Les valeurs “Liberté et Égalité” : Des passions d’être de l’Afrique ?

Continuons de débattre des valeurs revendiquées ou non par l’Afrique. Comme des analystes l’affirment, constituent-t-elles la difficulté principale à résoudre pour poursuivre sa marche vers le progrès ? Le chemin le plus court est d’identifier les difficultés dues à la liberté et l’égalité qui éprouvent l’Afrique. En d’autres termes, l’Afrique juge–t-elle la liberté et l’égalité inacceptables ?

Liberté et Égalité, quelle est la position de l’Afrique ?

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Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : Qu’est-ce que la culture africaine? / Point : “Les valeurs “Liberté et Egalité” : Des passions d’être de l’Afrique ?

Devant les africains, leurs valeurs et leur culture

Rappelons que la destination de l’africain est d’être un Homme, dans une société Humaine. Être un Homme, c’est pour lui être “un homme digne de considération”. Cela s’entend celui qui est libre et en équilibre dans son environnement parce qu’il contribue aux équilibres pour un bonheur partagé. Pour l’africain, c’est cela le sens de l’existence. Pour atteindre ce but, la communauté sociale solidaire en est l’instrument. Mais un instrument dont chacun est membre, que chacun nourrit et enrichit en vue d’amener chacun à parvenir au but : le bonheur partagé. Une telle société se réalise  alors en tant que société digne de l’humain, c’est-à-dire Humaine, parce que le bonheur y est partagé.

Tout cela, ce sont les grands principes et de grands mots, dirait l’homme de la rue en Afrique. Concrètement, comment cela fonctionne-t-il ? Comment la société est organisée pour faire de chaque africain, un homme digne de considération et de la société africaine une société humaine ? Quels sont les rapports entre les africains et entre les communautés restreintes qu’ils composent ?

Nous ne reviendrons pas sur la spiritualité, à propos de laquelle des africains s’offusquent que d’autres honorent d’autres morts, parce que non africains. Kä Mana, qui a le mérite de proposer les lignes de force de la culture africaine se me en flagrante contradiction avec elles comme suit : “Si aujourd’hui nos sociétés sont assaillies par des mouvements spirituels de toutes sortes, avec des prophètes étranges et d’étranges faiseurs des miracles dont le succès va grandissant d’année en année, c’est parce que nulle part en nous, nulle part chez nous n’existent de vrais lieux de résistance initiatique et d’identification de nous-mêmes avec les sources de notre culture.” (1)

Nous ne reviendrons pas non plus sur la confusion qui oppose les africains au sujet du respect, pour les faits suivants que je rappelle simplement :

  • ils n’ont pas clarifié si, dans une société Humaine qui est le but, certains doivent respecter d’autres ou si le respect doit être mutuel
  • ils n’ont pas non plus clarifié les nuances entre respect, obéissance et soumission, autorité, autoritarisme, ce qui leur pose la question de savoir si dans une telle société, les termes sont équivalents

Le sujet que nous abordons dans cette séquence est celui de la liberté et de l’égalité. D’une certaine manière, il rejoint les deux ci-dessus. Dans la société africaine envisagée comme Humaine, qu’est-ce que la liberté et l’égalité et comment la société est organisée pour leur donner un contenu ? Et, comment les africains eux-mêmes se positionnent par rapport à elles ? Est-ce une liberté et l’égalité de raison, en accord avec l’idée même de société Humaine, ou sommes-nous en contradiction avec une telle société dans une sorte de passions d’être dans la société. Voici les termes de l’analyse qui suit.

7.  Liberté et l’égalité : Des passions d’être ?

Pour introduire le débat, commençons par une un exemple plutôt banal qui nous vient spontanément. C’est une histoire, certes banale, mais qui semble dire beaucoup de choses des africains. Sans doute, certains parmi nous ont déjà observé la frénésie avec laquelle leurs contemporains ont subitement une course à faire, en présence d’un véhicule. Même la piste inopportune pour le plus robuste des véhicules 4×4 ne les dissuade guère. Le risque d’endommager le véhicule de tourisme à pont bas, risquant d’être immobilisé sur un terre-plein, constitué par le ruissellement des eaux de pluie, peine à réveiller l’attention et le sens de l’observation. Même pour celui qui est propriétaire du véhicule et conscient des risques, dire non et susciter l’étonnement constitue un vrai chemin de croix. Le risque de perdre l’affection et l’estime des siens finit souvent par prendre le dessus et par déterminer son choix. Dans la volonté d’être grands à tous les prix exprimée de part et d’autres, ce déplacement automne en véhicule représente, pour les contemporains, une libération. Que disons-nous, un progrès et le mot est faible, tant les modalités de ce déplacement les rapprochent du sommet de la pyramide inégalitaire ou de la valeur. Car, il faut bien finir par le reconnaître, beaucoup d’africains ont le goût de l’inégalité sociale ou encore de démontrer une certaine supériorité.

Pour étayer cela, poursuivons l’analyse de cette histoire.  Pour celui qui a fait la demande, se faire conduire avec l’impression d’être grand et important constitue une marque de distinction, de supériorité même par rapport à ceux qui n’ont de possibilité que d’emprunter un taxi-brousse ou de faire usage de leurs jambes. Un tel déplacement donne de la valeur, pense-t-on en Afrique. Pour montrer cette valeur et la faire savoir, rejoindre à pieds la destination finale que le véhicule ne peut atteindre sans risquer d’endommager son pont ou d’autres pièces mécaniques semble ridicule et annule même l’intérêt du parcours motorisé sur la portion praticable. Tronquer le voyage motorisé et parvenir à la destination à pieds est insupportable, comparé au fait de faire tout le trajet à pieds, comme d’ordinaire. Mais, le passager n’est pas seul dans cette démonstration de la valeur. Le propriétaire du véhicule prend du plaisir à réduire la peine des siens due à la marche et à leur faire plaisir aussi. Mais ce sentiment ne masque guère celui, croit-il, de les élever en leur permettant d’accéder à cette valeur qu’ils espèrent se donner. Il écrase sa raison face au risque réel d’endommager son véhicule. Parce qu’en procédant ainsi, il endosse les habits de dieu, aux yeux de tous les siens : il est lui même dans cette situation au sommet de la pyramide de la valeur. Quiconque en Afrique ne s’est pas libéré de ce rapport social toxique en connaît le prix à payer. Car quand au bout du compte, un jour le véhicule finit par s’immobiliser et que cette situation produit plus de difficultés pour tous, pour les uns comme pour les autres que d’ordinaire, on est alors dans une situation pire que celle même d’un homme ordinaire, mais égal de tous les autres, celui marchand pour rejoindre sa destination, ou que celle dans laquelle le voyage motorisé aurait été ce qu’il doit être : un moyen de relier deux points de manière raisonnable, c’est à dire en réduisant du mieux possible l’effort à fournir.

Cela peut prêter à rire, mais celui qui s’est libérer d’un tel rapport en connaît le prix à payer. Les questions sont alors les suivantes. La passion d’être permet-elle aux africains de se libérer de manière audacieuse et de s’individualiser pour influencer favorablement le mouvement collectif ? Leur permet-elle de se libérer au point de porter secours aux siens entravés par leurs propres chaînes que l’esprit de famille et de communauté renforce ? La communauté africaine peut-elle faire des progrès si les individus ne se libèrent pas de leur passion d’être qu’elle sert ? Les africains s’étonnent-ils suffisamment en face de leur réalités et sont-ils curieux de les comprendre et de savoir pour les dépasser ? Peuvent-ils les dépasser dans ces conditions s’ils manquent d’être étonnés et d’éprouver le besoin de les comprendre avant que leur difficulté commune de vivre ne s’accroisse sous l’effet de cette passion d’être ? Les oppositions ou fâcheries à propos de satisfaire le désir de démontrer de la valeur et une supériorité sociale au profit du renforcement de la difficulté collective ne révèlent-elles pas l’existence d’une difficulté au sujet de ce que chacun doit être pour que tous nous soyons ?

Pour compléter le tableau, on peut emprunter les propos Onana Jea-Baptiste donnant des exemples de ce que chaque africain sait déjà. Il nous rappelle, évoquant cette passion africaine en ces termes :  “Au Cameroun, l’une des manifestations les plus caricaturales de cette réalité consiste en l’étalage par la bourgeoisie et ceux qui gravitent autour d’elle, sans véritablement en faire partie, de leurs capacités financières en termes de parcs automobiles privés, d’attributs vestimentaires ou d’habitudes alimentaires : à Douala, Yaoundé ou Garoua, on n’achète plus une voiture ou un costume en fonction de ses goûts ou de ses besoins, mais au regard du prix affiché, le but recherché étant de posséder le véhicule ou le costume le plus cher pour se distinguer et se démarquer du commun des Camerounais. On se gave de bacon ou de camembert, on s’enivre au Bordeaux ou au Champagne et on pratique le golf ou le tennis moins par plaisir gastronomique ou par nécessité sportive que pour être dans le coup. En Côte d’Ivoire, des personnalités politiques et des hommes d’affaires poussent le ridicule à l’extrême en organisant des fêtes avec force victuailles pour célébrer, selon le cas, leur énième million ou milliard en francs CFA* (2).” Rien à ajouter !

Ces exemples, tirés de la réalité banale, montrent bien que beaucoup d’africains tiennent à cette passion d’être. Cette passion actuelle tire ses sources de celle qui a donné naissance aux règles d’organisation politico-sociales absolutistes, comme par exemple les monarchies absolues héréditaires. Des africains contemporains les partagent encore avec les hommes qui nous ont précédés. Ainsi, dans un contexte nouveau, beaucoup de gouvernants africains tentent de les maintenir, en usant de toute leur intelligence, soit pour se maintenir au pouvoir, soit pour assurer la continuité du pouvoir (de leur position donc) au profit de leurs descendants ou de leur communauté. Et sur ce point, qu’ils soient modernistes ou traditionalistes, beaucoup possèdent cette valeur commune. Quels chefs de village dans l’Afrique d’aujourd’hui accepteraient-ils que leurs familles soient ordinaires, à savoir une parmi les autres, sans que le pouvoir de gouverner les autres fasse partie de leur identité ?

Qu’en pensent les africains eux-mêmes de leur rapport à l’égalité ? Fr. D. Mbunda précise que “les valeurs fondamentales qui sous-tendaient et imprégnaient tout le processus de l’éducation se nommaient solidarité, sens de la coopération, responsabilité mutuelle, réciprocité et démocratie par consensus. Tout ceci est exprimé dans le terme tanzanien de “ujamaa”.” Nous assistons alors à l’apparition sur la scène africaine d’un phénomène social extrêmement perturbateur : une stratification et une différenciation sociales basées sur la réussite et sur des facteurs d’ordre économique plutôt que sur l’affiliation et la parenté. L’état d’esprit dominant parmi la nouvelle génération d’Africains n’était plus à la coopération ni à la réciprocité : à leur place s’était instaurée une lutte acharnée pour saisir les rares chances d’éducation, clés du pouvoir économique et de la puissance que l’on exerce sur les autres. Les valeurs du nouvel ordre social étaient contraires à la culture traditionnelle qui prônait la solidarité et l’égalité entre ses membres”.(3)

L’auteur s’inscrit dans la lignée des analystes pensant qu’avant tout était bien et que ce qui constitue le problème, c’est le fait que certains parmi les africains d’aujourd’hui n’agissent plus comme ceux d’hier. La situation de l’Afrique est celle précisément dans laquelle des africains pensent que d’autres crée un problème pour ne pas agir comme eux pensent qu’il faut faire. Et, ce qu’il faut faire, c’est la manière dont eux font et on fait avec ceux qui les ont précédés. En fait, ce qu’ils reproche, c’est la réalité historique : le fait que l’histoire ait constitué une occasion de rendre des africains différents de ceux d’hier. En fait, ils se fracassent ce qui est, à savoir la réalité.  Dans cette vaine tentative de refuser de voir la réalité, ils n’ont guère le temps d’interroger l’adaptation de tout le passé à cette réalité. Ainsi, tout le passé est beau et il faut qu’il continue entièrement comme avant, puisqu’il est toute la solution des difficultés du présent. Voilà l’état d’esprit.

Le véritable intérêt de l’Afrique, c’est de faire l’effort d’une analyse qui dépasse le souci de montrer en quoi la culture africaine a subi les charges de la colonisation et en quoi des africains ont changé par son fait. En effet, doit-on sous-entendre de son propos que dans le système inégalitaire africain, basé sur l’affiliation et le sang, qu’aucune puissance n’est exercée sur les autres membres de la communauté ? En réalité, si  nombre d’africains ont encore le souci de l’inégalité sociale, cela ne tient guère à la colonisation. C’est pourquoi, il faut l’affirmer avec force : la colonisation n’a pas introduit l’inégalité sociale en Afrique. Son crime, sur ce plan, a été de dédoubler la base sur laquelle repose l’inégalité. Ainsi et désormais, des africains jouent des deux bases : l’inégalité sociale consacrée par le sang et celle reposant sur l’accumulation des ressources. La véritable question comporte deux volets : le premier est de savoir si l’Afrique doit consacrer le temps à s’accorder sur ce que la colonisation a modifié ou pas ou si on engage un sérieux débat sur les éléments culturels fondamentaux propres à l’Afrique, qui n’ont connu aucune influence, s’agissant de s’ils doivent continuer à faire partie en l’état de la culture commune d’une Afrique désormais libre de décider de son existence. Le second volet est de savoir si des refusent la créativité culturelle ou l’appropriation d’éléments culturels d’influences et si en conséquence elle accepte d’engager le débat sur ce sur quoi elle peut réaliser une convergence de vue.

L’auteur vente la solidarité et le sens de la coopération de l’Afrique d’hier. Oui, si on se place dans un repère prenant pour acquis l’inégalité sociale pour faire d’une telle solidarité une solidarité dans l’inégalité. Mais avec nos yeux de maintenant, nous disons que dans un tel lien de solidarité, il y a bien des africains qui ne gagnent pas équitablement par rapport à d’autres. Est-ce un problème de voir les choses à la lumière du présent et non à travers les raies fossiles du passé ? La solidarité peut-elle continuer à se manifester comme avant, à savoir dans l’inégalité, la responsabilité collective, mais sans que chacun ait son mot à dire concernant ses modalités ? Le fait de vouloir procéder différemment pour introduire l’exigence de responsabilité individuelle en plus de la responsabilité collective constitue-t-il un problème, quelque chose d’inacceptable pour une partie de l’Afrique d’aujourd’hui ?  Si donc, il y a des désaccords sur ce point, c’est bien que la solidarité telle que conçue hier ne répond plus au problème commun rencontré par tous aujourd’hui. Cela ne signifie pas que des africains refusent d’être solidaires. Quoi qu’il en soit, le problème ne se situe pas là, mais au niveau de celui de la modalité d’une réponse, telle qu’éprouvée dans le passé.

Nous pouvons cependant nous accorder sur l’objet de la divergence : oui, nous ne sommes plus d’accord sur une responsabilité mutualisée si elle exclut la liberté et la responsabilité individuelle. Car, s’il s’agit d’énoncer que le chef et les membres de la famille étaient et le sont encore solidairement responsables des actes de chaque membre, il faut également préciser le contexte n’est plus celui de la soumission, qui entraînait que tous portaient la responsabilité des actes dans un contexte verrouillé pour l’individu. Dans un contexte de davantage de liberté, y-a-t-il un problème dû au fait que chacun doive être responsable individuellement et collectivement pour accepter que tous soyons collectivement solidaires de sa situation ? Ou préfère-t-on continuer à être collectivement responsables d’actes individuels commis par chaque membre, sans que chacun soit libre et responsable de ses actes et de leurs conséquences  ? Quelle est donc la difficulté traitée par une responsabilité collective reposant sur les termes d’hier, comme par exemple l’irresponsabilité individuelle, alors que chacun est désormais libre de faire ce qu’il croit être bon pour lui et pour tous ? Voici quelques enjeux des oppositions, qui rappelons le encore une fois, portent sur des réponses et non sur le problème qu’elles traitent.

Quant à la la démocratie par consensus, cette expression présente déjà le tort de faire croire que quand des vieillards s’accordent pour décider tous seuls pour tous, à une position quasi-impériale que leur attribue l’effet de l’âge, c’est de la démocratie. Peut-on dans l’Afrique d’aujourd’hui tenir à l’écart de leur vie la grande majorité des africains, sous le prétexte qu’ils ne savent rien alors qu’ils ne sont plus dans un contexte de soumission ? Cette valeur à travers laquelle des dignitaires villageois entendent décider eux seuls de quels candidat soutenir et voter, quel gouvernant choisir, n’est-elle pas à l’origine d’oppositions entre ses membres dans des villages en Afrique ? y a-t-il un problème né du fait que des africains veulent participer aux décisions concernant leur existence ; est-ce là ce qui est inacceptable ou le fait quelques africains entendent conserver leurs rangs et leur intérêts sur leur dos ? Trouvons le mobile de ce qui fait agir chaque africain de telle ou telle manière et alors, nous identifieront les objets des divergences, mais aussi de nos possibilités d’accords et de faire espace social commun ensemble.

Tu sais qui je suis ? Tu sais à qui tu parles ? Quel africain n’a jamais entendu ces questions ? Ainsi, des africains aiment montrer à ceux qui leur résistent combien ils ont de la valeur et sont grands. Certes, on l’entend de moins en moins, mais c’est un symbole.

A ce sujet, Ki-Zebo rappelait la passion de l’Afrique de naguère pour l’inégalité sociale et sa conséquence, à savoir une hiérarchique très stricte. Il est inutile de l’évoquer à l’imparfait. Cette valeur est encore actuelle, hors des cadres institutionnels d’États où elle n’est pas règle mais pratique. Quel Africain ignore la place des plus âgés et celle des hommes par rapport aux femmes ? Lequel ne connaît pas sa place dans la hiérarchie familiale, villageoise et traditionnelle ? Inégalité et hiérarchie répondent également au besoin de la société repliée sur elle-même et conservatrice qu’elle a été et qu’elle demeure encore.

Comme société de sang, comme il l’a décrite, elle se caractérisait par aussi par le travail en commun et de biens matériels et spirituels communs. Mais l’histoire a pulvérisé tout cela. Il faut juste noter qu’hier, tous les contributeurs à cet effort de production n’émargeaient pas sur les mêmes lignes d’héritage. Et, le matriarcat ou le patriarcat ont encore cours, du moins dès sortie des villes. Celui qui n’a pas produit où il héritera peut néanmoins venir s’approprier, par la tradition, ce que d’autres ont produit et vis-versa. Quel intérêt a celui qui produit sans pouvoir en bénéficier et ayant cependant la garantie de pouvoir y parvenir ailleurs, au détriment d’autres contemporains ? Qui ignore la société globalement de “castes” qu’elle a été et qu’elle continue à être. Pour ceux qui en doutent, qu’ils se réfèrent à l’anecdote concernant le Sénégal. Des Sénégalais appelaient la Primature, l’office du premier ministre « La Forge ». Tout simplement, parce que l’occupant à une certaine époque était Macky Sall, devenu depuis 2012, Président de la République du Sénégal. Il est ainsi frappé d’appartenir à vie à l’ordre des forgerons en relevant de parents issus de la caste des forgerons. D’une part, comment l’autorité de celui qui incarne l’institution de l’État moderne peut-elle être reconnue et respectée par ceux qui lui rappellent ce qu’il est à vie, du fait de son lignage. Fort heureusement pour lui et contrairement à ce que les gens croient, la caste de forgerons émargeait à un niveau très élevé sur l’échelle africaine de la valeur, pour savoir domestiques les forces et l’esprit des métaux. Je n’ose pas imaginer dans l’Afrique d’aujourd’hui les difficultés d’un gouvernant issu d’une famille d’esclaves africains ! D’autre part, comment cette autorité peut ne pas apparaître comme intouchable voire sacrée à ceux qui lui marquent une infériorité indélébile, en raison de leur position historique, du fait de celle de leurs aïeux, sur l’échelle de la valeur, malgré le temps passé et le présent différent ? S’il y avait une once de doute et de perplexité à propos de la conception d’être en Afrique, en voici un exemple. Certains répondront en faisant valoir les taquineries du genre plaisanteries à parenté. A la vérité et comme l’exprime une observation attribuée aux allemands, « Le diable est dans les détails » ! Et, les africains eux-mêmes ne disent-ils pas que « c’est dans le jeu initial que le petit bouc a fini par commettre l’inceste de s’accoupler avec la mère ? ». Nous verrons ultérieurement ce qu’il y a au delà de ces taquineries.

Une Afrique avant-gardiste dans le domaine du droit de la femme.

L’Afrique a pris  toute sa part à l’évolution de l’homme et de la société humaine. Elle a été cependant capable d’idées et d’innovations politiques et sociales. Ki-Zerbo a dépeint ce qui, selon lui, “peut constituer des valeurs pour l’Afrique de nos jours.” (4) A titre d’exemples, le passage de la monarchie féodale à une monarchie absolue et centralisée par le royaume Ashanti, dans l’actuel Ghana, entre 1765 et 1777, l’élection des héritiers du trône du royaume des Mossi, dans l’actuel Burkina-Faso, par un collège dont l’équilibre des pouvoirs entre ses membres épargnait les coups de force. Ces exemples montrent que l’Afrique a été capable de créativité et d’innovation politique. Elle a confié, bien avant d’autres, les responsabilités politiques suprêmes aux femmes dans un ordre social inégalitaire qui leur laissait les miettes. Les exemples qu’il a évoqués de la reine Amina chez les Haoussa au Niger, de la reine Abla Pokou chez les Baoulé en Côte d’Ivoire et de la reine du Lovedu en Afrique du sud confirment que l’Afrique a reconnu et promu les femmes, bien avant d’autres.

Certes, mais cela est à tempérer dans un paysage majoritairement dominé par les hommes et à côté d’autres productions moins lumineuses, comme l’esclavage. Cela dit, bien que symboliques et répondant à une ligne socio-politique conservatrice, qui peut dire que sur un même continent, les femmes ont eu autant de places éminentes de nos jours, en Afrique ou ailleurs, comparativement au passé pendant lequel dominait la hiérarchie des valeurs ? Mais comme dans les domaines économiques et de la production, les évolutions en société africaine dans le domaine politique et sociale ont été également lentes.

L’évolution de l’Afrique contemporaine en ces divers domaines est-elle différente ? Non. Quel africain peut énoncer que beaucoup de leaders africains font preuve d’innovations positives en ce domaine, à une époque contemporaine où ils tentent et réussissent au contraire à reposer leurs pratiques sur l’inégalité, en rusant avec une valeur externe proclamée qu’ils disent amener l’Afrique à s’en approprier ? Le principe d’inégalité reste une valeur en l’esprit de nombreux africains, des leaders les premiers. Il est donc superflu de se reporter au passé. Le présent nous le confirme. Il suffit d’analyser les différentes périodes contemporaines. Qu’il s’agisse de « la période des monarques en quête de liberté au crépuscule de la colonisation, de « la période de la liberté en monarchie » pendant les trois premières décennies des indépendances, ou de « la période des « monarques démocrates » depuis la chute du mur de Berlin, le fil conducteur commun est l’attachement à l’inégalité sociale et à la volonté de supériorité. La différence constitue la ressource pour la mettre en œuvre. Ainsi, l’Afrique se trouve aujourd’hui devant l’opposition des conception de vivre, en particulier au sujet de l’égalité des existences. A cet égard, elle est différente de celle de naguère dont la représentation de l’existence reposait pour l’essentiel sur l’inégalité sociale, sans que cette conception fut à notre connaissance une difficulté à son époque ? L’absence d’opposition sur cette conception est claire si l’on considère l’acceptation de la dualité organisationnelle : liberté et égalité proclamées au niveau des institutions, soumission et inégalité proclamées au niveau des institutions traditionnelles. Il existe cependant une opposition au niveau institutionnel, dès qu’il s’agit de la praxis : tel gouvernant est accusé de servir sa communauté, beaucoup d’autres le sont pour considérer qu’ils sont supérieurs à d’autres leaders au point de vouloir se maintenir au pouvoir jusqu’à leur mort. Cette dualité de position des africains a sans doute favorisé la marche constante de l’Afrique, malheureusement dans un sens opposé à celui du progrès : elle recule ou stagne au lieu d’avancer.

Ainsi, l’opposition à propos de la liberté et de l’égalité concerne l’espace institutionnel d’état et non celui traditionnel. Selon la première thèse, un homme est différent d’un autre, a une existence correspondant au résultat de l’usage qu’il en fait, donc une existence déterminée et corrélative ; la liberté découle de son être et de son existence ; elle est déterminée pour ainsi dire. L’autre conception suggère qu’un homme est différent d’un autre, mais doit avoir la même existence qu’un autre, sans être déterminée ni influence par sa différent d’être, en particulier par le sang et la lignée ; la liberté est précisément, selon cette conception, cette capacité et ce pouvoir d’ignorer la différence d’être ou en tout cas de lutter contre son influence sur l’existence. La première conception régissait sans contestation l’espace social de l’Afrique de naguère. Elle continue d’être celle majoritaire dans l’espace traditionnel, où les divergences sont en tous cas non manifestées ouvertement mais de manière diffuse dans la relation sociale : les oppositions à propos de respect notamment en rendent compte. Cela dit, hors espace traditionnel, elle a cependant de nombreux adeptes en pratique institutionnelle, si bien que  des oppositions existent et rendent l’espace politique, un champ de confrontations violentes. Des adeptes de l’inégalité sociale mettant en œuvre des règles de liberté et d’égalité, cela ne peut que conduire à des situations incertaines et fragiles, si les hommes confondent ce qui relève de leur intimité et la règle sociale. Et, c’est bien là que se situe l’enjeu. Car, la liberté et l’égalité peuvent-elles être des valeurs que l’Afrique peut qualifier de préférentielles, en autorisant les uns et les autres à faire leur marché suivant leurs préférences. Un espace social commun est-il envisageable sans que ces dernières en constituent les piliers, dans une époque dans laquelle de nombreux africains ont une autre lecture du rapport social ?

Ainsi, cette passion conduit aujourd’hui l’Afrique, à travers ses parties pas toujours faciles à distinguer, à s’opposer sur l’acceptation de la différence des êtres et de l’égalité des existences. Un africain est un homme. Et personne ne peut définir tout seul ce qu’est un homme. La culture africaine dans l’un de ses grands principes n’énonce-t-elle pas que l’africain a vocation à être un Homme, c’est-à-dire, un homme digne de considération, digne d’être l’Homme. Un Homme peut-il ne peut accepter la différence dans les êtres des hommes et l’égalité de leur existences, si le but dêtre Homme est précisément le bonheur partagé ? Dès lors et pour l’homme africain, la différence peut-il être un objet à ne pas respecter, fût-elle due au sacré sang et à la lignée ? La différence peut-elle rendre possible la domestication, l’assujettissement, la domination, du point de vue d’un tel homme ? L’homme africain raisonnable qui entend réaliser les équilibres pour devenir Homme jouissant d’un bonheur partagé peut-il accepter la soumission d’un autre homme et l’inégalité sociale ? Il apparaît ainsi que la raison même la raison n’est ni un signe de supériorité ni son contraire à l’égard de quelques réalités que ce soient, mais ce qui distingue tout simplement l’Homme espéré. Sans plus ni moins, sauf à placer un jugement contraire sous l’autorité de la vanité de l’homme. Certes, un homme est proche d’un autre, mais un homme sera toujours différent d’un autre. De ce fait, tant que cette différence n’est pas respectée, elle justifiera aux yeux des hommes, la domination, l’asservissement et la domestication au profit de leur seule existence. Mais une telle existence ne fera d’aucun homme un Homme, digne de l’humain, entendu comme une réalité capable de réaliser son équilibre en veillant à contribuer aux équilibres fondamentaux de “La Totalité”. C’est ainsi que son sa découverte fondamentale au Néolithique, la domestication de son environnement, excluant cependant ses contemporains, peut avoir pour lui un sens qui lui soit acceptable, afin que son existence soit le moins possible un purgatoire par rapport à l’idée qu’il se fait de lui-même.

Ainsi, s’il y a un sens à l’égalité, c’est le fait qu’un homme, quelque soit sa singularité doit pouvoir vivre comme un autre, comme un homme : manger à sa faim, apprendre, connaître son environnement, s’amuser, travailler, participer à la vie collective, etc… Parce que les différences d’être n’abolissent pas le fait d’être homme et d’exister comme tel. Il y a en l’homme, un désir de liberté l’amenant à faire de la différence le moyen de l’inégalité : tel individu de tel sang, de tel lignée, de telle famille, de telle communauté échappe au travail commun, dispose du droit exclusif de gouverner les autres et d’être servi ; tel autre individu a une autre vie, de par tel autre sang, etc…. Tel individu, différent par ce qu’il sait, entend vivre de telle manière, au détriment de tel autre qui ignore. Ainsi, l’inégalité résulte de la valeur qu’on accorde à la différente : comme ressource, elle sert à assujettir, à dominer ; comme faiblesse, elle justifie, aux yeux des hommes ne reconnaissant ni ne respectant la différence, que l’individu assujetti en souffre. Hier, l’existence ne constituait pas un objet d’opposition entre les hommes en Afrique et ailleurs ; elle servait à réaliser une marche sans destination pour les uns, un chemin de croix pour les autres. En cela, la différence était comparable à celle telle que perçue par les autres êtres vivants dont l’existence est gouvernée par la différence, représentant la ressource pour marcher et vivre.

Dans l’histoire, la société humaine comporte deux pôles. A un pole, l’homme voit en la différence une ressource à exploiter. Il conçoit des êtres et des existences différentes, inégales et selon plusieurs modalités liées à leurs différences. Selon lui des hommes peuvent être si différents dans leurs différences d’être et d’exister qu’il conçoit de véritables hommes, ceux étant et vivant de la même manière, sans différences notables et les autres, apparentés autres choses qu’on peut assujettir à l’existence de véritables hommes. Au second pole, l’homme voit en la différence une caractéristique à respecter. Il conçoit un être différent des hommes mais se représente une existence unique mais plurimodale, sans que les différences d’être n’influencent la nature des hommes et leur vie. Telle est l’opposition des conceptions des hommes et de leur existence à la suite du chemin parcouru depuis le Néolithique. Il faut dire que l’histoire produite a permis à la seconde conception de gagner en force et de complexifier la relation humaine. Ce débat est récent dans une Afrique qui, majoritairement en reste à la première conception. Là se situe le débat à propos de cette valeur, sans que pour autant elle soit un problème, mais un enjeu de réponse. Poursuivons donc l’effort d’étude de quelques valeurs en nous rapprochant de l’autre passion induite, celle de se protéger du monde en se réservant une place de choix sur l’échelle de la valeur.

8. Être en sécurité : La viscérale volonté de se protéger de l’Afrique ?

Cette volonté est également loin de constituer une valeur singulière africaine. Le moyen de la réaliser est une autre valeur : l’attachement à la communauté que nous développerons plus loin. Le thème de l’écriture et de l’oralité nous en offre le support. Hampâte Bâ nous rapporte l’enseignement du sage Tierno Bokar. Il nous permet de dégager le rapport entre la connaissance, l’oralité et l’écriture. « L’écriture est une chose et le savoir en est une autre. L’écriture est la photographie du savoir, mais elle n’est pas le savoir lui-même. Le savoir est une lumière qui est en l’homme. Il est l’héritage de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils nous ont transmis en germe, tout comme le baobab est contenu en puissance dans sa graine ». (5) Ainsi, ne pas avoir produit l’écriture ne signifie pas de la part de l’Afrique ne rien savoir ou connaître. La question ne se situe donc pas à ce niveau.

Ki-Zerbo  mentionne à juste titre, ce qu’il qualifie de « … grave lacune, sauf rares exceptions, c’est l’absence de l’écriture » (6) dans une large partie de l’Afrique de naguère. Il ajoute, à propos de l’écriture que « C’est un instrument de précision, d’abstraction et de généralisation de la pensée, d’accumulation et de transmission du capital intellectuel. Seule l’écriture permet la mise en place d’un appareil étatique de très grande envergure. Seule, elle permet par la mathématique, de donner à la science un élan fondamental ».(7) Pourquoi, alors que l’Égypte est toute proche, l’écriture hiéroglyphique, apparue vers 3200 av. J.-C n’a pas diffusé dans le reste de l’Afrique ? C’est une question fondamentale pour les africains. Abd el Hamid Zayed , examinant les relation de l’Égypte ancienne avec le reste de l’Afrique ne dit pas autre chose : “il est capital de s’interroger sur les raisons qui éclaireraient, si nous parvenions à les découvrir, les limites d’adoption de l’écriture comme instrument de cohésion culturelle et sociale dans la vallée du Nil. Le problème, à lui seul, devrait retenir l’attention des chercheurs”.(8)

Car de nos jours, on use de tonnes d’encre pour indexer l’instruction au temps colonial plutôt que de s’interroger sur l’absence d’écriture dans une large partie de l’Afrique, sur pourquoi l’instruction, à savoir, la transmission du savoir, était limitée au lignage et même à l’intérieur du lignage, au plus zélé des soumis par le vieux “sachant”  ? Certes, l’écriture n’est pas l’Alpha et l’Oméga de la manière d’exister, de communiquer et de transmettre un savoir, mais parce que plusieurs raisons y invitent l’Afrique. D’une part, elle a le devoir de connaître et de comprendre sa juste histoire pour continuer à avancer. D’autre part, les difficultés rencontrées aujourd’hui à instruire peuvent trouver leur compréhension dans l’esprit de l’africain contemporain, à la lumière de celui d’hier. L’absence de l’écriture est-elle due à son repli sur elle-même en raison de sa crainte de l’environnement, l’Égypte pharaonique n’étant pas loin, malgré le désert ? Pourquoi les contacts avec l’Égypte de l’écriture hiéroglyphique n’ont pas abouti à la diffusion de cette innovation ? A défaut de données historiques susceptibles de nous éclairer et d’explications validées par les experts eux-mêmes, s’agissant de l’absence de l’écriture en des parties de l’Afrique, nous échafaudons des hypothèses. Elles n’ont de sens et d’utilité que si elles permettent une conciliation et d’établir l’hypothèse d’une ligne de continuité entre le passé et le présent. Et surtout, si elles permettent de se faire une raison et d’avancer. Est-ce la viscérale volonté de la société africaine de se protéger et d’être en sécurité qui l’a conduite au repli et à la fermeture ? Est-ce aussi elle qui l’a amenée à celle de l’échelle des valeurs qui lui garantit une certain contrôle de l’environnement intérieur et extérieur ? N’ayant pas de réponse à ces interrogations, je me résous à aller à l’essentiel en faisant l’hypothèse d’un lien existant entre absence d’écriture et cette volonté. A cet égard, il n’y a rien de spécifique à l’Afrique.

Mes hypothèses

Dans l’histoire, le principe d’inégalité en tant de valeur a constitué le moyen de ceux qui savent les premiers et les plus forts de se protéger des autres par l’organisation sociale dont elle est le ressort. Chaque production de la société africaine a probablement visé cet impératif, comme ailleurs. Un seul exemple nous l’éclairera. Quelle est la seule raison qui amène l’apothicaire de naguère et même de nos jours à rendre sa créativité occulte et sa connaissance de l’environnement mystique. Pourquoi faut-il donc psalmodier et faire des incantations pour cueillir les plantes qui serviront à soigner le malade ? Pourquoi cette société africaine, faisant ainsi preuve de créativité et de savoirs, a-t-elle noyée dans des gris-gris  et résumé la connaissance humaine en connaissance occulte ? Une première hypothèse est d’invoquer le respect de l’unité de tout, ce en quoi les africains croient. Blesser la plante mérite bien un geste spirituel de compassion ou de demande de pardon pour établir l’équilibre des forces. De ce point de vue ceux qui ont vu Avatar se rappelleront probablement la scène où l’avatar après avoir tué pour rester en vie se penche sur sa victime comme pour implorer une compréhension de son acte. Les maîtres de la tradition nous enseignent aussi que le sachant procédait ainsi pour éviter qu’une connaissance essentielle tomba entre les mains de profanes, de personnes mal intentionnées. C’est la même raison que la limitation du partage de toute autre connaissance. Certes. Mais, une autre hypothèse est possible.

Quand on possède un savoir, une connaissance que d’autres n’ont pas, on est détenteur d’un certain pouvoir sur ceux qui ignorent. Ce sont là deux différences (quelqu’un sait, l’autre ignore) qui nous renvoient au point précédent : respecter l’ignorance de l’autre ou en profiter pour l’un ; respecter le savoir de l’un dans un rapport d’égalité et de responsabilité solidaire ou alors se soumettre à sa connaissance, donc à lui, en position de dominé ? Ainsi, partager ce savoir oralement, c’est la possibilité de maîtriser à qui on le transmet. N’est-ce pas ainsi que généralement, le savoir restait entre les mains du lignage, transmis de parents à enfants. De plus, on n’y accède qu’en se soumettant à celui qui sait. N’est-ce pas là un moyen de conserver sa position et de se protéger de quelques volontés de modifier les rapports sociaux ? Ainsi, l’absence d’écriture, c’est semble-t-il une volonté non seulement de limiter mais aussi de maîtriser la transmission de la connaissance pour en faire usage comme ressource dans l’ordre social inégalitaire.

Dans la société humaine, africaine en particulier, celui qui sait peut avoir une place que l’ordre inégalitaire ne lui octroie pas nécessairement. Et, l’oralité ne signifie pas ignorance, comme le sage Amadou Hampâté Bâ l’a rappelé dans sa formule implacable à ceux qui pensaient le contraire : « Je concède que nous sommes des analphabètes, mais je ne vous concède pas que nous soyons des ignorants.[…] Apprenez que dans mon pays, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui a brûlé ». (9) Les Africains avaient sans aucun doute beaucoup de savoirs. Mais, pour les africains de naguère, partager le savoir, c’était sans nul doute se mettre en danger. Hors l’écriture est un instrument de partage et de diffusion du savoir, de réduction donc des différences. De plus, elle laisse des traces, comme un chemin, elle conduit les hommes qui ont accès aux écrits à avoir aussi accès à toute la connaissance humaine, séparées par conséquent des hommes qui les possèdent. C’est donc à juste titre que ceux qui l’ont inventé et développé écrivaient sur des supports nommés parchemins. N’est-ce pas ainsi qu’une bibliothèque s’est avérée un réducteur de différence plus efficace que ne l’ont été les “bibliothèques humaines” africaines. Une bibliothèque ne  recelle-t-elle pas plus de connaissances livrées par tous les hommes que plusieurs poignées d’hommes qui savent ? L’accès à ces connaissances n’est-elle pas plus facilitée à ceux qui cherchent à savoir que l’accès au savoir des sages africains de naguère.Ainsi, si le sage  a énoncé à juste titre qu’«En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », on peut tout de même penser qu’on manque néanmoins de souligner un élément important :  l’accès aux connaissances était limité et que, pour être choisi pour y accéder, cela exigeait un type de rapport que nous pourrions qualifier de soumission, avec nos yeux d’aujourd’hui, tant il est exact que nous pourrions confondre respect, obéissance et soumission. Parce que la connaissance était une différence, une ressource pour être, dans un système inégalitaire.

La raison de l’absence d’écriture en société africaine ancienne est l’équivalent de celle d’autres sociétés ayant elles découvert l’écriture, mais qui limitaient son accès à ceux qui étaient dominés. Il n’y a pas si longtemps que les femmes ont le droit aux écrits en Europe. Les hommes en société africaine étaient peureux, avares de leurs savoirs, égoïstes de leurs protections et même fiers de leur système inégalitaire. Ils ont réalisé des peintures rupestres. Ils ont produit des motifs divers et répétés sur des œuvres picturales ou sculpturales permettant d’identifier les artistes, comme ailleurs. L’écriture était tout près. Mais ils ne l’ont pas produite, encore moins diffusée. Parce que l’écriture ne correspondait pas leur besoin de protection et de sécurité, à défaut de réfléchir à un système garantissant une meilleure position du découvreur de la connaissance et sa famille dans l’ordre inégalitaire Comment une telle société aurait-elle pu créer quelque chose qui fondamentalement était dans son esprit se faire hara-kiri ?

Pour compléter le tableau, faisons encore appel au sage Hampâté Bâ. Il nous instruit aussi de ce que : « C’est la guerre et le noble qui ont fait le captif, dit l’adage, mais c’est Dieu qui a fait l’artisan (le nyamakala [en bambara]), [comme par exemple un forgeron.] La notion de supériorité ou d’infériorité par rapport aux castes ne repose donc pas sur une réalité sociologique». (10) On pourrait cependant continuer l’adage en énonçant que c’est bien parce que le forgeron a voulu se réserver une place tout près du noble, en raison du don reçu des forces et esprits invisibles que le forgeron, comme tous les connaisseurs ou “les sachants”, a tenté de préserver ce don pour sa seule famille en limitant son accès à d’autres et en se constituant en caste de ceux qui savent manipuler l’esprit des métaux, si important pour produire, pour se défendre ou tenter de soumettre d’autres contemporains.

Au contraire de modifier cette incompressible besoin de se protéger et de se faire une place dans un système inégalitaire qui a conduit les africains de naguère à une méfiance à l’égard de leur environnement, les drames de l’histoire ont eu pour effet de les renforcer. L’histoire a donné l’occasion d’expérimenter à plusieurs reprises un repli inconditionnel sur ses éléments de différence, en tant que ressources pour la vie : le clan, la communauté ethnique ou tribale ou la communauté de savoirs. Il n’y a pas qu’en Europe qu’il y a des confréries de type franc-maçonnerie. L’Afrique aussi en a produit plusieurs : les forgerons pour savoir domestiquer le métal, les griots pour leur science de la musique, du du chant poétique, les danseurs fétichistes, etc… La volonté passionnée d’avoir une place et de la protéger a justifié la transmission orale du savoir à la lignée familiale, si bien qu’on a les familles de griots, de forgerons, etc…. Dans l’espace historique qui était le leur, cette passion a constitué la voie de réalisation de cette volonté. Et le fait d’avoir traversé cette histoire montre bien que cette voie leur a été celle d’un certain succès, cependant très limité et a surtout bloqué une large diffusion du savoir sans laquelle les différences ne s’estompent pas et servent d’appui pour continuer à vivre dans une société inégalitaire. On peut aussi relever que se maintenir dans une position n’est pas un véritable progrès dans la mesure où il ignore le mouvement global auquel tout est assujetti. Ainsi, ne devenant pas volonté commune d’être, la passion d’être n’a tenu aucun compte de l’adversité, elle qui ne s’accommode pas de l’inertie. L’histoire a changé, sous l’effet de sa puissance à laquelle aucun pouvoir, résultant de quelque savoir ou différence, n’a su résister.

De nos jours, le contexte a changé et exige, pour traverser au mieux les temps historiques présents, de faire preuve d’ouverture, à savoir de volonté d’être, donc ensemble et égaux aux autres et non d’avoir la passion d’être. Cela suppose un effort pour raisonner l’existence. Mais, reconnaissons que cela n’est pas facile, quand on a été habitué à penser l’existence par rapport à une échelle d’inégalité, à faire du repli communautaire pendant des siècles et des siècles le moyen de construire sa place et de la défendre. Les histoires auxquelles les africains ont contribué n’ont fait que les renforcer. Alors, seul produire de la confiance peut désarmer les hommes. Et, de ce point de vue, les hommes qui ont la charge de conduire les peuples d’Afrique ou qui désirent le faire, manquent à leurs responsabilité historique chaque fois qu’ils renforcent l’inégalité, la méfiance et le repli au lieu de produire de l’ouverture et le partage de leurs connaissances.

L’Afrique doit résoudre une difficulté. Cette difficulté consiste en une indécision. La passion d’être en tant que valeur africaine et conduit au repli. La volonté, donc raisonnée, d’être et par conséquent d’être ensemble, conduit quant à elle à l’ouverture aux contemporains. L’indécision, c’est l’absence de choix entre passion d’être et liberté d’être. C’est à cette croisée du chemin de sa marche historique que l’Afrique est à l’arrêt. Si des africains se plaignent tant des circonstances de la vie de l’Afrique c’est sans doute parce que ce choix décisif n’a pas encore été opéré pour tenter d’y fédérer en un seul espace social commun tous les espaces communautaires selon leur rapport à la liberté et à l’égalité. L’Afrique est donc mis aux arrêts par son indécision, parce que les africains s’opposent sur le choix à faire. Néanmoins, il importe de rappeler qu’il ne s’agit là que d’une difficulté en rapport avec la réponse la mieux adaptée pour résoudre leur difficulté commune. Dans une large partie de l’Afrique, sinon la quasi-totalité, les uns entendent maintenir les places gagnées sur l’échelle de la valeur tandis que les autres luttent pour gagner les échelons supérieurs, dans un contexte qui l’autorise, non sans effort de la part des premiers de préserver leur position sinon de la renforcer.

On en revient donc à la contradiction de l’Afrique avec sa propre valeur : un africain doit être digne de considération, donc digne de l’humain. Car, sa croyance lui est est contraire : à savoir, la croyance en la valeur de l’individu ou de sa communauté selon sa positon sur l’échelle sociale de la valeur, laquelle échelle dont les graduations sont constituées par la parcelle du pouvoir collectif exercé. Une telle valeur accordée aux hommes et à leur communauté ne peut que constituer en elle-même une source d’opposition, selon la position circonstancielle, puisque d’autres valeurs (par exemple le respect tel que conçu autrefois) ne la garantissent plus et puisqu’elles-mêmes sont sujettes à des oppositions. Cette question fondamentale doit être tranchée par l’Afrique, pour faire de son résultant une meilleure réponse au problème recherché. C’est donc aune autre manière de dire que quelques soient les difficultés en rapport avec la liberté et ‘égalité, ces difficultés ne constituent pas le problème de l’Afrique, mais des enjeux de réponse au véritable problème auxquelles ces difficultés contribuent néanmoins.

Il en est de même de la valeur accordée à celui qui est vieux, par le seul effet du temps qui est passé et du savoir supposé qu’il partage par ailleurs avec parcimonie et sous condition de protection de sa position acquise. Mais, à bien y regarder, il n’y a pas que cela. L’Afrique fait de tout ce qui est passé une valeur ; c’est la raison pour laquelle il importe de voir de quoi s’agit-il et si tous les africains la partagent la valeur de tout ce qui est passé.

C’est ce que nous analyserons prochainement.

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(1) Kä Mana : “Repenser la culture africaine et ses valeurs de civilisation” / URL : http://www.congoscopie.be/index.php?, Dimanche, 05 Avril 2009, p. 13

(2) Onana, Jean Baptiste : « De la relation entre culture et développement : leçons asiatiques pour l’Afrique. », in Politique africaine, 1997, no 68, pp. 96-111. / URL : http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/068096.pdf

(3) Fr. D. Mbunda  : » Valeurs culturelles, tradition et modernité », in UNESO, Problèmes de la culture et des valeurs culturelles dans le monde contemporain, 1983, pp11-79

(4) Ki-Zerbo : “La civilisation africaine d’hier et de demain”, Éditions Présence africaine, 2006, p. 15

(5) Thierno Bokar, Cité par Amadou Hampâté Bâ : « La tradition vivante », in UNESCO, Histoire générale de l’Afrique, Vol I – Méthodologie et Préhistoire africaine, 1980, pp 191-230

(6) (4) Ibid

(7) (4) Ibid

(8) Abd el Hamid Zayed avec le concours de J.Devisse : « Relations de l’Égypte avec le reste de l’Afrique », in UNESCO, Histoire générale de l’Afrique, Vol II – L’Afrique ancienne, 1980, pp 135-154

(9) Amadou Hampaté Bâ, cité par Amadou Touré et Ntji Idriss Mariko (dir.) : “Amadou Hampâté Bâ, homme de science et de sagesse : mélanges pour le centième anniversaire de la naissance d’Hampâté Bâ”, Nouvelles éd. maliennes, Bamako ; Karthala, Paris, 2005, p. 57

(10)  Amadou Hampâté Bâ : « La tradition vivante », in UNESCO, Histoire générale de l’Afrique, Vol I – Méthodologie et Préhistoire africaine, 1980, pp 191-230

* Franc CFA = Franc de la communauté financière africaine ; 1 franc CFA = 655,957 euros

 

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