La valeur “Culture de paix” : La paix est un mot, une idée mais pas un comportement.

Dans la quête du problème commun des africains, l’analyse nous a conduits à nous interroger sur le fait que ce problème pourrait consister en un arrêt des africains devant ce qu’ils sont, à travers leur culture et leurs valeurs. Dans ce volet de l’étude, la culture et les valeurs de l’Afrique sont questionnées. Dans cet article, nous explorons la culture de paix de l’Afrique revendiquée. La question traitée est la suivante :  leur problème commun se constitue-t-il dans leur opposition concernant leur idée de la paix ? A propos, l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny disait : “La paix, ce n’est pas un vain mot, c’est un comportement (…)”. (1) Sans doute qu’il s’inscrit dans la pensée de Baruch Spinoza (1632-1677), pour qui “La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de justice”. (2) Si la paix n’est pas un mot, de plus pas n’importe lequel, “un vain mot” (pour reprendre ses termes), mais un comportement, qu’est-ce qu’elle est au fond ? Les ivoiriens, les premiers concernés, sont-ils d’accord sur sa nature ainsi exprimée  ?

Vous situer par rapport au débat en cet espace
Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : La valeur “Culture de paix” / Point : “La paix est un mot, une idée et pas un comportement”

Devant les africains, leurs valeurs et leur culture

13. Culture de paix ou passion de la paix, comme réponse à une culture ou passion du conflit  ?

La divergence autour de la paix vue comme vertu distinctive dont certains son dotés

L’ancien ministre (en 2001), puis conseiller économique et social ivoirien Alain Cocauthrey comprend cette affirmation de la manière ainsi exprimée : “La paix durable est celle qui est strictement intérieure. Cela veut dire que si l’on n’est pas intérieurement en paix, on ne peut pas non plus la donner aux autres, ou créer pour eux les conditions de son avènement. Comme la guerre, c’est bien dans le cœur et dans l’esprit des hommes que prend naissance la paix. La paix durable est, donc, celle qui est profondément enracinée en nous et que nous sommes capables de communiquer aux autres par notre comportement.” (3) Selon lui et par conséquent, l’énoncé et sa compréhension impliquent qu’il existe plusieurs paix : celle qui dure et celle qui ne dure pas, d’une part et la paix extérieure et la paix intérieure, d’autre part. Cette dernière est celle qu’il évoque et qui permet selon lui, lorsque ceux qui en sont dotés la communiquent à ceux qui en sont dépourvus, d’entraîner tous les membres d’un espace social vers la génération et dotation d’un tel l’espace social de paix pour en faire un espace commun, harmonieux. L’espace ne devient en conséquence véritablement commun (donc paisible) que parce que des gens paisibles ont mis en œuvre leur capacité d’entraîner tous les autres, belliqueux et violents vers une coexistence pacifique.

La question que cette perception implique est alors : Existe-il des gens en qui la paix est profondément ancrée et d’autres, dépourvus, auxquels les premiers la communiquent ? De quelle manière les premiers le sont et les autres en sont dépourvus ? Une telle définition n’est-elle pas déjà un objet de divergence et susceptible d’éviter de conduire à la paix collective, si la paix intérieure n’est qu’en certains quand son contraire est en d’autres auxquels les premiers, puissants de cette qualité peuvent la communiquer  ? N’est-ce pas là une différenciation des hommes entre ceux dotés d’une vertu, à savoir la paix, et d’autres d’une anti-vertu, à savoir une espèce d’inclination à la violence ? Une telle idée de la paix (intérieure), en tant que vertu dont certains disposeraient seuls comme des Gandhi, même en face d’agressions multiples et répétées, est-elle susceptible de rassembler les hommes et de les conduire à générer la paix extérieure, collective ? Existe-t-il des hommes n’aspirant ontologiquement qu’à des circonstances violentes de leur existence, à des difficultés accrues pour exister et à la plus grande souffrance de vivre et d’autres pas ?

Revenons à l’énoncé initial. On peut aussi comprendre cette affirmation d’Houphouët-Boigny comme étant une tentative de sa part de souligner que proclamer qu’on est un homme ou un peuple de paix ne suffit pas ; que les attitudes et les comportements, qu’ils ne distinguent pas au demeurant, doivent la constituer et la refléter au quotidien. De nombreux efforts faits pour tenter d’en donner une compréhension acceptable mènent cependant au fait que son énoncé est discutable.

La paix est non seulement un mot, mais aussi l’idée qu’il incarne et signifie

D’abord, un mot est un code ou signe qui signifie ; à ce titre le mot “paix” est signifiant. Que signifie-t-il, sinon que ce dont la pensée tente de rendre compte. De quoi l’esprit essaie-t-il de rendre compte et qu’il signifie par “la paix” et à qui rend-t-il compte en procédant ainsi ? On peut penser que qu’il essaie de restituer l’interprétation qu’il fait de ce que les sens lui renvoient : les perceptions sensorielles et psychologiques de l’espace de coexistence. Il tente ainsi de se rendre compte à lui-même du résultat de sa propre activité, en vue des actions à ordonner au corps pour continuer à exister. La question nous renvoie alors à ce qui est perçu par les sens que l’esprit interprète et discerne comme étant ce qu’il désigne à travers le langage par le terme de “paix”. Que désigne et signifie ce mot, si ce n’est ce que l’esprit a discerné ?

A la racine de du mot “paix” se situe donc un ensemble de perceptions discernées, puis identifiées ou reconnues comme étant caractéristiques de quelque chose : cette chose est désignée par “la paix”. Pour trouver cette chose, il faut partir des sensations et perceptions et de leurs interprétations par l’esprit. Elles viennent de l’environnement dans son sens le plus large et de l’espace social en particulier et sont captées par les sens. Elles consistent en ce qui est vu, comme par exemple les attitudes et comportements ou expressions agressives de ceux avec lesquels l’on partage l’espace social ; entendu, comme les propos bienveillants ou à connotation belliqueuse des co-sociétaires ; le goût et la saveur des aliments, qu’on ne reconnaît plus ou qui ont changé ; touché, comme des parents, des amis, des gens qui ne sont plus ou qui se sont éloignés, ses instruments de musiques, son chien, qu’on ne peut plus toucher, etc…. Les perceptions sont analysées et perçues comme étant insupportables ou agréables et en rapport avec la relation sociale au sein de l’espace social dont elles sont issues ; elles constituent les circonstances de la coexistence. Jugées agréables et satisfaisantes par l’esprit, le mot qualifie alors l’état des circonstance d’un tel espace de paix. Jugées insupportables ou non satisfaisantes, il qualifie alors l’état des circonstances comme violent, traumatique ou de conflit. Ainsi, la paix est un mot qui signifie ce qui est qualifié d’agréable et de satisfaisant : l’état des circonstances de coexistence au sein d’un espace social. Mais comment parvient-on à dire que le mot “paix” signifie et implique ce qui précède.

A cette question, il convient simplement de convoquer la relation entre le mot “paix” (le signe qui signifie) et l’état agréable et satisfaisant des circonstances de l’espace social (ce qui est signifié), analysé comme tel par l’esprit à partir des signaux psycho-sensoriels. Cette relation entre le mot et ce qu’il signifie relève d’une convention sociale ; par elle, un tel état est qualifié de “paix”, à savoir d’harmonie entre les hommes, d’une part et avec leur environnement, d’autre part. Ainsi, il semble que le mot “paix” n’est pas premier, mais l’idée qu’il signifie, résultant du discernement de l’état des circonstances d’existence et de coexistence par l’esprit, à partir des signaux sensoriels. Toutefois, il incarne l’idée, en même temps qu’il la signifie et permet aux hommes de disposer d’une représentation conventionnelle de la chose incarnée et signifiée afin de communiquer.  Par exemple, si Koffi n’est pas la personne Koffi, il n’en demeure pas moins que lorsque nous communiquons, évoquer Koffi, c’est parler de la personne ainsi dénommée ; le mot-nom Koffi étant l’incarnation de cette personne par convention. Il résulte de tout cela que le mot “paix” est, par convention sociale, la paix en tant que la désignation d’une chose : l’état d’harmonie ressentie des circonstances de la coexistence. Cela dit, comment l’esprit parvient-il à objectiver son activité et son résultat, à savoir l’idée, si l’expression paix n’existait pour que cette idée soit incarnée pour que le discernement soit possible ? C’est alors qu’on se rend compte que ce qui est exprimé ne peut l’être sans quelque chose pour le faire ; de même, le mot qui incarne n’aurait aucun sens, sans l’idée incarnée. Voilà pourquoi le mot est tantôt ce qui incarne, pour échanger avec l’autre, l’objectivation du résultat de ce qui est pensé par l’esprit et un moyen d’en rendre compte. Quant à ce qu’il incarne, à savoir l’idée, elle ne peut être sans le mot pour la discerner de toutes les autres idées. La paix est à la fois une idée parmi plusieurs et également le mot qui la discerne parmi toutes les idées. Cette idée est le jugement porté sur l’état des circonstances de la coexistence.

Parce qu’il n’existe pas de mot “vain”, la paix n’est pas parce mot “non vain”

Ensuite, qui a compris le sens attribué à la première proposition de l’énoncé ? Car, en ajoutant le terme “vain” à mot, personne ne peut dire, sans l’ombre d’un doute, ce qui est exprimé, ni ce que la paix n’est pas. En effet, soit devons-nous comprendre que la paix n’est pas un mot, ce que l’analyse précédente contredit. Ou alors la paix est un mot, ce qui rejoint l’analyse, mais précisément par ce qu’il n’est pas un mot “vain”. Est-il possible d’être un humain, en étant ou en n’étant pas femme par exemple ? Ainsi, la nature de mot de la paix ne peut dépendre de ce que le mot est vain ou pas. Admettons même que la paix ne soit pas et procédons à un raisonnement par l’absurde.

On suppose par conséquent qu’il existe des catégories de mots : certains vains et d’autres pas. C’est sur ce fondement que la paix n’en serait point en raison que la paix ne soit pas de la seconde catégorie. Que peut être un mot vain ? Un mot qui ne signifie rien, quand chaque mot représente l’idée qu’on se fait d’une chose et la signifie ? Un mot inutile, quand chacun l’est, pour les hommes qui l’ont généré, pour signifier une réalité, l’idée de quelque chose qui existe ou pas mais que l’esprit se représente après l’avoir discerné parmi toutes choses ? Un mot creux, dans le sens commun de sans valeur ni importance, quand chacun en a une, au moins pour signifier quelque chose, “creux” ne portant alors que sur la valeur qu’on lui accorde. Mais, la valeur que chacun lui associe seul est-elle toute sa valeur ? De plus, une valeur nulle affectée à un propos ou à un mot ne signifie guère qu’il n’existe pas, mais la considération qu’on lui porte, sans qu’elle soit toute sa valeur. Le mot “paix” lui-même n’est-il pas précisément chargé du sens de conditions et circonstances de coexistence jugées comme harmonieuses ? Mais, tous les membres d’un espace donné jugent-ils les mêmes circonstances de “paix” ? Ainsi, la paix n’est pas plus ou moins un mot parce qu’un mot serait ou pas “vain”.  Pire, le concept même d’ “un vain mot” distrait distrait et éloigne la possibilité d’approcher la nature de la paix au lieu de la rapprocher. C’est pourquoi, il semble qu’une telle formulation rhétorique de la paix tend à dispenser d’y réfléchir par l’analyse, en accordant l’essentiel à la forme de l’expression et à la délicieuse mélodie due à sa prononciation pour pour évoquer ce qu’est la paix, quand le fond est des plus douteux. Quand on se rend compte que les ivoiriens dans leur grande majorité sont persuadés d’avoir saisi ce qu’est la paix, à travers cette formule et ont le sentiment d’y être accordés, on mesure l’enjeu de l’effort de débat à produire.

La paix n’est pas un comportement, mais des comportements contribuent à la faire être.

Enfin, quant à savoir si la paix est un comportement, la question est celle de savoir s’il y a un comportement précis. Si non, quels comportements, individuels ou collectifs la constituent-ils ? Et si des comportements le sont, existent-ils des références comportementales par rapport auxquelles leur conformité peut être évaluée ? Enfin, la paix se résume-t-elle à consister en comportements des gens, à l’exclusion de leurs attitude ? Car, dans un sens qui n’est pas usuel (puisqu’on confond souvent attitudes et comportements), les attitudes des gens, ce sont leurs états d’esprit. Par exemple, quand intérieurement et en raison de leurs références ou volontés, des africains n’acceptent pas un président démocratiquement élu ou la régularité des circonstances de cette élection, souvent sans l’once d’une preuve des nombreux soupçons. Tant qu’ils en restent là, ce sont leurs attitudes, les reflets de leurs traits d’esprits. Lorsqu’ils engagent des actions de contestations verbales, écrites ou physiquement, alors ils traduisent leur refus par ces comportements agressifs. Ainsi, les attitudes en rapport avec un objet restent du domaine de l’intériorité. Quant aux comportements (toujours extériorisés), ils sont les manifestations de position par rapport à l’objet, à savoir tout ce qui permet de faire savoir cette position intérieure. Quand on éprouve de la compassion ou de l’empathie pour des gens (attitudes d’harmonie), les comportements pour le faire savoir ne peuvent consister en actes violents. En revanche, lorsque c’est de l’antipathie ou un complexe de supériorité, on les manifeste rarement par des comportements sympathiques à moins, dans certaines circonstances, de vouloir masquer ses attitudes en vue de ruser ou de tromper en vue de réaliser des intérêts ou buts inavouables, eux aussi cachés en conséquence. Cette nuance sémantique achevée, il s’agit de savoir si la paix est dans les seuls comportements alors même que ces derniers traduisent et reflètent les attitudes.

Chaque comportement individuel ou collectif est-il la paix en raison d’être de telle ou telle nature ? Évidemment, la réponse à cette question est non. A travers tel ou tel comportement les hommes peuvent contribuer à générer ou à maintenir des circonstances de coexistence qualifiée de paix du fait d’être ressenties comme d’harmonie. Ainsi, la paix n’est ni un mot parce qu’il existerait des mots vains (qu’elle ne serait pas), ni un comportement, tant que c’est précisément un comportement qui peut contribuer à la réaliser. La paix est le jugement porté sur des circonstances de coexistence ou sur l’état d’un espace social et le mot qui désigne cet état jugé, comme de coexistence harmonieuse. Par leurs attitudes et comportements, les acteurs génèrent ces circonstances, si bien qu’en étant en amont des circonstances jugées et qualifiées de paix, donc causes, ils ne peuvent être la paix. C’est pourquoi on s’autorise à dire, qu’ainsi que l’agréable mot d’ivraie désigne les mauvaises herbes, une belle formulation peut signifier ce qui n’est pas vrai ; pire encore, elle peut ne rien vouloir dire, même si chaque mot qu’il contient et leur ordre sont sensés. La paix est bien un mot, ni vain, ni non vain, mais pas un comportement. Comme mot, elle désigne et qualifie les circonstances d’une coexistence harmonieuse, que contribuent à générer les attitudes et comportements des acteurs et membres d’un espace social donné. Ce n’est pas parce qu’un comportement peut contribuer à cette harmonie et qu’il est jugé à juste titre comme étant de nature pacifique pour les raisons précédentes, que quelque comportement aussi pacifique soit-il est la paix, en tant que le jugement que les gens portent sur l’état des circonstances de leur coexistence. Les gens sont intelligents, si bien que faire appel à cette qualité me semble être du bon sens, sauf pour d’autres motivations.

La paix est une idée exprimée et signifiée par un mot, mais laquelle ?

Les africains vivent en se parlant. Les symboles qui leur permettent d’échanger leurs idées des choses, telles qu’ils les discernent, ce sont les mots, même si souvent ils contribuent aussi à leurs maux. Lorsqu’ils abordent ce qu’ils discernent de l’état des circonstances de leur existence et coexistence, ils usent de plusieurs mots : accord, opposition, divergences, conflits, guerres, mais aussi de paix. C’est dire que la paix ne qualifie pas exactement cet état comme les autres. Parce qu’ils en discernent des nuances, chaque nuance représentant l’idée qu’ils en ont. La question est alors de savoir quelle est l’état de ces circonstances dont l’idée qu’ils en ont est celle de paix, incarné et extériorisé, partagée avec les membres de l’espace social en tant que que paix ? Ainsi, la paix est en rapport avec cet état, donc avec les circonstances et modalités de la coexistence. C’est en approfondissant ce rapport ainsi que ceux avec les autres états que nous approcherons la paix. Certes chacun peut tenter de parvenir à la paix intérieur par l’harmonie entre l’esprit et le corps, soit entre la pensée ou raison et le psycho-sensoriel. Mais, parce qu’un homme est un être social, même s’il y  parvenait une telle paix ne peut être durable sans une coexistence harmonieuse avec les autres membres de l’espace d’existence et tout le reste de cet environnement. C’est pourquoi, la paix durable concerne l’état des circonstances de la coexistence. Bref, qu’est ce l’idée de paix et quel rapport peut-elle avoir avec le problème commun recherché ?

 

____________________________________________________________________________________________

(1) Houphouët-Boigny Félix, 1er président de la Côtde d’Ivoire, 1960-1993

(2) Baruch Spinoza, “Traité théologico-politique“, 1670

(3) Cocauthrey Alain, « Côte d’Ivoire : La paix, de Félix Houphouët-Boigny à Alassane Ouattara », URL : http://news.abidjan.net/h/410524.html, Article publié le mercredi 14 septembre 2011

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

25 − = 20