La valeur “Solidarité” : constitue-t-elle le problème ?

La solidarité est l’une des valeurs revendiquées par l’Afrique. En tant qu’élément de culture, constitue-t-elle une difficulté qui éprouve l’Afrique dans sa marche vers le progrès ? Le chemin le plus court est d’identifier ce que les africains considèrent comme inacceptable dans la solidarité. La question traitée est alors la suivante : qu’est-ce qui est inacceptable dans la solidarité ?

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Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : Qu’est-ce que la culture africaine? / Point : “Ce qui est passé a de la valeur pour l’Afrique

Devant les africains, leurs valeurs et leur culture

10. Solidarité ou Entraide : La valeur parmi les valeurs ?

A propos de la solidarité en Afrique, chacun y va de son couplet. En occident, face aux méfaits de l’individualisme exacerbé, de nombreux analystes ne manquent pas de citer l’Afrique en exemple, pour sa vertu du partage et de l’entre-aide. Ces moment-là font sourire les africains au point que les plis formés aux commissures des lèvres par leur sourire parviennent jusqu’à leurs oreilles. Certains parmi les africains eux-mêmes se contentent de l’afficher ou d’en user pour des objectifs les plus égoïstes et anti-sociaux. Pourtant, les africains en font leur fanion, dès qu’il s’agit de reprocher aux Autres leur égoïsme. Sont-ils combien ces africains qui se plaignent des modalités de leurs relations familiales, amicales ou d’États à États ? Combien ont développé des astuces pour mettre en œuvre ce que eux pensent devoir être les formes de manifestation de la solidarité ? Ainsi, plutôt que d’énoncer de façon péremptoire une valeur commune africaine, regardons de plus près si les africains sont d’accord, non pas sur sa nature en tant que valeur ou son intérêt en tant que réponse adaptée au problème, mais sur la manière dont on elle doit être être mise en œuvre aujourd’hui.

D’abord, tentons de la définir simplement. Pour une communauté humaine donnée, la solidarité désigne l’entraide mutuelle entre les membres pour faire face ensemble aux exigences de l’existence. Que cette communauté soit un couple, un binôme, une famille, un groupe communautaire ou une nation. On pourrait être tenté de penser que la solidarité présuppose l’existence d’une telle communauté. Mais en regardant de plus près, on se rend compte qu’elle contribue d’abord à rendre possible l’existence de cette dernière. Car, elle est constitutive de tout ce qui abouti à faire être l’espace social commun que nous appelons une communauté humaine donnée. Une telle communauté ne peut par conséquent pas exister, ni durablement,  sans le souci de ses membres les uns vis-à-vis des autres. Ce souci mutuel est la solidarité ; il renforce la conscience d’appartenance à une telle et même communauté sociale que nous désignons par l’attachement à la communauté. A ce titre, la solidarité contribue à faire être et à maintenir un espace social commun. Elle n’est donc pas la dérivé d’une société humaine préexistante ou déjà constituée. Au contraire, elle est d’abord partie de sa substance, donc de tous les espaces sociaux, au sens de ceux d’économie collective de l’existence. En cela, les couples, les familles, les groupes sociaux, les communautés nationales africaines ne sont pas plus solidaires que d’autres communautés humaines ailleurs. Par conséquent, on tentera de discuter les spécificités de la solidarité africaine.

A la regarder de très près, la solidarité constitue un sujet d’oppositions étouffées, en tous cas en Afrique contemporaine. L’attitude d’une grande partie des africains à son égard rend aussi compte d’un des traits de la culture africaine : celui consistant à éviter soigneusement d’affronter leurs sujets d’oppositions. En effet, trop souvent, des africains impliqués dans la relation sociale, nécessairement solidaire, – autrement elle n’en est pas une -, agissent précisément en un sens, tel qu’ils évitent de constater les désaccords qui ne manquent pas de la ponctuer. Procédant de la sorte, tout le génie relationnel consiste alors à les contourner. Or, il y a des désaccords fondamentaux, qui lorsqu’ils sont tus, transforment insidieusement l’espace social commun ou en cours de création en un espace partagé. Finalement, ils le réduisent à un espace d’oppositions et de conflits ou alors à celui du règne de la volonté de domination de ses membres les uns vis-à-vis des autres et vis-versa. Pour l’analyse et encore une fois, on se placera sous l’égide de Ki-Zerbo, lui qui comme d’autres connaît mieux l’Afrique que plusieurs d’entre nous. Il rend compte de la solidarité dont faisait preuve la société africaine de naguère (1). Il précise que cela avait cours dans l’inégalité, avec une hiérarchique sociale très stricte. Il est inutile de l’évoquer à l’imparfait. Cette valeur est encore d’actualité de nos jours. Pour l’approcher, il nous faut considérer les communautés solidaires en Afrique contemporaine et ses membres qui font preuve de solidarité.

Les communautés africaines et la solidarité

Examinons d’abord qu’est-ce que la société africaine et quels en sont ses membres. En matière de communauté d’économie du progrès, que le cadre soit familial, villageois, ethnique, régional ou national, il semble y avoir une constante. Une  personnalité fait office de père de famille (de communauté selon l’échelon). C’est ainsi qu’au niveau national, tel gouvernant, surtout des indépendances, est le père de tel État ou pré-nation ou entend l’être. Il en est de même de telle personne âgée, appelée affectueusement « le vieux » en Afrique qui l’est pour une famille ou un village. Ainsi, que la relation concerne celle d’un gouvernant national aux gouvernés ou celle d’un chef de village ou de communauté ethnique avec ses administrés, elle n’est pas celui d’un rapport d’adultes à adultes ; elle se place toujours dans le champ de celui père-enfants ; les enfants étant constitués par les membres de la communauté donnée. Maintenant, voyons s’il y a une ou des mères, les épouses du père ainsi défini. Une observation attentive rend compte de ce qu’à l’échelon national, les groupes communautaires semblent constituer les épouses. Quant aux africains pourtant adultes, membres de la communauté nationale, ils paraissent être dans leur grande majorité, les enfants respectifs de ces groupes selon leur groupe d’appartenance.  Voici le cadre conceptuel de la communauté nationale africaine. On peut donc représenter une communauté nationale africaine, cette véritable famille polygame, comme suit : le président ou chef d’État apparaît comme le père et l’époux ayant pour co-épouses, les entités communautaires restreintes ; les enfants du couple étant constitués par les africains, les membres de la population selon leur communauté historique d’origine. Mais contrairement au véritable couple polygame rendant compte du fait que l’époux a une préférence pour la plus jeune des épouses, la dernière en date en général, l’époux national africain a, dans la plupart des pays, une préférence pour sa communauté d’origine. Peut-il en être autrement, quand les épouses sont épousées en même temps qu’il prend le pouvoir et que par ailleurs le souci de la responsabilité collective et de l’effort d’équité peuvent faire défaut ? Cela dit, cette grande famille nationale ne supprime pas l’existence des sous-familles constituées par les groupes eux-mêmes et leur leader respectif, ainsi que par les entités ethniques qui les composent, les fractions de ces entités, les communautés villageoises et enfin les familles au sens où l’on l’entend habituellement. Ainsi, que cela n’en déplaise à ceux que la réalité dérange, il y a aujourd’hui en Afrique, des communautés nationales faites de groupes communautaires, régionaux ou ethniques, des groupes socio-économiques, des groupes religieux, des groupes instruits et des non instruits, des ethnies et leurs subdivisions, des villes, des villages, des familles, des individus, des femmes, des hommes, des couples, des enfants, des handicapés, des vieux, des groupes de gens qui exercent une parcelle de pouvoir et ceux qui sont gouvernés, etc…

Maintenant que nous avons tant bien que mal dessiné un contour de la communauté nationale africaine, voyons de quelle manière la solidarité s’organise désormais au sein d’une telle famille et constitue à la fois l’une de ses valeurs et un problème, si tant est qu’elle le constitue.

La solidarité à l’échelon national

Au niveau d’une communauté nationale africaine (la grande famille polygame), le moins qu’on puisse dire est le suivant. Très souvent, beaucoup d’africains membres d’une même communauté nationale sont solidaires quand il s’agit de dire aux yeux du monde qu’ils constituent tel ou tel État  et qu’ils en sont ressortissants. Mais dès qu’il s’agit de montrer la solidité du lien les unissant en tant qu’une communauté étatique constituée et unie, une famille en quelque sorte, il n’y a plus qu’une poignée d’africains. Et encore, on fait preuve de générosité dans une telle analyse. Car, l’évidence montre que les liens sont superficiels et non essentiels ; ils ne résistent pas quand vient l’heure de choisir le « père de famille ». Les évolutions depuis les années 1989 et la chute du Mur de Berlin le démontrent sans cesse. Qui peut affirmer que les ivoiriens, les gabonais, les burkinabés, les congolais et plusieurs autres sont unis ? Et,  puisque l’histoire a conduit tous les africains à cette étape (nouveaux États constitués, tentatives maladroites de démocratie) et que le chef ne s’impose plus – quoi que certains y parviennent ! -; choisir un gouvernant met à rude épreuve cette valeur que chaque africain revendique. Il ne reste plus alors qu’à nous poser  des questions.

La solidarité a-t-elle un sens si ce n’est d’en faire une réponse commune pour faire face ensemble à la difficulté ? Les africains sont-ils véritablement solidaires dès que les premières difficultés ou oppositions apparaissent ? Oui, si l’on considère la solidarité entre les membres des camps sociaux qui s’affrontent généralement. Certes. Mais, le périmètre de l’espace social qu’une telle solidarité inclut-il tous les africains membres d’un espace partagé que nous désignons par État ? On peut répondre par non, sans aucun doute. On peut même postuler que personne ne prendrait beaucoup de risques à énoncer que la solidarité dont se vantent les africains aujourd’hui s’exerce rarement à l’échelon d’une communauté nationale, donc de la famille nationale dont le contour a été précédemment dessiné. Tout simplement parce qu’une telle communauté n’existe que dans la mesure où des États existent et sont reconnus au niveau international. Cela implique d’en tirer une conséquence qui n’est guère autre que celle de constater l’évidence :  l’existence de tels ensembles nationaux, constitués par la force de l’histoire, ne relève pas de l’œuvre solidaire des africains. En en étant cependant les membres, par la force de cette même histoire, il appartient aux africains de faire de ces ensembles leurs espaces sociaux commun. Seule, une solidarité ouverte et élargie peut les y conduire.

Quelques esprits pourraient néanmoins objecter en évoquant les luttes communes pour les indépendances. Il suffit alors de rappeler que nous ne débattons pas du passé, mais de la solidarité dont les africains font preuve aujourd’hui, par exemple et très concrètement, quand ils ne sont pas d’accord sur l’aboutissement d’un processus électoral. Et si cela ne suffit pas, on peut observer qu’un tel argument ne résistera pas longtemps quand nous analyserons, dans le chapitre consacré au passé, de quelle manière les africains étaient unis et dans quel ordre ils sont parvenus aux indépendances. Car, s’ils ont fait preuve d’une solidarité nécessaire, il ne s’est pas agi d’une solidarité voulue, en vue de s’unir et de le demeurer pour mener ensemble et désormais libres l’économie du progrès. Car, loin d’une solidarité authentique et inclusive, elle consistait au contraire en une solidarité tactique que les desseins à peine masqués ont eu peu de mal à dénuder. La désolidarisation des communautés africaines les unes des autres n’a-t-elle pas commencé dès que l’idée de la possibilité d’une libération prochaine est parvenue aux esprits ? Nous discuterons ce point ultérieurement.

Pour ces raisons, il convient d’observer que les espaces sociaux africains actuels que nous appelons États précèdent par conséquent l’effort d’une solidarité volontaire à construire ensemble pour leur donner un contenu. Parce qu’un espace social commun, donc solidaire, n’advient et ne se maintient durablement que par la force collective (donc volontaire) de ses membres comme nous l’avons énoncé précédemment. On comprend dès lors, qu’une communauté nationale africaine existe par son périmètre extérieur mais soit creuse ou fissurée de toutes parts pour l’instant de l’intérieur. On mesure aussi pourquoi une telle communauté précède l’existence d’un espace social commun, laquelle existence et sa continuité relèvent d’un effort commun et volontaire de solidarité. Les espaces nationaux africains ne peuvent par conséquent que souffrir de l’absence de solidarité de ses membres, sans laquelle les espaces partagés actuels (États)  ne peuvent advenir des espaces sociaux communs. Ainsi, seule la solidarité entre les africains et les communautés restreintes auxquelles ils sont attachées peut faire des ensembles nationaux historiques d’Afrique, des espaces sociaux communs de progrès. Dès lors, une seule question s’impose : les africains font-ils preuve d’une telle solidarité pour mettre en commun les espaces partagés dont ils ont hérités ? On ne peut que faire des hypothèses.

Une autre observation s’impose. Beaucoup d’africains, comme d’autres ailleurs, n’ont pas dépassé la communauté régionale, religieuse ou ethnique ; qu’ils gouvernent ou soient gouvernés ne change pas l’éclat de ce fait. C’est au sein de ces dernières que la solidarité s’exerce, s’appuyant sur des liens solides que l’histoire diversement vécue en partie a fortifiés. il s’en suit que ces communautés constituent aux yeux de la plupart des africains leurs véritables espaces sociaux communs. On peut en faire la démonstration par la réalité que nous livre l’histoire récente. Puisque qui détient le pouvoir formé collectivement en tire un avantage, la solidarité s’exerce en conséquence et majoritairement dans un cadre éprouvé permettant de l’avoir, de le posséder et d’en profiter, aux détriments d’une partie de ses membre ou en tous cas de manière inéquitable. Ainsi, au plan national, la solidarité s’exerce dans les cadres ci-dessus évoqués. Et nombre de leaders de communautés restreintes, muant souvent en leaders politiques l’ont bien compris. Pour avoir une chance de prendre le pouvoir, ils s’appliquent à remplir deux conditions : avoir derrière eux leur communauté d’appartenance, la plus large possible. Et, surtout disposer d’argent pour confirmer et renforcer leur conviction en ce que le groupe communautaire est l’espace d’économie de l’existence. L’argent sert aussi à convaincre par ce biais d’autres électeurs d’autres communautés, plus ou moins déçus et généralement intéressés de satisfaire leurs besoins tout aussi privés. Et chaque poste de responsabilité exercée doit servir à amasser de l’argent pour ce combat et également à tenir sous leur autoritarisme ceux susceptibles de prendre des libertés. Enfin, il en faut pour prétendre pouvoir gouverner, comme si le poids du portefeuille était à la hauteur du poids des idées. Quand vous pensez que la caution pour pouvoir se présenter en Afrique à une élection présidentielle  (2) exige de débourser, dans la grande majorité des pays, pas moins de  20 millions de F.C.F.A. (3), soit un peu plus de 30 mille euros , qui peut être candidat ou quel parti politique peut en présenter un, au regard du niveau des ressources et du taux d’affiliation à un parti politique. Même dans des pays à forte conscience politique comme la France, le taux peine à atteindre 10% sur une population de 65 millions d’habitants. Le Congo Brazzaville de Denis Sassou Nguesso  vient de faire passer  la caution de candidature aux élections présidentielles d’environ 5 millions de FCFA (7.600 euros) jusqu’en 2009 à 25 millions de FCFA (38.000 euros) en 2016.(4) Sur une population de moins de 5 millions d’habitants, comment un candidat peut-il rassembler une telle somme, même en considérant que tous les congolais adhèrent à son parti politique ? Que dire du montant de la caution au Sénégal ! Passons, car nous y reviendrons au chapitre “politique”. Ainsi que la gouvernance soit socio-économique, politique ou culturelle, son but semble d’avoir et de conserver le pouvoir, au profit de sa véritable communauté sociale, considérée comme celle de l’économie commune du progrès. On peut toutefois ajouter, comme tout parti au pouvoir ailleurs dans le monde. Mais dans l’Afrique contemporaine, dans laquelle l’échelle de la valeur est encore loi dans beaucoup d’esprits, alors que dans le même temps chacun a désormais le pouvoir de ne pas accepter la place et la fonction qu’on lui assigne, cela ne peut que constituer un sujet d’opposition. A ce sujet, on peut noter que l’Afrique dans son ensemble est parvenue avec difficulté à la limitation des mandats présidentiels. Cette évolution a enfin été encouragée par l’Union africaine. Mais, elle ne résout cette difficulté que très partiellement. Car, cette réponse ne s’adresse qu’aux leaders de communautés eux-mêmes, mais pas à la volonté toxique de nombreux africains de limiter l’espace social commun à la communauté restreinte d’appartenance ; celle qui justifie que les membres de telle ou telle communauté restreinte veuillent conserver le pouvoir collectif. Car, qui peut dire que tel ou tel gouvernant africain veuille accaparer tout seul le pouvoir si n’avait aucun groupe social avec lequel il a en commun cette volonté et sur lequel compter, qu’il soit ethnique d’abord, socio-économique ou religieux ? Toute réponse qui ne désarme pas cette volonté ni qui lui supprime sa force ne peut être que partielle.

Maintenant, voyons si nous pouvons faire démonstration de systèmes nationaux de solidarité qui fonctionnent. A l’échelon des pays pris individuellement, quel est le système de solidarité entre les centres urbains et les villages africains ? On nous rétorquera en égrenant les programmes d’hydraulique villageoise, d’électrification, de désenclavement, d’alphabétisation ou agricoles, etc… Certes. Mais quand on s’affronte précisément parce que personne ne comprend que tel village bénéficie de cette solidarité et pas tel autre, ni pourquoi tel en est premier bénéficiaire, que des villages eux-mêmes n’acceptent pas parfois de ne pas être privilégié s’agissant de cette solidarité, avouons qu’il y a là matière à débattre de la solidarité.

Quel est celui entre les individus instruits et non instruits ? Est-ce de la solidarité quand, pourtant instruits et conscients des enjeux du monde, à la place même de gouvernants pour certains africains, nous cautionnons que la monarchie absolue règne au delà des aires institutionnelles, que l’inégalité sociale y demeure loi, que nous reconnaissons le chef de communauté mais considérons que sa contribution au fonctionnement de l’organisation ne vaut aucune rétribution, comme s’il devait se contenter d’être toléré pour la fonction qu’il remplit ? Une petite scène de la réalité africaine permet d’étayer ce point de vue. Quelque part en Afrique, un chef de village doit être intronisé. Voici là, le ministre des collectivités, là un ancien président et son épouse, là le sous-préfet et tout ce que l’État compte de représentants locaux. C’est le tour du représentant du sous-préfet de prendre la parole. Elle s’élance : “Article 1 : Madame X est désignée chef du village de X. Article 2 : Cette fonction est gratuite”, puis sourire de sa part, qui dissimule mal ce que d’aucuns qualifieraient de moquerie, mais que nous pouvons percevoir comme la conscience d’un abus ou d’un mépris. La foule occupée à acclamer le nouveau chef ne remarque même pas ce sourire interrogateur. Voilà un exemple de la manière dont ceux qui sont instruits et qui détiennent le pouvoir institutionnel manifestent leur solidarité à l’égard de ceux qui détiennent le pouvoir coutumier. N’est-ce pas là du pur mépris de la part de ceux qui savent l’institutionnel sur ceux qui savent le coutumier que de considérer que leur travail ne mérite aucune contre-partie ? D’autre part, des africains méritent-ils plus d’être libres et égaux entre eux et vis-à-vis des autres, ceux que l’institutionnel reconnaît et protège ? Et ces autres dont on intronise le chef, sont-ils juste bons pour avoir une place et être des fonctions, dans une organisation sociale coutumière qui consacre l’échelle sociale des valeurs inégales ? Quel est le système de solidarité entre ceux qui travaillent et ceux qui n’ont pas un travail ou qui sont à la retraite sans avoir jamais eu d’existence au ministère du travail ou des impôts ? Quel est celui entre des régions qui n’aspirent qu’à posséder le pouvoir à travers leurs leaders ? Quelles sont les modalité de celui entre l’individu et la famille, le jeune et le vieux, l’homme et la femme, le valide et le non valide ou handicapé ? On ne prend pas beaucoup de risques à énoncer que, sans doute, la réponse à chacune de ces interrogations est sujette à débat. Ainsi, on peut s’accorder sur le fait que quand on évoque la solidarité en tant que valeur en Afrique, c’est davantage au niveau non institutionnel qu’on peut en voir les manifestations. Nous ne reviendrons pas sur son existence par exemple au niveau inter et intra-ethnique pour la conquête et la conservation du pouvoir.

La solidarité à l’échelon rural

Hier, la lignée garantissait la passion d’être que la solidarité dans l’inégalité se chargeait de conforter. De nos jours, être solidaire dans l’égalité est parfaitement incompatible avec la passion d’être grand et supérieur aux autres. Cependant, tout est bon pour tenter de l’assouvir, puisque la lignée a perdu un peu de son caractère sacré et que tous les africains ne sont plus d’accords pour s’y soumettre ainsi qu’aux règles qui s’y rattachent, sans leur accord. Voici des exemples qui nous éclaireront la manière dont les africains contemporains peinent désormais à faire preuve de solidarité pour réaliser leur passion d’être. Car, au-delà des affrontements politiques, par communauté restreinte interposée pour le contrôle du pouvoir d’État, quel africain n’a pas eu écho d’affrontements au sein ou entre villages ? Ces situations de disputes pourraient prêter à rire si l’on s’en tenait qu’à leur caractère ridicule.

Par exemple, le déplacement au bord d’une route d’un village isolé, avec la possibilité d’unification avec un autre déjà présent, pour bénéficier des ressources collectives pose problème en Afrique. Parce que celui qui se déplace n’est pas propriétaire de cette portion de terre et que celui qui l’accueille craint qu’il lui fasse de l’ombre, qu’il dilue sa valeur. Autant dire que voir plus loin ensemble fait défaut, lequel défaut est renforcé par la volonté de supériorité. Telle est l’explication ou le ressort de certaines réalités africaines que personne ne veut livrer. Et, en cette matière, de par leur histoire, les africains sont passés maîtres dans le partage sélectif, étroit et sécurisé de tout ce qui pour eux fait leur position et leur sécurité. Avec la facilité d’accès aux éléments matériels de progrès tels que ceux de la communication, on retrouve cette mortifère volonté dès qu’il s’agit d’implanter une simple antenne de téléphone ou de télévision. Même l’implantation d’une école divise. Chaque village se bat pour sa grandeur, au lieu de faire une économie collective pour le progrès collectif d’être, mais égaux. Parce qu’en l’esprit de nombre d’africains, être c’est être grand, être supérieur à d’autres sur une échelle de la valeur qui est le repère de l’existence.

Cette production est encore plus consternante quand le lecteur constatera que l’objet de la dernière opposition citée en exemple, – à savoir l’école -, sert d’abri nocturne aux cabris, à défaut d’être clôturée, pendant que les jardinets familiaux de tabac le sont. C’est à la fois attristant et enrageant de constater que personne ne se bat finalement pour l’importance collective de l’objet de la dispute, mais pour ce qu’il représente comme attribut de grandeur. Ainsi l’objet des divergences sert ce qui est important à leurs yeux : la valeur qu’on croit qu’il donne. Qui s’étonne alors de se rendre compte que l’enfant en se rendant compte que l’école est aussi un abri pour des bêtes de somme, découvre qu’elle n’a pas la valeur que les parents prétendent d’elle, finalement sur le bout de leurs lèvres. Dans ces conditions, on peut avoir des raisons de penser qu’il il faut souvent du courage à l’enfant africain pour accepter d’aller s’instruire. Sauf si nous considérons que d’une manière ou d’une autre, il a pu établir au moins un lien partiel entre l’école, l’instruction et le renforcement de sa connaissance du monde dans lequel il vit, ce qui serait le prix à payer en côtoyant les déjections et urines de caprins sur son banc de l’école. Il faudrait aussi faire l’hypothèse qu’aller à l’école dans ces conditions implique dans son esprit de préférer une connaissance renforcée de son environnement (due à l’école) aux durs travaux champêtres. Enfin, c’est suggérer qu’il a conscience de ce que ses parents ou ses aïeux n’ont pas eu à faire comme lui de choix, autre que celui de vivre dans leur monde de certitudes, sans avoir à portée de leurs mains toute la connaissance humaine pour réduire leurs difficultés de vivre. Combien d’enfants doivent découvrir par eux-mêmes l’importance de la connaissance, quand leurs parents eux-mêmes leur enseignent, à travers leurs agissements, le contraire de ce qu’ils énoncent à propos de l’école sur le bout des lèvres ? Ce sont ces réalités qui doivent nous étonner et nous amener à nous poser des questions. Combien de temps dureront encore les ruralités africaines, peuplées d’africains espérant l’amélioration de leurs conditions de vie, mais cependant campés sur une tradition léguée, non contextualisée et peu désireux d’en faire les matériaux d’une tradition vivante à bâtir ensemble ? Cette interrogation trouve sa réponse dans la tradition elle-même. Car, malgré tout,  l’Afrique d’hier nous a livré l’essentiel : la croyance et la confiance en la solidarité. A nous d’en faire une réponse à nos difficultés ; à condition de nous accorder sur le périmètre de l’espace social solidaire, espace sur lequel la solidarité doit s’exercer. Cela, nous le pouvons puisque nous ne manquons pas de créativité, comme les africains d’hier. Ki-Zerbo n’indique-t-il pas que s’il y a une qualité de la société africaine qui force la reconnaissance même à ceux qui parfois lui dénient son humanité, c’est sa créativité (5), en particulier dans le domaine artistique et sportif. Même si c’est pour aussitôt résumer abusivement sa capacité de productions historiques à ces domaines, avec les clichés que chacun sait au sujet de la danse et du sport.

La solidarité à l’échelon familial

Hier la solidarité, en tant que « mise en commun » et entraide était « loi » au niveau intra et inter-villageois et familial. C’est davantage à cet échelon qu’elle s’appliquait à tous les aspects de la vie : célébrations, travail, réalisations diverses et leurs frais, etc… Voyons de plus près quelles en sont les modalités aujourd’hui. Comment se manifeste la la solidarité africaine, dans l’espace social contemporain familial ou villageois ? Rappelons-nous simplement le sujet de l’implantation d’une école ou d’une antenne de téléphone. Rappelons aussi celui des africains faisant preuve d’ingéniosité pour contourner le désaccord relationnel familial précédemment évoqués qui divisent des africains. Puisque c’est aussi en son nom qu’on nous dit aussi que la communauté entrave l’individu en Afrique, voyons si ce qui est devenu un axiome se vérifie.

Au village comme en ville, dans la position de gouvernants comme dans celui de gouvernés, la solidarité divise désormais les africains. D’une part, le périmètre de la communauté solidaire ne résulte guère d’un accord ; chacun entendant définir seul ce qui à ses yeux le constitue. D’autre part, toute volonté de débattre des modalités de la solidarité est ressentie et vécue comme une déclaration de guerre contre la tradition du “tais-toi et contente-toi de partager ce que tu peux partager”. Ainsi l’évocation de la répartition des responsabilité des membres en vue de l’objectif commun à poursuivre et la recherche d’accord sur un tel objectif commun divisent les africains. Dès lors, la question essentielle n’est pas celle de savoir si la solidarité est une bonne valeur ou un problème : elle est une bonne valeur et elle n’est pas le problème. L’interrogation est celle de savoir à quel problème commun elle doit répondre et comment elle doit y répondre. On s’oppose souvent en Afrique de nos jours sur comment elle doit s’exercer, en référence constante au passé pour les uns, et au présent pour les autres, avant même de savoir à quoi elle doit répondre que nous ayons en commun comme difficulté. Ainsi, s’agissant de la solidarité, on peut dire que l’Afrique s’accorde globalement sur un objet de désaccord. Elle préfère l’afficher comme valeur commune à ceux qu’elle traite d’égoïstes, plutôt que de chercher à comprendre pourquoi cette valeur commune divise les africains eux-mêmes. En procédant ainsi, elle se cache d’elle-même d’une certaine manière. Ils doivent être peu nombreux les africains qui ont échappé à la façon dont la sacro-sainte solidarité africaine tente de continuer à se manifester de nos jours. Un seul exemple suffira à éclairer cela.

Un jour, alors qu’eux-mêmes consacrent beaucoup d’énergie à rechercher l’équilibre dans leur vie, des actes irresponsables d’un membre de leur famille anéantissent leurs efforts. Une telle situation est moins rare de nos jours, puisque désormais chacun a le droit de ne plus se soumettre et agit davantage selon sa propre volonté. La famille demande alors à ceux qui consacrent autant d’efforts de destiner leurs fruits à traiter les conséquences de la liberté exercée. Pour celui dont on attend qu’il contribue à répondre à cette immense attente,  le lien de solidarité paraît alors agir parfois comme une prison sociale au lieu d’être une réponse collective. Dans l’attente de l’affection des leurs, des africains plient et finalement cèdent sous le poids de cette immense attente. Contribuer ou régler les conséquences de tels actes, en ruminant parfois leur colère, est leur chemin. Ainsi, au lieu d’être la solution collective, la solidarité endosse alors les habits du problème que certains croient reconnaître. Comment l’Afrique en est-elle parvenue là depuis naguère ?

Dans l’Afrique d’hier, la responsabilité des membres d’une communauté donné était essentiellement collective, bien que le Chef de la communauté l’exerce pour tous. Que cela concerne un individu, une famille, un village ou une communauté plus importante, le Chef répondait des actes de chacun de ses membres. Il y parvenait en s’appuyant néanmoins sur tous ses membres. Le contexte était celui d’un environnement restreint, à liberté fortement limitée. Le verrou social pesait sur chacun et limitait le manquement aux règles et les initiatives individuelles. Il faut préciser que quand on n’a que peu de liberté de dire et de faire ou qu’on ne peut que répéter ce qu’autres ont dit et faire que ce que d’autres vous demandent et dans tous les cas dans les limites imposées (comme aujourd’hui), il y a peu de place pour les débordements. Et de toute les manières, l’irresponsabilité individuelle ne pouvait exister. Car, en étant dans un contexte de soumission, la responsabilité la plus importante ne peut être que celle de celui qui vous soumet, même s’il parvient à la rendre collective.

De nos jours, un contexte de plus grande liberté a fait voler en éclats les conditions qui justifiaient la solidarité en ces termes ci-dessus. Que les africains maintiennent la solidarité, c’est heureux. Mais, que certains parmi eux soient amenés à en faire preuve en augmentant leur propre difficulté, sans finalement contribuer à réduire la difficulté collective, est source d’opposition. Voici l’équation de notre temps à propos de la solidarité. Lorsque des africains ne se contentent pas d’une estime coûteuse des leurs, cela ne peut conduire qu’à une opposition, non pas s’agissant de la valeur solidarité elle-même, mais s’agissant de ses modalités. Quand ils cèdent ou contournent l’opposition comme si tout allait bien, alors ils manquent finalement d’être utiles, en tant que  nouveaux « voyageurs », c’est à dire comme des acteurs efficaces de réduction de la difficulté collective.

La solidarité inter-nationale

Chaque communauté nationale africaine est supposée constituer un espace social commun pour ses membres. Ces communautés sont en relation avec leurs voisines et de proche en proche avec toutes les autres communautés humaines. Cette relation est plus ou moins constante, continue ou ponctuelle, dense ou lâche, etc…, selon la distance les séparant, l’histoire qu’elles ont en partage ou non avec d’autres, les opportunités à tirer d’une relation avec d’autres encore… L’évolution historique amène à considérer que de nos jours, toutes les communautés humaines partagent un même espace social, puisqu’une relation les relie désormais d’une manière ou d’une autre. Dans ces conditions, la question est alors celle de savoir quelle est la solidarité dont font preuve les communautés étatiques africaines les unes avec les autres, d’une part et celle avec d’autres communautés humaines, au delà de l’espace social africain.

Au niveau inter-États, quelques analystes mentionneront, sans doute, que l’Union africaine (l’U.A.)  et des unions régionales de nature politique, économique et monétaire existent et que des millions d’africains tentent de réaliser leur vie dans d’autres pays africains autres que les leurs. Certes, l’Organisation de l’Unité Africaine (l’O.U.A.), devenue l’U.A. (6),  marque la forte volonté africaine de définir les communautés africaines comme un espace commun, donc solidaire. Mais quand vient le moment de participer à la déstabilisation d’un État existant, laquelle conduit à la souffrance de ses membres, combien d’autres africains manquent à l’appel ? Quand vient le moment de tirer avantage des opportunités dues à des situations de chaos dans tel ou tel État, combien d’autres font défaut ? Quand vient le moment d’être solidaire pour refuser la domestication, pratiquée de nos jours par d’autres africains au cœur de l’Afrique, combien d’africains se souviennent du passé ? Ils sont combien à penser qu’agir tous ensemble est plus profitable que de vouloir régler chacun en autonomie une telle situation pour se se donner une valeur et une grandeur à laquelle nul ne peut y parvenir sans les autres et en tous cas durablement ? Ainsi, les attitudes et agissements rendent compte de ce que l’idée même de l’Afrique en tant qu’espace social commun est minorée par rapport à celle de la volonté de faire de chaque espace social étatique, le véritable espace social commun. Autrement, pourquoi le Maroc et l’Algérie s’affrontent-ils au sujet du Sahara occidental ? Pourquoi le Burkina Faso a-t-elle contribué au développement du drame ivoirien ? Pourquoi le Rwanda occupe-t-il encore une partie de la République Démocratique du Congo ? Pourquoi y a-t-il désormais deux Soudan ?

Au delà de la relation entre communautés africaines, on peut aussi évoquer celles qu’elles entretiennent avec d’autres communautés à travers le monde. Sur ce point, on ne peut pas éviter d’évoquer leur relation avec des communautés avec lesquelles elles ont en partage une grande partie d’histoire. Les communautés africaines ont-elles une relation solidaire avec les anciens peuples qui les ont colonisés ? Le moins qu’on puisse dire est que rien de ce que les communautés africaines font ou pas, rien de ce qui les agrée ou les affecte n’implique pas généralement ces communautés, proches du fait de l’histoire et bien sûr à des degrés divers. On peut préciser que ce fait est très marqué s’agissant des communautés africaines devenues francophones par l’histoire. Cela dit, entendre souvent beaucoup d’africains dénoncer la relation de leur pays avec la France amène à faire l’hypothèse qu’ils réfutent la nature solidaire d’une telle relation. Et là aussi, en regardant de plus près, on se rend compte qu’une telle appréciation varie suivant la position des observateurs africains. Dans le repère de ceux des africains qui entendent prendre le pouvoir et l’accaparer, les communautés extérieures n’intervenant pas en ce sens ne font pas preuve de solidarité. C’est tout à fait l’opinion contraire de ceux des africains aspirant à prendre le pouvoir où à ne pas le lâcher selon que ces interventions extérieures vont dans le sens de leur volonté. Ainsi, en définissant et en percevant la relation solidaire selon le repère de la satisfaction de leurs volontés respectives, les africains renvoient le débat à la communauté sociale, en tant qu’espace social commun. Des africains, membres d’une même même espace social commun et ayant le même intérêt, peuvent-ils juger différemment leur relation avec une communauté extérieure, si précisément cette relation affecte ou renforce la satisfaction de cet intérêt commun ? C’est la raison pour laquelle le véritable sujet des africains est bien celui de savoir ce qu’ils définissent comme leur espace social commun. Il est celui du repère commun d’appréciation de leurs réalités, faute de quoi les uns et les autres auront raison de voir la réalité commune de telle ou telle autre manière, sans pour autant que chacune de ces manières soit plus juste ou plus vraie que l’autre. Ainsi, le sujet est bien celui du repère.

Conclusion : Solidarité et espace d’économie collective du progrès

Nous voici au terme de l’examen de la valeur “solidarité. C’est donc le lieu de répondre à la question initiale.

Non, la solidarité n’est pas le problème de l’Afrique. Car son problème ne consiste ni en un défaut de solidarité, ni en les oppositions s’agissant de son périmètre ou de ses modalités. Et, même si certains des analyses aboutissaient à juger les africains contemporains moins solidaires que ceux d’hier, cela ne constituerait guère non le problème. Tout simplement parce que la solidarité précède et continue l’espace social commun d’économie collective du progrès. Comme telle, elle est est un élément de réponse au problème commun. Quelque difficulté la concernant ne pouvant consister à la fois en ce problème et sa solution, la solidarité reste une réponse des hommes qui y sont confrontés en Afrique. Ainsi, quelles que soient les difficultés liées à la solidarité, qu’elles consistent en désaccords ou oppositions des africains sur son champ ou ses modalités, ou même son inexistence, elles relèvent de l’absence de mise en œuvre d’une solution adaptée au problème ou de manières inappropriées de la déployer. Sortir de la vision en faisant le problème permet alors d’explorer les prérequis d’une réponse adaptée à un problème commun par ailleurs non éclairci. Il convient surtout de débattre des raisons justifiant que sa mise en œuvre génère des oppositions ou des difficultés pour finalement constituer une réponse inefficace. Ce débat peut mener au problème dont elle constitue une réponse. L’analyse a montré que l’ambition d’ “être plus grand” que ses contemporains ne distingue guère de nombreux africains de nos jours de ceux d’hier. Elle a mis en évidence le fait que le contexte, dans lequel il est désormais plus difficile de domestiquer et de dominer, contrarie la réalisation de cette ambition de la grandeur.  C’est ainsi que ce contexte rend plus difficile aussi la mise en œuvre d’une économie privée du progrès en raison du défaut de pouvoir mettre en œuvre une solidarité contrainte et sur fond d’inégalité et de déresponsabilisation.

Nous avons aussi analysé que la mesure où la réalisation de cette ambition repose sur une économie privée  explique pourquoi la solidarité continue cependant de s’exercer davantage au sein de cadres restreints communautaires. Avoir été éprouvée dans le passé dans ces cadres facilite cette continuité, même si ses modalités tendent de plus en plus à opposer les africains, y compris dans le cadre familial.  C’est ainsi que la solidarité communautaire restreinte contribue par conséquent à délimiter et renforcement le périmètre restreint de la communauté d’économie collective du progrès. Le résultat en est que les membres de ces communautés restreintes leur sont attachés, puisque pour nombre d’africains, ce sont elles qui constituent les espaces réels pour réaliser le progrès attendu. En tant qu’occupants d’un espace partagé appelé État ou pays, ces communautés restreintes et leurs membres vivent les unes à côté des autres, dans un espace alors partagé qui est par conséquent celui du conflit. Dans le passé, le sang a constitué  le repère de reconnaissance de la communauté solidaire d’économie collective. Au regard de ce qui précède, il conserve encore toute son importance. Pourtant, le nouveau contexte  que l’histoire a produit a fortement limité son intérêt et rendu peu efficace l’espace social restreint et solidaire ; d’autant que composante d’un espace partagé désormais avec d’autres espaces restreints. Ainsi, puisque  la solidarité continue de s’exercer, comme autrefois, au sein de cadres restreints communautaires et que la solidarité en soi n’est pas le problème, une question s’impose par conséquent : existe-t-il une difficulté liée à l’attachement des africains à ce qui constitue à leurs yeux la communauté d’économie collective du progrès : les communautés restreintes ?

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(1) Ki-Zerbo : “La civilisation africaine d’hier et de demain”, Éditions Présence africaine, 2006, p. 15

(2) Trésor Kibangula : “Interactif : où doit-on payer le plus cher en Afrique pour être candidat à la présidentielle ?”, Article Jeune Afrique, 30 janvier 2015 / URL : http://www.jeuneafrique.com/34047/politique/interactif-o-doit-on-payer-le-plus-cher-en-afrique-pour-tre-candidat-la-pr-sidentielle/

(3) FCFA : “Franc de la Communauté Financière Africaine” : 1 FCFA = 100 de l’ex-FF = 655,957 €

(4) Trésor Kibangula : “Congo-Brazzaville : qui face à Denis Sassou Nguesso à la présidentielle ?”, Article Jeune Afrique, 3 mars 2016 / URL : http://www.jeuneafrique.com/306062/politique/congo-brazzaville-face-a-denis-sassou-nguesso-a-presidentielle/

(5) (1) Ibid

(6) L’O.U.A. (l’Organisation de l’Unité Africaine), créée le 23 mai 1963 et devenue l’U.A. (l’Union Africaine), le 9 juillet 2002

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