manière de résoudre les difficultés communes de vivre. En effet, face à leur résolution rendue difficile par des relations humaines complexe, c’est peut-être une manière de contourner cette contrainte : la complexité des relations humaines.

Pourtant, à chaque époque, quel que soit ce qui résulte des relations évoquées dans ce qui précède, le peuple fait porter sur les épaules de tels gouvernant et dirigeants l’entière et totale responsabilité. Peut-être, est-ce ainsi qu’il espère être responsable de rien et se présenter comme victime de ses dirigeants. Néanmoins, quand on scrute attentivement les relations des membres de la famille symbolique ainsi que les comportements de tels ou tels ivoiriens, ne peut qu’avoir des doutes sur son innocence et son incapacité d’actions. On se demande même, là aussi, si cela ne vise pas à duper. Car, telles parts du peuple coexistent avec telles autres parts et tels gouvernant et dirigeants. C’est ensemble qu’ils coproduisent les circonstances de l’existence commune. Être dépourvu de tout pouvoir et être responsable de rien, n’est-ce pas alors une vaine tentative de la part du peuple de simplifier les relations en rendant les autres acteurs uniques responsables de ce qui en résulte. Dans ces conditions, peut-il exister quelque chose qui donne son sens à la contribution du peuple dans ces conditions d’existence, de sorte que cette contribution puisse être limitée dans ses natures et ses expressions ? En d’autres termes, qu’est-ce qui limite l’expression d’un pouvoir, pourtant réel, dont le peuple ne reconnaît ni l’existence, ni la détention, ni l’exercice ? Ne détenant, selon lui, aucun pouvoir et étant responsables de rien, le peuple peut-il avoir quelque compte à rendre à lui-même et, à fortiori, en raison d’un pouvoir qui n’existe, qu’il ne possède ni n’exerce ? En procédant ainsi, il semble même, du point de vue du peuple, que vivre ensemble et ses implications perdent toute signification. Bref, c’est le lieu de faire preuve de conséquence. Le peuple aspire à une modification de sa réalité, à la réduction de ses difficultés de vivre. Mais, cela n’est-il pas illusoire si le peuple prétend qu’elles sont générées par les seuls gouvernant et dirigeants et de ce fait, il masque, peut-être sans le vouloir, l’un de ses déterminants fondamentaux ? Dans tous les cas, persister dans cette vision de la réalité, c’est prendre le risque de demeurer dans l’impasse collective, qu’il y a lieu d’affronter au contraire ensemble.

Ainsi, comme nous l’avons analysé dans le précédent volet de la réflexion, en ce qui vous concerne, le peuple, les choses sont simples, mais pas complexes. Tenez par exemple, quand vous l’avez porté au pouvoir de manière décisive, le responsable politique doit agir dans le sens de vos intérêts particuliers et les réaliser. Et quand vous avez choisi un dirigeant malheureux, celui que telle part de vous même a porté au pouvoir, de manière décisive, doit tout de même les satisfaire. A défaut, un tel gouvernant doit affronter votre courroux, vos accusations et parfois même votre violence. La finalité de votre procédure est de tenter de porter au pouvoir par cette voie, celui des dirigeants que vous préférez en raison de penser qu’il servira mieux ces intérêts. A travers ces faits, vous exercez un pouvoir indiscutable, bien qu’il vous semble que vous n’en disposez ni n’en exercez aucun. Il faut simplement conclure que chaque ivoirien détient une part du pouvoir collectif de changer les circonstances de l’existence collective ou d’aggraver les difficultés communes. Le peuple est par conséquent invité à examiner ses certitudes : à telle époque, de quelle manière tel gouvernant  détient seul tout le pouvoir de changer l’état des choses, alors qu’il choisit selon lui, de maintenir le pays dans l’impasse ? Est-il possible qu’il parvienne à faire tout ce que le peuple lui reproche précisément sans son soutien, son encouragement et finalement sa décision, mise en œuvre, en lui en fournissant les moyens ? L’évidence montre que cela n’arrange rien du tout et pour aucun membre de la communauté nationale.

Voilà la situation kafkaïenne que les ivoiriens coproduisent et de laquelle ils doivent collectivement, et tous responsables, tenter de se sortir. S’il existe encore un ivoirien qui n’est pas convaincu de la détention du moindre pouvoir, nous ne pouvons l’inviter qu’à observer autour de lui. Peut-être trouvera-t-il dans celui détenu et exercé par d’autres ivoiriens, le discernement du sien. Outre le gouvernant et les dirigeants, qui exerce un pouvoir de génération des circonstances de la coexistence, d’aggravation des difficultés communes et qui détient le pouvoir de changer la situation ?

Si les ivoiriens exerçaient utilement à tous tous les pouvoirs qu’ils affirment ne pas détenir mais qu’ils exercent tous les jours pourtant.

Que quel que ivoirien pose autour de lui la question de savoir qui détient, à son avis, le pouvoir de changer la situation commune des ivoiriens. Il sera surpris de constater que celui auquel il la pose s’exclut de ceux qui, de son point de vue, détiennent ce pouvoir. Quand celui qui répond à la question est un ivoirien ordinaire, on peut peut-être et à la rigueur comprendre son inconscience de penser qu’il est dépourvu de la moindre parcelle du pouvoir de changer les choses. Mais, quand il s’agit d’un gouvernant, d’un dirigeant, de quelque décideur, d’un journaliste, d’un enseignant, d’un chef de village, d’un serviteur de dieu, etc…, alors on se rend compte de la difficulté de parvenir à la changer. Car, pour la plupart d’entre eux, le pouvoir de le faire est logé ailleurs, chez d’autres ou enfin de tous comptes, nulle part.

Tel gouvernant ou dirigeant reconnaît au bout des lèvres le pouvoir qu’il détient par la volonté du peuple. Il précisera sans doute sa pensée en faisant aussitôt du peuple et des autres acteurs extérieurs à la famille symbolique, des obstacles à son exercice. Cela constituerait un progrès, car il préfère faire d’eux les véritables détenteurs du pouvoir. Soit. Mais, les faits contredisent aussitôt ses propos. Car, il suffit d’observer qu’il agit de telles ou telles manières, sans que la décision ne viennent d’eux. N’est-ce pas en cela même la preuve du pouvoir qu’il détient et dont il refuse de reconnaître la détention ? Car, à moins de confondre un pouvoir d’influence et un pouvoir de décision et d’action, le pouvoir détenu par le gouvernant n’est ni celui possédé par par le peuple et les autres acteurs. Ajoutons à cela que le seul fait qu’il puisse faire agir à sa demande tels ou tels administrations montre bien qu’il détient un pouvoir que tout autre ivoirien que lui ne le détienne. Quand on détient le pouvoir d’exercer de la violence légitime sur d’autres ivoiriens et contrairement à eux qui doivent l’accepter, on ne peut pas leur dire qu’on n’a pas le pouvoir d’améliorer les conditions de leur existence et que ce sont d’autres qui le détiennent. Les ivoiriens ne s’y trompent pas quand ils pensent à tort néanmoins qu’il est le seul à détenir le pouvoir. Selon les dirigeants pourtant, c’est le peuple qui détient la clé de résolution de toutes les difficultés. Il lui suffit de changer de gouvernant, de favoriser l’alternance pour exercer son pouvoir de changer les conditions de son existence.

Il en est de même de tout décideur. Tenez par exemple tels journalistes. Ils vous diront qu’il ne détiennent aucun pouvoir. Ils vous assureront qu’il sont en dehors du pouvoir, eux de simples et modestes porteurs d’informations et même d’informations les moins importantes. Selon eux, ils ne font que rendre compte d’une réalité que d’autres produisent, loin d’eux. Pourtant, hier encore, ils formulait des critiques acérées des actes de tels gouvernements. Par ces actes, ils ont ainsi contribué à fonder les convictions, les jugements les décisions et les actes de tels ivoiriens à l’égard de tels gouvernants. N’est-ce pas ce pouvoir détenu et exercé qui faisait d’eux des journalistes dignes de la considération de ceux qui s’opposaient à ces gouvernants ? Aussitôt le gouvernement changé, tels d’entre eux ont bénéficié de fonctions à la mesure et à la hauteur de leurs talents démontrés, à travers leur pouvoir exercé. Peut-être même qu’ils perdront leur lucidité légendaire et leurs critiques acerbes devant les faits. Mais, ils auront gagné au passage un autre pouvoir : celui d’être inutiles, voire nuisibles au peuple.

Que répondrait tel serviteur de la justice à la question ? Rien qui puisse faire de lui un détenteur d’une part du pouvoir que ceux qui gouvernent détiennent. Modeste serviteur de la vérité juridique, il ne se contente que de juger les faits. Soit. Pourtant, le fait même qu’il ne juge pas tous les faits n’est-il pas en soi la preuve de détention du pouvoir ? Car, qu’est-ce que sa capacité de décider et de choisir les faits dont il se saisit et juge, sinon du pouvoir ? Qu’est-ce que la capacité de dire le droit, d’établir les torts et les responsabilités ? Qu’est-ce que la possibilité d’être juste, aussi bien vis-à-vis de ceux auxquels on est sensible aux idées, qui ont ont une influence sur votre carrière et surtout de ceux auxquels on est éloigné politiquement ou qui ne peuvent vous être d’aucune utilité ?

S’agissant de tels serviteurs de dieu, c’est bien connu. Ils sont apolitique et ne disposent d’aucun pouvoir, autre que celui que dieu leur donne, eux ses humbles serviteurs. Pourtant, tous serviteurs qu’ils sont, ils ont la divine ambition de faire vivre le plus grand nombre d’ivoiriens selon les règles de leurs dieux. On ne voit pas bien alors comment ils veulent et peuvent parvenir à la réaliser sans détenir le moindre pouvoir ?  Peut-on amener, d’une manière ou d’une autre, le plus d’ivoiriens à cette fin en étant dépourvu de tout pouvoir ? Détenant un pouvoir divinement reçu de mobiliser les croyants et de chuchoter à leurs oreilles, ils détiennent nécessaire quelque pouvoir politique. Sans présumer du sens de son exercice dont personne ne peut ni ne doit douter cependant, les hommes de foi contribuent à produire les circonstances de la coexistence. Par ailleurs, qui peut penser que leur capacité de rassemblement des ivoiriens n’intéresse pas tels dirigeants politiques, eux dont l’existence en dépend, comme les leurs ? Enfin, même si nous admettions que le gouvernant détient tout le pouvoir, il serait absurde de penser que tous ceux qui lui sont proches, comme les hommes de foi, en soient totalement dépourvu. Un homme de pouvoir fréquente-t-il un homme qui en est totalement dépourvu ?

Pour tels chefs de villages, telle situation nationale relève du pouvoir exercé par les politiciens décideurs d’Abidjan. Pourtant, à travers leurs décisions, leurs choix électoraux et leurs soutiens politiques, par exemple, ils engagent la plupart de ceux qu’ils administrent. Certes, procèdent sur la base des traditions. Tout cela ne suffit-il pas à démontrer la part de pouvoir qu’ils détiennent et exercent ? Le fait même de diriger des communautés villageoises, ethniques, régionales relève-t-il d’autre chose que de l’exercice d’un pouvoir politique détenu ?

Interrogé dans la rue, tel ivoirien ordinaire  pointera sans aucun doute les gouvernants comme les seuls détenteurs du pouvoir de changer l’état des choses. A peine aura-t-il montré où le pouvoir se trouve, qu’il brûlera les feux tricolores, s’il est un conducteur. Policier, il arrêtera le conducteur précédent. Comme souvent, en échange d’un billet de FCFA, il le laissera peut-être poursuivre sa route. Agent d’état civil, il monnaiera peut-être la délivrance prioritaire d’une pièce d’identité en échange d’un billet de banque. Pratiquant une activité économique privée, il tentera peut-être de gagner un appel d’offre publique en échangeant la piètre qualité de son offre, contre la valeur de plusieurs billets glissés aux adjudicateurs. Son service rendu, peut-être même qu’il rétribuera encore le comptable public pour voir l’exécution de ses travaux réceptionnée et payée. On pourrait multiplier cet exercice pour activité de la société entière, sans que l’on parvienne à un seul ivoirien qui soit dépourvu du moindre pouvoir.

Ainsi, on peut identifier au moins deux pouvoir. D’abord, les ivoiriens en détiennent et en exercent un à tenter de réaliser leurs intérêts particuliers. Souvent, ils procèdent, en piétinant l’autorité de la règle générale, celle qui fonde la Côte d’ivoire, en tant que communauté nationale. Ensuite,  le gouvernant détient au minimum celui de les empêcher de procéder ainsi, au détriment de tous et par conséquent de l’existence même de la communauté d’intérêts communs. C’est une autre question de savoir s’il l’exerce convenablement, dans cet intérêt commun. Ainsi, sauf à récuser ce qui précède, chaque ivoirien détient et exerce un certain pouvoir. La situation commune est la résultante de tous les pouvoir détenus et exercés, qu’ils le soient par tels gouvernants ou le peuple. Souvent même, contre les règles communes de la coexistence, des pouvoirs non détenus sont exercés par eux. Pourtant, contre la réalité des faits, le discours usuel des ivoiriens, qu’il soit gouvernant, dirigeant, décideur, etc… ou autre, est que le pouvoir est ailleurs. C’est sans doute pourquoi, il convient d’observer que pour chacun des acteurs du drame ivoirien, il lui est difficile de reconnaître qu’il détient et exerce une part du pouvoir faisant de lui l’un des acteurs. Soit. Mais, les ivoiriens recherchent un changement de leur situation. S’ils veulent que cela puisse intervenir, il leur faut s’accorder sur le pouvoir qui le permet ainsi que sur les acteurs qui en détiennent une part. Cet effort pour un accord devrait les conduire à abandonner leurs postures d’équilibristes entre deux conceptions rendant toutes les deux le changement impossible.

Le changement peut-il être possible sans que le peuple ne détienne ni n’exerce aucun pouvoir ?

Tels ivoiriens font du gouvernant, un ivoirien totalement libre de toutes contraintes. Il a tous les pouvoirs de décider et d’agir. Il peut l’exercer en toutes circonstances, indépendamment des points de vue, des pensées, des sentiments, des attentes de la grande masse des ivoiriens. Ces ivoiriens-là ne reconnaissent pas détenir la moindre parcelle de pouvoir. Et dire que l’on na pas encore considéré les contraintes externes. Quant à tels autres ivoiriens, qui évitent de reconnaître le leur dont ils disposent, ils éparpillent comme pour réduire celui détenu. Il résulte de l’effet de sa grande dilution que finalement chacun dispose d’une fraction si insignifiante que par approximation, il n’est détenu nulle part. C’est ainsi qu’il en découle que personne n’est responsable de rien, chacun ne détenant qu’un résidu de pouvoir, mais pas une part du pouvoir réel. Comment de telles visions rendent-elles alors possible un débat central, susceptible de conduire à un progrès commun. On ne peut donc pas être surpris qu’elles mène à de faux débats. Ils ont pour sujets et objets, soit tel ou tel gouvernant, soit le passé et l’histoire ou les autres, présentés comme détenant en fin de compte tout le pouvoir dont aucun ivoirien n’a jamais possédé une part. Ce débat central est celui de la responsabilité individuelle et collective, au milieu d’une réalité complexe. Dans une telle réalité le gouvernant détient certes une grande partie du pouvoir mais pas tout le pouvoir. Il l’exerce dans les limites de sa volonté, de ses désirs parfois, de son intelligence. L’opposition des obstacles internes comme externes, dressés à la faveur de l’exercice d’autres pouvoirs complète ces limites. Ainsi le pouvoir du peuple limite celui du gouvernant et inversement.

Le processus électif traduit le règne de la Loi. Il confère à tel gouvernant le pouvoir de décider. Il a le pouvoir de rendre l’instruction obligatoire et de décider d’en faire une priorité pour tous. Il a celui d’organiser la circulation routière, l’occupation de l’espace public et de rendre libre celui privé. Il a aussi le pouvoir de fixer le prix du café et du cacao, différent de celui du marché international. Il a celui de créer une monnaie propre ou alors de recycler une monnaie du passé. Il a également le pouvoir de démocratiser les relations publiques entre tous les ivoiriens pour renforcer la liberté de chacun d’eux et son exercice, mais aussi son contraire. Il a le pouvoir d’identifier tous les ivoiriens, de les localiser. Il détient celui de maîtriser pour l’adapter le nombre de la population ivoirienne ainsi que la part de population non ivoirienne. Il a le pouvoir de beaucoup d’initiatives de progrès collectifs.

Mais, avoir le pouvoir de décider ne suffit pas. Car, non exercé, le pouvoir n’existe pas. Il convient donc de l’exercer. Mais exercer un pouvoir détenu à priori, c’est décider effectivement. Cela dit, l’exercer pour un objet sans aucune utilité collective, c’est rendre son exercice nuisible. Et, même en ayant un objet d’utilité collective, il ne suffit pas de l’exercer en décidant au sujet de cet objet. Par exemple, il arriva que depuis l’indépendance, tous les gouvernants ont décidé de rendre et maintenir l’école obligatoire. Plus d’un demi-siècle plus tard, des ivoiriens préfèrent ou choisissent encore les travaux des champs ou l’école de la foi pour leurs enfants. Ce sont là leurs décisions concernant le même objet. Pourquoi ? Sans doute, parce qu’une décision/ordre qui n’est pas traduite et légitimée en termes de pouvoir ne être efficace. Venant de tel ou tel gouvernant, sur quoi sa légitimité peut-elle alors reposer si ce n’est sur sa finalité – l’intérêt général ? C’est cette finalité qui permet de réaliser le consensus autour d’elle. Or, il semble qu’instruire tous les petits ivoiriens ne relève pas de l’intérêt de tous. Cela signifie au moins deux choses. A travers leurs choix, d‘une part, des ivoiriens exercent un pouvoir qu’ils détiennent. Mais, ce pouvoir qu’ils détiennent et exerce est-il légitime dès lors que la règle générale ne les en dote pas ? Cela amène à questionner leur volonté d’être membres de la communauté nationale d’intérêt commun ? Peut-être, est-ce simplement la conséquence d’un défaut de ressources pour observer la règle ? Ou encore, mettent-ils leurs intérêts particuliers immédiats au dessus de ceux des enfants, des générations à venir et par dessus tout, au dessus de l’intérêt général. Dans ce cas, on ne peut que douter de leur volonté si chaque contrainte particulière est supérieure à cet intérêt. Ainsi, il semble qu’il n’y a pas de consensus autour de la décision d’école obligatoire qui puisse engager chaque ivoirien et impliquer sa liberté et sa responsabilité. Dans ces conditions, à moins de vouloir conférer à la décision une légitimité fondée sur l’emploi de la violence et de la seule contrainte, une telle décision ne traduit ni ne manifeste aucun pouvoir. C’est dire que l’examen des circonstances communes d’existence ne peut éluder la responsabilité et la liberté que chacun exerce.

Ainsi, acteurs et co-auteurs des circonstances communes d’existence, peu d’ivoiriens mesurent et reconnaissent le pouvoir qu’ils détiennent et qui leur permet de contribuer à la production collective de ces circonstances. Cela leur est si difficile à accepter qu’ils se résolvent à loger sa détention chez d’autres. Pourtant, l’évidence montre que chaque ivoirien détient le pouvoir de changer les choses. Certains parmi eux en détiennent cependant plus que d’autres, par la force du droit et leurs fonctions, par les connaissances et savoirs dont ils disposent, par leur nombre, par leurs positions sociales, etc… Il arriva que de nombre d’ivoiriens s’arrogent un pouvoir que les règles communes leur défendent d’exercer et qu’ils l’exercent en nuisant à l’efficacité de l’action collective. Il arriva aussi que tels pouvoirs détenus soient exercés sans que cela soit collectivement utile et bénéfique pour les ivoiriens ou même que tels pouvoirs détenus ne soient pas exercés. Nombre d’ivoiriens exercent même des pouvoirs qu’ils ne détiennet pas. Par exemple, ils se substituent souvent à la loi. Face diverses situations courantes de la vie, ils déterminent eux-mêmes, sur la base de leurs intérêts poursuivis, ce qui est possible ou pas et agissent en conséquence. N’est-ce pas le cas, dans leur manière de circuler en voiture, de constater une infraction, de rendre un service administratifs, de servir l’intérêt général, etc… Au bout du compte, la question est-elle de savoir qui détient le pouvoir de changer les choses quand finalement chaque ivoirien en détient et l’exerce ? La question se pose-t-elle quand nombre d’entre eux s’attribuent un pouvoir que les règles ne leur donnent mais qu’ils exercent quand même ? La véritable question n’est-elle pas de savoir ce que chaque ivoirien fait de celui qu’il détient, de celui qu’il usurpe ainsi que leurs finalités et leurs conséquences sur les conditions de leur coexistence ? Il y a une relation de dépendance entre le pouvoir, la décision et l’action réalisée. Le pouvoir n’en est pas sans la décision effective, qui elle-même, ne conduit pas à la réalisation de l’intention initiale. Parce qu’au delà de détenir le pouvoir, de décider effectivement d’agir, l’action, son résultat sont conformes à l’intention qu’elles servent si un consensus permet de légitimer la décision et par conséquent de reconnaître l’autorité du pouvoir. En ce sens, le fait même de contribuer au consensus et à travers lui de légitimer telle décision, c’est exercer un pouvoir : reconnaître celui du gouvernant. Même si le gouvernant devait détenir tout les pouvoirs, un seul lui échapperait, celui détenu par le peuple. reconnaître son pouvoir.

Désolidarisation d’ivoiriens qui évitent de se reconnaître comme acteurs dans une coproduction qui retient le pays dans une impasse.

Peu d’ivoiriens contesteront une production collective qui les mène dans une l’impasse dans laquelle ils s’y retiennent eux-mêmes. Ils peuvent se reconnaître comme acteurs, s’ils acceptent la vérité qu’ils se doivent à eux-mêmesIl est un fait que les ivoiriens ne peuvent vivre et réduire ensemble leurs difficultés communes de leur existence que parce qu’ils ont organisé leurs relations à travers des règles générales qu’ils acceptent. C’est aussi parce que, en étant libres de les observer ou pas, la justice veille à ce que les règles particulières de chacun, mises à l’écart de cet espace commun par les règles communes, ne se substituent pas à ces dernières. Or, il semble que, pour se sortir de l’extrême complexité de leurs relations et de leurs impacts sur tous, le peuple et ses dirigeants accordent leur confiance à la primauté des règles particulières sur les règles générales dans une économie collective qu’ils voudraient pourtant qu’elle soit collective.

Ecartons, les domaines où sans doute des règles manquent encore où dans lesquels telles ou telles règles doivent être renforcées. Concentrons-nous sur l’observation de celles qui existent et sur leur force. D’abord et puisqu’on peut parfois douter de leur existence, rappelons que des règles communes régissent leurs rapports en tous domaines. Par exemple, elles définissent ce que les ivoiriens sont, les modalités de désignation de leurs gouvernants, les missions de tels ou tels responsables administratifs, de l’usage des espaces communs. Elles spécifient aussi les règles de conduite de chacun dans l’espace commun., Bref, elles règlent la vie ensemble ainsi que la manière de mener ensemble l’économie de vivre. Or, que constate-t-on ? Chaque ivoirien constituant le peuple doit se rendre à l’évidence des faits. Ils seront les meilleurs avocats de notre analyse.

Le peuple reconnaît-il détenir et exercer au moins le pouvoir d’alimenter la corruption ou de la refuser ?

L’ignorance insolente, proche du mépris et le défi permanent à la loi ainsi qu’à ceux qui l’incarnent paraissent être considérés par les ivoiriens comme la norme commune. De ce point de vue, y a-t-il un seul argument pour indexer telle ou telle fraction de la communauté nationale en raison de l’appartenance ethnique de ceux qui en font démonstration ? Cela est d’autant plus dramatique quand on observe ce comportement de la part de certains de ceux-là mêmes qui sont censés la faire observer. Ils transforment le gardiennage des règles communes en leur fond de commerce. Les ivoiriens peuvent les enfreindre à une seule condition : tant qu’ils leur en paient le droit et non le prix à tous. Or, ce prix vaut défense et affirmation de la volonté et du choix de l’économie collective de vivre par les ivoiriens. Sans doute que peu nombreux seront les ivoiriens qui n’ont jamais donné quelques pièces ou un billet de Franc CFA à quelque garant de la loi. Par exemple, les modalités de la circulation routière constitue l’un des premiers signes visibles du désordre généralisé. Le mépris pour ses règles spécifiques constitue la conséquence de la désobéissance généralisée aux règles communes, en l’absence de justice. Elle s’opère selon la “loi du manque de respect aux autres usagers” ou de l’appropriation violente de l’espace commun. “Le autres, c’est l’enfer”, (2) en quelque sorte. Dès lors qu’ils semblent constituer un obstacle à la réalisation des intérêts particuliers, il le sont, pense-t-on.

Cela paraît dérisoire, mais est symptomatique de la dérive généralisée : quand des ivoiriens s’approprient ou s’attribuent des portions d’espaces publics, comme la transformation de rues entières en marché, comme les parkings non payants des villes, pour exploiter l’usage que des automobilistes en font, est-ce là une manière appropriée de marquer la différenciation entre espace public et privé pour organiser la vie ensemble ? Quand des fonctions municipales, garantes de l’occupation dans le respect mutuel et de l’espace public, abandonnent sa gestion à qui le peut selon sa force, est-ce même digne de telles fonctions régulatrices des rapports sociaux ? Que dire du manque total de considération à l’égard de ceux dont elles sollicitaient hier les suffrages pour, une fois acquis, détourner leurs regards de scènes qui rendent compte, par temps de pluies, de leurs pieds embourbés dans la boue en même temps qu’ils tentent péniblement d’échapper aux éclaboussures occasionnées par des pneus de véhicules ? Les “nids d’autruches” sur les chaussées sont tant ravinés par les pluies qu’on se demande si des responsables envisagent d’en faire des puits de pétrole ou d’or. Si un jour, il y en a un qui parvenait à ce résultat, les ivoiriens lui seraient reconnaissant d’avoir bien travaillé pour leur intérêt commun.

Quel ivoirien ignore la transformation quasi-généralisée de nombre de fonctions administratives ou officielles en fonds de commerce. Que les auteurs soient des dirigeants ou membres ordinaires du peuple, quel ivoirien méconnaît leur forfait dans le seul but de réduire égoïstement leurs difficultés particulières. Lequel conteste que nombre de ceux des ivoiriens qui ont la charge d’assumer ces fonctions pour le bien commun en sont les premiers auteurs ? Cet ivoirien-là n’a jamais eu sans doute à établir une pièce d’identité dans une mairie, une sous-préfecture, un service de justice, etc.., à accompagner un malade dans un hôpital public, à passer un permis de conduire, à passer un concours, etc… Bref, il n’a jamais eu besoin d’user d’un service administratif, même rendu par des membres ordinaires du peuple. Tout cela paraît tant constituer désormais là règle générale à suivre. Ainsi, s’asseoir sur un banc d’attente dans une sous-préfecture en occupant un rang en fonction de la valeur de ce qu’on donné ou pas à un agent public n’a choqué aucun des compatriotes de mauvaise fortune. Et gare à votre “grande gueule” et à la possibilité ou non de réalisation de ce pourquoi vous êtes là, si vous osez constater et faire savoir ce forfait qui vous agresse !

Il est insupportable de constater la réponse collective que les ivoiriens ont donnée au fait de subir la substitution de la règle particulière à la règle générale. Depuis trop longtemps, ils sont devenus individuellement pragmatiques, dit-on, même devant des règles particulières qui leur nuisent tant collectivement. Il est exact que peu d’entre eux connaissent les grilles salariales dans le pays, en particulier du secteur public. Mais, on ne peut pas dire que ceux d’entre eux qui en ont une idée sont des imbéciles. C’est pourquoi dans le même ordre d’idées que ci-dessus, on ne peut pas éviter d’aborder les signes d’opulence affichés par certains de ceux des ivoiriens qui exercent une responsabilité administrative.  Ces ivoiriens non imbéciles que les grilles salariales dans ce pays contestent le juste fondement des leurs ressources. Ils ne contesteront pas que les ressources normalement détenues par la fonction assurée par les gouvernants, comme par le peuple lui-même sont insuffisantes pour les expliquer. Tout cela n’induit chez de nombreux compatriotes que considération, envie ou jalousie. Sans le savoir, l’espoir de pouvoir bénéficier de la solidarité et de la générosité supposée de leurs bourreaux communs qu’ils admirent pourtant constitue l’unique réaction de nombre d’ivoiriens. Peut-être ne sont-ils pas suffisamment curieux, éduqués et  habitués à relier la fortune à telle ou telle fonction, surtout administrative.

Le peuple ne peut être inconscient de détenir et d’exercer le pouvoir d’accepter l’injustice ou de la refuser.

Que dire de l’injustice institutionnalisée faite aux ivoiriens des campagnes à travers. A travers leur quasi-exclusion, la république elle-même est-elle juste avec eux ? Depuis l’indépendance, ne paraît-elle pas considérer que des parties de la population ont si peu de capacité de compréhension de la liberté, de l’égalité, de l’équité, de la justice, du choix démocratique, etc… que la gouvernance monarchique est ce qui leur va bien ? Qu’est-ce qu’un chef traditionnel républicain, si la république ne s’assure pas que les règles traditionnelles dont il est le garant sont compatibles avec celles républicaines ? Est-ce rendre justice à ces population que d’accepter que les règles traditionnelles qui leur sont appliquées n’aient nul besoin d’être passées à l’épreuve et dans le filtre des valeurs communes qui constituent la république ? Bref, ces nombreux ivoiriens sont-ils dans la république ? Agit-elle efficacement pour tous les ivoiriens lorsqu’elle confie la réalisation de leur devenir commun à des responsables qui ne disposent, pour autorité pour conduire leurs progrès, que de leur lien d’appartenance communautaire ? A l’échelon national et, dans le cadre d’une géoethno-politique mortifère, l’appartenance à des groupes d’intérêts particuliers remplace les compétences requises pour produire le progrès commun ? Est-ce ainsi que la république peut être juste et utile à tous les ivoiriens ?

A ce stade, un constat implacable s’impose : la cohésion sociale est irréalisable dans tant d’injustice et d’inéquité, d’indiscipline et mépris pour la chose commune. Ainsi, non seulement depuis 1993, rien de tout cela n’a trouvé, ne serait-ce qu’un début d’amélioration de la maîtrise collective, mais en plus, la détérioration est ce qui caractérise les situations induites par ces sujets. Pourtant, il semble que ce ne sont pas là les véritables enjeux pour les ivoiriens. Depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993, le péril pour la Côte d’Ivoire, c’est le désir de détention du pouvoir pour satisfaire prioritairement des intérêts particuliers. Les sujets ci-dessus évoqués peuvent par conséquent attendre. Des générations d’ivoiriens s’éduquent dans la valeur marchande affectée à l’autorité d’un agent d’application de la loi. Une idée semblant supérieure à toutes règles s’est substituée à elles : l’existence d’un prix à payer à l’application de la loi au service de tous les ivoiriens. Ce prix vaut par exemple, un droit de manquer de respect à ses concitoyens sur une route. Dans quelque office administratif rendant un service au public, ce prix est requis pour que tel agent fasse le travail pour lequel il est rémunéré. Voilà ce que les ivoiriens refusent de considérer au profit de la détention du pouvoir qui l’autorise. Dans cette bataille pour sa conquête et son appropriation, la signification même de ce que sont la Côte d’Ivoire et les ivoiriens est devenue un enjeu, dans la mesure où elle semble déterminer la possibilité de le détenir.

Le peuple ne détient-il aucun pouvoir, quand il se bat pour imposer une définition de la Côte d’Ivoire, selon ses intérêts particuliers. N’est-ce pas pour réaliser ces derniers que chaque groupe social ou d’intérêts particuliers, que chaque partie du peuple lutte ? Dans ces circonstances, l’organisation politique a de plus en plus épousé le contour de ces communautés d’intérêts particuliers. L’objectif bien compris par le peuple qui accepte une telle organisation est claire : maximiser ses chances de détenir le pouvoir sur cette base. Même ceux des habitants qui, hier acceptaient leur statut d’étrangers, puisqu’il ne leur portait aucun préjudice, se sont trouvés, comme dans l’obligation de prendre partie. Ils revendiquent d’être membres de telle ou telle communauté d’intérêts. C’est pourquoi, il convient de constater que les ivoiriens se mentent à eux-mêmes en affirmant constituer une même communauté d’intérêt commun. Ils donnent l’impression qu’un accord existe sur ce qu’est la Côte d’Ivoire et sur ce que sont les ivoiriens. Pourtant, la réalité indique que l’autorité d’un acte juridique  sur les hommes, leurs pensées et leurs désirs est conditionnée. Une règle générale, comme celle définissant la Côte d’Ivoire, ne peut avoir n’a la moindre autorité sur les ivoiriens, si ce qu’elle spécifie ne relève pas de la volonté commune des ivoiriens. En dehors de cette condition, telle règle ne peut avoir de signification que celle que chacun lui attribue. En temps de calme des cœurs, Plutôt que de s’attaquer à cette difficulté majeure, les ivoiriens ont préféré, encore une fois, se mentir à eux-mêmes et au monde. Ils étaient nombreux hier à évoquer encore la paix retrouvée et la réconciliation d’ivoiriens qui n’étaient pas conciliés et en l’absence de certains d’entre eux, avec lesquels la conciliation prend précisément tout son sens. Le profit temporaire que rapporte la détention du pouvoir (satisfactions des intérêts particuliers) a emporté la conviction de certains d’entre eux. Or, il n’est pas l’essentiel à côté de la perte commune immense pour tous les ivoiriens. Pendant qu’à travers leurs production collective, ils s’éloignent les uns des autres, ils ne peuvent s’accorder sur ce qu’eux-mêmes sont. Dans ces conditions, quels ivoiriens évoquent les autres, par rapport à des ivoiriens dont la signification elle-même les opposent ? Malgré ce, ils accusent tantôt ces Autres de tous leurs maux. D’autres fois, ils s’appuient sur eux comme  des moyens de leur bataille pour le contrôle du pouvoir et pour définir seuls ce qu’ils sont. N’est-ce pas là une marque d’inconséquence. En fin de compte, si tous ne payaient pas en retour et durablement le plus grand prix à cette inconséquence, elle aurait été légère, mais ce n’est pas le cas.

Chaque ivoirien peut égrener tout ce qui est reproché aux dirigeants. Tout ce qui précède montre que les différentes situations de la Côte d’Ivoire n’ont pas été  générées par les seuls gouvernants et dirigeants. L’affirmer ne supprime pas le constat qu’ils n’ont pas fait l’impossible pour réduire les difficultés qu’elles aggravent, au contraire. C’est sans doute pourquoi, il peut aussi poursuivre la liste des productions discutables du peuple. Nombre d’entre elles ne peuvent que contrarier la mise en commun de l’économie de vivre. A ce titre, elles manifestent l’égarement collectif. On peut même reconnaître que les difficultés du pays se sont sans aucun doute aggravées depuis 1993. Une chose est certaine : sans volonté commune d’agir ensemble et en direction du même intérêt commun, sans justice, aucune règle générale ne peut disposer de l’autorité nécessaire. Tant que les ivoiriens ne réalisent ni ne vivent la justice, il est illusoire de penser qu’ils s’abandonnent à la règle générale applicable à tous. Tant qu’ils sont nombreux à avoir une foi inébranlable en l’inégalité sociale, comment accepter une règle juste et équitable ? Hors de la fois en la justice, en l’équité, ils sont nombreux à continuer de croire pouvoir réduire leurs difficultés de vivre sans leurs compatriotes. Ils agissent en conséquence, à savoir en considération de leurs seuls intérêts. Soit. Mais, s’ils sont honnêtes avec eux-mêmes, ils reconnaîtront que tels ivoiriens agiraient ainsi à contre sens cependant de l’histoire. Elle invite sans cesse les hommes au renforcement de leurs capacités collectives pour faire face aux contingences de l’existence. Ils y parviennent à travers la mise en commun incontournable de leur économie de l’existence. Au regard de tout ce qui précède, on se pose la question de savoir comment les ivoiriens peuvent-ils parvenir à arranger l’état de leur situation commune d’existence.

 Le peuple, son gouvernant et ses autres dirigeants peuvent-ils arranger les choses sans satisfaire aucune condition ?

Le peuple et ses dirigeants peuvent-ils arranger les choses malgré tout ce qui précède, si chacun d’eux ne prend pas conscience de sa position dans la famille symbolique et n’agit pas comme un adulte pour assumer sa part de responsabilité ? Quand on s’interroge sur comment ils pourraient changer les circonstances d’existence de la famille symbolique, on bute immédiatement sur une évidence. Comment un changement est-il possible, si tel gouvernant pense être le père alors qu’il est un enfant symbolique remarquable. Comment l’est-il, si le peuple reconnaît à tort de son côté être son enfant symbolique, alors qu’il représente les parents ? On en déduit que si le peuple se conçoit comme étant l’enfant du gouvernant,  il semble bien qu’il est comme l’enfant d’un enfant symbolique (le gouvernant). Ainsi, en croisant les deux représentations symboliques du pays, on se retrouve finalement en présence d’une relation symbolique entre deux enfants : le gouvernant enfant, selon la nouvelle conception et le peuple, enfant, conformément à la représentation usuelle. Enfin, comment y parvenir, si alors que le peuple se pense, comme étant l’enfant de son gouvernant, la majorité de soutien du gouvernant agit comme son père symbolique, un père autoritaire ?

Le gouvernant, père ou enfant : entre représentations symboliques et actes réels

  Symboliquement enfant du peuple selon la nouvelle conception, admettons que le gouvernant lui-même se représente comme étant le père du peuple, d’autant que ce dernier l’assure d’être son enfant selon la conception usuelle.On comprend dès lors nombre de comportement souvent paternalistes à l’égard du peuple. Tels dirigeants pensent être le père de telles communautés sociales qui le reconnaissent comme tels. Aspirant à user de leurs soutiens pour la conquête politique du pouvoir, le chemin le plus court consiste pour ces dirigeants à pointer un danger : la menace d’exclusion, de déclassement ou de domination qui pèse sur ces communautés. Dès lors, le peuple enfant symbolique fait bloc autour du père, au titre du combat qu’il mène pour sa sécurité et sa dignité. Parvenus au pouvoir, ces relations, qui polluent déjà les relations entre ivoiriens hors du pouvoir, vont acquérir davantage une force destructrice. Cette force est due, d’une part, par la détention du pouvoir par ces gouvernants et d’autre part, à travers l’autoritarisme d’une majorité de soutien, devenue enfant symbolique du souverain. Mais, les choses ne se passent pas toujours ainsi. Concernant le même sujet, il y a plus grave encore. Que peut-il se passer dans l’esprit d’un gouvernant, que le peuple assure d’être son enfant et lui le père. On le voit bien, tel gouvernant qui a de la suite dans les idées relie symbolisme, tradition et réalité. Dès lors qu’il en a la force autoritaire, il choisit ce qui lui convient. En général, l’exemple de la famille ordinaire et de la pratique traditionnelle lui convient bien. Comme père, il ne comprend donc pas qu’il ne puisse pas continuer à gouverner la famille. D’ordinaire, les parents cessent-ils de gouverner leur famille avant que la mort mette fin à leur gouvernance ? Félix Houphouët-Boigny est celui des gouvernants qui est parvenu à réaliser la jonction symbolisme, tradition et réalité. Il était l’archétype du gouvernant-père du peuple.

De son côté, le peuple de parents est persuadé d’être l’enfant du gouvernant ou dirigeant. Si les ivoiriens y prêtent attention, ils observeront qu’il agit souvent comme son enfant. Lorsqu’il procède de surcroît comme un enfant du gouvernant non adulte et autoritaire, alors ses actes comme ceux de gouvernant de père peuvent être des plus toxiques pour tous. Car si tel gouvernant, père autoritaire agit selon sa seule volonté, son désir que peut faire un peuple-enfant qui craint son courroux ? Que le gouvernant manque d’être un père équilibré ou même qu’il soit en présence de son enfant de peuple autoritaire. Il a peur de sa versatilité. Il craint de perdre son soutien et la sécurité de sa position. Qui peut s’étonner, agissant comme un père manquant à sa mission, qu’il cède presque tout aux désirs de sa majorité de soutien ?  Dès lors, chacun comprend, là aussi, que telle majorité politique de soutien ou que tel gouvernant prennent leurs désirs pour ce qui doit être. Mais, une telle situation est beaucoup plus rare en Afrique. Dans ces conditions, il est peu probable que le comportement de tel gouvernant cédant au désir du peuple, implique une configuration symbolique dans laquelle il serait père. Explorons donc celle dans laquelle il est enfant symbolique du peuple.

Il arrive aussi que tels gouvernants se comportent comme étant les enfants du peuple majorité de soutien qui fait leur force. Contre leur bon sens de dirigeants politiques, ils agissent contre l’intérêt général, choisissant le pire pour tout le peuple et le mieux pour eux-mêmes et pour cette communauté de soutien. L’exemple le plus approchant est l’attitude et le comportement suicidaire de Laurent Gbagbo. Un autre exemple retentissant est le fameux “rattrapage ethnique” d’Alassane Ouattara. Il en résulte que pour attribuer les postes administratifs, il a choix le critère des patronymes et l’origine communautaire par rapport aux compétences. Autrement dit, il a préféré l’intérêt particulier de sa majorité de soutien à l’intérêt général ou à la possibilité de progrès pour tous.

Les deux représentations symboliques ont permis de soutenir une certaine compréhension des comportements des acteurs. Mais, elles ne sont pas importantes en elles-mêmes. Ainsi, quelle que soit la représentation familiale symbolique du pays, ce qui semble être déterminant concerne la posture des acteurs. Que le gouvernant soit représenté comme le père et le peuple comme l’enfant, mais adulte, l’enjeu réside dans la nature des relations entre adultes : d’un côté le gouvernant, de l’autre le peuple. Ces relation entre adultes doivent être celles de tel gouvernant ou dirigeant au peuple, de tel gouvernant ou dirigeant à sa part du peuple de soutien.  Concernant le peuple ou ses parties, qu’il soit parents ou enfant, on ne voit pas bien les relations peuvent être ce qu’elles doivent être, si le peuple adulte ne se relie pas à tels et tels gouvernant et dirigeants adultes, que ces derniers soient représentés comme des enfants et les pères du peuple. Car finalement, peut-être que les relations des membres de la famille symbolique sont celles entre des enfants, bien qu’un peuple d’adultes soit en relation avec des gouvernants et dirigeants adultes. Sans des relations d’adultes, on ne voit pas bien comment gouvernants/dirigeant et le peuple peuvent placer leurs objets sous un minimum d’éclairage de la raison. Sans elle, comment parviennent-ils à limiter et circonscrire hors de la famille les désirs et en tous cas les maintenir en latence. Voici l’enjeu. Le peuple et ses dirigeants peuvent-ils arranger les choses, si chacun ne prend pas conscience de sa position et n’agit pas comme un adulte ? Est-ce possible si tel gouvernant (enfant symbolique) pense être le père et si le peuple, en particulier sa part majorité de soutien (père symbolique) pense être l’enfant de son enfant  ?

Les dirigeants et le peuple en face de leur responsabilité collective.

Le peuple ivoirien et ses dirigeants gisent dans une situation d’impasse. Elle résulte de la relation entre un peuple (à travers ses parties), son gouvernant et ses dirigeants. Il en ressort que les derniers cités sont présentés par le peuple comme étant ceux qui en portent toute la responsabilité, comme si seuls, ils pouvaient la générer et y mettre fin. Peut-être que le peuple de Côte d’Ivoire n’a aucun tort, comme certains le prétendent. Malgré ce, tout ivoirien raisonnable peut tout de même reconnaître que telles ou telles parts du peuple ont a celui dû à leurs demandes quasi impératives faites à tels ou tels dirigeants de servir leurs intérêts particuliers. Selon elles et pour les unes, ils le leur doivent au titre de la rétribution de leur soutien politique qui leur a permis de se porter au pouvoir. Pour les autres qui ne les soutiennent pas, ils le doivent au titre de la justice sociale, bien qu’elles manquent de bienveillance et de la moindre considération à leur égard. Ainsi, les bonnes intentions des ivoiriens (dirigeants et peuple compris) n’ont finalement pavé jusque-là que le chemin de l’usage et l’échange d’actes et de propos violents. Ces intentions ont aussi engendré des fractures communautaires incommensurables sur fond de service préférentiel rendu aux supporters intéressés au détriment des ivoiriens collectivement. Puisque les ivoiriens cherchent des explications aux circonstances délétères de leur coexistence, voici quelques unes de celles qui peuvent les concerner. S’ils sont honnêtes envers eux-mêmes, ils sauront les accueillir pour en discuter.

Quelque gouvernant ou dirigeant lucide et sincère peut considérer que les attentes et reproches du peuple à l’égard de ses dirigeants sont justes. Mais, il peut avoir quelques arguments pour considérer aussitôt que les dirigeants ne sont absolument pas seuls responsables de tous les écarts par rapport au souhaitable commun. Les difficultés à réaliser l’intérêt général que leur rôle requiert ne sont pas de leurs seuls faits, bien qu’ils emportent une part importante de la coresponsabilité. Quel progrès si le peuple et ses dirigeant s’accordaient sur ce constat et reconnaissaient ensemble l’absence de responsable unique de la situation ou plutôt la co-responsabilité.

En reconnaissant leur coresponsabilité, peut-être, serait-il possible pour le peuple et ses dirigeants de marcher à l’avenir d’un même pas sur le chemin de la réduction collective des difficultés communes de vivre. Peut-être aussi, les dirigeants n’auraient aucune crainte de votre souveraine position et de votre confiance sans borne dans votre propre opinion. Peut-être aussi et du haut de votre haute position arbitrale que la démocratie vous a permis d’acquérir, vos choix sous seront enfin utiles. Cela dit, les ivoiriens (dirigeants et peuple) sont encore loin de ce point d’atterrissage du débat. Car, est-ce simple et évident que cela pour un gouvernant non suicidaire, politiquement, de s’opposer à votre opinion juste, de votre fauteuil de gouvernant ultime de la Côte d’Ivoire et des relations ? Peut-être que c’est irresponsable de leur part de ne pas résister à votre autoritarisme. Mais, est-ce raisonnable et responsable de la votre, quand vous pensez que toute autre considération de tel ou tel gouvernant n’a pas de valeur, même pas l’intérêt général, quand vous considérez que vos intérêts particuliers incarnent la valeur commune ? Le temps est venu pour le peuple et ses gouvernants de s’expliquer pour dépasser leurs faiblesses. C’est en en discutant que, peut-être, le peuple d’ivoiriens pourra accompagner et soutenir le courage de quelque responsable politique authentique. Il pourra alors faire confiance à la voie de l’intérêt général, comme le meilleur moyen de satisfaire les intérêts particuliers. La quête de leur satisfaction par tous les ivoiriens empoisonne la vie collective ainsi que les relations, d’une part, entre les parties du peuple, d’autre part entre le peuple et ses dirigeants et enfin entre les dirigeants eux-mêmes.

Les ivoiriens pointent tel ou tel gouvernant ou dirigeant. C’est le lieu de dire que c’est parfois absurde. Car, en réalité, ils pointent les agissements de responsables dont une part importante du tort qu’ils leur attribuent est précisément de servir, à leurs demandes impératives, leurs intérêts particuliers plutôt que l’intérêt général. Tel gouvernant ne veut ni perdre le pouvoir, ni le céder même parfois quand il perd des élections. Tels autres dirigeants sont disposés à piétiner la règle commune ou à user de violence pour le détenir ou le conserver. Au delà de leur gloire pour l’histoire, ils agissements ainsi au nom de telle part du peuple. Les ivoiriens réprouvent par conséquent ce qui est fait en leur nom et pour vous servir. C’est sans doute la conséquence que les ivoiriens perçoivent de cette évidence qui les conduit à les soutenir. C’est également pour la même raison que la discussion entre ivoiriens, si nécessaire pour produire la satisfaction de l’intérêt collectif, ne peut constituer le mode de la relation. Car, est-il possible de discuter et de s’accorder sur des objets sociopathiques qui ne peuvent rassembler ? Pourtant, discuter au lieu de se disputer jusqu’à se battre violemment constitue l’unique alternative viable. Il y a une seule condition à son existence : l’intérêt commun plutôt que les intérêts particuliers. Pour une culture de l’oralité, du verbe et de la parole, que reste-t-il pour produire le progrès collectif, en usant de coups de poings, de fusils et de que sais-je encore ? Peut-on mettre résonance les esprits des ivoiriens avec la violence ? Le peuple laisse peu de choix à quelque gouvernant, même sensible à sa responsabilité historique, à la justice, à sa dignité, etc…  Dès lors qu’il aura pu accepter d’être l’adversaire de ses propres craintes et peurs vis-à-vis du peuple, il n’a aucun autre choix que la voie de la rébellion. Un tel dirigeant n’est pas celui qui cherche à vous séduire en allant dans le sens des finalités partiales que les parties du peuple semblent attendre de ses actions.

Ainsi, comme l’enfant ordinaire doit s’affranchir de la tutelle trop envahissante de ses parents pour devenir adulte et être digne de l’homme, le dirigeant n’a aucun autre choix. Il doit d’affirmer la dignité du dirigeant-gouvernant en devenant l’homme politique véritable qu’il est appelé à devenir, si telle est sa volonté. Faute de quoi, l’histoire le jugera sévèrement, en plus des jugements de son peuple multipleparts, à la fois juge et partie. Il ne cessera de le condamner, injustement, pour des forfaits auxquels il l’y a martialement poussé en partie à la commission. Comment arranger les relations entre le peuple et ses dirigeants et entre ses composantes si tous n’ont pas quelques torts et responsabilités. Comme est-ce possible si en particulier le dirigeant est responsable de tout et le peuple responsable de rien dans la situation qu’ils coproduisent toutefois ? C’est de la pure folie que de penser les choses ainsi, quand on se donne la peine de scruter les circonstances concrètes de coexistence. La question ultime qui se pose est alors la suivante : un peuple libre est-il responsable de rien dans les conditions de son existence ? 

Douter de sa part de responsabilité dans une situation coproduite, n’est-ce pas douter de sa liberté et peut-être même récuser être libre ?

Commençons par rappeler qu’il ne s’agit pas de culpabiliser le peuple. Mais, si du fait d’éviter de le faire, il arriva qu’on ne puisse pas souligner sa petite part de responsabilité, alors une telle condition serait absurde. Quand on pense que le peuple est majeur et libre, on ne peut pas le renforcer dans sa posture d’irresponsabilité. Quand on respecte le peuple et qu’on reconnaît toutes ses capacités d’acteur, ses marges aussi faibles soient-elles, alors on parle de lui comme du gouvernant ou du dirigeant. Cette rigueur de la pensée ne saurait être esclave de la taille de sa part de responsabilité.

Le peuple peut-il être libre sans avoir aucune responsabilité ?

Au terme de ce qui précède, si le peuple entend continuer de se complaire dans l’indexation exclusive et peu bénéfique de ses dirigeants et gouvernants, il est libre de continuer ainsi. Toutefois, on peut cependant rappeler que les dirigeants qu’il génère, quels qu’ils soient et de quelle manière qu’ils agissent, sont des résultats. Ils résultent d’un rapport. D’une part, l’un des termes est constitué par l’expression du peuple, tel qu’il se représente au sein de la famille symbolique, tel qu’il est et agit pour lui-même. D’autre part, l’autre terme du rapport est représenté par les réponses des dirigeants à ses tentatives d’annexer l’être propre de ces derniers à sa propre réalisation. On peut souligner à son attention l’évidence qu’il n’ignore sans doute pas : le peuple, constitué d’innombrables ivoiriens, perd plus dans cet affrontement familial, qu’une poignée d’ivoiriens, ses gouvernants et dirigeants. On constate que finalement tels ivoiriens ou tels autres ne parviennent pas exister en tant que gouvernants/dirigeants dignes de leur considération. Ces ivoiriens qui les incarnent échappent cependant et mieux aux conséquences du conflit familial, né de conceptions totalitaires et amorales. Détenant le pouvoir de gouverner les relations de la famille, il procède peut-être mal comme le peuple leur en fait le reproche. Cependant, une chose est certaine : ils n’oublient pas de se mettre à l’abri des effets pernicieux de leur gouvernance. C’est sans doute là aussi que se situe leur grande part de responsabilité.

Le conflit entre les membres de la famille symbolique ivoire est sournois dans ses manifestations psychologiques. Mais, ses manifestations sur l’existence concrète des ivoiriens sont la violence, la guerre et le faible niveau de réduction des difficultés de vivre. Il ne peut trouver un certain apaisement que lorsque deux conditions seront remplies. D’une part, quand les dirigeants assumeront ce qu’ils sont, à savoir ceux qui tentent de réaliser l’intérêt commun. De la part des dirigeants, toutes autres considérations, comme la peur de perdre le pouvoir, la crainte de perdre le soutien et la considération de ceux qui les font dirigeants ou gouvernants, les postures de défenseurs d’une partie du peuple contre d’autres, etc… constituent des voies collectives sans issues. D’autre part, ce conflit s’estompera, quand dans le même temps, le peuple assumera ce qu’il est, à savoir celui qui exige l’impossible de ses dirigeants et gouvernants. Cet impossible est l’intérêt commun que les ivoiriens doivent approcher, à défaut de pour le réaliser totalement et constamment. Il constitue la raison qui donne à leur existence son sens. C’est à travers lui que les innombrables intérêts particuliers, dont le nombre correspond à celui des ivoiriens, peuvent trouver les conditions de leur meilleure réalisation. S’agissant du peuple, le désir de s’approprier tel gouvernant et unilatéralement pour en faire un esclave de ses choix et de son soutien conduit aux mêmes hors pistes de l’histoire des peuples. Que faire de la situation ? Rien qui puisse relever du seul gouvernant et des seuls dirigeants encore moins du peuple seul. C’est là l’affaire de tous les ivoiriens.

La convocation de l’histoire adressée à chaque ivoirien.  

Chaque ivoirien doit sans nul doute cheminer dans son esprit vers l’idée de coresponsabilité de la situation commune, dirigeants comme membres ordinaires du peuple. Celui qui est dirigeant/ gouvernant, comme ceux qui aspirent à le devenir. Il en est de même des masses d’ivoiriens qui leur confèrent la force de le devenir ou de l’être. Sans donner leur force à tels autres d’entre eux, les ivoiriens concernés  doivent néanmoins accepter qu’ils le soient. Dans la mesure où c’est l’intérêt commun d’être ensemble, de pouvoir rendre cela possible, dans l’espoir de réduire ensemble les difficultés communes de vivre, alors tout doit s’étalonner par rapport à ce repère : les attentes, les jugements, les manières d’y contribuer, etc… C’est là, la condition ultime pour accepter la co-responsabilité des conditions de l’existence et pour renforcer chaque jour un peu plus, les volontés de les améliorer ensemble. Un homme est homme par un autre, un dirigeant/gouvernant est responsable, digne de son rôle et utile à un peuple qui est responsable, digne de l’être, responsable et utile de/à lui-même. Il convient de dépasser le simple rejet des pleurnicheurs sur la situation commune et des non-acteurs mais victimes éternels de  bourreaux présumés. Il y a bien plus à faire que de se révolter contre la révoltante culpabilisation des victimes, mais partiellement bourreaux d’eux-mêmes sans le savoir peut-être. Bref, plus que tout cela, il convient de trouver la voie commune des progrès des condition de l’existence à réaliser ensemble. De ce point de vue, chaque ivoirien est convoqué par l’histoire à choisir entre deux voies.

La première voie fait peser la balance de la responsabilité de la situation sur les gouvernants/dirigeants et/ou sur les Autres, comme uniques responsables. Elle tend aussi à reléguer à l’insignifiance la responsabilité propre des acteurs, comme le peuple ivoirien, en raison sans doute du fait que ses conséquences pèsent plus sur lui. Ainsi, Chinua Achebe a magnifiquement formulé la posture de ceux qui empruntent cette voie. Nous reprenons son énoncé en l’adaptant à la situation ivoirienne.  “Si les ivoiriens constituant le reste du peuple (dirigeants compris) sont honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes, ils peuvent reconnaître que face à leurs difficultés dans ce monde, ils sont peut-être coupables de telle ou telle action ou inaction ou de telle ou telle inconséquence, et que tout de ce qu’ils ont fait ou pas fait n’explique totalement les circonstances dans lesquelles ils se débattent”. (1) Cette voie de pensée du peuple ivoirien, en ferait un peuple qui doute de sa part de responsabilité dans sa situation. En cela, il peut affirmer avec l’auteur de “Things fall appart – Le monde s’effondre”, qu’en tout état de cause, sa contribution à ses difficultés de vivres ne les explique pas totalement. Cela est parfaitement exact. C’est même une évidence, car il manquait plus que quelqu’un pensa que le peuple est seul acteur et son seul bourreau. Il omettrait dans ce cas de considérer que toutes ses productions constituent ses réponses à ce qu’il identifie comme son problème. Cela étant, ses forces peuvent se retourner contre lui-même et renforcer les difficultés qu’il tente de réduire. Car ce n’est pas parce que ses actes constituent ses réponses qu’ils ne peuvent en aucun cas renforcer ses difficultés combattues. Cela dit, un tel énoncé n’affirme pas la part de responsabilité du peuple, mais relative par anticipation cette part, si elle existe. Dans une mesure où le peuple ne serait pas convaincu de cette part, comment peut-il alors considérer l’importance de la traiter. Or, c’est à l’évidence sur cette dernière que le peuple a prise, et non sur celle de tel ou tel gouvernant aussi grande soit-elle.

Une vision de la réalité risque d’aboutir à minimiser la contribution pourtant nécessaire du peuple et surtout le renforcer dans sa posture défensive et victimaire au lieu d’une posture active et responsable. Car, en matière de responsabilité et au point de vue de sa nature, que chacun assume d’abord la sienne. Il pourra alors aviser s’agissant de celle des co-auteurs de leur production commune ou même de leur part de non responsabilité, au point de vue quantitatif. C’est pourquoi, la formulation suivante paraît responsabiliser davantage et comporter un effet moteur. En effet, si les ivoiriens sont complètement et vraiment honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes, ils peuvent aussi reconnaître que face à leurs difficultés dans ce monde, ils sont assurément coupables de telle ou telle action ou inaction ou de telle ou telle inconséquence, et que tout de ce qu’ils ont fait ou pas fait explique au moins partiellement les circonstances dans lesquelles ils se débattent. Aucun doute n’existe dans le fait que c’est précisément sur cette part qu’ils peuvent avoir prise et agir pour l’assumer. Peut-être même, en procédant de la sorte, c’est ainsi que non seulement ils contribuent à réduire leurs difficultés, quoi que fassent, aussi libres qu’eux, quelques dirigeants. Sans doute, c’est aussi ainsi qu’ils acquièrent suffisamment de légitimité et de force pour exiger de leurs dirigeants et gouvernants l’impossible : à savoir, assumer plus efficacement ce pourquoi ils exercent le pouvoir confié de gouverner les relations de coexistence, nécessaires à l’économie collective de vivre.

N’est-ce pas ainsi qu’on peut reprendre, avec lui, le dicton bantou, que Chinua Achebe aimait rappeler : « un humain sera un humain, à cause et grâce aux  autres humains » ; « Umuntu ngumuntu ngabantu » (3) Qu’ils soient membres ordinaires du peuple ou dirigeants ou encore gouvernants, la dignité que chaque ivoirien recherche, il ne peut l’approcher que dans la coexistence avec des ivoiriens dignes et au delà, d’hommes dignes de l’Homme. Un ivoirien sera un homme et un ivoirien avec un autre ivoirien, mais pas seul. Dans la quête de réduction des difficultés communes de vivre, vouloir le faire au détriment de ceux avec lesquels on coexiste constitue le meilleur moyen de ne pas y parvenir de manière significative, encore moins continuellement et durablement. De ce point de vue, quand on voit l’état du pays depuis 1993, on peut penser qu’il faut vouloir détruire ce pays pour avoir affirmé à certains moment que la paix y règne et que tout va bien, quand tout est sujet de violentes disputes et de conflits politiciens qui alimentent les haines. Pour ma part, aucun dirigeant ni le peuple et ses parties ne veulent le détruire. Quand on a compris ce qui se joue et ses leviers, dont une partie a été analysée dans cette réflexion, non ne peut qu’y voir les conséquences logiques de ces postures. Il y a de l’espoir cependant, si chacune des parties du peuple ivoirien accepte de participer à ce débat salvateur. elles doivent consentir à le faire, non pas en victimes des uns, ni en bourreaux désignés par les autres, mais simplement en ivoiriens en quête de dignité avec d’autres ivoiriens, qu’ils soient membre ordinaires, dirigeants ou gouvernants du peuple. Il arrive souvent à telle part du peuple que le fait que tel gouvernant lui ressemble est plus important que ce qu’il fait pour lui et pour tous les ivoiriens. Il lui arrive aussi que cette ressemblance soit plus importante que la voie commune qu’il emprunte et y engage tous les ivoiriens. Dans ces conditions, le peuple ne peut pas s’étonner que l’échange de violence soit le mode des relations entre ivoiriens, sauf si quelque gouvernant ressemble à tous les ivoiriens et emprunte la voie commune de l’intérêt général. Un ivoirien qui aspire à la dignité de tous les ivoiriens ne peut que refuser l’option de la voie de la violence, comme mode de relations entre ivoiriens.

Synthèse finale avant clôture de la réflexion.

Le dogme des gouvernants et dirigeants, seuls responsables de toutes les situations pourtant coproduites par tous les ivoiriens doit perdre de sa force. Tout argument opposé, visant à faire du peuple ivoirien, les raisons de l’impasse collective, compte tenu de ses atouts et ses insuffisances, est tout aussi insupportable pour le bon sens. Longtemps, ces dogmes ont entraîné l’éclipse de la raison souveraine des ivoiriens. Considérant une famille ordinaire, la co-responsabilité de leur situation commune d’existence est la règle entre des enfants et leurs parents. Ramené symboliquement au niveau d’une famille, les ivoiriens et les composantes familiales qu’ils forment sont co-responsables des circonstances d’existence du peuple ivoirien. C’est à partir de cet énoncé que commence le véritable débat. Il n’est pas la dispute de parties du peuple qui s’accusent mutuellement de la responsabilité exclusive de leur situation commune. C’est la discussion de parties qui acceptent d’ajouter leur part de responsabilité comme pièces du débat. C’est l’unique condition, semble-t-il d’affronter ensemble ce que chacune voudrait cacher d’elle. Procéder ainsi, peut-être même est-ce rendre possible une sortie collective de l’impasse. C’est sans doute en assumant leur part de responsabilité que le peuple et les dirigeants pourront arranger les choses.

Cela dit, aucun progrès ne sera possible si chacun des membres de la famille symbolique se perçoit en l’autre et endosse une fonction, même symbolique, qui n’est pas la sienne. A l’échelon du pays, et symboliquement, aucun gouvernant ne peut être le père du peuple. Tout simplement parce, tout aussi symboliquement, les parts du peuple constituent ses parents et que les autres dirigeants sont ses frères et sœurs. Il n’est remarquable qu’en raison du pouvoir que les parents lui ont confié de gouverner les relations de la famille. C’est lorsque chaque acteur acceptera sa position dans la famille symbolique que le débat entre acteurs ivoiriens adultes pourra s’engager et leur permettre de réaliser des progrès. Car si les parents symboliques (majorité et minorité politiques du peuple) se perçoivent comme les enfants du gouvernant et se comportent comme tels et, si les véritables enfants symboliques (gouvernant/dirigeants), se perçoivent comme les parents du peuple enfant, mais agissent comme des non adultes bien qu’adultes, en oubliant de surcroît la responsabilité éminente dont l’exercice leur a été temporairement confié, à savoir gouverner la famille, quel dialogue des raisons peut-on attendre d’une telle perspective ? Concernant quelque gouvernant, il prétend mieux connaître le monde, ainsi que ses exigences et ses contingences. Il assure pouvoir conduire la famille au milieu du chaos du monde, vers la réduction collective et constante des difficultés communes de vivre. Toutes ses qualités doivent être fondées et démontrées. Autrement, sur quoi peut-on alors reposer ce qui caractérise fondamentalement la famille symbolique ainsi constituée : à savoir, l’inversion des fonctions au terme de laquelle la gouvernance des relations familiales a été confiée par les parents à l’un de leurs enfants, fait gouvernant, à leur place de parents (le peuple) ?

Quant aux parents symboliques (le peuple et ses parties majorité et minorité politiques), ils persistent à se battre violemment. Leur but est de déterminer que la même gouvernance inefficace, voire nuisible à la communauté familiale symbolique se poursuive. Cela signifie choisir son auteur. N’est-ce pas parce qu’eux-mêmes peinent à s’accorder sur leurs critères du choix du gouvernant : l’enfant symbolique élu et sur la finalité collective qui justifie son existence ? On ne peut ignorer qu’ils ont au moins une conscience résiduelle du défaut de respectabilité de ces critères et leurs finalités particulières semblables. C’est sans doute ce qui explique en partie que telle part minoritaire du peuple, à telle époque, manque de considération à tel gouvernant qui le lui rend bien, ainsi que la part majorité sur laquelle il repose. Et tant qu’ils ne parviennent pas à un tel accord, comment parvenir à juger efficacement la gouvernance du gouvernant ? De plus, comment y parvenir, quand sa connaissance prétendue du monde n’est d’aucune utilité. Les parents symboliques eux-mêmes ne lui demandent-ils pas de choisir entre eux et de servir celui qui prétend le posséder, ce sur quoi ils s’accordent finalement ?

En définitive, quelle que soit la conception symbolique du peuple familial, ce qui est en jeu est la posture de ses membres acteurs. Que tel gouvernant soit le père ou l’enfant du peuple n’est d’aucune utilité si l’un ou l’autre n’agit pas comme l’adulte que le gouvernant est cependant et si, comme tel, le gouvernant ne se centre pas pas sur l’objectif familial commun. Que le peuple soit son enfant ou ses parents n’a pas non plus d’utilité collective tant que le peuple ne se relie pas à lui comme l’adulte qu’il est et si, comme tel, le peuple ne se centre pas pas sur l’objectif familial commun. Parvenu jusqu’à ce point et au moment de remercier le lecteur, une dernière remarque s’impose. Un tel rétorquera qu’il revient au gouvernant de faire respecter les règles communes, d’éviter de voler et de sanctionner celui du peuple par exemple. Par avance, on peut formuler quelques arguments sous la forme de questions. Leur structure est adaptable au même questionnement concernant les autres sujets traités. Un peuple qui ne vole pas, parce qu’un gouvernant l’y oblige en faisant respecter la règle commune est-il libre et responsable de tous ses membres ? Un peuple qui vole, du fait de l’incompétence de son gouvernant, qui évite de lui faire observer la règle et de rendre justice en cas d’infraction de sa part, est-il libre et responsable de tous ses membres ? Dans les deux cas, si de surcroit, ce peuple évite d’user de son pouvoir de sanctionner le gouvernant qui le vole, mais au contraire acclame celui qui le vole au lieu de le protéger, est-il aussi libre de responsable de lui, même dans sa perversion ? L’est-il s’il accuse des gouvernants et peuples étrangers d’éviter de le protéger contre son gouvernant auquel il donne le pouvoir des forfaits à son dépens, y compris celui de l’exposer à l’adversité du monde ? Est-ce même être libre que de se constituer prisonnier, du gouvernant et des autres ? Que chacun réponde à ces interrogations. Compte tenu de tout cela, il ne fait aucun doute que le peuple a une part de responsabilité. Elle est quantitativement réduite, sans que cela souffre d’aucune contestation. Mais qualitativement, moralement et au point de vue de la liberté et de la nature de la responsabilité, toute responsabilité en vaut une autre. Dans ce repère, tel gouvernant n’est pas plus responsable que tel peuple qu’il gouverne ; peut-être incarne-t-il simplement la responsabilité collective, comme il incarne aussi l’État et le pays que chaque ivoirien constitue. 

Conclusion

Tentons un ultime effort de synthèse de tout ce que nous avons analysé dans ces quatre volets de notre réflexion concernant les rapports entre ivoiriens et leur situation d’existence qui en résulte. Quand on considère ces relations, débarrassées des notions d’Etat, de président, de peuple, de peuple, ces relations paraissent se résumer symboliquement à celles des membres d’une famille en perdition. On ne peut y voir autre chose que de constater une lente et constante désagrégation sociale, rendue récurrente par l’avènement de tel ou tel gouvernant. En effet, à telle époque depuis 1993 en particulier, telle majorité initiale du peuple, soutien de tel gouvernant, affronte telle minorité, comme des parents en conflits. Entre leurs désirs, le gouvernant, tel leur enfant symbolique tente d’exister. Dans ces circonstances, la situation collective d’existence ne peut dépendre que de deux paramètres. Le premier est relatif aux comportement du gouvernant, selon qu’il agit comme l’adulte qu’il est ou comme l’enfant symbolique. Dans ce dernier cas et pour sa propre sécurité et son équilibre acceptable, ses comportements sont déterminés par le rapport des forces des parts du peuple (majorité de soutien et minorité de rejet). Le second paramètre concerne la posture de ces parts du peuple. L’expérience montre qu’elles agissent comme des parents autoritaires, s’affrontant violemment pour assujettir l’existence des membres de la famille à leur seule existence. Telle peut être l’existence d’un gouvernant se comportant comme un enfant devant de parents autoritaires.   Entre le marteau (la majorité) et l’enclume (la minorité), son choix est trop souvent cela de satisfaire les attentes impératives de la majorité. Ainsi, il, cesse immédiatement d’être gouvernant et mène, dès lors une existence de non gouvernant de la famille symbolique constituée par le pays.

Malgré tout, on n’a aucune raison de douter de ce des ivoiriens aspirent à être utiles à tous les ivoiriens. Il veulent, en particulier, l’être à ceux qui prétendent qu’ils sont responsables de rien ; ils sont les mêmes qui affirment ne détenir aucun pouvoir et qui semblent avoir l’esprit et les mains purs. Sans le savoir et sur la voie de l’histoire des peuples, ces derniers ont pourtant chuté ou sont en train de l’être. Des ivoiriens qui refusent d’être libres et d’avoir en conséquence quelque responsabilité dans les conditions de leur existence n’ont-ils pas chuté sur le chemin de l’histoire ? Tentant de les relever, on peut espérer que les ivoiriens encore debout sauront considérer cette observation juste de Stephan Zweig : “ceux qui tombent entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours”. (4) Ne serait-ce que la réception du débat engagé dans ces lignes peut tant en enrager certains d’entre eux, qu’ils tenteront, peut-être, d’y mettre fin par la violence. Il faudra assez de force de l’esprit pour y résister. Cette force, c’est la foi dans le fait que les ivoiriens seront plus forts ensemble, en discutant de leurs faiblesses, pour éclairer leur force commune qu’elles masquent. C’est ainsi qu’il peuvent dépassant ces faiblesses. C’est en cela qu’un ivoirien peut être utile à tous les ivoiriens. Il est fort possible que l’écriture ne soit pas à la hauteur des espoirs placés en les idées développées pour faciliter la lecture et leur compréhension. Conscient de ce que la forme pourrait desservir le fond, j’ai malgré tout choisi d’être libre : oser. Car, au point de vue de l’acteur en quête de progrès de l’existence, une seule idée comprise par un contemporain compte, malgré plusieurs autres incomprises. Sans doute, il semble qu’une seule idée partagée ou divergente avec un seul lecteur peut sans doute offrir une perspective de rapprochement qu’aucune idée exprimée ni échangée n’autorise. L’espoir est en cela.

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(1)  Stefan Zweig,  “La pitié dangereuse : ou l’impatience du cœur”,  Le Livre de poche, 2012

(2) Chinua Achebe, cité par Maria Malagardis, Chinua Achebe, au-delà des ténèbres”, Article du journal français Libération, publié le   https://next.liberation.fr/livres/2013/11/27/chinua-achebe-au-dela-des-tenebres_962436

(3) Chinua Achebe, cité Tirthankar Chanda«”Things fall apart”, le chef d’œuvre de Chinua Achebe de nouveau en français”», Article de la radio française RFI, p http://www.rfi.fr/mfi/20131227-things-fall-apart-roman-nigerian-chinua-achebe-tout-effondre-actes-sud

(4) Stephan Zweig : “Vingt-quatre heures de la vie d’une femme”, Éditions Le Livre de poche, 1992

COTE D’IVOIRE – Tentative de médiation entre ivoiriens, entre le peuple et ses dirigeants. (3/4)

3.

Peu de choses des conditions communes d’existence pourront être changées si le peuple est innocent de toutes ses difficultés de vivre.

Il sera difficile de se retrouver pour changer ensemble l’état des choses, si nombre d’ivoiriens ne reconnaissent pas être de libres acteurs et refusent leur part de la responsabilité collective. Dans les deux volets précédents de cet article, nous avons tenté de discerner les membres de la famille symbolique constituée par la Côte d’Ivoire. A son terme, le gouvernant n’est plus apparu comme étant le père symbolique de la nation. Il est ressorti de l’analyse comme l’enfant symbolique et remarquable du peuple ivoirien, représentant ses parents symboliques. D’un côté la part du peuple qui le soutient est son père ; de l’autre, celle qui ne le soutient pas représente sa mère. Quant aux autres dirigeants, ils sont les autres enfants symboliques du peuple. Nous avons également tenté de sonder la psychologie des acteurs selon cette double conceptions de la famille symbolique. Pour y parvenir, la famille africaine traditionnelle ordinaire et réelle a été d’un très précieux concours. Maintenant que la famille et ses membres sont connus et définis, on peut alors examiner les difficultés de la famille. La clarification des positions respectives des acteurs de la famille symboliques constituée par le pays et les ébauches psychologiques précédentes fourniront l’éclairage pour le faire.

Considérations préalables concernant l’innocence du peuple dans les conditions de son existence.

Sans aucun doute, il ne sert à rien d’accabler quelque dirigeant ou gouvernant, à la suite du peuple, de toutes ses certitudes le concernant. Non seulement cela relèvera de la répétition de ce qu’il affirme et que tel gouvernant sait déjà, mais en plus ne modifiera en rien leurs réflexions respectives, ce qui est plus grave. De plus, cette procédure n’a amené jusque-là aucun changement substantiel, susceptible de valider son intérêt. Il par conséquent convenable et peut-être décisif d’élargir la perspective. Admettons donc d’emblée que les dirigeants politiques emportent la plus grande part de responsabilité. Mais, cela ne saurait suffire pour expliquer et justifier le forfait dont le peuple souffre. Pour sortir des difficultés communes, il faut ajouter de nouvelles pièces au débat  pour l’alimenter. De ce point de vue, aucun acteur ne doit être épargné.

L’innocence du peuple et victime exclusive en question.

Les ivoiriens n’ignorent pas tout de tout.

Au sujet de leurs difficultés communes, aucun ivoirien ne méconnaît les jugements péremptoires du peuple à l’égard de ses dirigeants et gouvernants. De manière abrégée, nous dit le peuple, le gouvernant et les dirigeants sont responsables de tous les maux du peuple. Les crimes dont on leur fait porter la responsabilité sont si nombreux qu’on se contentera d’en citer quelques uns : détournement des ressources du pays et auteurs de la fuite des capitaux, encouragement du tribalisme, communautarisme ou régionalisme, exposition du pays aux intérêts étrangers ou facilitation de leur réalisation, politique de développement incohérente, imbécile ou absente, désir de monarchie, etc… Les faits sont têtus, comme on dit. Ils ne limiteront pas l’ampleur de la responsabilité des gouvernants et des dirigeants. Pour autant, ils manquent de constituer des arguments suffisants pour affirmer, comme le peuple, que le peuple emporte toute la responsabilité de leur situation commune. Admettons même tous les faits sans les discuter et conduisons une analyse par récurrence. Pour leur faire endosser tous seuls la responsabilité aussi bien qualitativement que quantitativement, de tous les crimes que le peuple leur reproche,  il est nécessaire de se poser deux questions. D’une part, pour quels motifs tel gouvernant les commet-il ? Car, sans discerner ces motifs, énoncer qu’il commet de tels crimes relèverait de la pure absurdité. Approchons donc les mobiles de leurs crimes. D’autre part, et quels sont ses espoirs de succès ? Car qui peut croire que tel gouvernant commette tels crimes réguliers au détriment du peuple, s’il n’a pas forgé quelques convictions ? Au delà de ses chances de succès que le pouvoir lui confère, qu’est-ce qu’il y a ? Qui peut penser qu’il agisse de cette manière si aucun peuple ou partie ne le soutient dans son entreprise et  s’il n’a quelque espoir de l’impunité ?

Ainsi, au terme de l’analyse, peut-être, découvrira-t-on que le peuple, sinon ses parties au moins, sont impliqués dans des crimes que le peuple dénonce. A travers leur soutien, la réalisation de leurs intérêts constitue peut-être les mobiles recherchés et nous éclairerons sans doute ceux auxquels les crimes profitent. D’où, l’on pourrait extraire que le peuple n’est peut-être pas innocent de ce qui ressemblera alors à son propre suicide.

Pour conduire cette réflexion, il convient d’examiner les jugements du peuple sous un angle différent : celui d’une famille symbolique dans laquelle le gouvernant n’est plus le père mais l’enfant symbolique. Parce que tous comptes faits, il est difficile d’affirmer que tous les jugements du peuple rendent compte de la vérité de la situation commune de coexistence. Parce, considérant le gouvernant comme son père symbolique, qu’il commet une erreur de repère dans sa procédure . Il convient aussi d’accepter de mettre de côté toutes les bonnes raisons du peuple, dans ses composantes multiples, de faire des dirigeants et des gouvernants les seules sources du mal du peuple ivoiriens. Le peuple n’affirme-t-il pas qu’ils sont des corrompus qui achètent ses soutiens au lieu de le convaincre. Ne dit-il pas qu’ils sont des communautaristes ou tribalistes qui se mettent au service de leurs communautés ou tribus. Ne les identifie-t-il à des voleurs qui lui pillent ses ressources et ses biens, et à des imbéciles qui agissent sans manifester aucune raison ? Finalement, de son point de vue, n’incarnent-ils pas des irresponsables sans utilité pour lui ? Bref, écartons du débat le jugement impératif du peuple faisant d’eux, non seulement ceux qui n’assument pas leur responsabilité historique et devoir envers lui, mais au contraire, ceux qui lui sont nuisibles.

La souffrance du peuple convertie en son innocence.

Le peuple répète sans cesse que tel gouvernant génère les difficultés des ivoiriens quand il ne constitue pas purement et simplement son problème. Or, un homme ne peut constituer un problème, en particulier celui commun des ivoiriens à résoudre ensemble. Même pour ceux qui veulent faire des acteurs un problème, un acteur seul ne peut représenter seul un problème né des relations humaines. C’est pourquoi, il est temps de discuter l’énoncé de certains principes du peuple.  On ne peut plus se contenter, comme jusque-là, de continuer à revêtir le peuple de son costume d’innocence au détriment de la vérité. Il convient d’approcher la vérité de la situation commune au milieu des relations humaines complexes que suppose vivre ensemble. Voyons si tel gouvernant n’agit que tout seul et pour lui seul. Examinons s’il le fait indépendamment de la considération des motivations de la grande foule d’ivoiriens qui le supportent. Rappelons que certains parmi eux sont prêts à sacrifier leur existence dans la confrontation avec d’autres ivoiriens auxquels ils sont opposés. Quand on mesure qu’ils peuvent sacrifier leur existence en face des détracteurs supposés, sinon des menaces, pour leurs statuts de gouvernants, peut-on penser qu’ils ne tirent rien d’un tel soutien ou sacrifice ?

Que veulent signifier des ivoiriens quand ils disent que tel gouvernant ne sert pas le peuple ? Au regard de ce qui précède, leur énoncé semble finalement revenir à affirmer qu’ils n’acceptent pas que le gouvernant ne soit pas celui qu’ils soutiennent. Comme un comble, ils divergent sur les conséquences de leur accord : en assignant au dirigeant/gouvernant et comme finalité de son mandat temporairement confié de servir leurs intérêts, le gouvernant ne peut les servir que s’il est celui qu’ils ont élu. Ainsi, le jugement de tel gouvernant et de son action glisse immanquablement au jugement d’un accord de principe : parce que des ivoiriens en refusent les conséquences, en étant la minorité politique à une époque donnée. C’est en cela aussi que ne pas détenir le pouvoir est inacceptable pour tel gouvernant. Ne pas le détenir implique, pour tel gouvernant, de ne pas pouvoir être utile à ses foules de supporters et admirateurs. Pour tels ivoiriens, ne pas détenir le pouvoir à travers leur champion politique, c’est l’assurance de ne pas pouvoir être servis.

Voilà pourquoi, l’analyse qui suit se propose de soumettre à la raison du peuple, de son gouvernant et de ses dirigeants d’autres considérations. Sa seule prétention est de conduire à une interrogation sur leur situation commune chaotique. Elle a également l’ambition de les encourager à questionner leurs jugements péremptoires et incomplètement fondés. Peut-être alors, la situation des relations et des conditions de la coexistence peuvent bénéficier de leurs raisons au commande de leurs actes. Face à la complexité de leurs relations et avides de les comprendre, espérons-le, ils pourront peut-être parvenir à modifier leurs perceptions et leurs conduites. Ainsi, la totale et complète responsabilité du gouvernant et des dirigeants est traitée et évoquée par nombre d’ivoiriens, vêtus de leurs habits de procureurs implacables de la république. Mais, un doute raisonnable existe cependant quant à la complétude de cette culpabilité. C’est pourquoi, il est temps d’instruire l’innocence totale du peuple, défendue par ces procureurs instruisant à la seule charge de tels ou tels gouvernants et dirigeants.

Procéder ainsi peut conduire chaque ivoirien à revoir ses certitudes. Cela peut l’amener à éviter de faire de tous gouvernants et de tous dirigeants, des gens qui n’ont d’horizon que d’abuser honteusement du peuple démuni, voire manquant de faculté de discernent de l’essentiel. Quel ivoirien parvient-il à penser que des masses ivoiriennes supportrices de tel ou tel gouvernant ou dirigeant ignorent le sens profond de leur engagement ? Certes, on peut questionner l’intérêt collectif de son sens. Mais des masses affirment, sans aucune réserve, que tels ou tels gouvernants ou dirigeants abusent les ivoiriens. Cela mérite qu’on en débatte. Il se peut que ce débat conduise le peuple à constater que, d’une certaine manière, c’est insulter tels gouvernants et s’insulter lui-même. D’une part, concernant tels gouvernant, c’est penser qu’il ne manifestent que cette volonté et qu’ils disposent de toutes les ressources, y compris de l’esprit, pour réaliser leurs forfaits à l’insu du peuple, alors fait victime. D’autre part, s’agissant du peuple, c’est considérer qu’il n’est victime du gouvernant qu’en l’unique raison qu’il ignore tout de tout. Néanmoins, un peuple insuffisamment instruit n’est pas un peuple qui ignore tout de tout. Pour cette unique raison au moins, le peuple doit être traité avec considération et confiance dans sa capacité de comprendre ce qui le concerne. Il convient tout simplement de récuser les assertions ne faisant du peuple que la victime de son gouvernant. Le peuple détient, sans doute, une petite, mais néanmoins une importante part de responsabilité dans les circonstances de l’existence collective.

Un débat nécessaire et utile concernant l’innocence du peuple.

Les ivoiriens n’échapperont pas au débat concernant l’innocence du peuple. Sans doute, pour les y encourager alors que nombre d’entre eux n’en acceptent probablement pas la raison, le préalable est de reconnaître avec eux la grande part de responsabilité de leurs gouvernants et dirigeants.

Reconnaître la responsabilité incontestable des gouvernants, c’est rendre possible le débat concernant l’innocence du peuple.

Les faits généralement reprochés aux gouvernants africains pour expliquer la situation de l’Afrique sont nombreux. A juste titre, le peuple les accuse d’être responsables de détournements de ressources publiques et de la fuite des capitaux et de corruption. Il les fait être les auteurs de la mauvaise gestion publique, des inégalités sociales abyssales ou de la forte inégalité dans le partage des richesses au profit des entreprises multinationales et des élites politiques. Il les présente comme incapables de projets de création de valeurs ajoutées aux innombrables ressources brutes. Bref, ils manquent de planifier des projets de société, si bien que par exemple les produits locaux restent sous valorisés, étouffant toutes possibilités de développement d’une industrie locale. Dépourvus selon le peuple d’une vision commune régional et continentale, ils sont champions de la mauvaise gouvernance. Comble de son malheur, les élites politiques sont souvent à la croisée des conflits d’intérêts entre sous-communautés nationales. Ils les alimentent par leur aspiration à vouloir la primauté de telles régions et ses ressortissants sur telles autres. L’injustice sociale et Finalement responsables des guerres, ils nuisent avec elles à la cohésion nationale. L’injustice sociale, la corruption, la confiscation du pouvoir, le non respect des droits et le favoritisme servent leurs projets sectaires.  Pour compléter le tout, ils servent en réalité, nous dit-on, des intérêts étrangers, “sous un bouclier protecteur occidental, en particulier français” (1).

Commençons par préciser qu’il n’est nullement question dans l’analyse qui suit de tenter de les défendre. La réalité des ivoiriens offre si peu d’arguments pour contester ce qui précède qu’il convient simplement de reconnaître leur responsabilité. Cela dit, une chose est de s’accorder sur cette culpabilité. Une autre est d’ériger au peuple un statut unique de victime de ses gouvernants et dirigeants. Sans doute, parce que nous traitons de relations humaines, la simplicité n’est pas ce qui les caractérise. Car, on peut observer que dans une famille ordinaire ni les parents, ni les enfants adultes ne sont que victimes ni que seuls responsables des circonstances de leur coexistence. De même, dans un État, en tant que famille symbolique, on commettrait une grave erreur si on considérait que le peuple n’est responsable de rien dans les conditions de son existence. Il n’y a rien de pire que de rendre une victime responsable du forfait à son détriment. Néanmoins, admettons simplement que le peuple est au moins victime de ses propres productions retournées, sans le savoir, contre lui-même. Voyons donc de quelle manière, au lieu qu’elles résolvent ses difficultés, les productions du peuple se retournent contre lui-même, renforcées par tout ce qui est reproché aux dirigeants.

Il est raisonnable et souhaitable de mettre en débat l’innocence ou la part de responsabilité du peuple dans la situation commune d’existence.

Affirmer la part de responsabilité du peuple, ce n’est pas refuser ou nier la responsabilité de ses gouvernants, mais souligner la leur à sa juste mesure. En conséquence, disons-le tout de suite : considérant la situation des ivoiriens, la part de responsabilité du peuple, aussi petite soit-elle n’est pas rien. Elle est même déterminante. D’une part, il suffit de considérer que rien de leur situation de coexistence ne serait ce qu’elle est sans sa contribution. D’autre part, aucun progrès ne peut être réalisé pour la modifier si l’on manque de considérer la part du peuple. Le point de départ de la discussion est le jugement péremptoire du peuple s’agissant de ses dirigeants et gouvernants et de leurs actions. On peut douter de ce que le peuple soit complètement innocent de tout ce dont il souffre et accuse ses dirigeants et gouvernants d’en être les seuls responsables. Car, par une observation et une analyse attentives, on se rend bien compte de la vérité partielle et incomplète d’une telle position. Le peuple ne peut plus continuer à laisser penser qu’il n’est que victime de ses dirigeants et gouvernants. En effet, les faits ramènent inévitablement l’analyse de la situation des relations familiales à un constat. On discerne très clairement que le peuple présente plutôt les attributs du gouvernant principal et autoritaire de la Côte d’Ivoire, du haut du pouvoir que la démocratie lui confère. Il génère le gouvernant et les dirigeants. Il semble qu’il entend les faire agir selon ses désirs. Peut-être que le peuple y parvient parce des gouvernants/dirigeants, symboliquement ses enfants, agissent effectivement comme des enfants alors qu’ils sont adultes.

Pourtant, dès que l’on évoque la situation des ivoiriens, tels membres ou telles parties de la communauté nationale ivoirienne font tels reproches à tels responsables politiques ou gouvernants. Tels autres procèdent de la même manière vis-à-vis de tels autres gouvernants. Ainsi, nous pouvons reconstituer le peuple entier  en rassemblant tous ces membres ou toutes ces parties de la communauté nationale. On parvient alors au fait que le peuple ivoirien ou la communauté nationale ivoirienne fait des reproches à ses responsables politiques ou gouvernants. Tout se passe alors comme si, le peuple irréprochable indexait ses hommes politiques, sans jamais évoquer ses propres attitudes et comportements. Il procède en conséquence, comme si ces derniers avaient tous les torts ; comme un père ordinaire voudrait par avance rendre ses enfants seuls responsables de leurs comportements et des difficultés familiales. Or, au terme d’une observation attentive de la relation entre des parents et leurs enfants, on est en peine de dégager un seul responsable de la situation en résultant. C’est pourquoi, il convient d’instruire l’innocence supposée du peuple, comme la culpabilité des dirigeants, dont chaque ivoirien est certain.

Respecter le peuple, c’est instruire le dossier de son innocence, comme celui de la culpabilité de ses gouvernants et dirigeants.

On se trompe de peu d’initier la discussion de la question de l’innocence du peuple par ce postulat de départ. Dans dans leur grande majorité, les parties du peuple attendent de quelque détenteur du pouvoir qu’ils servent préférentiellement leurs intérêts particuliers. Ce que le peuple, fait ou pas a une grande importance. C’est pourquoi, nous devons collectivement discuter du peu de responsabilité qui lui revient, notamment ses attentes impératives. Il faut le rappeler d’emblée, avant aller plus loin : le peuple de parents symboliques n’est pas une victime expiatoire de ses dirigeants et gouvernants. Il est indiscutable qu’une proportion importante de non instruits existe au sein de la population. Mais, cette situation n’implique guère une absence de capacité de discernement, de volonté collective, bref une absence de raison du peuple. Questionnons par conséquent les raisons du peuple dans ses relations avec ses dirigeants et gouvernants.  Vis-à-vis de tel gouvernant ou dirigeant, il semble bien qu’il existe une tentative de la part majoritaire ou minoritaire du peuple de régenter le mandat du gouvernant ou l’existence du dirigeant (enfants symboliques) à son seul profit. Pour procéder à cette instruction de l’innocence du peuple, le chemin le plus court consiste à examiner ses accusations portées contre les gouvernants.

Le peuple est-il légitime pour affirmer n’être que victime du vol de ses ressources par ses gouvernants quand il vole ce qui leur appartient à tous ? 

La première accusation portée par le peuple contre tel gouvernant est celle de lui voler ses ressources collectives. A ce sujet, un internaute ivoirien résumait sur Tweeter l’état d’esprit général en substance comme suit : peut-être qu’on ne comprend pas tout ce les politiciens font, mais on se rend bien compte qu’ils s’enrichissent très vite. Mais, le peuple ne fait-il pas preuve de duplicité quand il accuse tels gouvernant de vols des ressources collectives, sans évoquer tout ce que le peuple vole à tous les membre de la famille ?

Duplicité et incohérence du peuple à propos du vol des dirigeants.

On se souvient aussi des “Houphouët, voleur !”, qui résonnaient à l’abord des années 90. L’idée que les gouvernants et dirigeants volent les ressources collectives du peuple est solidement ancrée dans l’esprit du peuple. Certes, sans effort, il est possible de trouver quelques exemples de malversations financières. Chacun se souvient des scandales de la Sodesucre et de la Chaînepac des années 70. Des analyses empiriques peuvent aussi compléter les arguments pour étayer ce sentiment du peuple, bien qu’il ne peut être affirmé que tous les dirigeants volent. Par exemple, lorsque tel ministère consacre l’essentiel sinon la quasi-totalité de son budget à son fonctionnement, il est impossible d’éviter d’avoir des doutes sérieux de probité. Par ailleurs, on ne peut que faire des hypothèses de détournements de fonds publics, quand on connaît les grilles salariales du pays, en comparaison de la capacité financière démontrée par nombre d’ivoiriens.

On peut aussi évoquer le fait que des études ont conduit à établir qu’une part importante de capitaux d’origine africaine sont placés dans des établissements financiers européens. Si cela ne suffit pas, convoquons des plaintes contre tels ou tels gouvernants, pour détournements de fonds publics et possession de biens détenus à l’étranger et irrégulièrement financés. Ces faits supposés ont conduit à des enquêtes préliminaires par la justice française, lesquelles ont vite été stoppées au point que certains évoquent à juste titre la connivence étrangère. Ainsi, à la lumière de faits réels et empiriques, il est incontestable d’observer que nombre de dirigeants ne se privent pas de confondre leurs intérêts propres avec l’intérêt général. De ce point de vue, il est peu utile de pointer la responsabilité d’États étrangers. Qu’ils garantissent les possibilités de forfaits de gouvernants africains au dépens de leurs peuples ne neutralise pas l’argument de la coresponsabilité. La responsabilité première d’un État, quel qu’il soit, n’est-il pas de protéger ses citoyens ? Quel africain raisonnable parvient-il alors à exiger d’États étrangers de considérer l’amoralité d’accepter les fruits de recels de détournements de ressources collectives appartenant aux africains par des gouvernants africains ? Qu’exige-il alors à des gouvernants dont la raison d’être est de protéger les peuples africains, qui jugent juste et moral de les voler ? Lequel exige-t-il que d’autres gouvernants protègent les peuples africains des gouvernants africains et à leur place ? Le penser relève simplement d’une absurdité totale. Si des gouvernants africains ne protègent pas les peuples africains, il revient d’abord à ces peuples de se protéger eux-mêmes de leurs gouvernants et non à aucun autre gouvernant dans le monde. C’est donc le lieu de soumettre l’innocence du peuple à un examen de la raison. C’est aussi l’occasion de questionner son statut exclusif de victime de vols, de détournements de ses ressources et d’organisation de leur fuite.

Dons des ivoiriens ou vol du peuple ?

Parvenu là, imaginons que par jour 1 million d’ivoiriens sur 25 millions environ soient amenés à donner 100 FCFA pour “traiter” un besoin qui les a mis en rapport avec un service administratif. C’est volontaire et à dessein que nous considérons ce niveau de montant, dérisoire à l’époque actuelle. Admettons, comme chacun le sait, que cette somme a été utile pour “accélérer” le traitement de son dossier administratif. Elle a également pu servir à n’avoir aucun compte officiel à rendre à la règle commune, pour avoir commis une infraction. Bref, cela représenterait la coquette somme de 100 millions de FCFA par jour sur l’ensemble du pays. Elle est très exactement la somme que le peuple (une partie) aurait soutiré au peuple (une autre partie). Sur une année de 365 jours, cela fait 36,5 milliards de FCFA ! Ce vol, car c’en est un, a au moins un avantage. Car, contrairement aux détournements de deniers publics (par des dirigeants) qui alimentent des banques étrangères, cette somme pimente assurément les sauces de nombre de familles ivoiriennes et leur existence. Certes.

Observons néanmoins que l’État peine déjà à élargir la base de la population ayant aptitude à payer l’impôt pour les raisons évidentes que chacun peut supposer. On se rend alors compte du fait qu’un “impôt ou taxe” est “collecté” et perçu par tel fonctionnaire. Volontairement payé par nombre d’ivoiriens, il réprime un manquement à la règle commune au bénéfice de l’agent administratif et de sa famille. Constatons alors que, n’exerçant pas sa responsabilité de garantir son respect par tous, il en tire cependant un double bénéfice. Il peut aussi servir à encourager tel autre fonctionnaire à faire correctement un travail pour lequel il est déjà rémunéré. Remarquons que ce vol du peuple peut rapporter ce montant à sa part qui a déjà un travail et qui en est déjà rémunérée pour le faire et correctement. 

Concernant les fruits du vol des gouvernants, chacun pense avoir une idée de leur destination. Que deviennent ces 36,5 milliards supposés et plus précisément les fruits du vol du peuple ? Cette somme indument gagnée par une partie du peuple complète ce qu’elle gagne loyalement quand le peuple fait son travail. Indépendamment de l’ampleur des vols respectifs, lequel profite à toute la famille symbolique. Aucun. Dans ces conditions, évitons de considérer l’ampleur respective des vols commis autant par le gouvernant que par le peuple. Sur cette base, le gouvernant est-il le seul voleur des ressources collectives ? Le peuple peut-il exiger de tels gouvernants qu’ils soient intègres si lui même ne consent pas à l’être ? Quoi qu’il en soit, leur exiger une certaine intégrité ne revient-il pas à leur demander de l’être également dans la justice à rendre ? En conséquence et réalisant la volonté du peuple, ne devraient-ils pas exiger du peuple qu’il soit intègre, comme il le leur exige ? Le peuple soutiendrait-il la réalisation de cette double exigence croisée par quel que gouvernant qu’il supporte ?

Le fondement qualitatif du vol trahit le peuple.

En attendant que le peuple réponde à cette question, que peut-on tirer de tout cela ? On ne peut qu’apprécier l’audace et le culot du peuple, quand il accuse le seul gouvernant de vol, alors qu’il vole quelque chose à toute la famille, au gouvernant compris. Dès lors, on peut discuter du niveau des salaires à plusieurs points de vue. Mais, en aucun cas, il peut justifier le vol, ni même l’expliquer. Expliquer le vol n’est-il pas le début d’une procédure visant à lui trouver une circonstance atténuante morale ? Ainsi, sur ce sujet comme sur la plupart, il se trouvera des ivoiriens pour ajouter comme pièces au débat leurs arguments périmés. Ils relèveront sans doute les montants peut-être exorbitants volés par les gouvernants et dirigeants, comme preuve de leur attribut de voleurs. Dans le même mouvement d’esprit, croient-ils, il évoqueront ceux dérisoires à leur avis soutirés par le peuple. Il auront sans doute raison sur un point : la capacité supérieure de vol des dirigeants due à leur détention du pouvoir en présence d’une justice peut-être exsangue. Mais, leurs arguments manqueront d’en être dès lors qu’ils constituent en eux-mêmes une partie du sujet discuté. En effet, leurs arguments tirent leur force d’une vision quantitative de la réalité qui supprime à son appréciation toute considération qualitative, donc morale. Or, si la dimension quantitative constitue un moyen de la société humaine déjà bâtie, dont elle résulte, c’est la dimension qualitative qui rend possible l’existence de la société elle-même. Une société humaine, comme un pays en tant que famille symbolique, se bâtit sur des considérations morales. En conséquence, au point de vue d’une société humaine, le gouvernant voleur n’a pas cet attribut parce qu’il vole beaucoup de ses ressources. Le peuple non plus n’est pas dépourvu de cet attribut, en raison de voler moins de ressources. C’est autour de ce principe qu’une telle société s’accorde sur la signification générale du vol, acceptable par tous. C’est c’est accord qui unit ses membres jusuq’à faire société humaine commune. Que le dirigeant soit voleur et que le peuple ne vole rien, on ne voit pas bien de ce point de vue, comment dirigeants et peuple peuvent s’accorder pour constituer une famille symbolique : un pays.

Ainsi, on peut conclure. En ayant placé la discussion sur le terrain moral, donc de la qualité, nous avons évité de nous égarer dans le champ quantitatif. Nous admettons de ne pas considérer les montants respectifs du vol des gouvernants et celui du peuple que nous ignorons par définition. Nous sous sommes concentrés sur le vol en lui-même, dans son aspect essentiellement moral, c’est-à-dire, ce qui nous fait être société humaine. Dans cette perspective, nous aboutissons à constater qu’un voleur (le peuple ou plutôt ses parties) accuse un autre (tel gouvernant ou dirigeant) de l’être. Il ne fonde son argument que sur des considérations quantitatives (niveau du vol) ainsi que sur la position à partir de laquelle l’un vole et duquel l’autre accuse. Mais, dans cette procédure, la raison peine à discerner d’une part le vol et le fondement de son refus d’autre part. Il lui semble que la seule base du pouvoir détenu par tel gouvernant ainsi sur le niveau du vol qu’il lui permet de réaliser ne suffisent ni à définir le vol, ni à le récuser. Le peuple ne peut pas à la fois récuser le vol, indexer celui du gouvernant et accepter le sien. Il se fourvoie dans sa considération morale du vol.

En lui conférant un double sens, à partir d’un repère contestable, le peuple ne conteste pas le vol, mais la liberté du gouvernant de voler comme lui, comme sa définition équivoque l’y autorise. Peut-être, faut-il au peuple trouver la force de supprimer toute liberté de voler à quiconque (y compris à lui-même) et d’en faire principe commun en le fondant moralement. C’est dans cette exigence de la raison du peuple, en particulier morale, qu’il peut sans doute parvenir à se protéger efficacement du vol.  D’un côté, il doit le reconnaître, vouloir et accepter que son son propre vol soit sanctionné, y compris par tel gouvernant qu’il supporte. De l’autre, il doit exiger et obtenir que celui de tel gouvernant ou dirigeant qu’il supporte (en particulier) le soit par lui. Le cas échéant, il doit le sanctionner sévèrement par sa déconsidération manifestée. Autrement, comment le peuple parvient-il à être protégé du vol si lui-même ne consent pas à le faire ? Comment y parvient-il s’il confère cette responsabilité au gouvernant sans aucun contrôle ni sanction de sa part ? On ne voit pas bien comment il y parvient quand il l’accuse de ne pas le protéger, en même temps il donne régulièrement le pouvoir de le faire sans vouloir de surcroît, sans pouvoir y mettre fin. Comment y parvenir si le peuple agrée son propre vol, de plus, sans user de son pouvoir discrétionnaire alors que le gouvernant ne se prive pas de l’usage du sien ?

N’est-ce pas la même question dès que l’on évoque le favoritisme dont tel gouvernant se rendrait coupable ? Car, telle part du peuple accepte de profiter indument des manifestations de préférences de tel gouvernant qu’elle supporte. Cela n’implique-t-il pas le renforcement du gouvernant considéré dans sa gouvernance inéquitable et contre-productive de progrès collectifs ? A une autre époque politique, ce principe admis ne conduit-il pas à la possibilité pour cette partie du peuple de ne pas en être bénéficiaire ? Admet-elle les conséquences de ce principe amoral, d’autant qu’elle pense “posséder” le gouvernant et tout ce que cela implique ? La violence qui accompagne le peuple nous indique que non. Là encore, nous devons examiner les fondements de cette accusation de manière lucide.

Le biais et l’insuffisance d’accuser tel gouvernant de favoritisme, sans souligner que le peuple est à la fois complice/bénéficiaire et victime ?

Selon l’époque politique, nombre d’ivoiriens, y vont de leur observation concernant la manière avec laquelle tel gouvernant gouverne et redistribue les ressources produites. Questionnons leurs reproches à ce sujet.

Il convient d’admettre au préalable l’accusation de favoritisme de tel ou tel gouvernant pour mieux aller au delà.

Selon eux, son mandat est caractérisé par un exercice préférentiel du pouvoir au bénéfice de telle partie de la communauté nationale et au détriment de telles autres. C’est ainsi que selon l’ivoirien considéré, Félix Houphouët-Boigny a servi les Akan, ainsi que Konan Bédié, quand Laurent Gbagbo a procédé de même à l’égard des ivoiriens de l’ouest ivoirien. Le cas encore actuel concerne la gouvernance d’Alassane Ouattara. Chacun se souvient du fameux “rattrapage ethnique” martelé depuis 2011. Sauf ignorance de notre part, à aucun moment, le débat n’a porté sur les compétences des personnes occupant des postes de responsabilité, mais sur leur patronyme qui, pense-t-on, tient lieu de repère. A quoi bon, dirons-nous. Le président Alassane Ouattara lui même a confirmé sa volonté de rattraper des écarts de profits entre les ivoiriens du nord ivoirien et les autres. Ces profits particuliers semblent être tirés du pouvoir exercé par tel ou tel gouvernant. Selon lui, ces écarts ont été générés par ses différents prédécesseurs, sans préciser si cela remonte à celui dont il se réclame de la pensée, à savoir Félix Houphouët-Boigny. Ainsi, l’idée solidement ancrée en l’esprit des ivoiriens, selon laquelle tel gouvernant détenant et exerçant le pouvoir sert préférentiellement sa communauté de supporters a reçu à cette occasion une démonstration édifiante. Les discussions interminables visant à la démonter sa réalité ou à la réfuter sont devenues inutiles. Il ne s’agit pas dans cette analyse d’en développer les manifestations, mais de l’admettre, dans le but de dégager l’essentiel.

Il est exact qu’à certaines périodes, la croissance économique a été là, constante sur plusieurs années. Mais, quand au cours des mêmes périodes, le taux de pauvreté croit dans le pays, il y a plusieurs explications envisageables. Plaçons-nous dans l’hypothèse d’une croissance soutenue qui génère beaucoup de ressources pour le pays. Soit, la croissance de la population à laquelle elles doivent être redistribuées es beaucoup plus rapide et soutenue (augmentant le nombre de bénéficiaires potentiels). Ceci peut expliquer cela et ramener le débat à l’adéquation ressources/bénéficiaires, dans le cadre d’une redistribution équitable. Soit, peu de ressources sont redistribuées en raison de servir à éponger le lourd fardeau de la dette abyssale du pays qui le maintient prisonnier. Dans ce cas, le débat concerne la dette elle-même, à travers laquelle il semble que l’Afrique se constitue prisonnière. Soit, la croissance économique ne procure pas assez de ressources à redistribuer. Une raison consiste à évoquer une balance commerciale non productive et inefficace. D‘une part, le sujet à discuter concerne alors la production de biens et la capacité d’échanges, sur l’intérêt et l’ampleur des biens acquis en provenance de l’étranger. D’autre part, il porte aussi sur l’intérêt, en termes de progrès collectifs, des projets qui les justifient. Le rapatriement dans d’autres pays de l’essentiel des gains économiques par des acteurs étrangers peut l’expliquer. Ce débat est celui de la structuration des activités de production et économiques.  Nous ne nous étendrons pas sur ces cas, se rapportant au sujet de la dette et de la fuite des capitaux. Enfin, soit des ressources sont disponibles et la redistribution ne concerne qu’une faible partie de la population. Cela implique la croissance des richesses de cette minorité bénéficiaire au détriment d’une part substantielle non bénéficiaire de la population.

Duperie ou inconséquence quand le peuple soutient chez tel gouvernant ce qu’il reproche à tel autre gouvernant ?

Pour poursuivre l’analyse, admettons que des ressources sont générées. Ensuite, plaçons-nous dans le cas de leur disponibilité pour le peuple et de leur redistribution. Enfin, hypothéquons la réalité d’une distribution inéquitable des ressources. Et, considérons tout de même tous les autres cas ou malgré tout quelques ressources disponibles sont redistribuées. C’est même en ces temps de pénurie de ressources que le risque de disproportion peut être renforcé et les effets de cette dernière davantage ressentis. Le peuple soutient que tel gouvernant sert de préférence la part de la communauté nationale de laquelle il tire sa force politique. On suppose par conséquent que la mesure où le nombre de bénéficiaires est restreint, à dessein du gouvernant, contribue à la croissance parfois artificielle du taux moyen global de pauvreté. Cela implique aussi qu’une part du peuple bénéficie de sa gouvernance obtus. Posons alors que la part du peuple qui bénéficie des ressources produites et redistribuées par tels gouvernants se limite aux citoyens communément désignés par les “élites”. Comparativement au reste du peuple, leur faible nombre explique que le taux de pauvreté croisse. Il est clair, encore plus pour un pays comme la Côte d’Ivoire, qu’un pays produit plus de peuple que d’élites.

Or précisément, c’est la grande majorité du peuple, non bénéficiaire, qui fait être ces élites, ces dirigeants et ces gouvernants. C’est le même peuple qui les soutient contre vents et marées politiques. Il les applaudit et les adule. Souvent même, il envie leurs richesses dont elles font affichage et agit pour tenter d’en profiter un peu. Dans ces circonstances, le vol dont il accuse les dirigeant se situe dans sa mémoire inaccessible. Cependant, parce que le peuple doit être respecté  on ne peut en conclure qu’il a beaucoup de considération pour ceux qui le font être pauvre et qui, pense-t-il aggravent sa souffrance de vivre. On est contraint d’envisager quelque bénéfice pour le peuple justifiant son comportement. Faute de cet atterrissage, on prend un chemin sans issue. La question est alors : qu’est-ce que le peuple gagne ou reçoit en échange de son soutien indéfectible à tel gouvernant. On doit anticiper et constater le fait que quoi qu’il soit,  les circonstances de progrès de son existence sont rares. Sauf inconséquence de son fait que nous n’envisageons pas, la part du peuple auquel son soutien procure un gain ne peut soutenir et contester à la fois le gouvernant et sa politique. Il vient donc que ce n’est pas tout le peuple qui, à telle époque, pointe la gouvernance de tel gouvernant comme étant inéquitable. Ce ne peut être qu’une partie seulement ; celle qui pense ne pas en bénéficier équitablement. En conséquence, il vient que quand une partie du peuple pointe telle gouvernance, elle doit admettre une double responsabilité.

D’une part, celle du gouvernant qui a le pouvoir d’une gouvernance équitable mais réalise contradictoirement une gouvernance inéquitable. D’autre part, il lui faut considérer celle de la part du peuple bénéficiaire de sa gouvernance. Elle accepte de tirer un profit indu de sa contribution (soutien du gouvernant) aux relations démocratiques que les règles communes organisent. Observons que la part du peuple qui accuse tel gouvernant et celle qui profite de sa gouvernance changent de positions au gré des échéances électorales. De cela, et sauf à considérer que chacune de ses partie se considère seule comme étant le peuple entier, il résulte deux observations. D’abord, tout le peuple accuse tels gouvernants de gouvernances sectaires. Ensuite, selon la conjoncture politique, c’est le même peuple qui bénéficie (au détriment de lui-même) de ce dont il accuse des gouvernants agissant de manière similaire. Alternativement, des parties du peuple acceptent, sans souvent le reconnaître, des avantages indus de l’exercice du pouvoir de leur champion politique. A ce titre, le peuple est complice de ce qu’il reproche précisément à ses gouvernants en matière de gouvernance équitable. Il peut vouloir exiger que tel gouvernant agisse équitablement. Mais, conformément au principe de sa pensée, est-il conséquent et crédible, quand il formule une telle exigence au gouvernant qu’il n’a pas généré de manière décisive et auquel il ne procure aucun soutien ?

Compte tenu de ce qui précède, il semble y avoir une vertu du soutien politique exigeant. Cette vertu implique qu’une part du peuple, soutien du gouvernant, exige l’équité de sa part, en faisant de son soutien le fondement d’une gouvernance équitable. Le défaut de son soutien doit aussi impliquer la possibilité d’une gouvernance équitable (certes contrainte). Obligé de maintenir sa base de soutien exigeant et/ou de l’élargir, tel gouvernant doit être contraint par un tel soutien de la mettre en œuvre. C’est son soutien exigeant à tels ou tels gouvernants ou dirigeants que le peuple peut contribuer à la justice sociale qu’il attend. Mais, ne sommes-nous pas éloignés de la vertu du soutien politique, quand on se demande si le peuple (à travers ses parties alternativement) n’exige pas d’être servi préférentiellement par le gouvernant, plutôt que tout le peuple. Il appartient au peuple d’examiner la distance qui sépare son soutien de sa vertu. Concluons simplement en relevant qu’il est sans doute exact que la richesse nationale est concentrée dans les mains d’une infime minorité de gouvernants et de dirigeants. Malgré tout, il est aussi exact que si la majorité de la communauté nationale (le peuple) vit dans la misère, le peuple détient au moins une responsabilité : la responsabilité de soutenir et d’applaudir ses bourreaux supposés ; plus encore, la responsabilité d’accepter parfois de mourir pour qu’ils le demeurent et le spolient comme il le lui reproche.

Parce qu’il n’est pas déraisonnable, le peuple a sans aucun doute quels que avantages à continuer de procéder ainsi. On ne peut par conséquent pas se contenter de lui demander de procéder autrement. Néanmoins, on peut l’inviter à questionner la pertinence de ces avantages. C’est sans doute dans leur aptitude à lui procurer les progrès les plus importants de ses conditions d’existence que résident les fondement de son soutien. La responsabilité du peuple commence ici, quoi que fasse quelque gouvernant. De ce point de vue, un peuple libre accepte la liberté du gouvernant, y compris de voler, de conduire une politique inéquitable, etc… Pour être le peuple et continuer de l’être La sienne est de lui en rappeler les limites de sa gouvernance. Cette dernière partage sans doute une frontière avec l’immense champ des intérêts particuliers. Continuons le même sujet en évoquant la connivence et la collusion supposée du gouvernant avec les acteurs d’adversité externe.

L’incohérence du peuple dans son jugement des rapports des gouvernants aux autres.

A gouvernances semblables à diverses époques, quelle est la cohérence du peuple qui accuse tels gouvernants d’œuvrer pour des intérêts étrangers quand il soutient les forfaits à son dépens ?

Les jugements circonstanciés du peuple à ses intérêts particuliers à propos de forces politiques et militaires étrangères.

C’est bien connu. La présence d’une base militaire, d’entreprises étrangères, des relations diplomatiques, l’existence d’une monnaie adossée à une monnaie étrangère, etc… tout cela est apprécié en termes de domination, d’exploitation ; bref, dans l’esprit commun, ce sont des instruments de l’appauvrissement des africains, des ivoiriens en particulier. Par temps de relations non violentes, les ivoiriens tolèrent l’ingérence de tout ce qui implique dans leur esprit l’adversité externe : telles armée et base militaire étrangères, tels citoyens et telles entreprises étrangères, telles ambassades ou tels consulats, etc… Mais, dès que les ivoiriens s’affrontent, certains d’entre eux ne tolèrent plus aucune immixtion d’acteurs externes ou leur ingérence. De fait, il s’agit des ivoiriens qui pensent avoir l’avantage sur les autres dans leur confrontation. Car ceux des ivoiriens qui ont besoin d’un coup de mains pour équilibrer les forces politiques, militaires, financières, de communication, etc… sont favorables à toute ingérence externe, tant qu’elle sert leur cause.

Récemment, entre 2002 et 2010, des ivoiriens se sont offusqués de ce l’armée française s’interposa entre forces rebelles et forces gouvernementale entre Yamoussoukro et Tiébissou. Ce sont ceux qui supportaient les premières forces. Ils pensaient que cette interposition les a privés de marcher sur le pouvoir et le gouvernant en place. D’autres n’ont rien dit de tout le bien qu’ils en pensaient. Elle a permis au pouvoir de Laurent Gbagbo d’échapper à l’infortune de Konan Bédié et de reconstituer, à moindre frais ses forces. En revanche, dès lors qu’il en a profité pour reconstituer ses forces pour mener une contre-attaque espérée décisive, l’armée française est apparue gênante pour ceux qui supportaient son pouvoir. Les années ont passé. De leur côté en 2011, les ivoiriens apportant leur soutien aux forces rebelles ont cette fois-ci applaudi le ballet des hélicoptères “Gazelles” dans le ciel d’Abidjan début 2011 pour déloger le gouvernant. Sauf à constater la fracture du peuple, il apparaît absurde que le même peuple (que chaque partie réclame de constituer) contestât et acclamât la même force militaire étrangère. Ainsi, il n’y a pas que tel gouvernant qui accepte l’adversité externe. Quand il pense qu’elle sert les intérêts qu’il affirme poursuivre pour le pays, il l’accepte. C’est également le cas de tels dirigeants et telles parties du peuples selon les fortunes ou mésaventures politiques et les buts poursuivis. Quand les parties du peuple s’accorderont sur l’intérêt commun du refus de toute adversité externe, peut-être alors cette accusation aura un sens. Même en opposition, lorsque les parties du peuple récuseront telle implication externe, alors peut-être, la question se posera. Bref, aucun gouvernant ni dirigeant n’a aucun intérêt politique à aller dans le sens contraire des points d’accord du peuple et de ses parties. C’est sans doute pourquoi, le préalable au fondement d’une telle accusation est d’énoncer les points de vue des parties du peuple concernant l’implication étrangère dans leurs relations. Cela dit, y a-t-il meilleure circonstance pour le faire qu’en temps de confrontation pour dégager l’essentiel commun. Car, finalement que vaut telle réprobation ou refus commun en temps de paix ou de faible opposition ? Que valent-ils lorsque le moment de l’opposition des parties du peuple vient, quand chacune d’elle se choisit et non la Côte d’Ivoire et poursuit un objectif sociopathique ? N’est-ce pas dans ce moment décisif que leurs opinions concernant les autres deviennent une fonction de leur stratégie de victoire espérée de l’une sur l’autre. Quels ivoiriens prétendent alors en accuser d’autres de collusion avec l’adversité externe, quand ils leur sont semblables et que seul varie le moment de leurs expressions identiques ? Lesquels pointent les acteurs extérieurs de poursuivre librement leurs intérêts en étant impliqués dans les relations entre ivoiriens alors qu’eux-mêmes usent librement de leur implication ?

Les jugements circonstanciés du peuple à ses intérêts particuliers à propos de forces économiques et financières étrangères.

La monnaie fait partie de ces symboles d’adversité externes et de leurs conséquences supposés délétères pour les ivoiriens. Ces dernières années, le Franc CFA fait l’objet d’une grande offensive politique en Afrique de l’Ouest, visant à la supprimer et à la remplacer par une monnaie propre. Des ivoiriens y participent activement. Tous accusent les gouvernants qui se sont succédé à la tête de l’État, et auxquels ils ont parfois participé, de laisser vivre un instrument de domination politique et économique de la France dans l’Ouest-africain. Des faits fondent peut-être leurs arguments. Le peuple a le sentiment que tel gouvernant accepte l’adversité externe dans l’unique but, peut-être, de mieux la détourner pour se maintenir au pouvoir et parfois neutraliser l’adversité interne. Dans ces conditions, que dire alors du peuple qui sollicite telle source d’adversité pour lui faire un contrepoids et qui l’applaudit quand elle réalise ses attentes ? Le gouvernant, comme le peuple ont certainement tort d’indexer l’adversité externe chaque fois qu’ils sont en conflit et qu’il y en a un qui favorise sa prise. Car, si elle peut les soutenir dans certaines circonstances de leur opposition, son soutien à quelle que partie réalise toujours une finalité au détriment de tous les ivoiriens, malgré le gain temporaire de telle ou telle partie.

Un autre reproche fait aux gouvernants concerne celui de la signature de contrats économiques d’exploitation de ressources, de constructions équipements ou encore de gestion de l’exploitation dune activité. Ce qui est reproché porte sur plusieurs points. D’abord, le peuple pointe et suggère le fait que de tels contrats garantissent un meilleur profit aux acteurs économiques étrangers. Par ce fait, il sous-entend que le gouvernant accepte de léser l’État et le peuple au profit de puissances étrangères. Ensuite, il relève le fait qu’une part importante des bénéfices est rapatriée par ces acteurs et que cela contribue à la fuite des capitaux. Par ce fait, il suggère que le gouvernant œuvre à la solde de ces mêmes puissances. Enfin, le peuple doute de la pertinence, du point de vue de l’intérêt commun, de la réalisation de tels ou tels projets. Le fait que leur mise en œuvre est dans la plupart des cas confiée à des acteurs extérieurs, lui semble favoriser la fuite des capitaux difficilement gagnés. Cela s’ajoute au fait supposé de priver le pays des moyens de réduction immédiate de ses difficultés essentielles. Admettons que des arguments existent pour étayer tout ce qui est pointé ou suggéré. Il n’en demeure pas moins que le même peuple à telle autre époque n’a rien eu à dire sur ces mêmes faits. Il a même supporté et défendu tel autre gouvernant agissant de manière similaire. Ainsi, concernant ce sujet comme les autres, ce qui est en jeu, le défaut d’authenticité du peuple et la laxité du fondement de ses arguments supportant ses accusations.

Des accusations de désir d’appropriation par tels gouvernants non applicables à tels autres qui dévoilent les intentions cachées par le peuple.

Un peuple qui accuse tel gouvernant à telle époque de vouloir s’approprier le pouvoir d’État, mais qui en soutient un autre à telle autre époque pour y parvenir, ne dévoile-t-il pas ses intentions sociopathiques ? 

Quand le temps trahit les intentions sociopathiques du peuple.

En matière d’accusation de tel ou tel gouvernant de nourrir une volonté ou un désir d’appropriation du pouvoir, il convient de questionner l’intention de ceux qui le soutiennent. Au lendemain des indépendances, le PDCI-RDA était devenu le parti de chaque ivoirien. Il l’est resté jusqu’en 1989. La chute du Mur de Berlin qui clôturait la division du monde en deux blocs opposés libérait aussi les ardeurs politiques jusque-là neutralisées par l’exigence d’appartenir à un bloc. Au cours de cette époque pendant laquelle les peuples n’avaient de choix que d’être communistes ou capitalistes, la pensée ne pouvait être qu’unique : soit libérale, soit communiste. Tout ce qui semblait pouvoir changer, ce sont les hommes qui incarnaient une gouvernance soit capitaliste, soit communiste. Ainsi, les batailles politiques de cette époque se résumaient, soit à changer de bloc politique et économique, soit à changer de gouvernant. C’est sans doute pourquoi évoquer le parti unique de cette époque en termes de pensée unique n’a de sens. Poursuivons donc l’analyse en soulignant que ce reproche se résume  au fait qu’il n’était pas le parti unique communiste, mais capitaliste, unicité que l’époque exigeait dans nombre d’États du monde. Le reproche va donc au delà de l’unicité ; il porte en réalité sur le fait que le parti n’était pas d’obédience communiste, mais capitaliste ou peut-être sur l’identité du gouvernant. Par ailleurs, si l’on se place sur un plan fondamental, la différence entre le parti républicain et démocrate américain est tenu : tous les deux n’ont rien en commun avec le parti communiste de l’URSS. Si la pensée générale sur laquelle repose ce dernier est différente de celle des deux premiers partis cités, il est évident que la pensée des deux premiers est semblable pour ne pas dire unique, ne divergeant que sur quelques points, l’approche sociale notamment. C’est dire que quand le peuple évoque la pensée unique de ces années avant la chute du Mur de Berlin, il importe qu’il précise le repère de sa définition.

Quoi qu’il en soit, dans les années 80 Laurent Gbagbo contestait le leadership de Houphouët-Boigny. Il aspirait au rétablissement du multipartisme. Rétrospectivement, il est clair que la pluralité politique à cette époque aurait produit ce qui a été la réalité de nombre de pays africains. Les volontés exprimées de détenir le pouvoir d’État ont conduit nombre de dirigeants à choisir des blocs différents. Par ce fait, ils ont généré l’opportunité permettant aux deux puissances désireuses d’étendre leurs aires d’influence, de cristalliser leur affrontement violent  au niveau local. Dans leur combat, elles ont soutenu les parties de peuples africains désireuses de déterminer toutes seules le choix du peuple dans son ensemble. Seuls les peuls africains concernés ont souffert non seulement des choix de leurs dirigeants, mais également du retournement de leurs soutiens opposés contre eux-mêmes. Depuis 1989, une nouvelle donne politique prévaut. Différents partis politiques coexistent quasiment partout en Afrique, en Côte d’Ivoire en particulier. Cette nouvelle situation a généré la possibilité pour les ivoiriens de choisir leur gouvernant tous les cinq ans parmi plusieurs dirigeants candidats. Désormais, le débat ne semble plus être celui de l’unicité de la pensée politique, mais l’acceptation même de la pluralité et de ses conséquences. Pour tout gouvernant, la possibilité  de ne pas détenir continuellement le pouvoir d’État, contrairement à avant 1990 semble être inacceptable. Elle emporte avec elle le fait que le champion politique de telle part du peuple ne peut le détenir autant.

De cette nouvelle perspective, il ressort que le peuple a désormais le choix quelque soit le comportement de tel ou tel gouvernant détenant le pouvoir. Désormais, sans le soutien de larges parts du peuple, aucun gouvernant tout seul ne peut se dresser durablement contre le peuple et sa volonté en tentant d’accaparer le pouvoir. Quoi que des ivoiriens puissent pointer s’agissant du désir de tel gouvernant. Il semble par conséquent que le sujet n’est pas que tel ou tel gouvernant veuille s’approprier le pouvoir. Il est celui du désir de telle partie  du peuple lui-même de s’en approprier à travers son gouvernant-serviteur, pour les finalités particulières qui sont les siennes. Évidemment, à telle époque, telle partie du peuple peut penser ne pas être concernée par cette observation. Or, tous les gouvernants qui se sont succédé depuis 1960 ont marqué cette volonté, en étant soutenus par telles et telles parties du peuple. Ces parties du peuple ont agit pareillement malgré les époque différentes, si bien que finalement c’est sans difficulté qu’on peut énoncer ce qui suit : le rapport de tel gouvernant au pouvoir, contesté par le peuple,  est fondé son soutien par le peuple lui-même. Dans ces conditions, comment le peuple parvient-il à reprocher au gouvernant, ce que le peuple lui-même soutient ? Sauf à évoquer une espèce d’incompréhension, pour ne pas dire absurdité, on ne peut trouver dans cette situation quelque trace de raison. Concluons par conséquent que comme les sujets précédents, l’examen du rapport du gouvernant au pouvoir implique le peuple. Voyons alors ce qu’il en est du sujet connexe consistant en le reproche de manipulation de la démocratie par le gouvernant.

En début de mandat ou au gré des circonstances et événements politiques, tel gouvernant positionne tels dirigeants à la place de tels autres, qu’ils soient directeurs d’administrations, chefs de services, etc…, journalistes, militaires, officiers de forces de l’ordre, etc… Tels services administratifs, en l’occurrence d’impôts, de justice, de police, montreront une détermination subite à confondre, du point de vue du droit, tels responsables politiques ou leurs soutiens, dans le but évident des manœuvres de les affaiblir ou les neutraliser politiquement. La finalité est d’autant plus évidente que ces manœuvres concernent des soutiens précédents du pouvoir devenus adversaires actifs. Certes. Cela dit, sont-ils crédibles les victimes du gouvernant qui hier encore applaudissaient et défendaient ses méthodes et pratiques quand elles concernaient ceux qui ne le soutenaient pas ? Est-elle crédible la part du peuple qui hier encore défendait l’intégrité des victimes pour aussitôt les traiter du pire quand elles ne sont plus parmi les soutiens du gouvernant ? Il est clair qu’en l’absence de rigueur et de constance des jugements portés et en présence de jugements fondés sur le seul critère d’appartenance au même clan politique et non sur les faits et le droit, que peut reprocher le peuple à tel gouvernant, quand ce dernier fonde pareillement que lui ses actes et sa gouvernance ? Bref, il faut croire que le peuple entend juger le gouvernant agissant sur les mêmes fondements que lui. Une seule question suffira en guise de conclusion : un peuple uni dans sa raison et honnête avec lui-même peut-il accuser tel gouvernant de manipuler l’État, la démocratie et les règles communes de coexistence et soutenir tel autre gouvernant dans cette même entreprise ?

Synthèse de la discussion de l’innocence du peuple des conditions de son existence.

L’identité des reproches faits aux gouvernants, d’une part et les jugements divers des faits similaires, d’autre part, appellent à s’interroger sur l’authenticité des accusations portées par le peuple. A chaque époque, les accusations qu’il porte à l’encontre de son gouvernant sont les mêmes : accusations de vol, de démagogie, de connivence avec l’adversité externe, de trahison de la démocratie, de ne rien faire pour atténuer les difficultés du peuple, de ne pas préparer l’avenir, de pratiques politiques ethnicisées ou communautaristes, etc… Malgré des gouvernants, auteurs des mêmes pratiques, les choses se passent ainsi. A telle époque, telle part supportrice de tel gouvernant ne perçoit rien de ce qui vient d’être évoqué. Pourtant, à tel moment politique, devenu minoritaire et non supportrice, elle devient un procureur redoutable, voire même violente à l’égard de tel gouvernant pour ces mêmes pratiques.

Dangers de présenter tels gouvernants comme seuls responsables des conditions calamiteuses de coexistence.

Quelle que soit la réalité de ses accusations, du point de vue du peuple, les faits qui les constituent on un caractère variable. Ils n’acquièrent leur caractère inacceptable que par rapport à son sentiment nourri à l’égard du gouvernant qui en l’auteur. Ils sont acceptables, dès lors que l’auteur est le gouvernant de leur choix. De manière implacable, il apparaît que les faits sont jugés, non pas au regard de leur conformité aux attentes justifiant de faire communauté commune. Mais, le peuple les juge en fonction du sentiment qu’il éprouve à l’égard de leurs auteurs. De cette manière, c’est l’assurance pour le peuple d’être inconséquent, inauthentique en reposant son jugement sur sa seule sensibilité à l’exclusion de toute raison.

Les jugements obtus du peuple à propos des gouvernants et dirigeants.

Dans ces conditions, peut-il exister une seule raison, en particulier morale, qui puisse unifier le peuple et le faire tenir debout et digne devant quelque gouvernant ? Un peuple indigne peut-il espérer un gouvernant digne de sa considération en raison même de la considération de sa dignité par ce dernier ? Peut-être faudrait-il rechercher dans l’absence de moralité, les causes de la déconsidération mutuelle de tel gouvernant et de telle part minoritaire politique du peuple. S’agissant de la source des vices pointés de tel ou tel gouvernant, peut-être faudrait là aussi, explorer les finalités qu’ils servent ainsi que leurs bénéficiaires. Sans doute, découvrira-t-on, sans trop de difficulté ce qui échappe à la résolution des difficultés. Peut-être qu’à travers ses attentes impératives et sociopathiques, la part majoritaire politique du peuple à tel moment se situe en amont des pratiques jugées. On peut dès lors inférer que peut être qu’il se situe également en aval, en tant que le bénéficiaire de leurs résultats. Malgré tout, ce n’est guère en cela que réside ce qu’il y a de plus toxique et absurde dans toutes les accusations rendant les gouvernants seuls responsables.

En effet, les ivoiriens s’affrontent violemment sur les fondements de jugements déraisonnables et inauthentiques. Les uns et les autres pensent détenir une vérité authentique alors qu’elle repose sur leur seul sentiment. Dans ces circonstances, on ne voit pas bien comment tel gouvernant des uns peut être accepté par les autres, si ses pratiques ne sont appréciées qu’à l’aulne de celui qui en est l’auteur et de leur sentiment éprouvé à son égard. Cela ne peut être qu’une impasse, quand on sait que ce sentiment est nécessairement réprobateur, voire antagoniste, du fait que te gouvernant ne résulte pas de leur choix politique. Le danger naît du fait qu’en manquant de fondements raisonnables, il est impossible par la raison, de discerner ensemble les motifs même des affrontements. Par conséquent, comment parvenir à s’accorder sur les moyens communs d’y mettre fin.

Finalement, cette analyse est loin d’avoir abouti à affirmer que les accusations du peuple à l’endroit des gouvernants consistent en calomnies qu’il conviendrait de les réfuter. Elle a surtout posé leur admission à titre d’hypothèse de départ pour mieux examiner l’implication du peuple accusateur dans la réalité de ces faits reprochés aux gouvernants. Parfois, le peuple donne à penser qu’il entend être la totalité. D’une part il est acteur, même s’il préfère sa posture victimaire. Ensuite, il apparaît comme un procureur impitoyable, portant les accusations contre les gouvernants. Enfin, à travers le pouvoir que la démocratie lui confère, il est l’unique juge. En réalité, il est juge et également partie. Néanmoins, il peut, en se retirant en lui-même, se rendre à l’évidence de la vérité qu’il se doit également à lui-même. Peut-être alors parviendra-t-il à changera en tant qu’acteur. Naturellement, il ne sera guère jugé, échappant ainsi comme il le souhaite, à ce qu’il redoute le plus : le jugement de ses propres actes par des gouvernants. Il se peut qu’il y parvienne. Une condition impérative existe : que le peuple consente à examiner les faits et ses accusations à l’égard de ses dirigeants. Il y parviendra aussi, en ayant une parfaite conscience de la position qu’il occupe, à chaque époque politique, dans la famille symbolique précédemment redéfinie. Pour nourrir sa réflexion et l’accompagner dans cet exercice, il est inutile de l’abreuver de ce qu’il sait déjà : la responsabilité du gouvernant (enfant symbolique). Il convient de l’éveiller et de l’amener à questionner les fondements moraux de ses jugements ainsi que sa manière de manifester sa liberté. Peut-être explore-t-il les actes et ses relation aux gouvernants et dirigeants au plan psychologique ? Sans doute, l’interrogation de sa représentation de la famille symbolique lui sera utile pour réaliser cet effort. C’est pour l’accompagner dans cet effort l’hypothèse de ses fractions, ent tant que les parents symboliques du gouvernant à une époque donnée a un sens. Rappelons simplement que sa part majoritaire politique représente le père symbolique et sa minoritaire politique représente la mère symbolique. Éviter le danger de faire du gouvernant le seul responsable de la situation peuple constituerait le début d’un progrès possible de la pensée. Mais, continuer à proclamer l’innocence du peuple conduirait à progresser dans une impasse.

Nier ou taire la part de responsabilité du peuple, c’est retourner nos forces contre nous-mêmes.

Il est abusif d’énoncer l’innocence du peuple quand qu’il détient quelque responsabilité dans la situation inacceptable de coexistence. Comme nous l’avons analysé précédemment, par rapport à un gouvernant donné, les ivoiriens qui composent le peuple peuvent être classés entre deux parties variables dans le temps et formant ses parents symboliques : ceux dont les voies électorales le portent au pouvoir et les autres, qui ont manifesté d’autres préférences. Comme le choix majoritaire change d’une élection à une autre, les parties et leur composition peuvent changer. Le gouvernant détenteur du pouvoir et la part majoritaire du peuple qui l’y a porté le peuvent aussi. C’est pourquoi dans tout ce qui suit, “vous” représente le peuple tout entier, à travers sa partie concernée par tels ou tels aspects développés, en fonction de la circonstance politique.

Les mains sales d’une majorité politique qui contrarient son innocence.

Il existe aussi un véritable danger à ignorer la part de responsabilité de la majorité politique (père symbolique du gouvernant) à toute époque. Parce qu’elle est envahissante pour tous les autres membres et manifeste des attentes impératives et sociopathiques, elle ne peut être innocente de tout. Pour chaque gouvernant que vous avez porté au pouvoir, vous estimez qu’il vous doit tout. Sur ce point, évacuons rapidement l’accès à sa position de gouvernant lui permettant de jouer quelque rôle pour tous en gouvernant les relations des membres de la famille symbolique. Reconnaissons ensemble qu’il vous la doit, en raison de votre choix décisif majoritaire qui lui a permis de l’atteindre. Parfois même, le chemin a été semé d’embuches. Avez-vous peut-être dû consentir à des sacrifices pour contribuer à ce résultat ? Si votre effort est important, il reste cependant à peu près tout ce qu’il vous doit : avoir contribué à le générer. Disons même que si son action servait tous les ivoiriens, on conviendrait que ce sont eux tous qui doivent à votre effort la réalisation de l’intérêt général et non pas le seul gouvernant. Cela précisé, pensez-vous que c’est raisonnable, pour autant, de penser qu’il vous doit tout le reste ? Il s’agit de tout ce que vous attendez en particulier de lui, au point que la force de cette attente s’avère être une fonction croissante, en fonction du niveau de vos sacrifices consentis pour le porter au pouvoir ? Tenez ! Pensez-vous avoir fait à sa place tous les efforts qu’il a consentis pour avoir quelque compréhension du monde dans lequel nous vivons au point de prétendre la mettre au service de tous ?

Certes, vous l’avez fortement soutenu, jusqu’à le générer gouvernant. Souvent, on pense même à tort que vous ignorez ce que tel pense ainsi que où il mène toute la communauté nationale. Parce que vous êtes raisonnable et conséquent, on ne peut vous couvrir de l’insulte d’être dépourvu de capacité de discernement. Vous le savez. Vous le savez tant, que sa personne et son nom suffisent à déterminer votre engagement en le soutenant, souvent même contre vents et marées. Peut-être même, avez-vous dû aller jusqu’à user parfois de tricheries et de violence contre d’autres ivoiriens pour qu’il parvienne à cette place ? Il en découle, selon vous, qu’il vous doit cette place qui lui permet de mener grand train de vie et d’acquérir ses rondeurs dès qu’il y accède. Il vous doit aussi tous les moyens et toutes les ressources collectives auxquels sa fonction lui permet d’avoir accès. De votre point de vue, ces moyens et ces ressources, dus à l’État, vous appartiennent, d’une certaine manière, si on pousse loin l’analyse. Par conséquent, il doit lui être aisé de les mettre à votre disposition. A votre avis, il a tous les pouvoirs à cette place, y compris celui de vous privilégier. Vous ne comprendriez donc pas qu’il ne le fasse pas. Et gare à lui, s’il manque à son obligation à votre endroit, en recherchant l’intérêt commun. Vous redoutez qu’il en résulte que vous ne puissiez obtenir, ni tout ce que vous attendez, ni tout de suite. L’explication de toute priorité accordée à la satisfaction de tels ou tels autres besoins, y compris communs, vous est impénétrable, voire insupportable. Vous jugez avec sévérité ce que vous considérez comme étant l’ingratitude du responsable politique, à l’égard de ceux qui l’ont généré.

En revanche, vous êtes comblé quand il vous est reconnaissant, dites-vous. Vous appréciez, quand il vous privilégie souvent, au mépris de l’intérêt général. Par exemple, cela vous paraît normal, dans l’ordre des choses selon votre lecture de votre relation, quand il vous confie des responsabilité, sans que vous ne déteniez aucun titre de compétences et sans qu’il n’ait recherché les meilleures compétences utiles à tous. Qu’il ne parvienne pas en conséquence à vous faire produire davantage de biens et de ressources, pour en avoir assez pour tous, cela n’est d’aucune gravité dès lors que vous ne manquez de rien ou très peu. Le fait même de ne pas y parvenir pour satisfaire davantage vos attentes ne vous empêche pas de continuer à le soutenir, dès lors que votre vanité est comblée. Qu’il ne parvienne pas à préserver la cohésion sociale, fissurée par tant d’injustices, ne paraît pas si grave que cela. Votre argument décisif est simple : rien n’est grave, tant que le pouvoir que vous lui avez donné lui permet d’assurer votre sécurité pour tranquillement continuer à profiter de tout ce dont vous pouvez bénéficier indument, sans rendre aucun compte à la justice. D’ailleurs, prendrait-il ce chemin que vous vous demanderiez au nom de qui et au profit de qui la rendrait-il. Vous pensez être à vous seul tout le peuple. Au regard de chacun de vos actes et comportements, vous pensez n’avoir commis aucun forfait, ni n’avoir aucun tort. Détenant tous les pouvoirs, il doit avoir celui de vous soustraire de l’obligation d’obéissance à la règle commune sans laquelle la coexistence est menacée. Il arriva que votre soutien et ses traductions de sa reconnaissance par le gouvernant ne vous procurent rien. Tans pis, dans ce cas, vous préférez rien à quelque chose dès lors que les autres ivoiriens n’ont rien et que, tous comptes faits, votre vanité est comblée. D’ailleurs, n’est-ce pas l’unique chose – c’est à dire rien – que vous acceptez de posséder avec d’autres ivoiriens ? Quand quelque chose leur manque, n’est-ce pas rien que vous tolérez de partager équitablement avec eux ?

S’il arriva à tel gouvernant que vous soutenez de manquer de venir vous voir régulièrement pour s’inquiéter de ce qui vous manque encore, c’est un motif de colère. Cela génère chez vous de la contrariété et de la colère, éprouvée à l’égard de celui qui ignore désormais tout ce que vous avez fait pour lui et que vous représentez pour la sécurité de sa position et sa continuité. Mieux encore, il provoquera de la colère et le reproche de votre part de s’intéresser davantage au sort d’autres ivoiriens. Ainsi, électrifier leurs villages à plus forte population que le votre ou mettre à leur disposition des pompes villageoises, alors que vous n’en disposez pas encore, vous est insupportable. Selon vous, cette place à laquelle vous l’avez porté doit lui permettre de résoudre toutes vos difficultés et qu’en tout état de cause, il ne peut être utile à d’autres ivoiriens, s’il n’a pas satisfait tous vos besoins. Ainsi, votre jugement à l’égard de celui que vous avez porté au pouvoir s’apprécie à la lueur de votre retour sur investissement : la satisfaction de vos intérêts particuliers que doivent produire votre soutien et votre choix électoral. S’il arriva aussi que votre investissement ne vous paraissait pas assez productif, alors vous lui reprochez son ingratitude à votre égard, sans aucune considération pour le progrès collectif qu’il aurait pu avoir réalisé.

Vos comportements ont un sens. Le connaissant parfaitement, vous le savez : sans vous, le gouvernant n’est que comme tous les dirigeants, vos autres enfants symboliques. Vous n’ignorez pas non plus sa vanité et sa tyrannie : il n’y a pas plus insupportable pour lui que d’être un enfant symbolique qui ne gouverne pas la famille. Fort de ce constat, vous tentez de contrôler son existence en tant que gouvernant et de tirer profit de toute sa passion qui le dévore. A travers vos acquiescements et vos réprobations de telle ou conduite de sa part, vous tentez de canaliser sa passion à votre profit. A travers vos comportements, parfois vous l’encouragez ou le confortez dans ses initiatives. D’autres fois, vous le dissuader de prendre telle voie. Bref, c’est en manipulant sa tyrannie que vous faites le miel ou le sel de votre propre existence. Il vient alors, que vous le manipuliez ou que que vous usiez d’autoritarisme, que le gouvernant vous ressemble. C’est là une évidence, car il manqua plus que votre enfant symbolique ne vous ressemblât pas. Cela dit, n’est-ce pas vous, le même peuple qui menez, à d’autres époques, une existence dans l’espoir et la revanche de pouvoir gouverner les relations par procuration à travers un autre dirigeant que vous élisez, votre élu ? Vous êtes différent quand vous êtes la minorité politique.

Les mains sales d’une minorité politique qui contestent son innocence.

C’est pourquoi, il existe également un véritable danger à ignorer la part de responsabilité de la minorité politique (mère symbolique du gouvernant), alors qu’elle ne veut accepter le gouvernant (son enfant) qu’en devenant la majorité (son père symbolique). Cette posture est tout aussi sociopathique que les attentes égoïstes et  impératives manifestées par son père symbolique. Pour vous, le peuple minoritaire politique circonstancielle, la naissance même du gouvernant constitue un véritable traumatisme. En vous conférant votre sexe et votre rôle de mère symbolique, votre position familiale, pensez-vous, vous semble incompatible avec la satisfaction de vos attentes qu’il doit réaliser. Ne pas l’avoir généré de manière décisive, c’est ne pas être dans la position du père tyran annexant l’existence des membres de la famille au profit de la réalisation de sa propre existence. En conséquence, vous ne pouvez acceptez cet enfant symbolique qui vous rappelle en toutes circonstances que vous ne pouvez maîtriser la réalisation de vos besoins, à défaut de pouvoir la lui exiger, en échange d’un soutien que vous ne lui apportez guère. Dès lors, le seul moyen selon vous de changer votre situation consiste à générer impérativement et, de manière décisive, un gouvernant dont il résultera de sa naissance que vous en êtes le père symbolique, la place recherchée du tyran familial. C’est parmi tous vos autres enfants symboliques (dirigeants) que vous espérez pouvoir en élever un au rang d’enfant remarquable : le gouvernant. La mère symbolique du gouvernant porte une part de responsabilité, en raison de sa condition sociopathique pour l’accepter. Parce qu’elle ne veut l’accepter qu’en devenant son père, la mère symbolique du gouvernant a quelque responsabilité dans la situation commune de coexistence.

Le gouvernant lui même et sa gouvernance semblent si peu importer que bien sûr, que vous soyez son le père ou la mère symboliques, vous devez pouvoir occuper l’espace public, sans qu’il oppose la règle commune qui en régit l’usage. Conducteurs de véhicules de transport en commun par exemple, votre recette du jour doit être plus importante qu’une circulation routière ordonnée, permettant à chacun de poursuivre la quête de la satisfaction de ses besoins. Piétons attendant un moyen de transport au bord d’une, rien ne doit vous obliger à l’attendre en un lieu qu’il spécifie par une règle qui ajoutera à votre existence un effort supplémentaire. Vous êtes comblés. Le conducteur n’a-t-il pas le droit exorbitant réel de s’arrêter partout où vous l’attendez, au prix d’un tête à queue sur le véhicule qui le précède ? Que les piétons et “chauffeurs” ivoiriens me pardonnent mon exemple. Considérant toutes les situations ordinaires de la vie, on pourrait conduire la même analyse et en tirer la même substance. C’est pourquoi, il est plus simple d’évoquer un droit exorbitant à manquer de respect à la règle et à générer du désordre et de l’injustice.

La responsabilité d’aucun acteur ne résulte de son statut, mais de ce qu’il fait et de l’usage qu’il en fait.

Le gouvernant n’est pas responsable, ni seul, parce qu’il gouverne, mais de sa gouvernance, de ce qu’il fait de l’être. Le peuple n’est pas innocent de tout parce qu’il est peuple et qu’il ne gouverne pas, mais de ce qu’il fait en tant que tel. Bref, tous les deux sont acteurs et à ce titre responsables de ce qu’ils font, de leurs actions, comme tout acteur quelconque. Le peuple est très éloigné d’avoir les mains et l’esprit purs. Certes, il ne gouverne pas, comme le gouvernant. Mais, le peuple agit. Comme tel, il est autant que tout gouvernant, un acteur. A ce titre, il emporte une partie de la responsabilité collective de l’état des choses.

Quand on aborde les fondements de votre acceptation du gouvernant, on se rend compte qu’ils ne peuvent qu’opposer ses membres. Qu’il soit le dirigeant que vous avez porté au pouvoir et alors vous êtes comblé, par sa seule existence à cette place. Vous semblez insensible, qu’il ne réalise pas vos attentes, encore moins celles de votre part qui ne l’a pas activement généré. Cela ne vous empêche pas d’être le premier à le soutenir, à vouloir qu’il exerce un pouvoir dont vous vous plaignez de ne pas atténuer vos difficultés de vivre, à défaut de pouvoir les supprimer. Il y a là une explication à donner à votre comportement dont le premier abord fait apparaître une incohérence. D’autre part, que vous soyez la part du peuple qui ne l’a pas choisi, votre attitude est des plus déraisonnables. En effet, avant même qu’il ne travaille à démontrer son utilité que vous ne supposez pas ou son inutilité justifiant votre choix, votre jugement est fait. Il est péremptoire. Dans ce cas aussi, la question se pose de savoir sur quoi fondez-vous votre jugement et votre choix, voire même une certaine agressivité à son égard ? Lorsqu’on recherche des arguments, dans le cadre d’une recherche d’explication raisonnée, on se trouve dans la difficulté et finalement dans l’impossibilité, dans un cas comme dans l’autre, d’en trouver un qui puisse expliquer vos comportements observés dans les deux cas. On ne peut que résoudre à interroger vos passions.

Considérons le premier cas. Telle part majoritaire du peuple préfère tel dirigeant à tel autre, sans pouvoir justifier objectivement de la satisfaction d’intérêts communs, voire même particuliers. On ne peut que faire l’hypothèse d’un facteur psychologique. Le premier concerne les conditions même pour générer le gouvernant. Vous le savez : au lieu d’une compétition politique opposant des dirigeants et leurs soutiens, et ayant pour finalité de choisir le meilleur projet commun et celui qui peut mieux le réaliser, au bénéfice de tous, vos fractions se disputent violemment pour déterminer qui, sans égard pour ce qu’il doit faire qui soit mis en commun. Vous évoquez la démocratie pour avoir le droit revendiqué de vous battre, mais non de participer à la compétition politique, à savoir d’argumenter vos idées pour tous. Il arrive souvent que vos parties se violentent au lieu de s’affronter par esprits interposés à travers les idées. Sas doute, il vous est difficile de considérer une unité d’être. Vous préférez être adversaire d’une partie de vous dans une lutte vaine pour la victoire de votre passion dans tous les cas. Être en compétition avec une partie de vous même pour le triomphe des meilleures idées de progrès vous semble être insupportable. Alors, la passion l’emporte : détenir à tous les prix le pouvoir de gouverner les relations qui lient toutes vos parties et leurs membres.

Lorsque l’on introduit en plus la clé de répartition majoritaire de vos votes et choix exprimés, on ne peut pas ignorer le facteur d’appartenance communautaire, ethnique par rapport au dirigeant choisi et supporté quoi qu’il fasse. Cela rejoint ce qui a été examiné très tôt dans cette réflexion : le lien de la majorité politique et du gouvernant. Comme un père autoritaire soutenant son enfant quoi qu’il fasse, vous soutenez tel ou tel gouvernant ou dirigeant que vous avez élu, même peu utile à vous, à fortiori à toute la famille. Dès lors qu’une espèce d’amour parental – disons même communautaire – est confondu avec le jugement des faits de l’enfant, il ne peut y avoir de place pour l’amélioration des comportements des gouvernants et dirigeants. Tel semble être une part de la nature de votre relation au gouvernant. Vous êtes le premier soutien de tel gouvernant dont en privé, vous êtes et parfois même accablez pourtant de “n’avoir rien fait” pour vous. Car, en arrière plan de tout cela, il faut s’y prendre à plusieurs fois pour y voir autre chose qui se joue. A votre point de vue de majorité politique ou de soutien du gouvernant, cette situation vous convient, malgré tout ce que vous lui reprochez en privé. Sans doute, votre comportement est dû à une perception globalement inégalitaire de la coexistence. Vous avez le délicieux sentiment, mais collectivement vénéneux, d’être la “part du peuple régnante ou gouvernante du pays” à travers lui. Parvenu ici, on commence alors à comprendre pourquoi, demeuré pauvre, démuni et souffrant des difficultés communes, constitue alors pour vous une souffrance sans doute plus supportable. Ayant foi en l’inégalité sociale, le pire que vous redoutez existe. A défaut de “posséder” le gouvernant, c’est d’être “la part du peuple non régnante”, le véritable peuple, selon vous, que vous n’entendez pas être. Sur la base de votre foi en l’inégalité sociale, le véritable peuple – disons même – “la populace” est à votre sens, la part du peuple dominée par celle “détentrice du gouvernant et du pouvoir”. Sur cette même base des relations sociales, être cette part vous révulse, tant elle rappelle les sujets du roi. Examinons maintenant le second cas. Rappelons qu’il en résulte que telle part du peuple rejette et honnit tel dirigeant par rapport à tels autres, avant même que ces derniers ne dirigent ou ne gouvernent. En procédant à la même analyse que dans le premier cas, on est contraint de convoquer là aussi les mêmes explications et arguments. Bref, pour vous le peuple, il semble que tout est simple et doit l’être : un dominant, un dominé.

Dans ces conditions, est-il possible que, vous le peuple puissiez, manifester un peu de raison dans l’appréciation des actes de gouvernance de tel ou tel gouvernante (enfant symbolique remarquable), quand tout est question de l’approprier, d’assujettir son existence comme gouvernant à vos existences de père et de mère symboliques ? L’aptitude à gouverner la famille vous semble-t-il digne d’intérêt que fondée sur l’inégalité? On peut en tous cas douter de votre souci d’une gouvernance démocratique, quand finalement l’important vous semble être d’être le père symbolique de celui qui est fait gouvernant plutôt que sa capacité effective à conduire dignement la famille symbolique démocratique. Il arriva que beaucoup d’ivoiriens pensent que tels ou tels dirigeants incarnent la compétence à gouverner la famille symbolique ivoire. Mais, les expériences récentes indiquent qu’ils n’ont pas démontré moins de soumission à la majorité de soutien (père symbolique). En tous cas, ils n’y sont pas davantage parvenus comparés ceux des gouvernants dont plusieurs ivoiriens pensaient d’eux que leur incompétence ne pouvait être discutée. Ainsi, le peuple n’attend simplement de tel gouvernant qu’il soit son enfant symbolique, lui en tant que père et mère symboliques autoritaires. Sauf à considérer l’absurdité des récriminations du peuple à l’égard des gouvernants, on ne comprend pas bien de quoi finalement le gouvernant est responsable et en quoi le peuple innocent. Peut-être faut-il fonder ces reproches sur autre chose pour accéder à un certain sens. Il semble que, dans son rapport au gouvernant, le reproche du peuple réside dans le fait qu’il ne soit pas sa majorité de soutien (son père symbolique), car il disparaît quand il le devient. Dès lors, pour le peuple, la question n’est pas familiale. Elle ne concerne pas ses difficultés de la famille, mais celles concrètes de telle part du peuple. Constituant le moyen de les réduire égoïstement, sa position par rapport au gouvernant constitue son enjeu.

Parvenu ici, il semble clair que l’enjeu du débat engagé dans cette réflexion n’est pas de savoir quels sont les ivoiriens concernés. Car, dès lors qu’il suffit de considérer l’époque politique pour qu’ils se rendent compte que tous peuvent l’être, selon que leurs pensées et leurs psychologie épousent les thèses défendues. Ainsi, aurait-il été un responsable politique, dans le sens noble du terme, que les choses ne seraient sans doute pas autrement. Tant que l’attente de telle et telle part du peuple concerne la satisfaction de ses intérêts particuliers, il est difficile de discerner un problème ivoirien commun, en rapport avec les difficultés communes de vivre des ivoiriens. Le chemin le plus court pour approcher la vérité quant à la possibilité que le peuple reconnaisse un gouvernant digne est de se poser la question.

Doute raisonnable du fait que le peuple parvienne à reconnaître un gouvernant digne de sa considération.

Par un heureux hasard du à la combinaison aléatoire de ses choix, le peuple parvenait-il à générer,un gouvernant digne de considération, le reconnaîtrait-il et l’accepterait-il ? Car, il n’est pas du tout acquis que le peuple reconnaisse et accepte le gouvernant digne. Compte tenu de ce qui précède, on se demande si vous êtes en mesure, de manière objective, de constater l’œuvre du dirigeant digne, dès lors que la finalité de sa gouvernance s’oppose à vos attentes particulières. Dans ces conditions, il n’est pas du tout certain que la situation de l’hypothèse de la gouvernance du dirigeant le plus authentique possible, au sens le plus noble du terme politique, vous convienne. C’est un fait que les hommes se battent aux noms de Jésus, d’Abraham, de Mahomet, de Bouddha et autres. Pourtant, qui peut cependant dire que ceux qui s’entre-tuent en leur noms parviendraient même à les reconnaître s’ils étaient revenus parmi nous ? Sauraient-ils s’accorder sur la réalité même de leur retour, à plus forte raison sur leurs messages passés ? Certes, les difficultés ivoiriennes ne relèvent pas de foi. Cependant, sans finalités convenues de l’action du gouvernant pour servir de références aux jugements portés sur les actions de tel ou tel gouvernant, chaque jugement ne peut qu’être juste et bien fondé. A condition néanmoins de reconnaître aussitôt qu’ils ne le sont que sur les références de chaque auteur dont ils émanent. En cette matière et sans références communes et convenues, il n’y a point de vérité. Il en résulte que chacun de vos jugements peut être fondé par des faits. Certes, mais, cela ne supprime pas leur absurdité du repère de la finalité collective qui doit être celle de la raison d’être d’un gouvernant. De même, cette absurdité ne s’efface pas quand le jugement dépend de la position de l’auteur par rapport au gouvernant responsable des faits.

Quelques traits du gouvernant sans doute inacceptables pour le peuple, dès lors qu’ils peuvent heurter ses attentes sociopathiques.

Admettons même qu’il y ait un responsable politique authentique. Il a l’ambition d’être utile aux ivoiriens et de les servir tous. Il commence par  les accueillir tous, par les respecter et par leur attribuer à tous une haute importance. Disons qu’il n’a aucun mépris pour leurs faiblesses, ni tels qu’ils sont, comme par exemple ceux d’entre vous qui ne partagez pas toutes ses idées politiques. Il fait preuve de bienveillance à l’égard de vos soucis et de vos pensées, même contre productives pour vous-mêmes. Parce qu’il nourrit l’ambition de servir tous les ivoiriens, il n’ignore aucun d’entre vous. Venant à sa rencontre, il ne vous invite pas impérativement à passer votre chemin alors que vous rechercher simplement réconfort et apaisement de vos souffrances et des solutions à vos difficultés de vivre. Certes, vous pouvez vous tromper sur la voie pour les résoudre ou sur telles conceptions de votre part. Vous pouvez même agir et retourner vos forces contre vous mêmes, comme par exemple quand vous facilitez la prise de l’adversité externe pour en tirer un profit particulier au détriment de certains d’entre vous. Mais, parce qu’il a la prétention de guider tous les ivoiriens, de leur montrer le chemin efficace de résolution de leurs difficultés particulières et communes et parce qu’il pense pouvoir leur montrer leurs erreurs, il commence d’abord par les accueillir, tels qu’ils sont, avant de vouloir les aider, de vouloir les convaincre et les encourager à changer.

Postulons qu’il a pris la mesure des difficultés communes de vivre de tous les ivoiriens et de la toxicité de leurs désirs de privilégier la satisfaction des intérêts particuliers. Inférons que sur cette base, il se garde d’instrumentaliser le lien d’appartenance communautaire et d’avoir une définition de la Côte d’Ivoire fondée sur une histoire particulière, en l’occurrence celle la moins commune. Enfin, convenons qu’il manifeste une grande capacité à incarner tout le peuple ivoirien et son intérêt général le plus existentiel, à les protéger durablement. Ne sachant pas tout et pour tenter de savoir et comprendre ce qu’il ignore, il admet d’apprendre ce qu’il ignore en écoutant tous les ivoiriens qu’il respectent par ailleurs. Supposons que ce dirigeant entend partager avec vous ses idées concernant la meilleure voie pour mener ensemble une économie collective de réduction des difficultés communes de vivre. Il n’a nul envie ni ne manifeste aucun désir d’acheter votre écoute et votre adhésion à ses idées ou à leur vacuité et encore moins à sa personne, à travers quelques billets de CFA glissés ici et là, ni de quelques victuailles cérémoniales, ni encore de tissus floqués de son effigie. Parce qu’il respecte votre dignité menacée par le besoin, il évite aussi d’insulter votre faculté de discernement et jugement de ce qui est bon pour vous et pour tous. Il s’abstient de brouiller la vivacité de votre esprit par des rudiments qui apaisent votre souffrance et vous éviter d’y réfléchir.

Il aurait la volonté de discuter avec vous de solidarité dans le partage, mais aussi dans la production des biens collectifs à partager dans la responsabilité individuelle et collective. Il vous encouragerait à faire de l’instruction et de l’acquisition de savoirs par tous la véritable priorité pour ne pas reproduire une part trop importante de la population qui n’a pas les moyens de mieux participer à l’action collective. L’alcool et les funérailles somptuaires par exemple deviendraient ainsi pour tous moins importants que les crayons, les cahiers et les livres des enfants. L’école des savoirs et des idées le serait par rapport à celles de la foi et des croyances, parce que vous aurez accepté la voie commune de diffusion des savoirs et des idées. Il traiterait avec vous de la maîtrise du nombre de la population, en tant qu’un facteur très important de réduction collective des difficultés communes de vivre, peut-être serait-il envisageable d’accepter la nécessité de débattre, sans passions, de l’exercice de la liberté sexuelle et des ivoiriens et de polygamie ainsi que des 26% de la population non ivoirienne. Il évoquerait la liberté pour tous, aux village comme en villes, à l’échelon local comme à celui national, peut-être discuterait-on du mode de gouvernance dans les campagnes, peut-être établirait-on des traditions compatibles et acceptables pour tous, justifiant que leurs gardiens soient reconnus par les institutions. On pourrait multiplier les exemples de sujets qui appellent la nécessité d’un accord de tous en vue de réaliser l’intérêt commun, sans lequel, constituer ensemble un État et sa communauté nationale n’aurait aucun sens et serait absurde.

Un tel gouvernant détiendrait le pouvoir, par le choix majoritaire des ivoiriens, sans être néanmoins soutenu par une partie d’entre eux, êtes-vous certains de l’accepter avec bienveillance, mais aussi avec une vigilance active, en étant convaincu, par avance, qu’il n’a ni aucune intention ni aucune raison de vous préférer ainsi que de privilégier vos intérêts particuliers ? Et, dans la mesure où, sans doute, il n’aurait aucune préférence pour les intérêts particuliers de ceux d’entre vous qui l’ont cependant porté là, est-ce envisageable que ces derniers lui soient bienveillants ? Discerneraient-ils le caractère général ou partial de ses productions avec rigueur ?

Pertinence de la question de savoir si, du point de vue du peuple, les gouvernants et les dirigeants existent et comptent en dehors du peuple lui-même.

Au fond, au plan politique et de la vie ordinaire, si le peuple procédait à une analyse sincère de son comportement, peut-être reconnaîtrait-il à lui même quelque tort. Il y observerait que rien n’existe ni ne compte en dehors de lui, même pas le gouvernant, son enfant symboliqueParce que c’est vous le peuple, majoritaire en particulier, qui déterminez le détenteur du pouvoir, vous entendez aussi vous réserver le droit d’observer ou pas telle ou telle règle commune, qu’il ne vous les fasse pas respecter. N’est-ce pas là le caractère le plus pernicieux de la manière dont vous voulez vous relier à lui ? Remarquez la façon avec laquelle vous entendez l’aider dans la mission que vous lui avez confiée. Dès que vous assumez une parcelle de la responsabilité administrative, n’entendez-vous pas en faire, dans nombre de cas, votre fond de commerce ? N’est-ce pas vous qui vous plaignez d’injustice quand vos intérêts particuliers ne sont pas satisfaits par le gouvernant, mais qui usez injustement de la moindre parcelle de pouvoir pour en faire le moyen d’échange de vos intérêts au détriment de ceux de tous ?

N’est-ce pas vous le même qui réclamez la démocratie à l’échelon national, mais qui entendez demeurer monarchistes convaincus, dès lors qu’il s’agit de communautés villageoises, cantonales, etc… Vous la revendiquez afin que le leader politique d’envergure nationale que vous soutenez puisse détenir le pouvoir pour vous servir, mais vous ne la revendiquez pas dans votre communauté villageoise, régionale, afin que tous soient localement servis. En quelque sorte, vous aimez être libres et majeurs ainsi que ceux avec lesquels vous soutenez un même responsable au plan national, mais vous acceptez et trouvez normal, soit d’être mineurs devant ceux qui vous dominent localement, soit d’être majeurs et dominants, devant ceux qui reconnaissent à leur détriment votre domination à l’échelon local. Il en va de même de même de ceux qui vous ressemblent. Bref, à l’échelon local, vous chérissez l’inégalité et la monarchie et détester la liberté et l’équité, quand à l’échelon national vous plébiscitez l’égalité, l’équité, la liberté, la justice et que de sais-je encore, mais haïssez leurs contraires. Sans doute, il faut introduire un secret espoir pour comprendre ce double positionnement vis-à-vis des valeurs et systèmes politique, en particulier démocratie-monarchie. A l’échelle nationale, vous voulez ce que la démocratie et ses valeurs, exigées mais travesties à l’échelon national, permettent de réaliser : l’intérêt particulier, par le détournement des ressources collectives, rendu possible par le vote (démocratique) du détenteur du pouvoir ; toute autre voie (monarchie par exemple) consistant nécessairement en conflit conflictuelle. Il en résulte qu’on peut parvenir à réviser l’hypothèse du double positionnement. Car, tout se passe comme s’il y a des valeurs en lesquelles vous croyez, ce sont celles localement admises. Leurs opposées sont celles que le peuple tolère, réclame même à l’échelon national pour lui servir de moyens de réalisation des premières à cette échelle. Quoi que nous ne démontrons pas le caractère apaisé de la voie démocratique.

Au milieu de la grande masse des actions ou inactions que vous lui reprochez, il arriva que le dirigeant décida d’accomplir une œuvre d’intérêt général, non seulement pour assumer enfin sa véritable raison d’être et par la même occasion pour se libérer de votre emprise. Aussitôt, vous le traitez, d’inconséquent et d’ingrat, espérant le couvrir de honte et de remords, ainsi que de la non qualité qui sied à quelqu’un qui ne respecte pas son contrat. Votre lecture du contrat vous liant à lui est simple : vous considérez la relation parfaitement déséquilibrée au point que vous avez toujours comprimé (inconsciemment) la faculté de décision du dirigeant. En jugeant ses actes, vous croyez avoir le pouvoir seul de savoir (consciemment) ce qu’ils valent ou pas. Ainsi, une œuvre d’intérêt général, de sa part, ne vaut rien selon vous et n’a aucun sens, dans la mesure où elle ne répond pas à vos attentes particulières. Peut-être que vous la devinez. Mais, vous ignorez tout de l’intention parfois du dirigeant de vouloir se libérer de vous, de ce qui ressemble fort bien à votre servitude. D’abord en tant qu’homme libre, il a son propre projet d’homme à réaliser. Ensuite, comme gouvernant, qui peut douter qu’il souhaite digne de la considération du peuple qu’il gouverne, bien qu’il n’y parvient pas souvent ? Par exemple, quand il agit parfois de telle manière à servir enfin tous les ivoiriens. Mais, que cela ne lui tienne, vous pensez pouvoir entrevoir la portée de son entreprise dans le fait, de la part du gouvernant, de manifester de l’ingratitude à votre égard. Surtout, pensez-vous peut-être, qu’à travers telle action de portée collective, il vous présente comme un inconséquent qui soutient un gouvernant qui entend éviter de servir prioritairement ses intérêts, si ce n’est ses seuls intérêts.

Finalement et à votre avis, tous les maux et reproches dont vous couvrez le dirigeant ou le gouvernant sont peu de choses, à côté de votre insignifiance qu’implique la réalisation de l’intérêt général de sa part. Autrement exprimé, en comparaison du peuple tout entier, la réalisation d’une œuvre collective par le dirigeant risque de souligner, pensez-vous, votre faible importance à ses yeux, vous qui l’avez fait être ce qu’il est. Ainsi, pour défendre et affirmer la haute idée que vous avez de votre signifiance, de votre magnanimité, de votre primauté ainsi que celle de vos intérêts particuliers, tous les moyens sont bons. En fait partie, celui de faire du dirigeant, un homme sans valeurs, inconséquent ainsi que celui de pointer et de lui rappeler sa dépendance de vous, comme esclave de vos désirs. Voici, d’une certaine manière, un aspect des enjeux de la grande bataille de libération de votre emprise à laquelle peu de gouvernants ou dirigeants sont parvenus échapper, pour s’émanciper de son extrême rigueur. Si naturellement, il y en a un qui entend être un homme politique authentique, à savoir au sens noble du dernier terme, il n’a pas d’autres choix que de se convaincre de changer lui-même pour pouvoir tenter de vous convaincre de changer. Et, puisqu’un seul responsable politique ne saurait gagner cette bataille de la vie d’un peuple, de plusieurs politiques, des générations d’hommes politiques convaincus sauront la continuer pour que le peuple et ses parties tolèrent enfin l’intérêt général, à défaut de l’accepter. Telle est fondamentalement la lecture qu’on peut faire des relations qui semblent être celles avec tel gouvernant, à telle époque époque.

Conclusion

Dans l’impasse collective dans laquelle ils sont, les ivoiriens qui veulent fuir leur part de responsabilité sont sans aucun doute libres de le faire. Comme ils ont procédé jusque-là, ils pourront aussi continuer à fuir la violence qui accompagne désormais leur coexistence et tenter de se la masquer. Mais, il y a sans doute une limite à l’habileté, à la manipulation, à l’illusion, à la mystification, etc…. Au delà de leur réalité commune inacceptable, ils ne peuvent échapper à la réalité d’eux-mêmes qu’ils tentent parfois de cacher aux autres ivoiriens. Ils sont contraints de la regarder, quand ils se retrouvent en face d’eux-mêmes. Car comme l’énonce si bien Stefan Zweig, “on peut tout fuir, sauf sa conscience”. (2) En effet, chaque ivoirien peut tout nier de sa part de responsabilité dans la tragédie commune, sauf tout ce qui n’échappe pas à sa conscience : ses pensées, ses actes et leurs mobiles parfois sectaires, ses discussions aseptisées ou faux débats avec ceux avec des ivoiriens lesquels il est d’accord, etc…. Bref, il ne peut échapper à la conscience de ses faiblesses, de ses désirs et de ses passions dangereux pour le pays tout entier.

Pourtant, une  voie d’échappement à l’égarement collectif que chaque ivoirien peut emprunter existe. Elle est différente de celle dans laquelle il est innocent de toutes ses difficultés et ses dirigeants uniques coupables désignés de tout. C’est celle dans laquelle il peut réaliser la grandeur de l’homme qu’il est et qu’il a toujours été depuis sa naissance. Reconnaître, accepter et assumer sa part de la responsabilité collective des les conditions communes d’existence avec les autres ivoiriens, voici leur chemin commun de lumière et d’êtres libres. En procédant ainsi, peut-être, observera-t-il qu’il détient le pouvoir de prendre ce chemin. Mais, tel ivoirien est-il dépourvu du moindre pouvoir de tenter de modifier sa réalité s’il est un homme responsable, donc libre ? Peut-être devons-nous nous examiner le défaut de pouvoir qui ne manquera pas d’être invoqué. Peut-être, explique-t-il et justifie-t-il que nombre d’ivoiriens préfèrent bien souvent la posture d’innocents et victimes de leurs seuls dirigeants et des autres. Prenons donc rendez-vous au dernier volet de cette réflexion. Nous y examinerons cette question d’ivoiriens victimes, innocent et finalement impuissants car dépourvus, disent-ils souvent, de tout pouvoir de changer l’état des choses : les conditions de leur existence et coexistence.

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(1) Blog Etudes africaines, “Afrique: La mauvaise gouvernance et la confiscation du pouvoir”, 21 avril 2009 URL : http://afriquecentrale.canalblog.com/archives/2009/04/21/13466441.html

(2) Stefan Zweig,  “La pitié dangereuse : ou l’impatience du cœur”,  Le Livre de poche, 2012

 

COTE D’IVOIRE 1993-2020 – Tentative de médiation entre ivoiriens, entre le peuple et ses dirigeants. (2/4)

2.

Pensées relatives aux difficultés de la Côte d’Ivoire quand le gouvernant est comme un enfant symbolique du peuple plutôt que comme  son père.

 

C’est une impasse de vouloir arranger l’état de la Côte d’Ivoire avant d’avoir une compréhension de ce qui se joue dans les relations entre les membres de la famille symbolique. Au terme du volet précédent de cette réflexion, nous sommes parvenus à réfuter le fait que le gouvernant est “le père de la nation”. Au contraire, l’analyse a abouti à le représenter comme étant l’enfant remarquable du peuple de parents. Ses parents sont constitués par la part majoritaire du peuple qui le soutient et par celle minoritaire qui donne son soutien à d’autres dirigeants politiques.

Une telle famille symbolique ne peut être définie que pour une époque, un moment politique donnés. Cependant, si les acteurs changent, la famille elle-même et les postures de ses acteurs sont peu variables. Il en résulte que tel père symbolique peut devenir en partie telle mère symbolique, tandis que telle mère peut devenir tel père en se recombinant avec une partie de tel père. C’est dire que la question n’est pas de savoir si telle majorité politique (père symbolique) est tyrannique et si telle minorité politique (mère symbolique) est dominée à telle époque. Telle minorité politique dominée peut devenir telle majorité tyrannique, au gré des évolutions politiques. L’enjeu semble par conséquent se situer ailleurs. De ce point de vue, le sens de telle ou telle accusation à l’encontre de tel gouvernant ou de telle part du peuple est soumise à la caution de la raison.

Pourquoi tel gouvernant agit de telle manière et pas de telle autre, parfois même de manière paraissant incompréhensible. Parce que le sens de tel comportement peut nous échapper ; et se contenter de l’indexer ne mène à rien. Pour changer de vision de la réalité sans cesse ressassée, il importe de clarifier les membres de la famille symbolique que l’on suppose que la Côte d’Ivoire constitue et de tenter de mettre sous une autre lumière les relations de ses membres. C’est en cela que quand la Côte d’Ivoire est une famille symbolique au sein de laquelle le gouvernant est comme un enfant au lieu d’être comme le père symbolique présente intérêt.

C’est pourquoi, dans ce cadre, il convient de développer la famille symbolique, à laquelle la Côte d’Ivoire peut être ramenée ainsi que les relations de ses membres. Peut-être, pourrons-nous  approcher alors ce qui s’y joue ainsi qu’une certaine compréhension des comportements. Observer et constater la réalité ne suffisent plus. La comprendre et en avoir une explication, ne sont-ce pas là des étapes obligatoires pour s’expliquer les difficultés communes avant de penser à les résoudre ensemble ? D’abord et dans la mesure où nous traitons de la famille symbolique, une question initiale s’impose : pourquoi est-on amené à nous représenter  le pays comme une famille ?

La symbolisation du pays au service d’une tentative de compréhension des difficultés du pays.

La fonction de la symbolisation est de représenter l’objet considéré par une image ou un symbole qui en facilite l’appréhension mentale. Sa finalité est de faciliter la compréhension de l’objet symbolisé, à savoir de lui conférer un sens. Pour jouer ce double rôle, le symbole doit être concordant avec son objet. Concernant un objet comme un pays, il est symbolisé par une conception ; elle le représente comme une famille. Pour accéder à la signification d’une telle famille symbolique, il importe de préciser ses membres, leurs positions et leurs autorités. De cette manières, les relations de la famille peuvent être mieux comprises. C’est pourquoi approfondir la discussion des relations des gouvernants/dirigeants et du peuple dans le cadre de cette nouvelle symbolique familiale est d’une importance capitale.

Par ailleurs, l’intérêt de cet effort de la pensée tient au fait de savoir de quelles positions dans les relations et à partir de quelles données les jugements y sont portés. Par exemple, à partir desquelles le peuple, en particulier, juge-t-il les actes de tels gouvernants et des dirigeants ? En dépit ce qui a été précédemment analysé, le peuple persiste à admettre que tel gouvernant est son père. Il résulte de ce fait qu’il se conçoit comme étant l’enfant symbolique du gouvernant. Or, même en admettant cette erreur, le peuple ne peut raisonnablement pas échapper à l’évidence. Il ne peut éviter de considérer que le gouvernant est non seulement l’objet, mais également une source très importante de ses propres attitudes et comportements. Un enfant n’agit-il pas souvent relativement à ses parents ? En tous cas, il ne peut éviter d’en faire ce qui influence considérablement ses attitudes et ses comportements. Comment parvenir à nier que l’inverse puisse être exact ? Bien sûr on peut examiner de plus près la situation. En procédant ainsi, on observera alors que c’est en partie seulement que tel gouvernant l’influence ou que le peuple influence tel gouvernant. Pour en convenir le peuple n’a pas d’autres choix que d’éviter de se considérer comme, un machin qui réagit et exécute mécaniquement la volonté et les désirs du gouvernant. Il en est de même du gouvernant.

A la source de cette investigation, nous postulons que les comportons des gouvernants et du peuple ne sont pas de même nature selon leurs conceptions. Tel gouvernant se concevant comme le père symbolique du peuple ne produit sans doute pas la même réalité que s’il se comporte comme son enfant symbolique ou même pas du tout. Peut-être même que ses comportements sont variables, selon que dans telle circonstance il se pense comme père ou comme l’enfant symbolique. Cela vaut pour le peuple. C’est là une raison suffisante en elle-même pour tenter d’approcher une compréhension différente des relations selon cette nouvelle symbolique. Examiner leurs comportements à la lumière de ce nouvel éclairage, voici le sujet traité. Bref, il s’agit de tenter de comprendre ce qui se joue dans cette famille symbolique que le pays constitue. Il est donc nécessaire et pertinent de redéfinir les membres de la famille symbolique, de tenter de clarifier leurs positions et autorités respectives ainsi que le sens de leurs relations.

Comme nous avons examiné précédemment la question, il se peut que le gouvernant ne se comporte pas comme le père symbolique auquel le peuple l’assigne. Il est peut-être inexact que, de son côté, le peuple n’agisse pas comme son enfant symbolique. Bref, il est possible que le sens de ce qui se joue dans la famille ivoire nous échappe totalement ou en partie. Dans cette situation d’incertitudes, il se peut alors que se poser des questions et faire des hypothèses de réponses nous conduisent à accéder à la compréhension de l’impasse dans laquelle le pays se trouve. Nous avons montré que rien de la conception familiale symbolique usuelle n’approche la réalité dans une situation de démocratie. Elle est loin de rendre compte des comportements des acteurs. Et pour ceux qui en doutent encore, les faits parlent tout simplement d’eux-mêmes et constituent les meilleurs avocats pour défendre la nouvelle perspective. C’est pourquoi, il est temps d’examiner les membres de la nouvelle famille symbolique, dans laquelle le gouvernant est l’enfant symbolique du peuple et non le père. C’est également le lieu d’approfondir leurs relations sous cet nouvel angle.

Qu’est-ce qu’une majorité politique du peuple, soutien de tel gouvernant, au point de vue de la symbolique faisant du pays une famille ?

Pour initier cet examen concernant la part du peuple fait père symbolique, rappelons comment, à une époque donnée, la majorité politique électrice du gouvernant représente son père symbolique. A l’échelon du pays, la majorité semble se comporter comme une autorité paternelle à son égard, à l’instar de ce que les ivoiriens connaissent dans une famille ordinaire. L’équation de la concorde familiale est rendue complexe, en raison du fait que cette autorité ne gouverne pas le pays, en tous cas pas directement. Elle n’a par ailleurs pas vocation à le faire. Mais, l’observation montre qu’elle aspire à exercer son autorité sur le gouvernant, son enfant symbolique.

Le rôle décisif de la majorité du peuple et de soutien du gouvernant dans sa naissance.

Le changement de perspective suggère que la majorité politique à une époque donnée constitue le père symbolique du gouvernant. Il convient d’observer immédiatement par déduction qu’il s’agit d’un parent qui ne gouverne pas les relations familiales, comme dans l’existence d’une famille ordinaire. En effet, malgré une démocratie ivoirienne naissante – on peut en convenir -, il suffit d’introduire, que c’est le peuple qui détient et exerce le pouvoir et l’autorité de faire de n’importe quel ivoirien un dirigeant de premier rang. Il l’exerce aussi en conférant à tel gouvernant le pouvoir de nommer tels dirigeants politiques. C’est le peuple qui juge par la suite son action utile ou toxique pour lui. En disposant de la faculté de générer le gouvernant, par la combinaison de ses actes, c’est donc le peuple qui est proche d’être un générateur de dirigeants. A ces divers titres, un dirigeant nait du soutien de telle partie du peuple, dont il tire sa légitimité. C’est pourquoi, cela correspond mieux à la réalité de faire du peuple les parents des dirigeants. C’est aussi la raison pour laquelle on peut symboliquement faire de cette portion décisive du peuple, son père.

On peut alors énoncer que tout gouvernant, tel qu’il est et agit est un résultat. Le rapport dont il résulte fait intervenir un premier terme. Il est le fruit d’une part importante d’éducation du peuple, en particulière de sa part majoritaire de soutien ; cette éducation a pour but de servir ses intérêts. Il fait également intervenir un second terme tout aussi important. Ce terme est important à trois titres. D’abord, l’expression du gouvernant, en tant qu’individu en face de ses besoins et désirs propres, y contribue. Ensuite, face à l’intérêt général, son expression en tant qu’incarnation du gouvernant y participe. Enfin, ses attitudes et comportements vis-à-vis des attentes particulières, souvent croisées et contradictoires des deux parts du peuple apportent leur part de sa détermination. On verra ultérieurement, qu’aussi faible soit-elle, la contribution du peuple à ce que le gouvernant est et à la manière dont il agit n’en constitue pas moins une part essentielle de cette détermination. Cela dit, faire de la part majoritaire de soutien du peuple le père symbolique de tel gouvernant est loin de suffire pour en générer un qui soit digne de sa fonction.

La majorité présidentielle et la la liberté du gouvernant.

Qu’est-ce qu’être père ou mère (dans le sens de géniteurs) dans l’existence familiale ordinaire ? C’est le statut social qu’acquiert un homme ou une femme qui fait naître ou qui génère une autre personne. L’acquisition de cette qualité ne lui suffit pas pour être digne de l’homme. A ce titre un homme ou une femme n’est guère digne de l’homme pour avoir fait naître un enfant. Cette réalisation est par ailleurs loin de suffire pour proclamer la dignité de la personne qu’il ou elle fait naître, pas plus que la personne elle-même le soit en soi.  Il en est exactement de même de la situation de tel gouvernant et les parts du peuple dans le cadre d’une famille symbolique. Telles parts majoritaire et minoritaire du peuple ne sont pas en elles-mêmes dignes d’un peuple d’hommes dignes en raison d’avoir généré un gouvernant. Tel gouvernant qu’elles génèrent n’est pas, non plus de ce fait, un gouvernant qui soit digne de la responsabilité historique du dirigeant. Il faut un autre déterminant. On est alors contraint de nous incliner devant l’évidence. Dans l’existence ordinaire, une personne qui naît devient digne de l’homme dans sa manière même d’exister et de vivre. Bref, sa dignité dépend et se manifeste dans ses relations autres.

De même, dans l’existence d’une famille symbolique, comme un pays, le gouvernant réalise la dignité du gouvernant à travers sa gouvernance. Dans une famille ordinaire, les parents, en particulier le père, ne peuvent seuls parvenir à faire de leurs enfants, des personnes dignes des hommes. Un père y parviendra encore moins seul en raison d’être autoritaire. De son côté et comme un tel père, la part majoritaire du peuple (soutien du gouvernant) n’a pas toute seule la capacité de générer un gouvernant digne. Certes, elle a contribué à générer de manière décisive le gouvernant qu’elle soutient. Mais, malgré son pouvoir exorbitant d’influence sur le gouvernant, elle ne dispose pas seule de toutes les ressources pour influencer le gouvernant, de telle manière utile à tous les membres de la famille. Déterminer de manière décisive le choix du gouvernant et l’éduquer ne suffisent pas pour en faire un dirigeants digne, à savoir un véritable politicien au sens noble. Sans même juger sa manière de l’exercer, il suffit d’observer qu’en face de son pouvoir exorbitant, se dresse un autre qui en limite l’influence. C’est au minimum, le pouvoir du gouvernant, en tant qu’individu et en tant que celui qui incarne la fonction et son autorité. Comme nous l’avons indiqué, le gouvernant a le pouvoir de ses propres attitudes, initiatives et comportements vis-à-vis des attentes de cette dernière et des siennes propres. Examinons donc les fondements des relations entre le gouvernant et de la part du peuple qui le soutient. Ainsi, les parts du peuple et le gouvernant lui-même constituent l’une de sources de la dignité de sa fonction politique qu’il peut manifester ou pas.

Des sources de la responsabilité particulière des gouvernant, au delà de leurs faits récurrents eux-mêmes.

Nous continuons de prendre appui sur la relation ordinaire parents-enfants que chacun connaît. Dans ce cadre, nous continuons également de placer l’analyse sous la considération de la part majoritaire du peuple comme étant le père symbolique du gouvernant. A ce point de vue, il est possible de porter un autre regard pour percevoir et analyser les relations autrement. Dans ce repère, les relations entre les dirigeants et le peuple, apparaissent sous un nouveau jour. Certes, celles en particulier entre la majorité politique de la population à une époque donnée et le gouvernant qu’elle soutient mettent aux prises les mêmes acteurs. Mais, l’intérêt du repère réside dans le fait que le peuple n’est plus l’enfant symbolique du gouvernant mais l’inverse. C’est ainsi que la part majoritaire du peuple, soutien de tel gouvernant à telle époque politique, constitue symboliquement son père. Il est cependant prématuré d’affirmer que les comportements du gouvernant et du peuple sont conformes à leurs nouvelles positions. Les questions sont alors les suivantes. Le gouvernant agit-il comme le père symbolique du peuple, comme la conception usuelle l’affirme ? Dans ce cas, le peuple se comporte-t-il comme son enfant ou alors comme les parents suggérés par la nouvelle conception ? Ou alors, le gouvernant agit-il comme l’enfant symbolique du peuple ? Dans ce cas, le peuple se comporte-t-il comme des parents à l’égard du gouvernant (leur enfant symbolique) ? Voici les enjeux. A partir de ce point et selon les réponses aux questions, on pourra commencer à entrevoir une autre explication et compréhension des comportements des acteurs de la famille symbolique.

On en vient à se demande encore comment les hommes sont parvenus à faire du gouvernant le père symbolique du peuple à la faveur du conception familiale incestueuse du pays. Les faits son têtus et rendent rend compte du fait que le gouvernant est l’un des enfants symboliques du peuple. On peut simplement convenir que son statut en fait un enfant remarquable. N’est-ce pas ainsi que l’aîné bénéficie d’un statut d’aînesse dans une famille ordinaire ? On peut également observer immédiatement une conséquence majeure de cette inversion des positions des acteurs. Cette conséquence consiste en un fait historique généré par le passage de la famille à la société politique humaine. Contrairement à la cellule familiale ordinaire, le gouvernant (enfant symbolique) gouverne les relations de la société politique, symbolisée comme une familiale. Il y a eu par conséquent un transfert de l’autorité de gouverner des parents symboliques, du père notamment, à l’un des enfants symboliques. C’est en cela que se situe la source de la grande part de responsabilité du gouvernant ou du dirigeant politique, symboliquement un enfant du peuple qu’il gouverne. Cela est encore plus évident en démocratie.

Plus qu’un enfant ordinaire cependant et contrairement à lui, le gouvernant est réellement un homme adulte que le peuple fait naître comme tel. Avant sa naissance, il est déjà adulte. Il affirme sa volonté et sa capacité à gouverner la relation pour un bénéfice familial commun. Il a la prétention de penser qu’il dispose des ressources de l’esprit pour le faire. C’est même ainsi que sa gestation politique se fait. Une chose est certaine, il dispose de davantage de pouvoir que n’en dispose un enfant ordinaire, pour résister à la part majorité politique qui lui a confié le pouvoir de manière décisive. Ce pouvoir lui permet par exemple de s’abstenir, contre le désir de cette dernière, d’exercer l’autorité conférée  au profit exclusif de cette part. Mais, manifeste-t-il toujours la force morale de refuser l’autoritarisme parfois de cette part du peuple ? Bien que symboliquement un enfant, et surtout majeur, le gouvernant n’est pas défendable. Il dispose de plus de ressources qu’un enfant ordinaire, non encore majeur, pour résister à l’autoritarisme et à l’égoïsme de la part majoritaire du peuple qui le soutient. Quand on songe aux ressources et aux moyens considérables dont il dispose, il est incomparable à l’enfant, et de manière limitée, à l’enfant adulte ordinaires. Comme un père ordinaire, la part du peuple qui le soutient dispose de son côté de la faculté d’être utile au gouvernant, comme un père tente de le faire à l’égard de son enfant, ainsi qu’à lui-même et au reste de la famille. Mais, comme un père ordinaire autoritaire aussi, qui prétend en revanche régenter toute existence à la sienne unique, elle peut être toxique à tous les membres de la famille. C’est au croisement de l’exercice de leurs pouvoirs respectifs d’utilité ou de nuisance collectives que se situent leur dignité respective. Ainsi, au point de vue de la nouvelle symbolique représentant le pays comme une famille, la majorité politique à une époque donnée joue le rôle de l’autorité paternelle de la famille symbolique. Les fait le démontrent à chaque époque politique. Il est sans doute inutile de rappeler, qu’elle procède avec autoritarisme, sur fond d’une conception générale inégalitaire des rapports sociaux. En ce sens, elle ressemble au père autoritaire des traditions africaines.

Ainsi, la part majoritaire du peuple, dans sa posture de père symbolique du gouvernant suit son chemin de père autoritaire. Peut-être que parfois, elle joue à l’enfant symbolique du gouvernant sur la base d’une conception incestueuse. Sans doute considère-t-elle, dans cette conception, qu’elle est l’aîné du gouvernant qui vient après la cadette : la minorité politique. Dans un cas comme dans l’autre, ses finalités sont claires. Soit elle désire s’approprier le gouvernant et vider la notion même de gouvernant et ce qu’elle implique de sa substance à son profit. Soit, soit comme un enfant tyran, elle désire être le centre du pays et le cœur des préoccupations de tel gouvernant. Agissant comme un père symbolique mais autoritaire, tel gouvernant accepte souvent de sacrifier la famille symbolique à leur seule survie. Voilà, deux lectures de ce qui se joue peut-être dans les profondeurs des âmes. Dans un cas comme dans l’autre, le gouvernant manque à sa responsabilité historique, au delà de celle du peuple, pour les évidentes raisons que nous avons soulignées. Maintenant, il est temps d’examiner la part minoritaire du peuple et ses relations avec le gouvernant, d’une part et la part majoritaire, d’autre part. 

Qu’est-ce qu’une minorité politique du peuple (qui ne soutient pas le gouvernant), au point de vue de la symbolique faisant du pays une famille ? 

Des arguments existent en faveur de faire de la minorité politique, non électrice du gouvernant à une époque donnée, la mère symbolique du gouvernant. Pour en savoir un peu plus sur sa mère symbolique, revenons à cette part majoritaire du peuple, pour préciser qu’il ne représente que la composante “père” des deux parents ; la totalité du peuple étant comme les parents du dirigeant ou gouvernant. Pour discerner la mère symbolique du gouvernant, il faut imaginer le père et la mère, à partir de la représentation d’une famille ordinaire africaine usuellement connue.

Le fil d’Ariane de la famille africaine mène à la minorité politique comme étant la mère symbolique du gouvernant

Dans nombre de familles africaines courantes, d’hier et d’aujourd’hui, il est fréquent que le père se comporte comme si l’enfant qui paraissait était son enfant exclusif. Il y en existe même pour lesquels seuls les fils paraissent être leurs enfants. Celle qui l’a porté pendant neuf mois semble être, de son point de vue et pour ainsi dire, un peu comme une réceptrice-hébergeuse de sa semence. Ultérieurement, il la considérera comme une nounou-éducatrice de base, pour les règles courantes inégalitaires de la vie ordinaire familiale. Du haut de son hégémonie, l’archétype du père africain entend régenter l’existence de tous les membres de la famille, dont celle de l’enfant naturellement avec peu de défenses. Il est utile de préciser que cette description ne correspond sans doute pas à la réalité de toutes les familles. Des africains et parmi eux des d’ivoiriens contesteront cette description peu flatteuse. D’autres s’inclineront devant cette part de la réalité africaine. A bien y regarder de près, la part majoritaire du peuple, dont les choix de ses membres ont constitué la majorité qui a généré le dirigeant, ressemble fort bien à ce père. N’entend-t-elle pas régenter l’existence et le mandat du gouvernant, considéré comme son enfant, au service de la sienne ? Avoir souligné le père permet d’entrevoir et de préciser la mère du gouvernant. Qui est-elle ? 

Elle est généralement dominée dans une relation inégalitaire d’ordinaire en Afrique des traditions. Comme une minorité politique, elle est souvent minorée, bien que quelques fois flattées. Le contexte d’une démocratie ivre et en quête d’un certain équilibre n’est pas éloigné de celui d’un cadre social où l’inégalité est règle. Par conséquent, on cherchera inutilement ailleurs ce qui correspond symboliquement à la mère du gouvernant, si on ne suivait pas le fil d’Ariane, à savoir la famille et la société africaines et leur foi en l’ingéalité sociale. Comme un père de l’Afrique des traditions, la part majoritaire du peuple, soutien et électrice du gouvernant, pense l’avoir généré seule. Elle procède comme si la part minoritaire du peuple n’y était pour rien dans son avènement et son existence. En conséquence, la mère du gouvernant que nous recherchons est inévitablement cette part minoritaire du peuple. Elle est précisément la communauté non électeurs du gouvernant, dont celle qui précède pense qu’elle n’y est que pour rien dans l’existence du gouvernant. Ainsi et en clair, les citoyens qui ont porté leurs choix sur d’autres dirigeants candidats (malheureux) et sur d’autres projets (s’ils existent), constitue cette part, la mère symbolique du gouvernant. Unique conceptuellement, elle est cependant composite en raison des choix divers des membres qui la constituent. Nous assimilons cette part minoritaire du peuple au moment et à l’issue d’élection à la mère du gouvernant élu, tant il apparaît à la part majoritaire que le gouvernant (l’enfant) est sa propriété. Tout se passe sensiblement, comme procède un père autoritaire africain. C’est une mère qui ne se laisse pas faire. 

La minorité politique : comme une mère révoltée qui balance entre désir de détention de l’autorité paternelle et soumission ou réalisme.

Nous commettrions une grave erreur à penser que dominée, la minorité politique acceptait stoïquement sa situation. Il n’en est rien du tout. Car, de quoi s’agit-il quand elle réclame l’alternance démocratique ? L’alternance évoque chez elle, non seulement un changement de gouvernant, mais surtout, une inversion des sexes symboliques. A travers cette volonté, elle entend occuper la position de la part majoritaire. A cette position et à la place de cette dernière, elle sera le père symbolique du nouveau gouvernant et en tous cas, de celui qu’elles génèreront par l’alternance. Avec ce changement de sexe et en tant que père symbolique du gouvernant, elle espère dans le même mouvement d’alternance un échange avec la majorité qui précède : échanger son pouvoir d’autoritarisme sur la famille et d’influence sur le gouvernant et en être doté, contre sa position de mère dominée. L’unique finalité de son combat est de faire de tel autre dirigeant (autre enfant symbolique) qu’elle soutient, l’enfant remarquable de la famille, à savoir le gouvernant. Sa seule ambition, pour elle-même et non pour la famille, est d’être et de faire comme le père symbolique (la majorité actuelle, père symbolique de l’actuel gouvernant).

C’est sans doute là, pourquoi on parvient avec peu d’effort à un fait essentiel. La majorité et la minorité politiques (parents symboliques du gouvernant) ne respectent pas les êtres propres de tous les membres de la famille. En particulier, se battant pour générer de manière décisive le gouvernant, c’est de cette manière qu’elles peuvent détenir par voie de conséquence l’autorité paternelle symbolique sur lui. Toutes les deux semblent avoir foi en le fait que cela constitue le moyen de gouverner à travers lui, à sa place en quelque sorte. Ainsi, elles espèrent reconstituer les modalités d’une famille ordinaire. L’unique nuance en parvenant là, réside dans le fait que la majorité politique (père symbolique) ne peut gouverner à la place du gouvernant, l’enfant symbolique qu’à travers sa grande influence sur lui. De cette manière cependant, la symbolique correspond et et confond avec une famille africaine traditionnelle, d’une part. D’autre part, elle est conforme à ses traditions, relativement à son fondement sur sa foi en l’inégalité sociale. De ce point de vue, il est possible que la pensée reflète la réalité. Si tel est le cas, alors on comprend mieux pourquoi peu de chose s’oppose au fait de penser que rien ne permet de distinguer la majorité et minorité politiques. Certes, elles sont dissimulées derrière ces concepts qui les désignent et qui leur confèrent leurs sexes symboliques différents. Toutefois, ni aucune majorité ni minorité politique, n’est fondée à faire quelque reproche justifiable l’une à l’égard de l’autre et inversement. Ce constat est renforcé par leur même volonté, mais qui les oppose en raison de son caractère sociopathique. Elles veulent annexer l’existence même du gouvernant au profit de la leur particulière et au détriment de l’égale existence de tous les membres de la famille symbolique. Vis-à-vis de tel gouvernant, la minorité politique est sa mère symbolique dans la conception du pays familial. Mais, il ne faut pas s’y tromper ; elle est une mère qui veut être le père symbolique pour user de son autoritarisme, sans lequel l’inégalité sociale ne peut être.

En définitive, la part minoritaire à telle époque veut être la majorité (le père symbolique du gouvernant) à la place du père actuel, à savoir la majorité actuelle. Autant le dire tout de suite. Finalement, elle veut remplacer un autoritarisme paternel symbolique par un autre. Seuls changent ses détenteurs. Dès lors, chacun comprend que la lutte soit violente entre les deux parents symboliques. Poussons la réflexion plus loin. On se demande même, le processus électoral, n’apparaît pas dans les conceptions comme l’instant fatidique de début des hostilités jusque là  difficilement mises en latence par un effort de respect de la démocratie de part et d’autre. Si parfois les dirigeants apparaissent comme les porte-étendards de chaque parent, ils ne constituent finalement que les objets de leurs désirs. On se pose alors la question de savoir qui manipule qui, entre les gouvernants/ dirigeants d’une part, et le peuple de parents en devenir, d’autre part. Si on ne charge pas définitivement les dirigeants de tous les maux du pays et, dans la mesure où on respecte le peuple, il y a là matière à penser une autre compréhension de leurs difficultés communes.

Par ailleurs, il convient d’observer qu’il est courant qu’il arriva que la majorité politique se renforça d’une partie de la minorité politique et vis-versa. Il n’y a rien d’étonnant à cela. Dans un système démocratique où la politique politicienne l’emporte sur les idées politiques de progrès communs et les idéologies. C’est ce mouvement qui confère son caractère extrêmement labile et changeant de la nature même des parents symboliques du gouvernant et des dirigeants. Ainsi, la minorité politique soutenant d’autres dirigeants représente la figure maternelle dans le cadre de la famille symbolique. Au delà de sa sensibilité familiale, elle est écartelée par ses intérêts propres et particuliers. Parfois, certaines de ses parties acceptent l’état des choses. Dans ce cas, elles se soumettent au gouvernant et à sa majorité supportrice autoritaire dans laquelle elles se dissolvent. En général, sa plus grande partie se révolte. Comme la démocratie lui en offre l’opportunité, elle essaie d’arracher l’autorité paternelle en tentant de générer un nouveau gouvernant. Cependant, comme la majorité son adversaire, elle aussi a foi en la conception inégalitaire des rapports sociaux. C’est pourquoi, on ne peut les différencier que selon l’époque et la circonstance politique. Leur être, leur nature et leurs expressions profondes sont par conséquent non solidement fondés, mais semblent être dictés par leur rapport de filiation au gouvernant. Sur cette base, elles ne peuvent avoir en commun que ce désir suicidaire et la violence qu’elle échange.

Maintenant, nous savons que le gouvernant est l’enfant symbolique du pays familial. Nous savons aussi que la majorité politique du peuple constitue son père symbolique et que la minorité représente sa mère symbolique. Leurs rapports que nous venons d’examiner ne peuvent conduire qu’à une situation familiale délétère. Cela dit, le gouvernant n’est pas un enfant unique symbolique. Le gouvernant a des frères et sœurs symboliques. Ils représentent le quatrième acteur de la famille symbolique.  Comme nous l’avons vu, ce sont les autres dirigeants, non gouvernant sur lesquels la minorité compte pour une inversion des positions familiales symboliques.  ? Il conviendra de les approcher en même temps que le plus remarquable d’entre eux, à savoir le gouvernant.

Qu’est-ce qu’un gouvernant (dirigeant politique qui gouverne), au point de vue de la symbolique faisant du pays une famille ?

Nous venons d’analyser que dans la nouvelle famille symbolique la majorité représente le père symbolique et exerce l’autorité paternelle de même attribut. Nous avons esquissé les traits d’un autoritarisme paternel. De son côté et en tant que mère symbolique, la minorité sacrifie parfois sa liberté et l’intérêt vital de la famille symbolique sur l’autel de ce qu’elle considère comme étant ses besoins impératifs. N’est-ce pas le cas quand elle se soumet en s’alliant à la majorité autoritaire pour profiter plutôt que tenter de protéger la famille ? En procédant ainsi, peut-être aussi qu’elle fait preuve de raison, mais laquelle ? Révoltée dans la plupart des cas, elle engage le combat dans le but d’être la majorité d’un gouvernant qu’elle génère de manière décisive. Naturellement, elle s’appuie sur les autres dirigeants, représentant leurs autres enfants symboliques. C’est dans ce contexte des relations familiales que le gouvernant a la lourde tâche de gouverner les relations familiales.

C’est pourquoi, il convient de le dire tout de suite : le gouvernant représente l’autorité d’équilibre et de péréquation des forces des membres de la famille symbolique. De ce point de vue, la famille court un risque important lorsqu’il est partagé dans sa décisions et ses choix, au lieu de suivre la raison du gouvernant, à savoir la famille. Entre, prendre le chemin que sa fonction dicte, d’une part et l’hésitation entre soumission ou suivisme de la majorité ou autorité paternelle symbolique, le gouvernant digne n’a pas d’autre choix que la famille. Or, rarement, c’est ce que les ivoiriens observent. C’est là la raison essentielle de discerner de plus près le gouvernant et ses relations avec les autres membres de la famille symbolique.

Le gouvernant dans toute sa réalité et sa symbolique.

Il est nécessaire et moteur de discerner l’erreur fondamentale d’une conception faisant du gouvernant le père du peuple. La nouvelle symbolique faisant du gouvernant l’enfant symbolique et remarquable du peuple a un triple avantage : elle est raisonnable réaliste et morale. Le gouvernant un adulte. Certes, mais symboliquement, c’est un enfant. En conséquence, il convient d’observer immédiatement que, contrairement à l’enfant ordinaire, le gouvernant, symboliquement enfant du peuple est adulte. Il affirme mieux connaître le monde que les parents, en particulier, la part majoritaire du peuple qui le soutient et qui représente symboliquement son père. C’est même à ce titre qu’il est fait gouvernant des relations familiales, fonction assurée de manière usuelle par les parents dans une famille ordinaire africaine, en particulier majoritairement par le père.

Généré gouvernant de manière décisive par telle majorité politique à telle époque, il est appelé à devenir un véritable homme politique, à savoir un dirigeant digne de cette qualité. Il acquiert la considération du peuple, quand ses parts ont usé de raison pour constater l’évidence : à savoir qu’elles ne peut être, sans manifester aucune raison et sans accepter l’existence propre du gouvernant. Admettons que les attentes souvent sociopathiques du peuple, en particulier de sa majorité, se retournent contre tous les membres de la famille symboliques. Cependant, cela ne constitue pas une condition pour admettre une autre évidence. Le refus du gouvernant/dirigeant, de surcroît majeur et disposant de davantage de moyens pour le faire qu’un enfant, de lui résister, aboutit au même résultat, voire pire encore. Or, dans cette affaire, le gouvernant (symboliquement enfant mais déjà adulte), affirme lui-même qu’il dispose de la connaissance et de la capacité nécessaires pour résister aux désirs de cette part majoritaire (son père symbolique).

La dignité du gouvernant comme celle de l’enfant ou adulte ordinaire : même combat.

La dignité du dirigeant politique ou du gouvernant, comme de celle de l’enfant ordinaire qui grandit, a un prix. C’est en résistant souvent à cette part majoritaire du peuple et de soutien. Toutes les fois qu’il pense cela utile à tous les membres de la famille, qu’il devient le véritable dirigeant quand il agit en ce sens. Un enfant ordinaire ne devient-il pas majeur et adulte en résistant à des parents trop envahissants qui l’aiment sans doute de mauvaise nuisible ? Face à un père autoritaire, l’enfant n’est-il pas en soi, ne devient-il pas adulte en récusant et en refusant son désir de le maintenir enfant. Quand un parent entend façonner l’enfant pour qu’il le reflète et pour réaliser l’idée qu’il a de lui-même, en niant au passage son propre être, la relation peut-elle être profitable à toute la famille ? Une majorité politique qui entend nier l’être du gouvernant à son profit est-elle utile à la famille symbolique ? Le gouvernant, enfant symbolique, est réellement adulte. Il prétend être meilleur “connaisseur et sachant” des choses du monde. Peut-il avoir la moindre circonstance qui puisse atténuer sa responsabilité quand il accepte la folie d’une majorité politique de soutien à telle époque qui entraîne avec elle toute la famille dans l’abîme de sa vanité ? A ce titre, le gouvernant est non défendable, dès lors qu’on additionne les considérations négatives, comme un homme de droit : il est adulte ; il affirme savoir et connaître ; l’autorité lui a été donnée pour limiter l’envahissement de l’intérêt commun par les désirs. Parce qu’il manque tant à ses obligations en disposant d’autant de ressources, des arguments font défaut pour atténuer sa part de responsabilité.

Dès lors, chacun peut comprendre qu’il ait davantage de torts, comparativement et contrairement à ceux attribuables à l’enfant ordinaire dans la situation qui est celle de sa relation avec son père autoritaire. Cela étant, il ne faut pas s’y tromper. Dans l’existence ordinaire des hommes, l’influence considérable d’un géniteur conserve sa pesanteur, même sur des enfants persistants en des adultes devenus. Il en est exactement de même de celle d’une majorité politique du peuple sur des dirigeants adultes, même symboliquement considérés comme des enfants. Malgré tout, sa meilleure conscience revendiquée des enjeux du monde et sa volonté de gouverner les relations pour les relever au profit de tous les membres de la famille ainsi que le pouvoir pour y parvenir qui lui a été concédé, constituent à cet égard, une circonstance aggravante de la part de responsabilité historique du gouvernant ou dirigeant (majeur) tout le contraire pour un enfant, même devenu adulte. L’enfant ordinaire n’a ni la prétention de mieux connaître le monde que ses parents au point de vouloir gouverner les relations d’existence de la famille, pour le bénéfice de tous ses membres. Il n’a reçu de quiconque, encore moins de ses parents, le pouvoir de gouverner la famille. Ainsi, si le gouvernant est symboliquement un enfant, il endosse la part de responsabilité qui revient raisonnable aux parents d’une famille ordinaire. Peut-être, est-ce là l’une des raisons qui ont aboutit à le considérer comme le père symbolique du peuple. Soit, mais le gouvernant fait le père symbolique se comporte et agit réellement souvent comme l’enfant symbolique qu’il est dans la nouvelle symbolique. Dans ces conditions, que reste-t-il pour soutenir la conception incestueuse ? A propos de sa responsabilité, il importe de la situer et de la préciser dans le contexte conceptuel où il est l’enfant symbolique du peuple.

Un enfant symbolique, même réellement adulte, ne peut cependant être seul responsable de la situation délétère des relations des membres de sa famille symbolique.

En parvenant ici, les ivoiriens doivent questionner le peuple. Il reconnaîtrons que comme un père ordinaire autoritaire et comme supportrice du gouvernant, la majorité politique a quelques scories. Que dire de la minorité politique ne soutenant pas le gouvernant ! Ne soutenant quasiment aucune action du gouvernant en raison de celui qui l’incarne, elle n’aspire à n’être que la majorité, à détenir son bâton d’autoritarisme et à agir exactement comme elle ? Il semble bien qu’il arriva que toutes les deux ont contracté un pacte de sang. Son objet est une lutte violente ayant pour finalité d’être le père symbolique de tel gouvernant qu’elles génèrent. La raison est simple. L’être signifie avoir généré le détenteur du pouvoir d’État de manière décisive. Mais surtout, nombre d’ivoiriens pensent que la position familiale symbolique est comparable à celle d’un père ordinaire africain. Comme ce dernier, elle peut exiger de toute la famille, en particulier des gouvernants d’obtempérer à toutes ses demandes, sans aucun questionnement et de réaliser son seul être. Tel père ordinaire autoritaire pense qu’il suffirait à l’enfant de s’effacer au profit de son existence. De même, le peuple de parents, à savoir la majorité comme la minorité, pense qu’il suffirait que tel gouvernant ou dirigeant qu’il supporte réalise leurs attentes égoïstes : à savoir, le réaliser conformément à ses désirs pour que tout aille mieux dans son monde meilleur tel qu’il l’envisage. Peut être ! Il se trouve que le monde réel est contingent, car fait de relations humaines complexes. Il est loin d’être le meilleur désiré par chacun puisque qu’il ne relève pas d’un ordre mécanique, mais des rapports des volontés et désirs croisés de ceux qui le constituent. A défaut de pouvoir être le meilleur que le peuple désire, il peut cependant être celui acceptable. Il le devient par la raison manifestée par tous les membres de la famille. Dès lors, tous les ivoiriens n’ont pas d’autre choix que de tenter, par un minimum de raison, de ne pas souffrir de l’immense complexité d’un monde qui ne peut être meilleur mais acceptable.

Il est indiscutable que, les parts de responsabilité de toute majorité ou minorité politique soutenant tel gouvernant ou tel dirigeant à telle époque existe. Mais, quelle qu’en soit l’ampleur, elle ne peut déterminer seule les circonstances communes de l’existence ni l’expliquer. Il en est exactement de la grande part qui est attribuée au gouvernant. Un ivoirien honnête ne peut prétendre que même dans le cadre d’un exercice raisonnable, qu’elle puisse suffire pour réaliser seule l’intérêt général. Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas là une raison suffisante pour négliger la responsabilité du peuple, même la plus faible. Son aptitude à ruiner tel ou tel effort de progrès collectif, même le plus petit de tel gouvernant ne peut être balayée d’un revers de main. C’est pourquoi, on ne peut éluder la responsabilité de la majorité soutenant tel gouvernant, aussi faible soit-elle et son impact sur le gouvernant (dirigeant) et sa contribution décisive aux conditions de leur existence commune. C’est le cas s’agissant de telle minorité sur tel dirigeant non encore gouvernant. Achevons cet examen du gouvernant en tant qu’enfant symbolique remarquable du peuple par l’évocation de sa fratrie symbolique. Cette évocation traitera de tous les autres dirigeants qui convoitent le pouvoir. Une question suffira à introduire le sujet : que sont les opposants politiques, au point de vue de la symbolique faisant du pays une famille ?

En général, les autres enfants symboliques du peuple sont désignés de manière restrictive par les opposants politiques. Au point de vue de la famille symbolique, tous les autres dirigeants politiques sont les frères et sœurs symboliques du gouvernant, en tant qu’enfant remarquable. Certains parmi eux gouvernent avec lui, faisant de la part du peuple qui les soutient, une partie de la part majoritaire analysée précédemment. C’est pourquoi il convient de préciser que la part minoritaire examinée précédemment représente l’ensemble de la part du peuple qui ne soutient pas le gouvernant mais les dirigeants qui lui sont opposés : les opposants politiques. C’est précisément parmi ces enfants symboliques et à partir de l’un deux que la part minoritaire du peuple entend générer son champion, dans la bataille qui l’oppose à la part majoritaire. Son but est de déterminer le choix décisif aboutissant à générer le gouvernant devant gouverner la relation familiale à la place de celui préféré par la part majoritaire. Ainsi, d’un côté de la famille symbolique, se situent le gouvernant (l’enfant remarquable) et la majorité du peuple qui le soutient (le père symbolique). Des dirigeants (frères symboliques) leur apportent leur force dans la bataille familiale. De l’autre, d’autres dirigeants, désignés par les opposants, sont néanmoins d’autres frères symboliques. Ils forment équipe commune avec la part minoritaire du peuple (la mère symbolique). L’enjeu de leur bataille, le pouvoir de gouverner la famille. Mais les liens au sein de chaque groupe peuvent être lâches, surtout quand vient le moment de choisir qui sera son détenteur, l’heureux élu. Cela ajoute une complexité supplémentaire à une situation familiale déjà tendue et complexe. De plus, la famille symbolique n’existe pas seule, ni en Afrique, ni dans le monde. Autant dire que cela constitue un facteur supplémentaire de complexité et de difficultés de leur existence.

Les autres, au point de vue de la symbolique faisant du pays une famille.

Le chef d’une famille ordinaire entretient une relation privilégiée avec d’autres chefs, de familles, de villages, etc…. C’est ainsi qu’il défend les intérêts de sa famille. De leur côté, les membres d’une famille ordinaire sont en relation avec des membres d’autres familles de la communauté villageoise, y compris au delà. Il arrive même que les membres d’une famille ordinaire recherchent des soutiens internes et externes pour s’assurer de réaliser la place au sein de la famille pour réaliser leur existence, à la mesure de leurs volontés et désirs. Comme une famille ordinaire, le pays familial n’est pas seul au monde, ni n’existe dans un environnement amical et dénué de toute adversité. De même, les membres de la famille symbolique procèdent de manière semblable à ceux d’une famille ordinaire.

De leurs positons d’enfants symboliques qui dirigent néanmoins la famille, le gouvernant et les autres responsables politiques ont des relations extérieures multiples : avec des gouvernants et dirigeants d’autres États ; avec d’autres acteurs impliqués dans des relations extérieures d’un État. Inutile de dire que ces acteurs influencent leurs propres perceptions et actions. Il en est exactement du peuple dans ses diverses composantes symboliques. Chacun des acteurs des relations familiales cherchent des soutiens, des appuis, etc… Chacun d’eux est parfois irrité et gêné ou renforcé par ces relations extérieures, selon qu’elles servent ses objectifs dans les relations internes. C’est une évidence de dire que les acteurs externes intervenant dans les relations des membres de la famille ne les influencent et n’ont de prise que parce des membres ou tous les acceptent. Il arriva que les implications de ces acteurs externes soient décriées ici et là par des membres de la famille symbolique.

Cependant, quels que soient la toxicité collective de leurs objectifs poursuivis, il existe une responsabilité de la famille symbolique. Car, peuvent-ils avoir toute la nocivité collective pour la famille qu’on leur prête sans qu’il existe des membres de la famille qui profitent de leurs forfaits ? Ainsi, selon l’époque et les circonstances des relations familiales, des membres de la famille symbolique favorisent ou tolèrent la pénétration de l’adversité externe ou la contestent. Excluons les cas de coopération authentique justifiant d’être tolérée par la famille. Hors ces cas, il arriva souvent que ces acteurs externes soient très impliqués dans les relations de la famille symbolique, dès que l’enjeu n’est plus familial mais celui particulier de ses membres.

Au point de de vue de la famille symbolique, un danger lié aux relations de ses membres et avec les autres existe. D’abord, c’est celui qu’ils constituent en agissant entre eux comme si leur famille existait seule au monde. Ce danger est encore plus grand quand les membres de la familles veulent échapper seuls à l’adversité du monde, niant pas ce désir même la famille elle-même. c’est exactement le cas quand ses membres se relient aux autres en pensant et en agissant comme si leur victoire sur les autres membres était la condition de la continuité de leur. Conformément à cette pensée, leurs intérêts particuliers leur paraissent alors être supérieurs à ceux de la famille symbolique : sa continuité et le progrès de son existence. Comme on le constate, faire du gouvernant l’enfant et non le père, modifie la compréhension de la réalité. Dès lors, on s’interroge sur le danger représenter par une conception en faisant le père du peuple.

Danger de tolérer l’idée du gouvernant comme étant le père symbolique du peuple ainsi que les relations autoritaires entre les membres de la famille symbolique.

Concevoir le pays comme une famille symbolique en inversant la place de ses membres mène une telle famille dans l’impasse et lui fait courir un danger : celui de la violence permanente. Par conséquent, il importe de tenter une autre compréhension des difficultés de la nouvelle famille symbolique, à partir de la clarification précédente de ses membres et de ce qui se joue parfois dans une famille ordinaire. De tout ce qui précède, il ressort que les rapports du peuple, dans sa double composante (part majoritaire électrice et part minoritaire non électrice) et de ses dirigeants ressemblent comme deux goutes d’eau à celles ordinaires des membres d’une famille traditionnelle africaine. A partir de faire symboliquement de la communauté nationale l’équivalent d’un cadre familial ordinaire, les difficultés du pays peuvent être appréhendées, lorsque les acteurs sont positionnés à leur véritable place symbolique dans une telle famille.

Les enjeux d’une famille ordinaire au secours d’une tentative de compréhension de ce qui se joue dans les relations des membres de la famille symbolique.

Approcher ce qui se joue dans les relations des membres d’une telle famille ordinaire peut fournir une certaine mesure des difficultés à résoudre. D’une part, l’un des parents (partie majoritaire élective du gouvernant) entend régenter les relations à son profit. D’autre part, l’autre parent (part minoritaire et élective d’autres dirigeants candidats malheureux) entend, d’un côté bénéficier de la “bienveillance” du gouvernant, l’enfant symbolique qu’il peine à aimer du fait de sa relation quasi exclusive avec le père (majorité). Malgré ce et d’un côté, il pense qu’il la lui doit par la république. De l’autre, adossé à la démocratie, il agit pour lui substituer un autre dirigeant, son préféré à la gouvernance des relations familiales. Entre les deux parents, le dirigeant qui gouverne est tiraillé, bien que très souvent il ait choisi de satisfaire les attentes de la part majoritaire électrice, la ligne de plus forte contrainte. Il l’est, d’une part, entre ces deux pôles opposés. D’autre part, il navigue péniblement entre ses propres projets, en tant que membre de la famille ayant ses intérêts propres et en tant que gouverneur des relations, sensible malgré tout à la dignité de sa place et fonction à construire qui ne peut être réalisée sans considérer un minimum d’intérêts communs. Parvenu à ce point d’une description des relations entre acteurs se percevant “comme si…”, on perçoit que les premières difficultés commencent dans les attitudes et comportements fondés sur ce “comme si…” des acteurs. Ces comportements nous rapprochent en réalité des relations ordinaires des membres d’une famille africaine traditionnelles, à l’exclusion de la position de l’enfant, adulte et fait gouvernant des relations à la place du père et de la mère, en raison de sa prétention à mieux connaître le monde qu’eux et à pouvoir mieux gouverner les relations familiales au profit de toute la famille.

A chaque époque, telle part majoritaire du peuple (symboliquement le père et électrice du gouvernant)) pense que l’existence du gouvernant résulte de son seul fait. Or, la vérité est que sans la part de la mère du peuple (par minoritaire), rien de tout cela n’aurait été possible. Si donc, cette partie du peuple, qui ne l’a pas choisi, n’acceptait pas la république et la démocratie, quel gouvernant peut-il naître par la seule force des voix électorales, même majoritaires d’une majorité du peuple ? Un tyran peut-être, gouvernant à la force des baïonnettes ! L’histoire enseigne qu’il finit par avoir, comme le meilleur démocrate, un père et une mère. Quoi qu’il en soit, il ne peut y avoir de famille ordinaire, encore moins symbolique sans un fort sentiment d’appartenance commune. Par ce qu’elle équivaut à la génération d’une part majoritaire du peuple (père symbolique) et d’une part minoritaire (la mère symbolique), dont leur enfant symbolique remarquable est le gouvernant, la démocratie ou libre expression politique des ivoiriens est à la source de la famille symbolique. L’existence de cette dernière implique que la minorité accepte le choix décisif de la majorité, donc le gouvernant quand de son côté, la majorité doit se garder d’écraser ou d’ignorer la minorité, comme si elle existait seule et avait donné seul naissance à un enfant symbolique : le gouvernant. Cela n’est possible que si le sentiments d’appartenance commune de la minorité et de la majorité sont si solides que la première a confiance dans ce lien pour s’abandonner à la décision de la majorité et pour la seconde, pour considérer la minorité comme nécessaire pour sa propre existence, constituant la réalité à laquelle tous les deux sont solidement attachées. A défaut d’un tel lien, la famille peine à exister.

Voici, comment les relations s’empoisonnent de malentendus, d’incompréhensions mutuelles, d’opposition des désirs et des vanités, etc…. D’une part, entre un père (partie majoritaire du peuple) et une mère (la partie multiple minoritaire), dont il attend qu’elle reconnaisse ses vaniteuses prétentions sur le gouvernant (l’enfant symbolique), son existence, ses décisions, ses productions, etc… D’autre part, entre ce père symbolique (majorité) et celui qu’il pense être “son enfant” (le gouvernant), dont il attend, comme de sa mère, obéissance à ses désirs et qu’il agisse dans le sens qui lui convient, qu’il réalise toutes ses attentes, qu’il lui ressemble en manifestant ses qualités d’égoïsme, d’être la totalité. Enfin, les relations entre cette mère symbolique (la minorité politique) et le gouvernant qu’elle n’a pas élu mais qu’elle considère malgré tout et à juste titre, comme son enfant aussi, qu’elle rejette cependant en raison de ses rapports obtus avec son père. Elle n’en attend pas moins néanmoins. Au delà et plus que les meilleurs regards, elle exige même la satisfaction de ses attentes qu’elle considère qu’elles sont tout autant légitimes que celles du père, malgré sa position rendue inconfortable par un père totalitaire et un enfant, certes adulte, mais agissant souvent comme un enfant.

Voici grosso-modo, ce qui semble symboliquement se jouer, dès lors qu’on évoque le gouvernant et son peuple en Afrique, en Côte d’Ivoire en particulier. Envisagé symboliquement comme une famille, le pays est comme une famille ordinaire. Dans cette famille, le jeu relationnel des parents et des enfants est cependant rendu davantage complexe par rapport à ce qu’il est déjà d’ordinaire. Les raisons sont en revanche simples. Des enfants symboliques faits dirigeants, dont l’un remarquable reçoit le pouvoir de gouverner la famille à la place des parents, en particulier du père. Outre cette inversion de taille, le problème du gouvernant comme celui de l’enfant ordinaire appelé à devenir adulte, reste le même : entretenir des relations entre adultes avec ses parents et sa fratrie symboliques pour le bien de tous les membres de la famille, faute de quoi la famille est en dérive. Ainsi, pour approcher les racines des difficultés de la famille symbolique, nous avons pris le chemin le plus cours. Car, en appelant la famille ordinaire en appui, nous avons fait l’hypothèse de quelques ressorts profonds et d’ordre psychologique et de représentation symbolique de ce qui se joue et suggéré de nouveaux fondements pour une autre compréhension des difficultés relationnelles de la famille symbolique. Cet effort de la pensée nous amène à nous demander si la conception familiale symbolique usuelle ne constitue pas un danger pour le progrès des relations réelles de la co-existence réelle.

Ce n’est qu’une projection des acteurs de la scène de coexistence nationale et de la situation des relations de la communauté nationale ivoirienne, convertie symboliquement en une famille. Bien sûr, si ce sont les membres des parties du peuple et le gouvernant qui changent selon l’époque politique, la situation elle-même semble être constante. Tant qu’une médiation n’aura pas amené les protagonistes à discerner autrement leur situation commune et à réviser leurs certitudes ainsi que leurs prétentions, à défaut que toutes les rassemblent, une telle situation risque de durer. En la matière, il n’y a aucune solution providentielle. Seule l’interrogation profonde des ivoiriens eux-mêmes sur leurs comportements, leurs ressorts ainsi que leur utilité collective peut les conduire à les modifier. C’est là l’unique voie et le seul espoir auxquels peut contribuer la pensée.

Danger d’ignorer la raison essentielle de l’existence d’une famille, même symbolique et de se tromper sur la question essentielle qui se pose à elle.

Dans la nouvelle conception, la Côte d’Ivoire comme une famille symbolique a pour gouvernant l’enfant du peuple ; mais il est adulte. Les parts du peuple (ses parents symboliques) tentent de gouverner par procuration et à travers leur influence sur des tous leurs enfants, à savoir sur le gouvernant et sur les autres dirigeants. Leur but identique est de réaliser leurs désirs et non le bien de toute la famille, à savoir la réduction des difficultés communes de vivre. Par conséquent, on se trompe de peu de dire que la majorité et la minorité politiques présentent les attributs de parents symboliques autoritaires. Sans doute, il faudra questionner la manière parfois tyrannique avec laquelle elles agissent, notamment leurs volontés sociopathiques. C’est sans doute la configuration symbolique à partir de laquelle les difficultés communes des ivoiriens doivent être approchées. Naturellement, la part de responsabilité du gouvernant n’est pas atténuée par celle quelconque du peuple. Une chose est certaine, la sienne la souligne à sa juste proportion. En définitive et d’une certaine manière, l’avoir examinée permet d’éclairer sans doute sa nature égale à celle de tels gouvernants ou de tels dirigeants.

La question fondamentale qui se pose à présent à la famille ainsi symboliquement constituée est de même nature que celle qui se pose à une famille réelle ordinaire. De même qu’une famille ordinaire, n’est pas seule au village, en Côte d’Ivoire ou en Afrique, ni dans le monde, aucun peuple-famille ne l’est dans le monde. Existant dans un environnement contraint de l’intérieur par les désirs, la liberté et les volontés de ses membres et de l’extérieur par ceux des acteurs externes à elle, la question est de savoir si chaque membre du peuple-famille entend seul faire avec les contraintes, à savoir les utiliser, les détourner, les contourner, s’en accommoder, etc… à son seul profit. Car, au terme de cette réflexion et au regard de la production des ivoiriens, il semble qu’ils ont fini par oublier que l’intérêt commun général est l’unique raison initiale de l’avènement et l’acceptation du gouvernant par le peuple, dans ses multiples composantes.

La majorité d’ivoiriens qui soutient et est électrice de tel semble agir comme un père symbolique tyran. Comme un père prétentieux, elle regarde la famille du haut de sa puissance circonstancielle, acquise de l’avènement même du gouvernant qu’il a élu. Elle attend le sacrifice même de l’être du gouvernant (enfant symbolique) à sa réalisation et à la satisfaction de ses intérêts particuliers. De sa position fragile, la minorité toute aussi circonstancielle d’ivoiriens, comme une mère coexistant avec un époux-père tyrannique, n’attend pas moins du gouvernant (son enfant symbolique aussi), bien qu’il lui échappe totalement sous l’influence d’un père régent. Entre les deux et en grande difficulté, l’ivoirien en le gouvernant n’oublie toutefois pas la satisfaction de ses propres désirs, dès lors qu’il s’est assuré de disposer des bonnes grâces de la ligne de force (part majoritaire du peuple) pour les réaliser. Ainsi, oubliant tous les trois que le gouvernant a un être propre à réaliser et la dignité de sa fonction à bâtir, l’intérêt général risque alors dans ces conditions d’être un mirage au point de vue du père, de la mère et de l’ivoirien en le gouvernant. Est-ce peut-être pourquoi les rapports entre le peuple ivoirien, ses dirigeants et gouvernants sont ce qu’ils sont ?

En fait, sans y prêter attention, dès qu’on évoque la situation de la Côte d’Ivoire, des relations entre ses gouvernants/dirigeants et le peuple, on traite des relations de la vie ordinaire, des désirs de domination, d’égoïsme, de prétentions et de vanité, de solidarités et d’amitiés intéressées. On traite aussi, comme dans une famille déchirée par les ambitions et les désirs, de volonté commune de se défendre ensemble contre des agressions externes, dès lors qu’aucun membre n’y a rien à gagner à les accepter. La question première commune ne semble donc pas de savoir, à quel point le peuple ivoirien est agressé de l’extérieur. Elle semble plutôt être celle de savoir, si des agressions externes servent des volontés et des intérêts particuliers de membres de la famille n’agissant pas pour un intérêt commun. La question nous amène à questionner pourquoi des membres du peuple les tolère et comment parvenir à une famille qui ne leur donne aucune prise.

Pour traiter de cette question, il est impératif que les membres de la famille discernent leur position dans la famille symbolique. Autrement, faire comme c’est le cas du gouvernant, le père symbolique du peuple, revient à aborder la difficulté de la famille symbolique en considérant que l’enfant est le père et en ne s’apercevant pas que c’est l’enfant qui gouverne les relations familiales, contrairement à une famille ordinaire. En conséquence, le peuple court le risque de s’en tenir à ses jugements convenus de tel gouvernant, considéré comme son père symbolique qui joue insuffisamment son rôle à son égard, lui son enfant symbolique. L’analyse qui précède et qui a abouti à réviser les membres de la famille symbolique et leurs position peut l’inviter à revoir les fondements de ses jugements.

Synthèse

Depuis 1993, la Côte d’Ivoire est dans une impasse. Des ivoiriens ont identifié les responsables internes de cette situation ; ce sont tels gouvernants et tels dirigeants. De leur côté, d’autres les ont identifiés en des acteurs extérieurs à la famille symbolique constituée par la Côte d’Ivoire. S’agissant des responsables internes, les accusations semblables de parties du peuple ivoirien se croisent. Il y a une raison à cela. Ces parties formulent les mêmes accusations de tels ou tels gouvernants. Seuls sont différents, les gouvernants à l’encontre desquels elles le sont, d’une part. D’autre part, l’époque du constat des parties du peuple et de formulation de leurs griefs diffère, d’autre part. Enfin, les couples parties de la population/ gouvernants concernés par leurs griefs. Ainsi, le déterminant principal, c’est selon que les unes pensent être distantes du pouvoir, auquel cas elles ont une aversion pour son détenteur. On se demande alors, s’il existe la moindre place pour un jugement raisonnable des actes des membres de la famille dans leurs relations les uns avec les autres. Bref, tels membres de la famille symbolique accusent tels autres, à telle époque politique, mais des mêmes faits.

Pour tenter de comprendre ce qui se joue à travers ce qui apparaît de leur part comme une incohérence ou inconséquence, nous avons examiné la conception ramenant le pays à une famille symbolique. Ayant analysé de quelle manière le gouvernant advenait, nous avons tenté de montrer qu’il ne peut point être le père symbolique du peuple. Les faits des relations familiales autoritaires constituent les meilleurs avocats pour défendre cette thèse. C’est donc le peuple qui représente les parents du gouvernant. En conséquence, nous avons établi le danger d’une conception de famille symbolique défiant la réalité. Elle a abouti à mettre le gouvernant (enfant symbolique du peuple) à la place de ses parents, constitués par telle majorité et telle minorité politique à telle époque donnée. Ce danger est de même nature que celui auquel pourrait être exposée une famille ordinaire dans laquelle aucun membre n’était à sa place : ni en pensée, ni en représentation ou posture, ni en actions.

C’est pour constituer une nouvelle base d’exploration des difficultés relationnelles entre tel gouvernant et tels dirigeants et le peuple que nous avons tenté une redéfinition des membres de la famille symbolique. A son terme, nous sommes parvenus à quel point le gouvernant, certes adulte, représentait l’enfant symbolique de la famille. Nous avons insisté sur la particularité décisive d’une telle famille. Contrairement à une famille ordinaire, le pays est une famille symbolique à double niveau d’autorité. Les parents ne détiennent ni n’exercent l’autorité de gouverner les relations familiales et extérieures. Ils l’ont confiée à l’un de leurs enfants pour son exercice au bénéfice de tous les membres de la famille. Le gouvernant est l’heureux élu du peuple de parents. Enfant symbolique, comme tous les autres dirigeants, il est rendu remarquable à travers la détention et l’exercice de cette l’autorité de gouverner à la place des parents. Ce renversement historique a un fondement. Ce renversement est fondé par l’idée admise par le peuple, de la meilleure connaissance supposée du gouvernant (enfant symbolique remarquable) du monde par rapport à ses parents, et aux autres dirigeants (sa fratrie symbolique). Cela dit, la reconnaisse et l’acceptation de ce postulat et l’engagement à servir la famille constituent des présupposés à l’existence même de la famille symbolique. Il doit être démontré par le gouvernant, faute de quoi, des parties coexistent les unes à côté des autres, mais pas en famille, même symbolique.

Ainsi, manquant de rigueur dans leur discernement, l’analyse nous a conduit à observer que les positions familiales erronées présentent le danger important d’induire les acteurs en erreur. Leurs postures psychologiques, leurs attentes et leurs comportements dans les relations risquent d’être gravement affectés. D’autre part, ces positions sont les mêmes, à partir desquelles les accusations sont portées par tels membres de la famille à l’égard de tels autres. Enfin, les tentatives de compréhension butent sur cette incohérence et ramènent l’esprit à se contenter de ce qui lui permet de poursuivre sa route, de ce qui lui semble vrai en un autre. Voici pourquoi nombre d’ivoiriens se contentent d’indexer les mêmes faits, à savoirs les actes et comportements, et de blâmer leurs auteurs. Dès lors qu’ils ne trichent pas avec leur raison, ils procèdent ainsi. Mais parviennent-ils à tricher avec leur conscience, rien n’est certain. En conséquence, le défaut pertinence de la position familiale de ses membres risque d’altérer gravement la qualité des appréciations et des jugements portés, en raison de manquer de constituer un repère raisonnable. Ainsi, la conception qui a abouti à faire du gouvernant le père de la nation relève d’une grave erreur historique d’appréciation. Surtout, elle est susceptible d’affecter gravement la psychologie, la pensée et les jugements des acteurs, sur la base de leur considération du pays comme étant une famille traditionnelle ordinaire africaine. Une telle famille n’est-elle pas régie par l’inégalité sociale et parfois par l’autoritarisme de ses membres fondé sur l’âge et le sexe ? Mais, la conception fondée sur l’inégalité et l’autoritarisme elle a une circonstance atténuante. Elle a été générée dans le contexte d’une histoire monarchique, sur fond d’une foi inébranlable en l’inégalité sociale. A son terme, un seul homme ne prétendait-il pas posséder un peuple de millions de personnes, comme tel maître affirmait être le père de nombreux esclaves ?

Par ailleurs, la procédure usuelle qui conduit à faire du gouvernant et des dirigeants les seuls responsables des relation familiales délétères constitue une fausse route collective, en raison de nier toute liberté et toute capacité de discernement au peuple. Elle résulte d’un manque total de considération à l’égard du peuple. Car, existe-il une seule famille, en proie aux difficultés relationnelles, dans laquelle tel parent ou tel enfant, tel membre serait le seul responsable de la situation détestable qui est celle de leur coexistence ? Si la Côte d’Ivoire est une famille symbolique, le gouvernant n’est pas le père symbolique du peuple ; de même que ce dernier n’est pas son enfant, mais l’inverse. C’est à partir de cet angle de vue, qu’il faut réexaminer les points de vue et les jugements concernant les relations des membres de la famille symbolique ivoirienne : à savoir les relations de coexistence des ivoiriens constituant le peuple, leurs dirigeants et leur gouvernant à toute époque. Une bonne surprise récompensera peut-être l’effort. Dans telle situation, tel gouvernant (enfant symbolique remarque mais réellement adulte), agit peut-être et effectivement comme l’enfant symbolique. Dans tel autre contexte, il agit peut-être comme le père symbolique qu’il est persuadé d’être et que le peuple lui-même le lui reconnaît. Remarquera-t-on également que dans les mêmes contextes, telles parts du peuple se comportent comme des parents symboliques, mais autoritaires. Observera-t-on que le peuple ou ses parties se comportent alors comme les enfants de gouvernants et de dirigeants : chaque fois que ces parties n’admettent ni ne reconnaissent aucune limite imposée par la règle commune, que le gouvernant (leur père symbolique supposé) est censé faire observer, de par sa fonction et autorité symboliques. Nous poursuivrons la réflexion dans un prochain. L’innocence généralement supposée du peuple de ses difficultés de vivre et la responsabilité exclusive du gouvernant et des dirigeants y seront examinées.

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