La valeur “Temps” : Introduction au temps (2/2) : “La porte du changement !”

Dans l’article précédent, introductif à l’examen de la conception du temps par l’Afrique, nous avons vu que quelque part en Afrique de l’Ouest, des africains assimilaient la distance au temps, et concevaient le cerveau comme de l’énergie. Faisant le lien avec la science qui a considérablement influencé le monde et nos vies, nous avons tenté d’insister sur l’importance du mouvement pour qu’une masse comme le cerveau génère de l’énergie. Nous avons également tiré la conséquence que dès lors que la conception spirituelle et sacrée avait réponse à toutes questions, elle déprimait la pensée dont le seul objet est la quête de réponses à ce qu’il ignore. Le cerveau ainsi mis au repos n’est plus énergie mais masse, comme le foie, le rein. Par sa croyance aux seules réponses livrées clé en mains par une telle conception, l’homme ne produit alors plus que de l’énergie spirituelle ; une énergie certes utile nécessaire pour la sauvegarde ; elle a donc un effet conservateur. Cependant, elle est insuffisante pour vivre. Parce que la vie est changement, comme les perceptions de nombre de personnalités sont rappelées par le magazine Inch (1). C’est ce que le  président américain assassiné John F. Kennedy énonce dans la première proposition de ce qui suit : “Le changement est la loi de la vie. Et ceux dont le regard est tourné vers le passé ou le présent sont certains de rater l’avenir“(2). S’agissant de la seconde proposition, elle est discutable dans la mesure où le changement peut venir de l’arrière et qu’on peut précisément hypothéquer l’avenir pour ne pas l’avoir vu dans le rétroviseur. A moins que son sens rejoigne celui de Socrate, philosophe grec, à savoir que “Le secret du changement, c’est de concentrer toute votre énergie non pas à lutter contre le passé, mais à construire l’avenir“(3), un tel débat est pertinent. Bref ! L’énergie spirituelle seule est parfaitement inadaptée pour faire face aux contingences matérielles qu’aucun homme ne veut ni ne peut ignorer tant qu’il vit, qu’il éprouve des difficultés de vivre et en souffre parfois, d’autant que pour  le philosophe chinois, Lao Tseu, “La vie est une série de changements naturels et spontanés…“(4).

Cela rappelé, il est temps d’examiner le changement attendu par de nombreux africains. Car non seulement cette attente a un lien avec l’article qui précède mais en a aussi un avec le temps. En effet, très souvent, on peut entendre beaucoup d’africains dire, s’agissant de la réalité de l’Afrique “il faut que ça change”. La question est alors de savoir ce que “changement” signifie pour eux. Le changement se commande-t-il ? Est-il à venir ? Vient-il de l’arrière ou survient-il en avant ? Est-il déjà en cours ? Comme on peut le voir, le changement est la porte du temps.

Le changement : passé, présent et avenir

Comme moi, beaucoup de personnes ont sans doute entendu parler d’ondes gravitationnelles. Ce qu’elles peuvent inspirer est que la terre et les hommes ne sont pas à l’abri d’un “un tsunami cosmique” ! Car, d’après les scientifiques, il y a très longtemps, deux astres massifs et très denses (des trous noirs) étaient dans une sorte de danse céleste : un double mouvement de rotation et de déplacement de leur axe central, comme deux toupies. Ces deux mouvements les rapprochent jusqu’à ce que boum et éclair géant en quelques secondes : les deux astres fusionnent pour ne plus en constituer qu’un seul, plus grand que ceux qui l’ont généré mais moins que la somme arithmétique de leurs masses respectives. Car, cette OPA cosmique a généré une gigantesque quantité d’énergie dont le souffle  a pour effet de faire vibrer l’astre résultant jusqu’à sa stabilisation. Forme de dissipation de l’énergie générée, des vibrations se sont propagées dans toutes les direction de l’univers. Comme, une espèce de “vague cosmique”, elles ont parcouru l’espace en le déformant depuis l’instant et le lieu de la fusion entre les deux astres initiaux. Ces vagues sont si puissantes qu’elles parviennent à entraîner l’ondulation de l’espace comme une vague procède s’agissant de l’océan. Des parties d’espaces (les sommets ou bosses) se rapprochent alors tandis que d’autres (les creux) s’éloignent, contractant ou allongeant ainsi également le temps de parcours d’un point à un autre. C’est la mesure d’un des allongements du temps qui a permis de mettre en évidence l’allongement de distance entre des points dans l’espace au voisinage de la terre. Ces “vagues cosmiques”, ce sont cela les ondes gravitationnelles. Cette découverte a ébranlé une partie du monde et suscité la curiosité d’une autre partie. Une dernière partie y été indifférente. Quant aux astrophysiciens, ils étaient heureux de pouvoir confirmer par l’expérience ce que la formule d’Einstein prévoyait. Fort heureusement, ces ondes ont perdu de leur vigueur en parcourant tant de distance depuis si longtemps, à partir du lieu de l’espace ou cet événement a eu lieu. Autrement, où qu’ils vivent sur terre, les hommes auraient pu pourtant faire l’expérience d’un “tsunami cosmique terrestre”, mais sans eau. Sans doute que ce phénomène aurait entraîné plus de chaos que les tremblements de terre ou tsunamis maritimes ponctuels et localisés dont les hommes font depuis longtemps l’amère expérience. Cet événement aurait pu changer brièvement les perceptions des hommes. Pourquoi nous l’abordons en ce point ? Parce que cette situation, qui aurait constitué un véritable changement de visions, aurait ébranlé les certitudes et prétentions des hommes sur le passé, le présent et l’avenir.

 Malgré certitudes et prétentions, le changement est en cours.

D’une part, parce que la possibilité d’un “tsunami cosmique” enseigne qu’à l’échelon de l’univers, le présent peut être le futur d’un passé dynamique. Tout est question de repère. Dans cet exemple, l’expérience des effets d’un “tsunami cosmique” sur terre aurait pu nous apparaître comme un événement contemporain, si la science ne nous avait pas préparés à attendre ce témoignage dynamique du passé. Ainsi, lorsque nous déterminons le présent, nous procédons par rapport à un espace (lieu) et à un temps donnés. Le changement n’est donc pas toujours ce qui est devant ; il peut venir de l’arrière, être le passé retardé, en raison des distances  à parcourir jusqu’à l’observateur; qu’elles soient cosmiques, historiques, sociales, philosophiques, psychologiques etc… ou non. En ce sens, le présent peut être la connaissance ou l’expérience de l’observateur de ce qui a déjà eu lieu ou en déjà en cours. C’est pourquoi, du point de vue de l’univers, un “tsunami cosmique” peut être à la fois un événement passé, futur et présent selon l’endroit de l’espace où l’on se situe. Il est présent, du point de vue des hommes qui l’expérimentent, au moment où il parvient à leur échelle ; il est futur dans l’attente de pouvoir l’observer ou en faire l’expérience ; il est passé dès l’observation faite. Mais, du point de vue des mêmes hommes, il est passé et contemporain de la fusion des astres, mais un passé dynamique et à la fois leur futur devenant présent lorsqu’il leur parvient. On voit bien là que l’ordre passé, présent futur qu’on pensait intangible peut en être bouleversé. A l’échelon de l’espace, ces ondes générées relèvent à la fois du passé (génération), du futur (mouvement des ondes dans l’espace et vers la terre) et du présent (perception des ondes par les hommes). Ainsi, selon le repère d’observation, le changement peut être un événement passé (ce qui a déjà eu lieu), un événement à venir (futur) et le présent, à savoir la situation dans laquelle ce qui a eu lieu ailleurs et à un moment antérieur est encore en cours en un autre espace et temps donnés. Lorsque le changement s’observe du repère de l’homme-observateur ou homme-acteur, il peut être passé et futur par rapport à l’univers et à lui (avant qu’il l’observe ou en l’affecte),  présent (quand il l’observe ou l’affecte) et à nouveau passé (après en avoir fait l’expérience) et futur (pour quelque point de l’espace vers lequel l’événement poursuit son cours). Or, du repère de l’homme, les hommes appréhendent rarement le changement comme un tsunami, à savoir une dynamique de ce qui a déjà eu lieu et, qui n’a de passé, de présent et de futur que selon la portion d’espace parcourue. Il y a une raison à cela : parce qu’ils ne considèrent qu’une partie d’espace et de temps à la fois et non toutes les parties de l’espace ni tout le temps auxquels ils n’ont accès ni à la fois ni en permanence.

D’autre part, l’exemple de l’hypothèse d’un “tsunami cosmique terrestre” auquel les hommes ont échappé, en raison de la distance séparant la terre du lieu de fusion des astres initiaux nous enseigne que le changement n’a aucun besoin nécessaire de quiconque pour advenir : qu’on le veuille ou pas ou qu’on attende quelque événement nouveau ou modification ou rien, aucune posture humaine n’a de prise sur le changement : parce que les hommes n’en ont aucune qui soit totale sur l’espace, le temps et l’énergie consubstantielle de chaque chose. La terre peut parfaitement subir un événement inconnu à ce jour, sans que quiconque n’en soit épargné, alors même que cet événement lointain s’est déjà produit quelque part, poursuit son cours et ne nous est pas encore parvenu. Personne n’a donc de choix à faire s’agissant de savoir s’il souhaite ou pas tel ou tel changement externe, surtout lorsqu’il n’en a aucune conscience. Il n’y a donc aucune question avec le changement lui-même.

La question de savoir si un changement est bon ou mauvais n’en est par conséquent pas une. Certes, dans son processus de génération et de déroulement et lorsqu’il nous atteint, il peut agir sur nos certitudes, comme par exemple nos habitudes et nous conduire à adopter des nouvelles ou nous désorienter temporairement et être à l’origine de tensions en nous-mêmes et avec les autres. Pire encore, quelque changement peut aboutir à notre perte. Mais, la véritable question , comme l’énonce Rick Newman, “c’est la manière de l’anticiper [quand on le peut] et d’y réagir”. (5) Si cela relève du bon sens, s’agissant du changement qu’on peut se représenter et dont on peut mesurer la probabilité de survenue, comment anticiper cependant ce qu’on ignore et qu’on n’imagine même pas ? C’est un argument supplémentaire en faveur de considérer que tout ce que les hommes peuvent faire, c’est de changer eux-mêmes leurs conceptions, leurs pratiques pour s’adapter à un monde changeant, malgré leurs volontés et leurs désirs d’un monde invariant, dès qu’il leur procure un confort circonstanciel.

Par ailleurs, on peut tenter de distinguer deux genres de changement. Un genre de changement est constitué par celui comme le “tsunami cosmique”. Sa principale caractéristique est de ne dépendre d’aucune volonté de ceux qui en font l’expérience et y contribuent par leurs réponses diverses et ce, d’une manière ou d’une autre malgré eux. C’est aussi le cas des tremblements de terre. Les histoires humaines en général peuvent être rangées dans ce genre. Par exemple, les processus martiaux de réalisation de sa domination par un peuple ou une communauté sur d’autres en font partie. L’autre genre de changement est par exemple celui qu’une société peut librement décider d’en dessiner le contour et de réaliser. Un tel changement prend alors la forme initiale d’un projet social. Et, si on l’examine attentivement, on se rend compte que la manière même avec laquelle une société fait face collectivement à un changement du genre précédent, indépendant de sa volonté, constitue en soi un changement induit. Rarement un tel changement est souhaité en l’absence de toute expérience désagréable de changement externe ou interne. Un changement volontaire est en conséquence une forme de réponse à un changement externe ou interne. S’agissant des sociétés humaines, lorsqu’une telle réponse collective fait défaut, le changement externe dont il constitue la réponse poursuit son chemin en submergeant les capacités de réponse d’une société donnée : opposition, résistance, accompagnement ou d’influence d’un tel changement, quand il est inévitable. Le changement externe prend alors la forme d’un changement non maîtrisé en traversant l’espace social constitué par une telle société. De plus, un changement-réponse interne, non collectivement construit et mis en œuvre, peut intervenir et être vécu, comme un changement externe. Comme il représente, avec les véritables changements extérieurs l’essentiel des changements, on peut donc dire que pour la majorité des hommes, un changement est très souvent un processus subi qui les met en demeure de se déterminer à son égard et de faire un choix : s’y opposer, tenter comme l’autruche de se mettre à l’abri de son influence, tenter de le domestiquer et de le transformer en changement voulu, tenter d’en profiter tout en s’y opposant, etc… En ce sens, le changement interroge les conceptions et pratiques des hommes ; en un mot, il questionne ce que sont les hommes.

Le changement est une constante impérative

Le philosophe chinois Lao Tseu énonce que  “La vie est une série de changements naturels et spontanés. Ne leur résistez pas, cela ne provoque que de la peine. Laissez la réalité être la réalité. Laissez les choses affluer naturellement vers la direction qui leur convient“. (6) S’il peut être rejoint s’agissant du caractère impératif du changement, rares sont les hommes qui suivent sa recommandation quant à l’attitude à adopter à son égard. Sur le premier point, l’auteur Bob Tamasy ne dit pas autre chose quand il affirme que “Le changement est l’une des constantes de la vie. Que vous soyez prêt ou non, il arrive. Nous grandissons. Nous vieillissons. [Nous mourrons à un moment ou à un autre]. La technologie réinvente chaque nouvelle journée, [même au cœur de la campagne africaine]”. (7) En tant que “constante de la vie”, selon les termes appropriés ci-dessus, les hommes ne s’y habituent pourtant pas. Sans doute, parce que chaque changement affecte le système de référence de chacun et le livre à la merci d’une désorientation temporaire voir définitive ; il lui fait perdre parfois la représentation qu’il a de lui-même et de son environnement. N’est-ce pas parce que le caractère impératif du changement met à rude épreuve le fait même de penser que telle représentation est la seule vérité du monde ? C’est pourquoi on peut partager l’avis de la psychologue australienne Eve Ashe quand elle énonce : “Nombreux sont ceux qui détestent le changement. D’autres l’attendent avec impatience. Résister au changement est une attitude normale, mais très destructrice“. (8). En effet, le changement conduit certains à tenter de s’y opposer et à lui résister ; d’autres constituent ses agents et acteurs, favorisant son infiltration de la société ; d’autres encore le savourent quand il leur est agréable mais tout en s’y opposant paradoxalement parfois. Cela dit, le changement peut apparaître ou être dangereux ou agréable. Mais avant d’en avoir fait l’expérience pour le constater, qui a le pouvoir de prêter ces attributs à un changement donné, autrement que par un jugement préventif porté sur ses effets potentiels, passés au filtre de ses subjectivités et prétentieuses certitudes ? C’est sans doute cette caractéristique qui fait dire à l’écrivain Stan Goldberg que “le changement n’est pas foncièrement bon ou mauvais. Il est inévitable.” (9) D’un certain point de vue, c’est là que semble se situer le principal point de débat à son sujet. Les hommes peuvent-ils réduire durablement leurs difficultés de vivre sans changer, sans modifier ou adapter leurs perceptions et leurs représentations de la réalité ainsi que leurs conceptions du monde ; lesquelles sont sans aucune prise sur la survenue des changements modifiant sans cesse les repères de leur détermination ?

Cela dit,  l’entreprise humaine africaine doit-elle croire en des changements ou au statu quo que certains leur suggèrent comme l’excellence en société humaine ? La réponse est probablement non ; tout simplement parce qu’aucune société devenue excellente pour avoir changé n’existe nulle part et qu’aucune ne l’est devenue ni n’a survécu dans l’histoire, pour n’avoir pas changé. Selon Tom Peters, écrivain américain, “D’excellentes entreprises ne croient pas en l’excellence. Elles ne croient qu’en l’amélioration constante et au changement perpétuel”. (10)  En effet, c’est une évidence que l’Afrique a des améliorations résolues et constantes à faire en matière de conceptions de l’existence, de vivre ensemble et de ses modalités, de produire collectivement la réduction des difficultés communes de vivre, etc… Cette évolution doit aboutir à une amélioration constante de son économie collective de l’existence. Néanmoins, c’est illusoire de penser qu’un changement et encore moins un statu quo parvienne jamais à faire de l’Afrique une société humaine qu’on pourrait qualifier d’excellente. Parce que tout simplement il n’y a pas de société humaine standard, tant les hommes, les peuples et leurs moyens peuvent présenter des différences pas nécessairement nuisibles à leurs besoins ni faire d’eux différents cependant des autres hommes.

L’auteur Dave Kerpen observe que “Le statu quo peut être beaucoup plus confortable” (11). Mais, comment continuer la vie en suivant les anciens repères et pratiques quand le changement tente continuellement de s’affranchir des volontés de chacun. Hier, la volonté de faire face aux changements ont conduit les Perses en Grèce ; Alexandre Le Grand a fait face à ce changement en faisant de tout l’Orient grec y compris l’Égypte en Afrique. De changements en changements, Des arabes et des européens ont tenté de faire de l’Afrique orientale ou européenne. Aujourd’hui, comme l’énonce le même auteur, “nous vivons dans un paysage de technologie et de communications qui n’a jamais été aussi dynamique. Il y a vingt ans, vous n’aviez sans doute pas d’adresse électronique. Aujourd’hui, il est devenu difficile d’imaginer sa vie (…) sans courriel. Il y a dix ans, Facebook n’existait pas, et maintenant 1,25 milliard d’individus et des millions d’entreprises s’en servent pour communiquer. (12) Comment continuer à faire communauté avec des millions de jeunes africains qui ont rejoint des communautés à travers le monde et n’écoutent plus les contes la nuit à la lueur de la lampe tempête ? Comment maintenir en l’état l’Afrique d’hier quand la technologie joue un rôle majeur dans les changements qui affectent les africains, y compris ceux-là même qui précisément veulent la maintenir en l’état en redoutant que les changements détournent les jeunes africains des pratiques anciennes ? Comme le dit l’auteur, ces changements impliquent que chacun doit changer, à savoir s’adapter ; cela ne signifie guère faire table rase du passé en chaque africain ; qui le pourrait au demeurant ? S’il est maîtrisé, on peut observer que le changement apporte aussi du positif, surtout quand on a la lucidité de ne pas ignorer qu’il est aussi souvent difficile, comme l’auteur de l’énoncé précédant peut aussi le reconnaître. Alors que faire ?

Face à ce qui est impératif

Il n’y a aucune nécessité avec le changement, comme si l’on pouvait le juger comme tel ou pas, ni choix à faire le concernant, puisqu’il est impératif. La question avec le changement réside dans la perception qu’on en a et dans ce qu’on fait de cette perception. On peut regrouper toutes les perceptions à son égard en deux manières.

La première est de considérer que le mouvement du monde qui modifie sans cesse les repères est inacceptable. Cette perception offre deux possibilités : soit, stopper la mobilité du monde, génératrice de changements. Les hommes le peuvent-ils ?  Soit, stopper chaque changement ; les hommes le peuvent-ils durablement sans changer leurs perceptions du monde ? La seconde perception est celle faisant de l’homme une fraction du monde, avec ses beautés et ses laideurs et surtout avec son mouvement déstabilisateur de tout ce qu’on croit stable et assuré. Elle invite à épouser le mouvement du monde et non pas à s’y opposer en prenant un risque susceptible d’être fatal. Une telle vision fait de l’influence que le changement voulu opère sur le mouvement du monde et de la captation d’une fraction de l’énergie qu’il génère, la voie pour échapper aux aspects les plus toxiques de son mouvement. Le choix de l’une des options requiert de mesurer les forces en présence : d’une part, celles liées à chaque mouvement du monde, et d’autre part et surtout, celles mobilisables par les hommes. C’est dire toute l’importance de cerner une situation de changement afin d’étalonner l’énergie de son mouvement avec l’énergie disponible et mobilisable. Le choix à faire résulte de cet étalonnage permettant de déterminer l’énergie à lui affecter pour l’influencer ou à lui opposer pour anéantir son cours, lorsqu’il est jugé indésirable.

Quoi qu’il en soit, l’avis suivant de Anne Egros, coach pour chefs d’entreprise, nous semble correspondre à l’idée du sens que le changement pourrait avoir : “Le changement est inévitable, mais sommes-nous toujours contraints de changer sous prétexte que nous vivons dans un environnement mondial dynamique et hautement connecté ? J’estime que le changement pour le changement n’a rien à voir avec une véritable innovation ou le fait d’encourager la créativité ou d’acquérir de nouvelles connaissances et d’apprendre les nouvelles compétences nécessaires pour rester compétitif”. (13) L’Afrique, en tant qu’entreprise humaine, peut sans doute concevoir le changement comme une métamorphose par laquelle elle encourage la créativité et l’acquisition de nouvelles connaissances et compétences pour rendre son économie collective de l’existence plus productive. A condition que tous ceux qui réclament le changement en Afrique précisent les gains de ce qu’ils proposent, à savoir la valeur ajoutée pour l’Afrique, individuellement et collectivement ainsi que pour le monde entier. Rick Newman, auteur et chroniqueur financier ne dit pas autre chose quand il énonce ce qui suit : “Le changement [que l’on ne désire pas] n’est pas toujours une bonne chose. Il peut nous forcer à changer nos vieilles habitudes et nous en imposer de nouvelles, mais il peut aussi être stressant, coûteux, voire destructeur. Ce qui importe dans le changement, c’est la manière de l’anticiper et d’y réagir. Le changement peut nous apprendre à nous adapter, il peut nous aider à faire preuve de résilience, mais seulement si nous comprenons notre propre capacité à évoluer et à apprendre. Quand le changement nous rend meilleurs, c’est parce que nous avons compris comment retourner une situation difficile à notre avantage, et pas simplement en raison du changement lui-même”. (14) Le changement a toujours été, est et sera sans nous. La question ne se situe donc pas à ce niveau. Il loge à celui de savoir si l’Afrique comprend ce qui lui arrive dans l’histoire pour le retourner à son avantage, en s’appuyant, naturellement, sur ses ressources, dont la plus fondamentale est ce que les africains sont. La meilleure manière de faire face au changement externe, non désiré et par définition rigide, c’est de l’assouplir par un changement interne, telle la transformation d’une droite en une courbe ou un cercle. Face au changement externe, ce dont l’Afrique a besoin, ce sont des forgerons de l’histoire, capable d’user des conceptions africaines comme fourneaux pour assouplir l’histoire et la façonner à la convenance de l’Afrique. Et parce qu’il y a toujours un métal qui en modifie un autre, la seule manière de domestiquer le changement, c’est de le changer.

Changer le changement

C’est pour toutes ces raisons qu’on ne peut que se placer du côté des africains qui clament : “il faut que ça change ! Bien sûr ! Mais, il y une condition importante : s’ils consentent à observer qu’ils ont tort de penser qu’ils ont un quelconque pouvoir à faire venir le changement alors qu’il est sa maître. S’ils ont conscience que leur humble engagement est de tenter de le comprendre et de détourner son cours au profit des africains et de tous les hommes, alors, ils pourront grossir les rangs des africains qui seront utiles à tous les hommes, les africains en premiers. C’est à cette condition que l’examen d’une lucide volonté d’influencer le changement, qui est sans aucun maître, est possible ; Une telle posture peut alors se substituer à des incantations stériles d’appel du changement. Cela dit, on ne peut que s’incliner devant la vision suivante de Steve Jobs, créateur et dirigeant d’Apple quand il énonce que « Seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent. » (15) Car si le monde est changement, ce n’est qu’avec le brin de folie de penser et de vouloir peser sur ce qui change déjà qu’on peut avoir une chance de l’orienter dans la direction souhaitable. “Il faut que ça change” peut alors en ce sens prendre la forme de “il faut changer l’Afrique qui est déjà le changement”. Pour cela, il faut assurément un zeste de folie. En effet, des changements ont déjà eu lieu quelque part, en quelque esprit, sont déjà en cours, arrivent et sont mêmes aussi devant nous. Aux africains qui en doutent, on ne peut que les inviter en empruntant les propos du Dr. Wayne Dyer, conférencier américain en motivation, espérant que cela motive leur volonté de changer l’Afrique changeante : “Si vous changez la façon de regarder les choses, les choses que vous regardez changent“. (16) Le changement peut alors apparaître comme quelque chose qui ne varie qu’en raison du repère d’appréciation. Ce qui implique que des choses peuvent avoir changé sans changer au sens de modification de nature, mais de celle que la considération modifiée leur prête. C’est sans doute ce que signifie le dramaturge irlandais George Bernard Shaw, quand il énonce ce qui lui apparaît comme la condition du changement : « Le progrès est impossible sans changement et ceux qui ne peuvent pas changer leur perception, ne peuvent rien changer ». (17) Le progrès en tant qu’appréciation relativement à soi et à son système de référence de ce qui a varié relativement à ce même repère, constitue en conséquence un attribut du changement. En clair, on ne peut juger un changement comme progrès que s’il advient, autant il ne peut intervenir ou plutôt on ne peut modifier son cours pour le percevoir comme changement et le juger comme progrès ou non qu’en changeant de repère de perception. Comment changer alors cette façon de regarder, autrement qu’en changeant de point d’observation ?

Le temps et la porte du changement

C’est pour toutes ces considérations qu’on peut se poser la question de savoir quels changements ou plutôt quelles orientations données à ceux en cours, qui arrivent ou sont devant l’Afrique ? Qu’est-ce qui doit changer ou changer autrement ? Quels acteurs du changement envisage-t-on ? On peut aussi s’interroger sur comment domestiquer le changement dans la direction souhaitée ? Et puis, de quelle manière détermine-t-on et assure-t-on qu’il a eu lieu dans la direction souhaitée ? Enfin, avec quelle énergie réalise-t-on le changement, si toutefois nous nous accordons sur ce qu’est le changement ? Car, aucune réponse ne pourra être donnée aux questions ci-dessus si la conception africaine du changement ne fait pas l’objet d’une clarification et d’un accord. Pour changer le changement, il convient d’en débattre. Le physicien savant Albert Einstein a exprimé d’une certaine manière, l’aporie du changement devant laquelle tous les hommes se présentent à chaque instant de leur existence : “Le monde que nous avons créé est le résultat de notre niveau de réflexion, mais les problèmes qu’il engendre ne sauraient être résolus à ce même niveau” (18). En effet, le monde auquel l’Afrique a contribué, à la place qu’elle a su occuper, amère certes, est aussi le résultat du niveau de sa réflexion concernant le monde. Les problèmes que nombre d’africains pensent qu’il a engendrés pour l’Afrique ne sauraient être résolus au niveau atteint par sa réflexion antérieure, ni nécessairement à celui atteint par celle des autres. Voilà pourquoi, toutes les conceptions ayant servi de système de référence à cette réflexion doivent être questionnées. Or, dès l’instant que nous évoquons le changement, et sans pouvoir encore nous accorder sur ce que c’est, nous faisons allusion au mouvement, à l’espace et aux distances parcourues ainsi qu’au temps. Voici comment la conception africaine du temps mérite d’être analysée.

Thomas Jefferson, Président américain énonçait : “Chaque génération a besoin d’une nouvelle révolution”. (19) Un besoin s’exprime-t-il véritablement, quand le changement, impérial, s’insinue dans l’existence des gens, jusqu’à transformer bon gré, malgré eux leurs conceptions et leurs expériences ? La bascule conceptuelle faisant de l’heure le temps aux dépens des positions apparentes du soleil et des activités humaines à chacune de ces positions, y compris dans les campagnes profondes d’Afrique, relève-t-elle d’une révolution ? Des africains en ont-ils ressenti ce besoin ou tout simplement est-ce le résultat de la manière avec laquelle ils ont encaissé et assoupli les changements impératifs auxquels ils n’étaient pas préparés ? Si comme le dit Johann Wolfgang Von Goethe, écrivain et homme d’État allemand, “La vie appartient aux vivants, et celui qui vit doit se préparer aux changements” (20), on peut tout juste constater que l’Afrique n’était pas préparée aux changements. Qui le peut durant toute son existence ? Le moins que l’on puisse faire est de tenter de comprendre sa conception de l’être, de l’espace, du mouvement et de son énergie, ainsi que du  temps ; dernière conception au terme de laquelle le changement qui tentait de s’imposer à elle a eu de considération essentielle que pour déterminer le moment de faire ceci ou cela plutôt le temps dont il est une dimension lui serve à mesurer la succession de la variation de sa production historique. Sans doute que c’est le résultat d’un tel effort qui fournira les moyens d’assouplir les changements, de changer le changement, puisque c’est tout ce qu’on peut tenter de faire à son égard. En fin de compte, quand on dit “il faut que ça change”, on n’a rien dit en réalité, puisque le changement est là et que c’est l’existence elle-même. C’est un peu comme si l’on disait, il faut qu’on existe alors que c’est si bien le cas qu’on ne fait rien d’autre que d’affirmer cette évidence en énonçant cela. La question ne se situe par conséquent pas à ce niveau mais en comment changer le changement, donc la vie. Une telle question nous mène aux conceptions africaines du temps et de tout ce qui définit le changement. Chaque africain est convoqué par l’histoire à les questionner.

Au cours de ce trajet, des moments de doute ne manqueront pas de surgir. Ils naîtront du fait de considérer l’analyse que chacun fera comme insignifiante, pas à la hauteur de l’enjeu. Dans ces moments d’inconfort, qu’il se rappelle cette expression empreinte d’humilité mais aussi de lucidité, s’agissant de ce que chacun est fraction des acteurs rendant tout tout possible ; elle est de Mère Thérésa, missionnaire de l’Église catholique : “Seule je ne peux pas changer le monde, mais je peux jeter une pierre dans l’eau pour créer de nombreuses vagues” (21) . Ces vagues sont susceptibles de raccourcir les distances et le temps jusqu’à tout ce que chaque africain espère ou de les rallonger, pour tout ce qui rend son existence insupportable parfois. On retrouve ainsi les vagues ou ondes que chacun peut générer, comme un changement d’aujourd’hui, un changement passé et dynamique, à venir et dont il peut être témoin avant de n’être plus ou un changement devant ou après lui. Et parce qu’aucun changement souhaité ne peut advenir sans la variation souhaitée des espaces de l’existence, à savoir les positions occupées par l’Afrique en ces espaces, ni la conception du temps permettant de s’accorder objectivement sur le changement de position dans ces espaces, tout l’effort à accomplir est d’analyser et de s’accorder au préalable sur les deux dimensions du changement : d’une part, les distances à parcourir, à savoir les variations de position de l’Afrique à produire en ces espaces et d’autre part, la manière et les moyens de mesurer la succession de ces positions à occuper par l’Afrique. Voir l’enjeu d’examiner la conception du temps. Et que chacun y aille de son expertise, de sa sagesse et de sa réflexion, car le temps est l’une des volets de la porte du changement.

 

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(1) INEOS – “Le changement“, INCH Magazine, n°8.2015, Newsletter du xx, p.31 – URL : http://www.ineos.com/fr/inch-magazine/articles/issue-8/debat-le-changement-est-il-toujours-une-bonne-chose-

(2) John F. Kennedy, président américain, cité par : (1)

(3) Socrate, philosophe grec, cité par : (1)

(4) Lao Tseu, philosophe chinois, cité par : (1)

(5) Rick Newman, auteur et chroniqueur financier, cité par : (1)

(6) (4) Ibid

(7) Bob Tamasy, auteur,  cité par : (1)

(8) Eve Ashe, psychologue australienne, cité par : (1)

(9) Stan Goldberg, écrivain,  cité par : (1)

10) Tom Peters, écrivain américain, cité par : (1)

(11) Dave Kerpen, auteur, cité par : (1)

(12)  (11) Ibid

(13) Anne Egros, coach pour chefs d’entreprise, , cité par : (1)

(14)  (5) Ibid

(15) Steve Jobs, créateur et dirigeant d’Apple, cité par : (1)

(16) Dr. Wayne Dyer, conférencier américain en motivation, cité par : (1)

(17) George Bernard Shaw, dramaturge irlandais, cité par : (1)

(18) Albert Einstein, physicien savant, cité par : (1)

(19) Thomas Jefferson, Président américain, cité par : (1)

(20) Johann Wolfgang Von Goethe, Écrivain et homme d’État allemand, cité par : (1)

(21) Mère Thérésa, missionnaire de l’Église catholique, cité par : (1)

 

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