LE PRÉSIDENT OUATTARA ET LA CRISE IVOIRIENNE : Le peuple ivoirien en face d’un homme indigné, révolté et craintif qui pense qu’aucun ivoirien ne le protégera hors du pouvoir.

Le président Ouattara pense qu’une grande partie de ses compatriotes ne lui veulent pas du bien ; il ne peut pas céder le pouvoir qu’il détient enfin comme son unique protection vis-à-vis d’eux. A propos de la nouvelle situation de crise en Côte d’Ivoire, Frédéric Lejeal, journaliste, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent  a publié un article le 14 novembre sur le site de l’IRIS (Institut Français d’Information Stratégique) : “Côte d’Ivoire : une « guerre de trente ans » qui tire à sa fin ? (1) Il est bien avisé d’être prudent quant à cette fin. Comme tous ceux qui s’interrogent sur cette longue crise, il n’omet pas d’hypothéquer la dimension relative à la psychologie des principaux acteurs de cette crise. Certes, nul analyste n’est nécessairement psychologue ni psychanalyste. Cependant, nul qui ne l’est pas peut affirmer que leurs postures, et actes ne sont pas influencées par quelque dimension de cette nature. La dimension psychologique est d’autant plus proche d’une hypothèse fondée que leurs relations, au delà des aspects de pure politique, n’ont pas cessé d’affecter ou de s’enraciner dans leur être et pensées profondes, donc leur psychologie. Quel homme et quel gouvernant est le président Ouattara ? Son combat politique engagé dès 1990, a rapidement viré dès 1993 en combat pour la dignité, lequel a tout aussi rapidement eu pour finalité de l’affirmer contre les considérations de nombre d’ivoiriens. Sans nous livrer la réponse à la crise actuelle, l’abord de cette question permet d’approcher une certaine autre compréhension et une autre possibilité d’explication de cette dernière, ainsi que les difficultés qui empêchent d’en sortir.

La dimension psychologique du drame ivoirien ne peut être éludée parce qu’un président est avant toute qualité un homme. Un président est avant tout un homme ; cet homme est fait de son histoire. Et l’histoire nous a déjà donnés de pires exemples dont les postures et actes sont déterminés par une histoire non dépassée. Quand on observe les frasques de cet “enfant narcissique” à la tête de la plus grande puissance mondiale de notre époque, on se dit que partout, un homme auquel le pouvoir a été confié et qui le détient et l’exerce peut être un homme particulièrement souffrant. Quand on analyse de quelle manière il entend user de tous les moyens, y compris de juridisme, pour conserver sa position de chef du puissant État américain, comme son jouet, on se dit que partout, des situations similaires peuvent survenir.

De même qu’un homme peut en cacher un autre, un président peut en cacher un autre. Il arriva que les circonstances et modalités de leur vie ensemble que les ivoiriens n’acceptent pas, brusquement dégradées par une divergence à propos de candidature Ouattara à l’élection présidentielle de 2020 et du résultat de cette dernière résultent d’une souffrance du gouvernant. Après avoir remué ciel et terre pour faire de la Côte d’Ivoire un pays où le droit est respecté, les ivoiriens se doivent de chercher à comprendre pourquoi cet homme craint désormais de se conformer à son intention initiale au point de prendre le risque de mener la société dans une voie de violence.

Dès sa prise du pouvoir, le président Ouattara n’a jamais eu l’intention de le céder.

Comme un pied de nez à sa dépouille, dès la mort de Félix Houphouët-Boigny, les ivoiriens ont choisi de faire de postures belliqueuses, le moyen de résoudre les difficultés auxquelles ils font face dans leur vie ensemble. Alassane Ouattara en joue sans doute mieux, s’appuyant sur une certaine rationalité utilitariste. Et, cela lui réussit si bien qu’il a décidé de se prénommer “Le Meilleur”, comme pour narguer les ivoiriens dont il se délecte de la défaite. Cette histoire tragique du pays n’a ni début, ni fin ; elle ne rend compte que de la passion infinie d’ivoiriens de vouloir vivre libres, reconnus comme des semblables et dignes, ainsi que je suppose le cinéaste italien Frederico Fellini aurait pu en dire.

Comme tant d’autres ivoiriens, je vis ce qui se passe depuis 1990. J’observe les attitudes, les comportements et les actes depuis 1993, avec humilité, respect et surtout la curiosité du philosophe que je ne suis pas, en quête de la vérité, comme lui cependant. Je n’ai pas la prétention d’avoir pour but de condamner qui que ce soit dans cette longue et douloureuse histoire. Peut-être ne suis-je pas courageux et n’ai-je pas fait un choix, peuvent penser certains ivoiriens. Mais le courage n’est pas dans le fait de condamner, mais dans le fait que ce que pense et fait puisse être utile à tous. Le choix n’est pas qu’entre la thèse et l’antithèse ; la synthèse est une possibilité.

Lorsque Mme Nasséné Ba Touré-Diané, Maire de la Commune d’Odienné annonçait le 11 avril 2019 ce qui allait se passer en 2020, les ivoiriens n’ont pas pris son annonce au sérieux. A la question de savoir si elle voyait Amadou Gon Coulibaly comme le prochain candidat du RHDP aux présidentielles de 2020, elle répondait : “Ce que je puis vous dire, vu la constitution, le président Alassane Ouattara peut être candidat.” (2) A la question de savoir quelles étaient les chances du RHDP-RDR aux présidentielles 2020, elle était impérative quant au fait que quel que soit le candidat du RHDP-RDR, la victoire était assurée: “J’affirme et réaffirme que, 2020, c’est bouclé, c’est calé, c’est djagassa, 2020, ça ne se discute pas. Au Rhdp, il y a longtemps que nous sommes mis au travail. Et nous travaillons à toutes les éventualités et à tous les scénarii possibles.” (3)

Répondant à un sympathisant du régime, le Professeur Mamadou Koulibaly, candidat du parti LIDER à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 en Côte d’Ivoire s’en amusait même amèrement et de manière offensive, dans son tweet du 18 sept 2020, après que sa candidature ait été rejetée. Pour vous 2020 c’est bouclé et géré. Depuis hier vous nous bassinez de ce discours. Ne voyez-vous pas que vous êtes à la mauvaise adresse ? Pour nous ici, 2020, c’est l’actualité brûlante des semaines à venir. 2020 pour nous n’est ni bouclé ni géré, ni passé. Trop facile quand même !” (4) Finalement, le résultat des élections 2020 était du passé pour le régime Ouattara, puisque connu d’eux, comme ses partisans l’affirmaient. Ainsi, pendant que l’opposition poursuivait ses petits intérêts partisans, le régime poursuivait les siens de longue date. Depuis 2011 au moins, le régime est même parvenu à mettre les efforts de l’opposition pour atteindre ses objectifs particuliers au service de la production des conditions pour réaliser. C’est ainsi qu’il pouvait prédire ce qui se passe actuellement, entendu qu’une grande partie de l’opposition a travaillé à la réalisation de ces derniers. Le président Ouattara lui même renchérira, lors de sa conférence de presse, le 24 août à Abidjan, en augmentant les enchères qu’il était certain de gagner : “Nous croyons à une large victoire du RHDP, dès le premier tour, au soir du 31 octobre 2020, parce que nous avons un bilan, un projet et une vision pour notre pays. Nous devons continuer de renforcer la paix, la stabilité, la cohésion sociale et le rayonnement de notre pays.” (5) Bref, il doit rester au pouvoir pour ne laisser aux ivoiriens qu’un pays complètement bâti, sans rien d’autre à y faire pour le progrès des ivoiriens qu’à en profiter par les générations à venir et il est certain de l’être au premier tour des élections. C’est exactement ce qui vient de se passer. Quant à la paix et à la cohésion sociale, l’odeur du sang des hommes qu’on tue et des souffrances de ceux qui échappent à la mort, montrent qu’on en est loin.

Le président Alassane Ouattara n’a jamais envisagé de quitter le pouvoir de son plein gré. Si une solution intelligible n’est pas trouvée, la souffrance du peuple ivoirien risque d’être le prix à payer pour la dignité et la la sécurité d’un seul de ses membres, comme il le pense. La crise politique en Côte d’Ivoire qui dure a dépassé depuis longtemps le strict cadre de la politique. Alassane Ouattara ne lâchera pas le pouvoir de son plein gré, parce qu’il pense qu’aucun ivoirien n’assurera sa sécurité. L’histoire de l’actuelle crise ivoirienne était écrite par avance, mais les ivoiriens n’ont pas voulu la voir. Il y a des raisons liées au fait que le président Ouattara n’a jamais eu l’intention de céder le pouvoir.

Une partie de l’explication se trouve dans son rapport avec une partie de ses compatriotes.

Au fil de ses rapports avec une partie des ivoiriens, le président Ouattara n’a jamais eu l’intention de céder le pouvoir. Une partie de l’explication se trouve dans ce rapport. Aujourd’hui même, après deux mandatures qu’il a réalisées à la tête de l’État de Côte d’Ivoire, ils sont encore nombreux les ivoiriens qui pensent qu’il n’a jamais été à sa place et qui ne lui accordent toujours pas la qualité d’ivoirien. C’est un fait que tous les gouvernants qui veulent accaparer le pouvoir en Afrique n’ont pas eu une histoire chaotique avec leurs peuples. Malgré ce, si tous les ivoiriens sont honnêtes vis-à-vis d’eux mêmes, ils reconnaîtront que ce rapport singulier constitue un fait qu’ils ne peuvent rejeter comme étant l’une des déterminations de ce qui se passe.

Un homme indigné et révolté qu’aucun ivoirien ne protégera selon lui.

Probablement, il n’existe pas en Côte d’Ivoire une famille dont un membre au moins n’ait pas été affecté par la trajectoire politique accompagnée de violences d’Alassane Ouattara depuis 1990. Il n’existe pas un seul dirigeant politique en Côte d’Ivoire, qui n’ait été touché par une trajectoire politique faite tantôt de violences, tantôt de tromperies, de duperies et de sournoiseries. A cela, il faut ajouter et le reconnaître, une rationalité calculatrice, utilitariste et en fin de compte sociotoxique, car mise au service de l’abus. Il faut tout de même reconnaître aussitôt que la dignité de l’homme lui-même n’a pas été respectée, ni épargnée par ses adversaires politiques, qu’ils soient dirigeants ou simples sympathisants.

Le professeur Bernard Zadi Zaourou pouvait imaginer dans une interview réalisée en 2009 les blessures infligées à l’homme Ouattara. Loin de l’avoir écrasé, elles ont au contraire renforcé sa détermination à ne pas les accepter et l’ont tant endurci qu’il était devenu insensible en les infligeant à son tour et sans réserve à leurs auteurs adversaires et aux ivoiriens.  “S’agissant d’Alassane Ouattara, je considère que cet homme a un courage dont je n’aurais jamais été capable. Quelqu’un ne peut pas avoir pris tant de coups, avoir subi tant de haine, avoir été harcelé de cette façon, avoir été humilié de la sorte, et tenir encore debout, dressé face aux adversaires et aux ennemis ! Il faut reconnaître aux gens ce qu’ils sont. Alassane, pour moi, est un ”fromager”. Et un homme qui a de telles performances, a forcément les moyens de tenir un pays. Parce que tenir un pays, c’est aussi être capable de rester debout face aux tempêtes.” (6)

En parvenant au pouvoir enfin en 2011 dans les conditions dont se rappellent encore nombre d’ivoiriens, qui les ont vécues comme une agression de sa part, il était clair pour lui que ne plus le détenir l’expose à toutes sortes de rancœurs de nombreux ivoiriens, nées des circonstances mêmes ayant mené à sa détention. En conséquence, l’idée de céder le pouvoir n’a sans doute jamais effleuré son esprit. Patiemment, en temps de relatif oubli de ses adversaires de leurs rancœurs, il a construit les conditions pour parvenir à s’y maintenir, avec leur complicité, jusqu’à accepter pour certains, non seulement de plus être ses adversaires politiques, mais de lui laisser la détention du pouvoir. On a vu ce qu’il en a fait : préparer et augmenter ses forces, le moment où ils redeviendraient inévitablement et à nouveau ses adversaires. D’un chemin d’échanges de violence qui a généré la haine mutuelle à la considération du pouvoir en tant que la garantie de sa dignité, protection et sécurité, voici l’esprit d’esprit de l’homme qui gouverne le pays. Voici pourquoi, le peuple ivoirien a beaucoup de soucis à se faire : Alassane Ouattara ne cèdera pas le pouvoir, sans aucune autre garantie, alors que son unique garantie de protection consiste en lui-même au pouvoir, jusqu’à ce que mort advienne sans doute. L’opposition peut donc attendre ; la république et le peuple ivoirien peuvent donc attendre sa mort au pouvoir, si les ivoiriens acceptent cela, comme ils l’avaient admis pour Houphouët-Boigny.

L’État de Côte d’Ivoire, comme la garantie de dignité, de protection et de sécurité du président Ouattara.

Au delà de toutes autres finalités, l’État de Côte d’Ivoire est la garantie de la dignité et sécurité du président Ouattara. La gestion patrimoniale de l’État de Côte d’Ivoire, en tant que pouvoir politique  par le président Ouattara a concerné tous les aspects de son action. L’État a constitué la boutique communautaire, permettant à ses membres, à travers le fameux “rattrapage ethnique” de faire de la fonction administrative, le moyen de leur enrichissement. Il ne pouvait pas être au service de ceux qu’il pensait qu’ils n’avaient que peu de considération pour sa personne et lui voulaient du mal. Pas seulement, car son parcours politique violent pour tenter d’affirmer sa dignité et son droit n’a fait que renforcer son statut d’homme à abattre. Ainsi, au plan assurantiel, cette gestion fait de l’État son assurance-vie ; elle doit lui assurer de ne rendre aucun compte pour tout ce que sa trajectoire politique a produit de condamnable, ni d’avoir à redouter le sort éventuel qui lui sera réservé hors du pouvoir par ses adversaires de toujours et ses alliés devenus adversaires. Parce que cette gestion patrimoniale du pouvoir constitue le moyen pour dominer la majorité politique dans le pays en étant toutefois minoritaire, elle est contraire à la vision de la République et de la démocratie.

Mais comme le dit Hofnung, après avoir proclamé urbi et orbi, en mars 2020, qu’il ne se représenterait pas pour un troisième mandat, il est revenu sur son engagement après le décès brutal, au début de l’été (le 8 juillet 2020), de celui qu’il avait choisi comme dauphin, l’ex-Premier ministre Amadou Gon Coulibaly. L’histoire éclairera sans doute les raisons pour lesquelles celui qui a avait la santé fragile, en ayant subi une transplantation cardiaque en 2012 était devenu le candidat du RHDP-RDR pour décéder avant le dépôt des candidatures, après des péripéties de santé qui l’ont conduit à séjourner en France et finalement à la candidature d’Alassane Ouattara. Selon Thomas Hofnung, “Ce revirement trahit une vision patrimoniale de l’État : pour Alassane Ouattara, le pouvoir devait nécessairement échoir à un membre de son clan et, plus précisément, à un homme qu’il considérait comme son «frère».” (7)

Alassane Ouattara lors de sa conférence de presse, le 24 août à Abidjan. Photo Sia Kambou. AFP

Cela est envisageable. Toutefois, il semble au delà de la transmission et conservation du pouvoir comme un trésor communautaire, un élément déterminant est constitué par sa sécurité. Et, s’il a précisément tenu à vouloir ne le remettre qu’à celui qu’il considérait comme son «frère», c’est sans doute qu’avec ce dernier il se sentait peut-être mieux protégé hors du pouvoir avec ce «frère» au pouvoir. Peut-être, les preuves manquent cependant et même l’inverse est plus que probable. Dans tous les cas, cela implique qu’il ne prévoyait pas du tout l’éventualité que le pouvoir ait pu échoir à tout autre dirigeant qu’à ce «frère» ou à lui. En son absence et en le remplaçant, il ne pouvait pas envisager le contraire. Voilà pourquoi l’énoncé suivant de Hofnung doit également être relativisé : “A la suite de la disparition d’Amadou Gon Coulibaly, Alassane Ouattara a renié son engagement, notamment pour barrer la route à son ex-allié et rival de toujours, Henri Konan Bédié (alias «HKB»).” (8) En effet, c’est l’aspect visibile de la réalité. De fait, là encore, son souci de garantir sa sécurité hors du pouvoir a davantage pesé que le désir, non dissimulé, d’être “Le Meilleur” d’entre tous les dirigeants ivoiriens de son époque qu’il a combattus et vaincus, comme il entend qu’on le désigne et que les ivoiriens gardent de lui ce souvenir pour la postérité.

De son côté, Frédéric Léjéal pense avoir l’explication de la candidature abusive du président Ouattara : ” le décès de son dauphin désigné, le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, a soudain réactivé la guerre mortifère qu’il oppose depuis des années à ses ennemis jurés : Henri Konan Bédié « HKB » et Laurent Gbagbo.” (9) Faisant référence à la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre – Huis-Clos, pourquoi un tel revirement à propos de la candidature du président Ouattara, questionne-t-il avant d’y répondre : “cette décision a été motivée par le passif teinté de haine viscérale que l’ex-directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI) voue à «HKB»” (Henri Konan Bédié) (10). Les rancœurs qui se sont installées entre dirigeants sont sans doute un fait, mais cette haine est-elle suffisante pour qu’il exposer davantage sa propre vie, plus que son parcours politique l’a amené à l’exposer vis-à-vis de nombreux ivoiriens qu’il pense lui vouloir du mal,  dont il savait qu’ils n’accepteraient pas sa nouvelle candidature ?

Léjéal poursuit son analyse ainsi : “Alors qu’il voyait en son dauphin [Amadou Gon Coulibaly] la seule personnalité pouvant barrer la route au « Bouddha de Daoukro » [Konan Bédié], patron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), Alassane Ouattara a préféré se lancer dans la bataille suivant la logique du « Après moi, le chaos ».” (11) Ainsi, selon lui, l’état d’esprit du président Ouattara qu’il pressent, s’agissant de sa relation avec Konan Bédié et Laurent Gbago, est en quelque sorte : « Aucun de nous ne peut se sauver seul ; il faut que nous nous perdions ensemble ou que nous nous tirions d’affaires ensemble ». (12) Soit. Mais, l’expression de cette haine à travers sa candidature, qu’il savait qu’elle serait contestée, était-elle plus importante pour lui que sa propre existence et la reconnaissance espérée de nombre d’ivoiriens ? Dans la négative, Léjéal doit alors admettre que la souffrance du président Ouattara est d’une toute autre nature et, en tous cas, différente de celle dont résulte la haine ; cette souffrance est plus proche de  celle que nous tentons péniblement et maladroitement d’exposer.

Contrairement à sa souffrance liée à sa haine de Konan Bédié qu’il suppose, celle dont il s’agit dans cet article est différence : cette souffrance explique qu’il veuille coûte que coûte conserver le pouvoir jusqu’à sa mort, avant qu’il ne tombe entre des mains malveillantes à son égard. Cette souffrance ressemble davantage à une quête de dignité, de protection et de sécurité, plus qu’à une haine de lui-même l’amenant à préférer le pire pour lui-même et les autres. Lorsque l’on minimise l’incidence de la haine de ses adversaires dans sa détermination à braver le peuple ivoirien y compris pour le pire, que reste-t-il ? Il semble que ce dont souffre le président Ouattara peut être approché en analysant la solution qu’il lui a trouvée. Sa souffrance trouve sa résolution ou atténuation précisément dans la détention du pouvoir. Cette détention quoi qu’il lui en coûte, quoi que cela coûte à ses adversaires et au peuple ivoirien, doit présenter pour lui un objectif supérieur à la satisfaction de sa haine et vanité. En recherchant cet objectif, il semble que la détention à tous pris du pouvoir ne vise pas à exprimer sa haine éprouvée vis-à-vis de Konan Bédié, qui plus est de manière contre-productive et dangereuse pour lui-même, mais vise à tenter de se protéger et de se mettre en sécurité, en raison de son parcours politique et de sa relation détestable à une large partie du peuple. De son point de vue et en conséquence, quoi qu’il en soit, la république démocratique et le peuple de Côte d’Ivoire peuvent attendre, j’ose dire.

Un argument additionnel se trouve dans le fait suivant. A la suite d’une élection qui ne devait que justifier qu’il conserve le pouvoir, le président Ouattara ne cherche même pas à défendre le droit bafoué de certains ivoiriens aux élections escamotées du 31 octobre 2020 ; pire encore, il ignore le droit de ses propres partisans parmi eux, empêchés d’exercer leur libre droit de choisir leur gouvernant aux élections de 2020. Ce fait montre à minima, le peu de considération qu’il a pour leurs droits et en dit long sur son parfait mépris pour le peuple ivoirien. Ce qui l’intéresse et qui présente de la valeur à son sens, c’est semble-t-il de détenir et d’exercer le pouvoir que les ivoiriens représentent en vivant ensemble, en particulier ceux qui le haïssent et le méprisent. Tant qu’il en restera un seul qui peut être électeur et qu’il peut ruser avec la démocratie, cela lui suffit pour réaliser son intention, tant qu’il peut être l’artifice lui permettant de détenir le pouvoir. L’analyse rebondit alors sur son rapport à une large partie des ivoiriens, en particulier ses adversaires politiques qu’on suppose qu’ils se détestent. De la politique du “rattrapage ethnique” depuis 2011, puis création de son propre droit d’un nouveau droit constitutionnel en 2016, de la subtilisation des institutions étatiques pour sa candidature pour un troisième mandat en 2020 et enfin au premier tour de l’élection du 31 octobre 2020, tout cela n’a constitué qu’une vaste stratégie, déployée sur un temps assez long, pour tirer les conséquences de rapports orageux et violents avec une grande partie du peuple ivoirien : se protéger en n’étant pas hors du pouvoir, mais en le détenant. Voici pourquoi la questions des institutions fortes est un non sujet pour la circonstance. En effet, que peuvent faire des lois et des institutions, sans l’esprit de ceux qui les incarnent, les appliquent et qui génèrent la réalité qui est censée leur correspondre ?

Ce sont les esprits forts de ceux qui les incarnent qui confèrent aux institutions les plus fortes leur robustesse.

Les d’institutions les plus robustes ne peuvent que tirer leur force des hommes qui les incarnent et de l’état de leurs esprits. Lors de son allocution du 11 juillet devant le Parlement ghanéen Barack Obama énonçait : «L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes.» (13) La difficulté est que qu’il ne peut y avoir d’institutions fortes, sans des hommes qui les incarnent. Qu’est qui fait alors la robustesse de telles institutions, c’est l’esprit des hommes concernés et ce en quoi ils croient, qui guident leurs postures, leurs comportements et leurs actes. Ainsi, les institutions tirent leurs forces de leurs esprits et croyances. C’est à partir de ce point que la question soulevée rebondit sur  le questionnement de l’esprit et les croyances dans lesquelles s’enracinent leur interprétation et application des règles qui guident leurs actions. En écho à son discours, lors du sommet États-Unis-Afrique à Washington, l’ex-président burkinabé Blaise Compaoré lui a répondu en affirmant : « il n’y a pas d’institution forte s’il n’y a pas bien sûr d’homme fort ». (14), confondant ainsi l’esprit des hommes et leurs faiblesses qui les amènent à se percevoir comme étant forts.

Les élections, rappelle Obama lors de son discours d’Accra, ne sont pas toute la démocratie, « il faut voir ce qui se passe entre les scrutins ». (15) Il est exact que Staline lui-même pensait : Qu’est-ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, entre la farce d’élections présidentielles de 1995 et celles de 2000 de même nature, entre les calamiteux scrutins de 2010 qui ont fini par intervenir et ceux hallucinants de 2015 et enfin entre ces derniers et ceux de 2020 ? Que de fausses alliances et de de tartufferies, pour subjuguer du peuple ivoirien, en lui expliquant ce qu’est la paix, plutôt que de lui apprendre à observer ce qui se passe, à le comprendre comme une situation de paix ou non et à s’expliquer sa nature réelle. Selon lui, la démocratie exige de rejeter du mauvais côté de l’Histoire « ceux qui se servent des coups d’État ou qui modifient les Constitutions pour rester au pouvoir ». (16) Les dirigeants ivoiriens, en particulier le président Ouattara, semblent n’avoir pas été concernés par ces conseils amicaux. Chaque ivoirien sait le contraire qui est intervenu.

La loi fondamentale ivoirienne prévoit un maximum de deux mandats. Le Conseil constitutionnel a estimé et décidé qu’avec la nouvelle Constitution adoptée en 2016, un nouvel ordre constitutionnel commence. Considérant cela, il estime que le président Ouattara n’a jamais été élu dans le cadre de ce nouvel ordre constitutionnel. En quelque sorte, le compteur des mandats présidentiels a été remis à zéro ; il n’a donc jamais été réélu dans le cadre de cette constitution. Le fait que la même constitution actualise en sont article 184 les actes juridiques fondés sur la version précédente de la constitution jusqu’à maintenir Alassane Ouattara comme président, sans élection contradictoirement à ce que prévoit l’article 55 de la constitution de 2016. Voici pourquoi l’opposition a des raisons de contester cette manière inique d’appliquer la loi fondamentale.

La question qui se pose est alors de savoir , en république dès lors que la forfaiture du pouvoir ne supprime pas son existence et ses règles, comment l’opposition parvient-elle à faire trancher cette question, considérant que son unique et ultime recours, de par la constitution certes trahie par le régime est politique : le peuple ? Ne disposant plus d’aucune autre possibilité de recours judiciaire après la décision du Conseil constitutionnel, elle a choisi l’option politique, comme la constitution lui en donne le droit. Mais, le boycott actif des élections et la désobéissance civile à travers lesquels elle comptait contester l’abus de la constitution par le régime au pouvoir consistaient en eux-mêmes, en un appel au suicide du peuple : contre un abus de la constitution, un contre-abus de la constitution a constitué la voie de l’opposition.  D’une part, le mot d’ordre de s’abstenir de participer au choix du gouvernant invitait en réalité les ivoiriens à ne pas exercer leur moyen républicain de jugement, de décision et de choix. Comment peuvent-ils alors signifier au candidat du régime leur refus de l’abus, à savoir leur non réitéré en s’abstenant de choisir ce candidat abusif. D’autre part, l’abus de la constitution a consisté à tenter de priver les ivoiriens de leurs libres expressions et choix. Dès lors, la question est de savoir quelle est la logique ou morale républicaine et le fondement selon lesquels un abus est résoluble par un contre-abus ?

Le triomphe, au moins temporaire, du président Ouattara, mais sans aucune gloire.

Il est possible que le président Ouattara a gagné une victoire à la Pyrrhus, mais c’est un succès temporaire quand même. Il triomphe sans aucune gloire néanmoins, en tant que président de la Côte-d’Ivoire le 3 novembre 2020 ; mais il triomphe quand même, dès lors que cela n’était pas le résultat espéré par son opposition. Son triomphe est sans gloire, non pas parce que certains ivoiriens ont librement choisi de ne pas y participer conseillé et guidés par l’opposition et qu’en conséquence le taux de participation était faible. Le défaut de gloire tient principalement au fait que le président Ouattara accepte son élection et festoie, sans vergogne. Alors même que garant du libre exercice de leurs droits par tous les ivoiriens, il  a ignoré et n’a tenu aucun compte de la multitude d’ivoiriens qui n’ont pu exercer les leurs afin de contribuer à déterminer le gouvernant qu’il se veut être. Il n’y a qu’une raison à cela : seule la détention du pouvoir présente de l’importance à ses yeux, contrairement à la façade de défenseur des droits de tous les ivoiriens et de la considération qu’ils doivent se manifester mutuellement, lui en premier.

Une stratégie de prédation en plusieurs temps.

La stratégie du président Ouattara est à plusieurs, ainsi que les élements d’une fusée se déploient à partir du tir. Dès 2011, après avoir contester pendant plus de dix une politique fondée sur la communauté, à travers le fameux concept de l’Ivoirité, il a repris et développé le concept en sens inverse. La politique du rattrapage ethnique est née. Elle visait à renforcer une conscience de communautaire originaire du Nord du pays. C’était là, le moyen de tenter d’instaurer une bataille autour de la dignité, entre le Nord et le Sud. Naturellement, il était le champion du Nord dans cette bataille. Dès lors, rien à son sens ne pouvait être laisser aux autres, si ce n’est le minimum pour sauver les apparences. Il ne pouvait servir des gens qui ne lui accordent aucune considération et contre lesquels il s’est violemment battu pour les obliger à constater qu’ils ne peuvent pas.

Après avoir neutralisé une partie de ses adversaires, détourner la force de ses adversaires non neutralisés, au service de sa finalité, constitue le second axe de la stratégie.   Cela n’a pas été de dure labeur. Il a suffi de flatter l’égo au fondement du manque de considération pour y parvenir. Jamais, aucun opposant à un pouvoir n’a autant cohabité de cette manière avec le gouvernant ; Konan Bédié est apparu parfois comme le co-gouvernant de la Côte d’Ivoire entre 2010 et fin 2017. La promesse semble-il de cession du pouvoir a suffi à ne rien y voir dans l’auto-droit que le président Ouattara s’est donné de créer de son propre chef du droit pour la société : la constitution de 2016 à travers laquelle ses adversaires lui donnèrent dès 2016, le moyen de les abattre.

Un grand nombre d’ivoiriens fêtaient la paix retrouvée entre 2011 et 2018, alors que d’autres ivoiriens étaient rejetés en marge de la société. Pendant ce temps, le président Ouattara préparait la reprise de la bataille de Côte d’Ivoire,  avec l’aide – il faut le dire – de ceux contre lesquels il se bat depuis 1990, ainsi qu’il ont toujours procédé. La question de l’abus de la constitution et de la légitimité de sa candidature ne manifeste simplement que des tentatives d’ivoiriens pris au piège, ainsi que le gibier pris au piège se débat.

Le pouvoir Ouattara avait anticipé un autre abus de sa part, ayant pris bonne note de cette maxime de Joseph Staline, le “Petit père des peuples” à propos du choix du peuple lors des scrutins et de la détermination de l’élu : “Ce qui compte ce n’est pas le vote, c’est comment on compte les votes.” (17) En en faisant un élément de stratégie, le régime s’est préparé à déterminer le vainqueur des élections, à la place du peuple de votants, puisqu’il savait comment il a allait compter les votes. Prévoyant et connaissant parfaitement ses adversaires, il était convaincu que des ivoiriens seraient empêchés de participer à ces élections par l’opposition. Ses supporters non empêchés, voteraient alors quasiment seuls là où ils le pourraient et lui octroieraient une victoire au score soviétique ; cela ne faisait aucun doute dans l’esprit du président Ouattara et de ses partisans.

Ainsi, lors de sa conférence de presse, le 24 août à Abidjan en vue d’accepter d’être candidat du RHDP, Alassane Ouattara annonçait : “Nous croyons à une large victoire du RHDP, dès le premier tour, au soir du 31 octobre 2020, (…)”, (18). Sa conviction était déterminée par le fait qu’il a un bilan, un projet et une vision pour notre pays, comme il l’affirmait, mais parce qu’il anticipait le fonctionnement de son piège de la légitimité tendu à l’opposition ; la réaction de cette dernière ne lui échappait pas : le boycott et la désobéissance pour éviter un Échec et Mat pour pas cautionner sa victoire en y participant. Stratège politique et quasi machiavélique, il pouvait dès lors narguer ses adversaires, avant même de les avoir vaincus, certain d’y parvenir : C’est qui le meilleur, s’interroge-t-il ? A cette question ses supporters devaient répondre : c’est toi Le Meilleur ; tu les as tous vaincus. Ainsi naquit probablement son slogan politique de la campagne des élections présidentielles de 2020, dont on en voit encore les traces : ADO solutions en 2010, devient en 2020 ADO “Le Meilleur”.

Le dernier élément de la stratégie est de ne tenir aucun compte du droit des ivoiriens, même partisans, spoliés de leurs droits par l’opposition. Ainsi, la stratégie de l’opposition visant à délégitimer l’élection sera éteinte. Ce dernier élément de la stratégie nous renvoie à la véritable finalité poursuivie. L’abus de l’opposition du droit de certains ivoiriens, en les empêchant d’exercer leur droit de choisir leur gouvernant, se double du mépris du régime à leur égard. A moins que ce ne soit du mépris à leur égard, ou une sanction comme s’ils avaient tous librement décidé de ne pas participer à ces élections, on ne peut y extraire que la faible importance accordée aux ivoiriens, y compris à ses partisans. Ainsi, la protection des droits de tous les ivoiriens, loin d’être la préoccupation du régime et de l’opposition, est apparue de part et d’autre, comme la variable d’ajustement de leurs stratégies respectives dans la bataille de conquête du pouvoir qui les oppose. Au nom de leurs intérêts respectifs, ils n’ont pas hésité à sacrifier les droits des ivoiriens sur l’autel de ces derniers. Celui du candidat Ouattara était la détention du pouvoir, dans un but de se protéger de nombre d’ivoiriens qui ne le portent pas dans leur cœur. Faute de ne pas être en mesure de les discerner, les droits de nombre d’entre eux sont sacrifiés sur l’autel de sa finalité, les confondant avec ces derniers.

Flairant lui aussi le piège tendu et les conséquences de la tentative d’évitement de l’opposition, Laurent Gbagbo sort de sa réserve. Le jeudi 29 octobre, il accorde un entretien exclusif à TV5MONDE. Il s’inquiète des conséquences de la bataille de Côte d’Ivoire de 2020 : « Ce qui nous attend, c’est la catastrophe. C’est pour ça que je parle. Pour qu’on sache que je ne suis pas d’accord pour aller pieds et poings liés à la catastrophe. Il faut discuter ». (19) Sans aucun doute, on ne peut pas lui reprocher cette fois de manquer de constance, lui “Le Boulanger d’Abidjan”, s’agissant se la connaissance de l’homme Ouattara. Il suggère une discussion entre régime et opposition au moment même où la bataille est déjà engagée. 

Chacun connaît la suite : des élections ont été organisées, certes comme la candidature, la question de leur légitimité est  posée. Un président a été élu et comme la candidature, sa légitimité est contestée. Chaque légitimité contestée peut être relié à la fameuse constitution de 2016 pour laquelle la légitimité du président Ouattara à créer du droit constitutionnel pour le pays n’a pas été contestée. Face au dernier abus ou à la dernière illégitimité, l’opposition répond par un contre-abus ou une contre-illégitimité, histoire de tenter d’éteindre le feu par un contre-feu.

La bataille de Côte d’Ivoire 2020 depuis le 31 octobre 2020.

Le 31 octobre 2020 a lieu le premier tour de l’élection. Ce jours même avant la fin des votes et face à la presse, contre-attaque de l’opposition, par la voie de son porte-parole Pascal Affi N’Guessan : « Nous ne nous sentons pas concernés par ce qui s’est passé aujourd’hui. Il n’y a pas eu d’élection aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Nos compatriotes ont boudé dans leur très large majorité ce coup d’État institutionnel et constitutionnel. Partout, les barricades ont été maintenues. Le mot d’ordre de désobéissance civile a été suivi par nos compatriotes ». (20) Avant même que les résultats de la parodie d’élections ne soient proclamés, un peu plus tôt lundi 2 novembre, l’opposition lance sa contre-attaque fatale. Par la voie d’Affi qui renchérit à travers son “annonce la création ce jour du Conseil national de transition […] présidé par Henri Konan Bédié. Le Conseil a pour mission de mettre en place dans les prochaines heures un gouvernement de transition“, (21) constatant la vacance du pouvoir exécutif avec la fin du mandat présidentiel de Alassane Ouattara. Affi poursuit : “Constatant la vacance du pouvoir exécutif, le Conseil national de transition aura pour mission de préparer le cadre d’une élection présidentielle juste, transparente et inclusive […] et de convoquer des assises nationales pour la réconciliation nationale en vue du retour à une paix définitive en Côte d’Ivoire.”  (22) Bref, sans que l’on sache précisément qu’est-ce qui justifie le constat de la vacance du pouvoir après le premier tour des élections, il annonce : fin du gouvernement Ouattara, vive le CNT de l’opposition ; le roi est mort, vive le roi, en quelque sorte, comme si les ivoiriens étaient en monarchie au terme d’une lutte violente de pouvoir. Le débat impossible à propos de la stratégie de l’opposition devra avoir lieu, quoi qu’en pensent ceux des ivoiriens que l’abord irritent.

Dès cet instant et pour l’opposition, elle faisait le constat d’une vacance du pouvoir, ne reconnaissant pas Alassane Ouattara comme président élu. De plus, elle s’attribuait le pouvoir de gouverner le pays. Qu’est-ce qui fonde le fait que le constat de vacance du pouvoir par l’opposition intervienne ce jour-là et lui donne le pouvoir d’être le gouvernement ? A vrai dire, rien du tout, sauf à considérer que l’opposition a créé de sa propre volonté du droit, hors de la constitution, ainsi que le président Ouattara s’est auto-donné le droit de créer du droit constitutionnel en 2016. Après que les résultats aient été donnés et qu’Alassane Ouattara ait été déclaré président élu, Soro Guillaume ajoute une couche, à travers son discours le 4 novembre 2020. Il  énonce :  “(…) En ce moment historique, il n’y a de place ni pour les trahisons, ni pour les demi-trahisons. C’est donc la raison pour laquelle l’opposition responsable, constatant la vacance du pouvoir présidentiel, a décidé, dans le cadre de l’espérance due au peuple, d’ouvrir une transition politique” (23) Ainsi la raison d’éviter les trahisons et les demi-trahisons et son constat de vacance du pouvoir fondent le fait que l’opposition crée le CNT. Il reste à discuter quelles trahisons fait-il que l’opposition évitent quand on sait où ont mené les trahisons entre dirigeants et leurs partis politiques et leurs d’autres fois pour ne pas se trahir. D’autre part, un temps doit venir où l’opposition devra expliquer au peuple qu’il était responsable de sa protection et sécurité lorsque des traumatismes voir le pire ont été infligés à certains de ses membres, dès lors que plus aucun pouvoir n’existait pour l’être et que le CNT devenait responsable ainsi qu’il l’affirme ainsi.

“Le Conseil National de Transition a été créé pour assumer les charges exécutives de l’État et assurer le fonctionnement régulier des organes et des institutions républicaines durant toute la période de Transition. L’ancien président de la République, SEM. Henri Konan Bédié, Président du PDCI-RDA, a été désigné pour présider le Conseil National de la Transition, dont je suis membre.” (24) Au terme de ce débat, l’opposition devra alors expliquer au peuple ivoirien : s’étant donner le droit d’être le pouvoir qui protégé les ivoiriens en constatant que plus aucun pouvoir n’existait, elle a alors manqué à ses obligations lorsque des ivoiriens ont été brûlés dans leurs maisons, quand d’autres ont été décapités et leurs têtes ensanglantées servaient de ballons d’un football macabre et insoutenable par des hommes sans foi ni loi.

“Nos pères et nos mères ont payé notre liberté d’un trop grand prix pour que nous puissions accepter de la brader face à la forfanterie de quelques excités. Nous refusons que le viol de notre Loi suprême soit considéré comme chose banale et puisse rester sans conséquence. (…)” (25) Celui qui a accompagné Alassane Ouattara toutes ces années jusqu’à la conquête violente du pouvoir en 2011 se retrouve dans des circonstances comparables qui ont justifié naguère les actes auxquels il a pris une grande part en niant l’existence de la même constitution. Lorsqu’un problème vous résiste malgré d’énormes efforts de résolution, il faut questionner les hypothèses premières, disait Albert Einstein. On ne peut pas dire qu’il y a là un changement de méthode face à la même difficulté, mais une constance dans l’approche de solution : la négation de l’ordre constitutionnel dont seul le peuple souverain en a le pouvoir.

La suite, chacun la connaît.  Riposte finale (?) et fatale d’un pouvoir qui selon l’opposition n’existait plus. Ce propos rapportés tenus par Laurent Gbagbo résume assez bien ce qui s’est passé : “Vous me combattez pour un homme que vous ne connaissez pas.Vous allez me regretter un jour. Dis à Guillaume Soro que vous êtes sur le mauvais chemin. Les plus chanceux d’entre vous seront jetés en prison et les plus malchanceux seront tués ou en exil”. (26) Passons les regrets pour observer le caractère prémonitoire de ce qu’il qu’il a perçu de la psychologie relationnelle du président Ouattara. S’appuyant sur l’ordre constitutionnel qu’il a lui-même bafoué en l’abusant, le gouvernement Ouattara, a conséquemment procédé à une réduction violente de ce qui lui apparaît comme un acte de sédition. Quelques arrestations et mises en résidence surveillée plus tard font accompagner la gravité de la situation d’une note d’ironie : les créateurs du Conseil National de Transition pour la mise en place d’un gouvernement de transition, demandent ou appellent le gouvernement Ouattara à libérer ceux de leurs membres qui ont été arrêtés. Si la circonstance n’était pas suffisamment grave, on aurait pu rire de son ridicule : car, comment un CNT souverain, qui s’est doté du pouvoir de gouverner et protéger les ivoiriens, peut-il demander à un pouvoir qui n’existe pas selon lui de libérer ses membres arrêtés et qui ne sont plus libres ni plus en sécurité ?

L’opposition piégée qui ne croyait pas en le peuple, a sans aucun doute facilité et accéléré le déroulement de la stratégie du président Ouattara. Après avoir cessé son sacerdoce de vouloir protéger le peuple des abus de son régime, une part essentielle de l’opposition libre a produit les conditions du forfait. Sans le vouloir ni l’appréhender, elle n’a pas perçu le risque associé à la république, qui peut la faire ressembler à une monarchie absolue : quand l’esprit des hommes qui incarnent ses institutions séparées et dont la vertu principale est l’impartialité et le dévouement à la société, ne sont pas à la hauteur de leur haute mission. Lorsque l’opposition constate le piège se refermer sur elle, il était trop tard. Comme un fauve cerné de toutes parts, l’opposition a voulu alors user de l’abus pour neutraliser l’abus.

En réalité, jamais elle n’a pensé que ni le régime, ni elle-même n’était souverain. Si elle le pensait, en tous cas, les faits montrent que parce qu’elle croit le peuple souverain ignorant, incapable de restaurer sa dignité, elle a tenté de lui usurper sa souveraineté ainsi que procède le pouvoir combattu. Quand on compte les morts qu’elle dit avoir voulu éviter en agissant ainsi, on ne peut pas dire qu’elle est parvenue à son objectif, de vouloir sauver le peuple en étant souverain à sa place. Ce débat doit avoir lieu si nous voulons éclairer les ivoiriens et alimenter leurs libres jugements. Il ne suffira pas de postuler incarner plus que d’autres et le peuple lui-même une légitimité morale pour considérer que ce postulat est une raison suffisante au fait que l’opposition usurpe la souveraineté au peuple. Le peuple ivoirien mérite de savoir son rôle qu’il n’a pu jouer de ce fait et de savoir gré à l’opposition de l’avoir sauvé de cette manière.

Ainsi, l’opposition piégée depuis 2011, qui comme le régime ne croit pas en le peuple ivoirien est défaite par le régime Ouattara, au moins temporairement, sans avoir pu compter sur un peuple spolié de sa libre et souveraine décision, alors indigné, révolté, engagé et déterminé à se battre contre l’abus. Sans doute, convaincue de pouvoir de battre toute seule contre le pouvoir en abusant à son tour le peuple, elle a empêché la possibilité qu’il puisse l’être. Une rencontre intervenue le 11 novembre entre le président Ouattara et Konan Bédié est annonciatrice d’une négociation entre le régime et l’opposition. Quoi qu’elle sera, si comme depuis 1993, il n’en résulte pas que le peuple tranche les questions sources de nombreuses divergences, on peut parier dès à présent sur le fait qu’elle aboutisse à une mise en latence du conflit et de violence qui l’accompagne, indépendamment des acteurs de demain.

Gouvernants et dirigeants ivoiriens ont dévoyé la politique et leurs missions au profit du peuple ces 30 dernières années.

Voici la situation à la fois critique et ridicule dans laquelle les ivoiriens se trouvent et qui, encore une fois n’honore pas la Côte d’Ivoire et les ivoiriens.. A bien y regarder de près, tous les ivoiriens y perdent beaucoup, comme depuis 1993, bien que les uns et les autres pensent que le régime et l’opposition agissent à leur bénéfice, . Sans doute que cela est vrai, si l’on considère leurs intérêts individuels et de groupes, mais pas en ce qui concerne l’essentiel. Car, sans se rendre compte, qu’ils empoisonnent leur intérêt commun de voir la république se renforcer au lieu d’exploser encore une fois.

Le régime Ouattara et son opposition ont durablement affaibli la parole publique en Côte d’Ivoire, ainsi que ceux qui précèdent depuis 1993. Ils ont rabaissé la politique, la transformant en un machin de prestidigitateurs, de sophistes et tartuffes en tous genres et bien sûr de rationalistes calculateurs et utilitariste, avides de satisfaire leurs intérêts partisans et particuliers, sans aucune morale ni éthique sociale. Mais après avoir proclamé urbi et orbi, en mars 2020, qu’il ne se représenterait pas pour un troisième mandat, il est revenu sur son engagement après le décès brutal, au début de l’été, de celui qu’il avait choisi comme dauphin, l’ex-Premier ministre Amadou Gon Coulibaly. Contrairement à l’avis d’Hofnung, ce revirement ne trahit pas une vision patrimoniale de l’État, dans le seul sens où “pour Alassane Ouattara, le pouvoir devait nécessairement échoir à un membre de son clan et, plus précisément, à un homme qu’il considérait comme son «frère». (27) Mais, ce revirement fait partie de sa stratégie pour assurer sa sécurité pour laquelle il n’a confiance en aucun ivoirien pour la lui garantir.

A la suite de la disparition d’Amadou Gon Coulibaly, Alassane Ouattara a renié son engagement, notamment pour barrer la route à son ex-allié et rival de toujours, Henri Konan Bédié (alias «HKB»). Certes, cette dimension de la vanité d’un homme intervient dans son revirement, mais accessoirement par rapport à son souci de nécessaire sécurité vis-à-vis de nombre d’ivoiriens et adversaires politiques qu’il a combattus violemment pendant plus de 10 ans, au point qu’une certaine haine les séparent désormais. En ce revirement, s’il contribue à affaiblir durablement la parole publique en Côte d’Ivoire, on ne peut pas dire qu’il a été le seul, si l’on considère la transformation de la politique en un jeu entre sournois et dupes, tartuffes, prestidigitateurs et sophistes par les dirigeants politiques ces 30 dernières années.

Voici pourquoi la confiance de la population ne vient pas d’être brisée vis-à-vis d’institutions qui ont avalisé la mise à l’écart de personnalités politiques de premier plan depuis 1993 : la Commission électorale indépendante, le Conseil constitutionnel, et plus largement l’institution judiciaire dans son ensemble. Il y a bien longtemps que nuls ivoiriens ne croient en leur authenticité dès lors qu’eux-mêmes ne constituent pas ces institutions. De plus, il n’y a qu’à constater que l’unique élection de 2010 qui semblait faire exception à ce tableau s’est terminée par une guerre décisive au cœur d’Abidjan pour décider du gouvernant. La véritable question est de savoir si les ivoiriens peuvent avoir confiance dans quelque institution que ce soit, incarnée par des hommes mêmes justes et honnêtes, tant que cela n’aboutit pas à la réalisation de leurs intérêts partisans particuliers. C’est là une question fondamentale qu’ils doivent collectivement traiter, considérant cet état d’esprit partagé. Il n’ y a pas que le sujet de la robustesse des institutions républicaines et démocratiques.

La longévité politique des dirigeants qui occupent depuis si longtemps l’espace politique national n’est le problème commun des ivoiriens, mais l’une de ses manifestations. Si depuis sa chute, il y a dix ans, Gbagbo a toujours laissé plané le doute sur ses intentions politiques s’agissant de revenir dans le jeu politique ivoirien, c’est parce que des ivoiriens continuaient de faire de lui le dirigeant qu’ils attendent. Il n’est pas exact de dire que “cette ambiguïté a eu pour effet mécanique de bloquer toute rénovation au sein de son mouvement, le Front populaire ivoirien (FPI), l’un des principaux partis de l’opposition, paralysant du même coup le jeu démocratique sur la scène politique nationale.” (28) La vérité, c’est que d’autres responsables politiques de ce parti ont choisi de l’attendre, comme un “messie”, comme si le temps politique s’était arrêté, comme si le FPI avait cessé d’être et d’avoir la volonté de servir le peuple ivoirien et de les protéger des abus du pouvoir. Celui qui veut être utile au pays au sein de ce parti devra accepter, peut-être d’affronter Laurent Gbagbo, à un moment ou à un autre. C’est l’exact situation dans tous les autres partis.

Ceux des membres du PDCI ou du RDR qui continuent de leur côté de faire de Ouattara et Bédié des presque-rois ne sont pas au service de ce pays, mais à leur propre service, espérant récolter un héritage au soir de leurs vies politiques et personnelles, qu’ils confondent avec leurs vies politiques. Il y a un moment dans l’histoire des hommes où les enfants sont appelés à affronter les parents pour devenir des adultes libres, prêts à une relation saine avec d’autres êtres libres, leurs parents en premier. Il en va parfois de la vie privée familiale comme de la vie publique politique. A défaut de ce mouvement, tout se passe alors comme si le pays était dépourvu de cadres ivoiriens capables de gouverner ce pays et mieux. Si Bédié, Gbagbo et Ouattara semblent empoisonner l’existence du peuple ivoirien, comme cela est dit ici et là, une chose est en revanche certaine : ce sont les ivoiriens leur accordant leur grande considération, sans bornes et durablement qui leur assurent de pouvoir le faire, d’être leurs bergers.

Ainsi, c’est la conjonction et l’alignement des intérêts étroits et particuliers sont à l’origine de la présente de présente crise. D’un côté, la trajectoire politique d’Alassane Ouattara depuis 1990 a tant heurté de nombreux ivoiriens et ses adversaires politiques actuels, hier parfois alliés de circonstance, qu’il lui a semblé difficile de céder le pouvoir à des gens dont il pense qu’il ne lui veulent aucun bien, qu’il redoute et dont il n’a pas la garantie qu’il sera protégé d’eux une fois en dehors du pouvoir. Détenir coûte que coûte le pouvoir constitue son assurance. Au delà, le président Ouattara et son régime ont des intérêts aussi particuliers que ceux de l’opposition à satisfaire ; ceux-ci ne pouvaient que l’emmener à participer à pareille fête politique macabre pour tenter de réaliser l’auto-assurance de sa sécurité, la conservation du pouvoir au profit de ses partisans, la poursuite et le règlement définitif d’un conflit de vanité avec ses vieux adversaires de toujours. Longtemps combattu au sein du PDCI pour avoir osé affronter “le père” et finalement mis à l’écart, Konan Bertin a trouvé sa fortune dans une forme d’alliance objective avec le régime Ouattara, lui permettant de refaire surface et de rebondir sur la scène politique nationale.

De l’autre, une alliance de circonstance a réuni, comme pendant toutes 30 dernières années, ceux des dirigeants qui ont devant eux le temps de tenter à nouveau leurs chances aux élections présidentielles, mais dont l’impatience amène à mettre leur  seul intérêt commun ensemble : parvenir à des conditions immédiates leur permettant de s’affronter pour la conquête du pouvoir. Cette alliance a été élargie à ceux qui ne disposent pas du luxe du temps et qui ont un intérêt objectif à éliminer un adversaire de toujours qui leur a fait voir de toutes les couleurs, disposant en appui, la constitution. concurrent que son âge et son expérience rendent redoutable. Parce que nuls de voulaient prendre le risque d’égarer leurs partisans et pour préserver leurs intérêts partisans propres, leur unique accord a consisté à s’unir en le préservant, mais sans s’accorder sur un candidat unique adversaire du président Ouattara dans la conquête de l’opinion du peuple.Sous le prétexte certes fondé, que la décision du peuple ne serait pas respectée par le régime Ouattara, l’opposition a choisi de ne pas prendre le risque que le peuple décide de ce qui est vrai, juste, bien, beau ; bref de ce qui acceptable et lui convient. Comme au cous de ces 30 dernières années, le régime et l’opposition veulent encore une fois régler le problème de la Côte d’Ivoire sans le peuple ivoirien.

Le peuple ivoirien ne peut plus s’accorder le luxe de suivre aveuglement des dirigeants qui le font courir à sa perte depuis 1990. Où est son intérêt commun dans des actes politiques qui n’ont jusque-là réussi qu’à les ordonner entre partisans du régime au pouvoir et telle opposition à telle période, qui ont consisté dans le fait que ces régimes et oppositions on exercé et exercent encore la souveraineté à sa place et, en fin de compte, qui ont conduit qu’à sa plus grande misère depuis 1993 : sa fracture. Les ivoiriens doivent tenter d’observer ce qui se passe, ce qui leur arrive ; il doivent ensuite chercher à comprendre pour s’expliquer les circonstances de leur existence. Ce n’est après tout cela qu’ils seront en mesure d’en être indignés, de se révolter, de s’engager véritablement pour eux-mêmes et pour enfin d’agir à leur profit commun. Aucun régime au pouvoir, ni opposition qui ne respecte pas sa souveraineté ne peut prétendre agir pour son profit. Des gens qui prétendent savoir ce qui convient au peuple, qui veulent en discuter entre eux, mais sans jamais lui demander son avis, ont en réalité peur de ce que ce qui convient au peuple ne leur convienne pas. Voilà toute la difficulté.

Perspectives de sortie durable de la crise qui s’éternise.

« Depuis la mort d’Houphouët, le pays n’a pas eu de tranquillité jusqu’à ce que je vienne au pouvoir » (29), ainsi s’exprimait le président Ouattara dans un discours qu’il a prononcé au congrès du RHDP, le samedi 26 janvier 2019. Le pays ne pouvait être en paix dès lors que son état permanent violence correspondait à sa lutte pour détenir et exercer le pouvoir. Ainsi, selon lui, la paix en Côte d’Ivoire représente pour lui la situation de la Côte d’Ivoire dans laquelle lui détient et exerce le pouvoir. Si après plus de dix années de gouvernement du pays, la paix selon lui est à nouveau menacée, c’est bien parce que le peuple ivoirien, dans sa grande majorité, n’accepte pas que ses lois soient manipulées et mises au service de la paix, selon son unique conception. Nous avons tenté d’analyser une raison à une telle conception de la paix en Côte d’Ivoire.

Pour la raison principale que nous avons analysée parmi d’autres subsidiaires, à savoir son besoin de dignité, de protection et de sécurité hors du pouvoir, la décision du Président Alassane Ouatta était prise depuis longtemps : il ne cèdera pas le pouvoir lorsqu’il sera parvenu à le détenir, puisque nuls ivoiriens ne pourront les lui garantir. Sans remplacer la garantie que cette détention constitue pour lui, il n’existe aucun espoir qu’il lâche de son propre gré le pouvoir. S’il demeure président contre vents et marées jusqu’en 2025, la même raison sur laquelle il fonde son droit de continuer à être président sera valable à son sens en 2025. Dès lors, les ivoiriens savent que leur société va vivre dangereusement au moins jusqu’en 2030, si l’état de santé du président Ouattara le lui permettait et si aucune rupture n’intervient d’ici là.

S’il arriva, encore une fois, qu’un rapport de force violent détermina l’issue de cette nouvelle crise, sans le peuple et sans que sa libre détermination ne soit recherchée et respectée, malgré les risques réels de sa duperie, alors nous devons convenir dès à présent qu’une nouvelle crise est devant nous, quels que soient les vainqueurs circonstanciels de la crise actuelle. Seul le temps nécessaire à la constitution des forces des vaincus d’aujourd’hui déterminera le calendrier de sa survenue. C’est peut-être cette période de temps que les ivoiriens appellent la paix, celui de leurs attitudes, comportement et actes sournois, vils et faux, pour se préparer à la bataille.

Un dialogue inclusif est annoncé comme la voie pour en sortir. Il est possible que les ivoiriens au pouvoir et dans l’opposition s’accordent pour parvenir à élaborer ensemble les règles les plus parfaites possibles. Mais, il ne peut y avoir d’institutions fortes qu’elles organiseraient, sans que l’esprit des hommes qui les incarnent ne soit fort. Et, il ne peut y avoir d’esprit fort des hommes, au plan moral et de l’éthique sociale, s’ils ne craignent aucun souverain : dans les société qui consistent en États de paix, le peuple et son esprit le constituent. Sans, pédagogie de la république et de la démocratie par les pouvoirs et oppositions pour éduquer le plus à devenir le souverain, les possibilités de sortie durables de la crise sont minces.

D’un côté, parce qu’Alassane Ouattara a cru que c’est une marque de courage que de faire la guerre à certains de ceux avec lesquels son existence l’appelle à vivre ensemble, plutôt que de rechercher et travailler sur les conditions de la paix, il a crée les conditions pour faire du pouvoir qu’il détient, le moyen de se protéger d’eux, définitivement fait des adversaires. Il s’est piégé et le pays avec lui, craignant des propres partisans en faisant la paix autant que ses adversaires. S’étant condamné à l’usage de la violence pour conquérir le pouvoir, il s’est condamné à en faire usage pour l’accaparer et user de la violence du pouvoir pour se protéger de tous. De l’autre, appeler à un rapport de force violent contre un pouvoir qui est supporté par d’innombrables autres ivoiriens, c’est appeler à se battre violemment contre ceux avec lesquels ils veulent vivre. Le courage consiste à affronter tous ceux qui, vivant ensemble,  aspirent à en découdre pour canaliser leur colère et révolte vers la création et non vers la destruction. Le courage, c’est tendre la main à celui qui s’est laissé piéger par sa juste colère et révolte, pour se retrouver autour des conséquences délétère de la voie désastreuse qu’il a choisie, pour tenter ensemble de retrouver le chemin de la paix.

Il n’y a pas de guerre à mener contre une partie du peuple ivoirien ; pas plus qu’il n’existe de guerre à faire contre un compatriote qui s’est préparé à mourir au pouvoir, faute pense-t-il, qu’aucun ivoirien ne lui veut de bien, mais qu’il est au contraire celui qui lui veut du mal. Certes, Alassane Ouattara a suivi une voie qui devait imposer sa dignité, dans laquelle tous les moyens lui semblaient permis. Non seulement elle n’a fait que produire le résultat contraire, mais en plus c’était une voie sans issue : la dignité s’impose d’elle même mais nulle ne peut l’imposer à qui que ce soit, par quelque moyen que ce soit. Un homme digne est un homme digne de la considération de ses contemporains dans la société. Cette considération concerne ses paroles, ses attitudes et comportements, ses actes. A avoir voulu lutter violemment contre le défaut spontané de considération, par des paroles, des postures et comportement ainsi que des actes socialement toxiques, la considération recherchée dont le défaut de spontanéité a conduit à l’indignation et à la colère n’a réussi qu’à renforcer la déconsidération. Collectivement, nous devons parvenir à cette considération que seuls des actes magnanimes procurent. Collectivement, les ivoiriens doivent s’engager à protéger l’homme Alassane Ouattara et à assurer sa sécurité, le reconnaissant comme l’un des nôtres, digne de leur considération, d’avoir été utile au pays. Un homme ayant l’égale considération des autres et qui éprouve le sentiment de sa valeur, à savoir être important et utile aux autres, fait de grandes choses à leur service.

L’option de l’échange de violence jusqu’à ce qu’elle détermine et choisisse son vainqueur est une autre voie. Dans l’histoire, elle a été celle de règlement des divergences lorsque les hommes éprouvent le sentiment d’appartenir à des sociétés différentes. Dès lors que l’esprit du président Ouattara est préparé à mourir au pouvoir qu’il détient, comme sa protection, c’est un combat de 10 ans au moins qui attend les ivoiriens. Que valent ces dix années pour celui qui est prêt et s’est préparé à la violence, par rapport à l’immense majorité du peuple qui rêvait de tourner la page ? Un homme ne peut vaincre un peuple. Mais, le président Ouattara n’est pas seul ; il a derrière lui un grand nombre de compatriotes partisans. C’est donc pas une bataille entre le peule ivoirien et un pouvoir isolé, mais entre fractions du même peuple. Que dire de ses innombrables soutiens extérieurs tant qu’il sert à cette place leurs intérêts ? La bataille entre ivoiriens pour le contrôle du pouvoir ne génère qu’un perdant unique : le peuple de Côte d’Ivoire, sauf à considérer que les vaincus qui perdent n’en fassent pas partie.

Conclusion.

La politique est comme un match de foot où le régime au pouvoir reçoit l’équipe adverse l’opposition, et désigne les arbitres de la compétition pour détenir et exercer le pouvoir. Autant dire que c’est la probité morale et l’éthique sociale de ces derniers qui permet un match apaisé. Si tel n’est pas le cas, alors il convient de rechercher un arbitre dont l’intérêt est la paix sociale, plus que le résultat du match. Si un arbitre indépendant et souverain n’est pas recherché, à ce jeu là, chacun comprend dès lors que cela dérive rapidement en abus et en violence sans que ceux qui préfèrent abuser et engager la violence ne puissent être équitablement sanctionnés ou exclus du jeu. Un tel jeu prend alors des allures d’une scène de violence, pour tenter d’imposer la fausse vérité qui doit déterminer qui est à la fois compétiteur et l’arbitre.

Il en est de même  la société, des relations entre régime au pouvoir et son opposition en politique. Lorsque de telles divergences surgissent, seul le peuple peut les trancher. Lorsque chacun (régime au pouvoir et son opposition) tente d’être l’arbitre, au lieu de rechercher l’arbitrage du peuple, alors la divergence n’a aucune solution que celle déterminée par un rapport de force violent. Rarement, les deux parties veulent se passer d’un arbitre ultime, en l’occurrence le peuple. Parce qu’il organise les conditions de cet arbitre, la voie menant à solution de la divergence initiale devient elle-même un sujet de divergence. En fin de tout compte, malgré la meilleure volonté des deux parties pour coorganiser cet arbitrage ou la faire faire par une autorité indépendante, seul l’esprit des hommes permet d’aboutir à un arbitrage juste et respecté du peuple. Faute d’avoir confiance en l’esprit des hommes, le peuple peut être un souverain dont la souveraineté ne vaut pas un clou au point de vue de certains acteurs, s’enfermant ainsi dans une voie de violence.

Tout, dans la manière de détenir et exercer le pouvoir ou dans celle de vouloir le conquérir, nous invite à faire ce travail de la vie d’un peuple qui nous attend tous : faire surgir le peuple, pour améliorer la véritable politique. Pour ceux que ce travail révulse, peut-être pouvons préférer sa désignation en napolitain puisque, selon le cinéaste italien Frédérico Fellini,  “le travail” n’existe pas pour eux : Nous devons nous efforcer de “fatigare” sans relâche. Nous devons le faire pour rechercher en chacune de nos postures, en chacun de nos comportements et de nos actes politiques tout ce qui peut permettre de construire le peuple et son esprit. Renforcer sans cesse par ces attitudes et comportements, sa compréhension de la république et du jeu politique qui s’y joue entre le pouvoir et l’opposition dont il est précisément l’arbitre ultime, voici la mission collective et de chaque acteur ivoirien. Le réalisateur de cinéma italien Roberto Rossellini (1905-1977), quant à lui, énonce : “L’ignorance convient bien à ceux qui vous tiennent en joug” (30) ou tentent de le faire, peut-on ajouter. Cette ignorance est peut-être le carburant de tout ce qui arrive aux ivoiriens depuis 1993, qu’ils supportent le régime au pouvoir ou l’opposition en tant que les troupeaux qui augmentent leur puissance.

Au nom de la liberté, de l’égalité sociale et politique, de la dignité, les ivoiriens s’affrontent. Mais, « Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres », (31) nous dit Nelson Mandela, in Un long chemin vers la liberté. Ceux des ivoiriens qui recherchent la liberté en voulant dominer d’autres et en dégradant la leur ne sont pas libres, mais enchaînés avec les autres et tous en danger vis-à-vis de toute adversité externe, puisque les autres ne le sont pas. Pour terminer, empruntons les termes d’Aimé Césaire. Une société ivoirienne qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement depuis 1990 est société décadente depuis cette date. Cette société ivoirienne qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes communs les plus cruciaux pour rechercher les moyens de domination des uns par les autres est une société foncière atteinte et croyante en l’inégalité. La société ivoirienne dont tous les membres rusent avec ses principes derrière lesquels chacun se cachent pour justifier sa raison alors qu’il a tort, est une société moribonde, voire même pourrie. (32) Cette société de laquelle se dégage depuis plus de 30 ans, non pas une odeur de pus, mais l’odeur du sang des ivoiriens tués au nom de l’inégalité et de la volonté de dominer doit heurter chaque ivoirien, l’indigner puis le révolter pour en faire un véritable acteur qui agit pour mettre un terme à sa puanteur, toujours sous-jacente alors que des ivoiriens la croyait disparue.

De ce point de vue, la colère réservée en réponse à la candidature d’Alassane Ouattara et à sa victoire à la Pyrrhus constitue probablement le dernier soubresaut de la tragédie politique que connaît la Côte d’Ivoire depuis plus d’un quart de siècle. Conscientes de l’âge avancé de chacun des protagonistes, dit Léjéal, les populations entendent peut-être laisser filer le temps jusqu’à ce que, rattrapés par la loi biologique, les trois agitateurs « historiques » de la scène nationale passent, enfin, le témoin aux générations montantes.” (33) Cela interviendra sous peu sans doute. Mais c’est serait là une erreur fondamentale du peuple ivoirien de penser qu’il suffirait que Bédié, Ouattara et Gbagbo ne soient plus, pour que leur problème fut emporté par eux outre-tombes et qu’il ait disparu avec leur absence.

Un problème n’a jamais été un homme ou des hommes. Si l’esprit à la source du problème des hommes après eux  est identique à celui de ces trois acteurs et à ceux qui en ont fait durablement leurs dirigeants et gouvernants est le même, on peut l’affirmer ici et maintenant : la même cause produira le même effet. Voici pourquoi il faut faire preuve d’une audace qui recentre le peuple dans son rôle du souverain. Peut-être devons-nous dire en définitive : ivoiriens, donnez donc au président Ouattara une raison de céder le pouvoir de son plein gré. Si nous y parvenons, alors, pourrons-nous affirmer que nous avons entendu Frantz Fanon nous dire que chaque génération a sa mission ; librement et disposant d’une part du pouvoir de la réaliser, ses membres peuvent choisir de la réussir ou de la la trahir ((34). La nôtre, qui consiste à restaurer durablement la stabilité de la société dégradée depuis 1990, allons nous la réussir ou la trahir ? Telle est la question essentielle que nous devons dépasser pour résoudre la question de la Côte d’Ivoire, mieux que ne l’ont fait les principaux acteurs depuis 1990 au moins et ceux qui les encouragent.

Dans le prochain article, une proposition audacieuse de sortie durable de la crise sera faite à cet effet, sans qu’aucune prétention ne l’accompagne. Ce sera une pensée, livrée en partage avec les ivoiriens qui parviennent à faire s’évader leur esprit de la prison des émotions dans laquelle nombre d’ivoiriens s’enferment eux-mêmes. Peut-être alors la discussion sera possible, plutôt que la dispute à laquelle chacun est sommé de prendre part en agitant les morts et les actes barbares. S’engager dans la barbarie n’est pas l’unique réponse à la barbarie, tant que nous demeurons encore des hommes, dignes de la considération d’être des humains.

 

_______________________________________________________________________

(1) Frédéric Lejeal, “Côte d’Ivoire : une « guerre de trente ans » qui tire à sa fin ?”, Tribune du 14 novembre 2020 sur le site de l’IRIS. URL : https://www.iris-france.org/151715-cote-divoire-une-guerre-de-trente-ans-qui-tire-a-sa-fin/

(2) David Yala avec Sercom,  Côte-d-ivoire : Soro s’est mis en danger de mort politique – comment veut-il diriger la Côte d’Ivoire avec une idéologie marxiste, déclare Nassene-Ba-touré, maire d’odienné” URL : https://www.linfodrome.com/vie-politique/47452-cote-d-ivoire-soro-s-est-mis-en-danger-de-mort-politique-comment-veut-il-diriger-la-cote-d-ivoire-avec-une-ideologie-marxiste-declare-nassene-ba-toure-maire-d-odienne https://iciabidjan.com/nasseneba-toure-le-cp-de-soro-nest-quepiphenomene-un-feu-de-paille-base-sur-rien-de-solide/

(3)  idem (2)

(4) Tweet de Mamadou Koulibaly, canadidat du parti Lider du 18/09/2020

(5) Léa Masseguin, “Présidentielle en Côte-d’Ivoire : Alassane Ouattara se déclare dans la défiance”, Article du 24 août 2020, dans le quotidien français Libération URL : https://www.liberation.fr/planete/2020/08/24/presidentielle-en-cote-d-ivoire-alassane-ouattara-se-declare-dans-la-defiance_1797604

(6)   Lebanco.net, “Il y a 9 ans, Feu Professeur Bernard Zadi Zaourou disait : “Alassane, pour moi, est un ”fromager”. URL : https://www.lebanco.net/news/36020-il-y-a-9-ans-feu-professeur-bernard-zadi-zaourou-disaitquotalassane-pour-moi-est-un-3939fromager3939.html

(7)  Thomas Hofnung, “Présidentielle ivoirienne : tous perdants !” Tribune dans le journal français Libération du 25 octobre 2020 URL : https://www.liberation.fr/debats/2020/10/25/presidentielle-ivoirienne-tous-perdants_1803437

(8) idem (7) 

(9) idem (1)

(10) idem (1) 

(11) idem (1) 

(12) idem (1) 

(13) Le Monde Afrique, « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais de fortes institutions ». Article du 13 juillet 2009, dans le quotidien français Le Monde URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2009/07/13/l-afrique-n-a-pas-besoin-d-hommes-forts-mais-de-fortes-institutions_1218281_3212.html.

(14) Ladji Ouattara, « Ce dont l’Afrique a vraiment besoin ! », Tribune publiée dans le mensuel français Le point le 31 mai 2019. URL : https://www.lepoint.fr/afrique/ladji-karamoko-ouattara-ce-dont-l-afrique-a-vraiment-besoin-31-05-2019-2316244_3826.php

(15) idem (7)  

(16) idem (7)

(14) idem (6) 

(15) idem (6) 

(16) idem (6)

(17) Boris Bajanov, “Bajanov révèle Staline – Souvenirs d’un ancien secrétaire de Staline”, Collection air du temps Gallimard, 1979

(18) idem (5)

(19) Entretien exclusif – Laurent Gbagbo à TV5MONDE par Denise Epoté : “Ce qui nous attend, c’est la catastrophe”, URL : https://information.tv5monde.com/video/exclusif-laurent-gbagbo-tv5monde-ce-qui-nous-attend-c-est-la-catastophe

(20) Nephthali Messanh Ledy, “Côte d’Ivoire: la désobéissance civile “délégitimée” par la tenue du scrutin ? Article publié le https://www.financialafrik.com/2020/10/31/cote-divoire-la-desobeissance-civile-delegitimee-par-la-tenue-du-scrutin/

(21) David Gormezano & Meriem Amellal,  “Présidentielle en Côte d’Ivoire : l’opposition veut former “un gouvernement de transition” Publié le URL : https://www.france24.com/fr/afrique/20201102-présidentielle-en-côte-d-ivoire-l-opposition-va-former-un-gouvernement-de-transition

(22) idem (21)

(23) Soro Guillaume, “Déclaration solennelle de monsieur guillaume Kigbafori Soro”, publiée le 04/11/2020 URL : https://guillaumesoro.ci/news/489/1/declaration-solennelle-de-monsieur-soro-kigbafori-guillaume.html

(24) idem (23)

(25) idem (23)

(26) Laurent Gbagbo cité par ZIÉ Konaté, “Après avoir été chassé par Ouattara/ Konaté Zié (pro-Soro) passe aux aveux : « J’ai combattu Gbagbo qui m’a donné …(…), publié le mardi 18 Juillet 2017 IvoireBusiness. URL : https://www.ivoirebusiness.net/articles/après-avoir-été-chassé-par-ouattara-konaté-zié-pro-soro-passe-aux-aveux-«-jai-combattu

(27) idem (7) 

(28) idem (7) 

(29) Roxane Ouattara, “Alassane Ouattara au congrès du RHDP : « Depuis la mort d’Houphouët, le pays n’a pas eu de tranquillité jusqu’à ce que je vienne au pouvoir», Publié le URL : https://www.yeclo.com/alassane-ouattara-au-congres-du-rhdp-depuis-la-mort-dhouphouet-le-pays-na-pas-eu-de-tranquillite-jusqua-ce-que-je-vienne-au-pouvoir/

(30) Roberto Rossellini (1905-1977), réalisateur de cinéma italien

(31) Nelson Mandela, “Un long chemin vers la liberté”.

(32) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, (1re éd. 1950)

(33) idem (1)

(34) Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, 1961, éd. La Découverte poche, 2002, p. 53-54.

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

77 − 72 =