La valeur “Culture de paix” (2/5) : Idées de la coexistence sociale apaisée du point de vue de son acceptabilité et durabilité.

Nous avons examiné précédemment la culture de paix revendiquée par l’Afrique, à travers ses instruments qu’elle a développés pour parvenir à la paix. Ce travail a permis d’aboutir au fait que selon elle, la paix correspond à l’absence de conflits violents, comme la guerre. Sa culture de paix consiste donc à empêcher la survenue des conflits violents ou alors à obtenir des hommes organisés en communautés qu’ils cessent d’user de violence dans leurs rapports.  Son histoire, hier et aujourd’hui, montre qu’elle n’est pas parvenue à faire rares les conflits et l’usage de la violence. C’est pourquoi, il importe d’approfondir son idée de la paix, d’autant que finalement une culture active du conflit répond nécessairement à des conflits fréquents, donc à une culture du conflit. Or, les conflits consistent en une manière violente de résoudre les divergences de points de vue des hommes. Et, ces points de vue se rapportent à des objets : ce sont leurs constats et interprétations qu’ils font de leur situation de coexistence.

Ainsi, la paix ne peut pas être que la seule absence du conflit violent ou de la guerre, ne serait-ce que si les divergences persistent. Nous devons par conséquent approfondir la réflexion sur la paix. Ce travail implique d’approcher les hommes, les circonstances de leur existence, dans un espace social de coexistence, les constats qu’ils font de ces circonstances, le devenir de ces constats, les conflits qu’ils engagent et la violence dont ils usent pour traiter ces constats, dont l’évacuation de leur espace relationnel constitue la paix selon l’Afrique. La question traitée est celle de savoir si le problème commun se constitue dans la culture de paix de l’Afrique, revendiquée comme étant l’une de ses valeurs. Plus précisément, il s’agit d’explorer dans cette contribution de quelle manière la paix ne peut être définie sans l’espace social commun, le problème commun et les divergences qui s’y rapportent ainsi que les réponses mises en œuvre (dont les conflits) afin de faire de l’espace social, celui d’une économie du progrès, à savoir de réduction de la la difficulté de vivre. Selon que les volontés visent à en faire un espace d’économie collective et de résolution concertée du problème, les appréciations ainsi que les choix sont différents. Bref, qu’est-ce que la paix ?

Vous situer par rapport au débat en cet espace
Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : La culture de paix de l’Afrique / Point : “La paix est-elle en l’absence de la guerre ou son but ?”

Devant les africains, leurs valeurs et leur culture

13.B La paix est-elle en l’absence de la guerre ou son but ?

Dans l’article précédent, la confrontation de la paix selon la culture africaine à l’idée fondamentale de Clausewitz (1) selon laquelle la paix serait le but de la guerre n’a pas permis de la discerner. Elle n’est ni la circonstance d’existence avant la guerre et la violence, ni celle après cette dernière. Elle n’est pas non plus mécaniquement en l’absence de la guerre et de la violence. C’est pourquoi, aux termes de cet examen, l’espace social et les relations entre ses membres sont apparus comme le meilleur angle pour approcher la paix.

Un espace social est constitué par des hommes vivant les uns avec les autres dans un espace physique donné. Il est aussi celui constitué de leurs relations ou interactions, lorsqu’ils sont deux ou organisés en groupes sociaux (communautaires, économiques, etc…), en communautés nationales, continentales, mondiale. Parce que singuliers et dotés de systèmes de références divers, les hommes sont appelés à constater, s’agissant de leurs relations, des écarts entre ce qui leur est acceptable de ces circonstances par rapport à leurs références. Les perceptions sur lesquelles reposent les constats peuvent être objectives ou subjectives. Le partage de ces constats avec leurs co-sociétaires peut alors mettre en évidence des constats différents, voire opposés ; ce sont leurs divergences sur l’appréciation de ces circonstances et modalités de coexistence. Des écarts objectivement fondés (par convention)  peuvent donner lieu à leur prise en compte commune. Mais pas toujours, notamment quand ils relèvent de la subjectivité humaine, alors leur mise en commun et prise en charge collégiale est des plus difficiles si les protagonistes ne nourrissent pas une solide volonté de mettre en commun l’espace de coexistence. Le traitement des objets et constats de divergences peut alors intervenir par des rapports de forces interposées et très rapidement conduire au conflit violent ; c’est leur choix de réponse pour les réduire. Le conflit est alors potentiellement l’attribut d’un espace social disputé, susceptible en conséquence de perdre son caractère commun, donc harmonieux.

Afin d’approcher la nature de la paix, il convient donc de traiter de l’espace social, des constats le concernant susceptibles d’aboutir à sa non acceptation tel qu’il est. Il est également utile d’examiner les divergences entre ses membres résultant de constats différents le concernant,

Espace social commun, constats et divergences entre ses membres

Parce que chaque individu ou groupe social est singulier par son système de références différent, la perception et l’interprétation des messages perçus les uns des autres peut subir des distorsions de compréhension imputables aux références. Il en résulte que la communication est des plus périlleuses pour l’équilibre de l’espace relationnel; qu’elle soit verbale, corporelle ou par l’agir, cela est le cas, même en l’absence de toute volonté agressive vis-à-vis des autres. S’agissant des paroles échangées, elles peuvent être perçues tels des sorts jetés mutuellement les uns contre les autres que les peuples Toltèques en Amérique du sud ont fait de la qualité du verbe, le principe de leurs quatre accords pour faire société humaine. Ainsi des divergences peuvent résulter également de constats différents fondés sur des informations ou des perceptions erronées. Enfin, l’analyse des conflits que ses membres divergents choisissent comme moyens pour tenter de réduire les divergences quelle que soit leur source est capitale pour approcher une certaine compréhension de l’idée de paix.

Constat initial d’une situation inacceptable de coexistence

Ainsi, les perceptions des circonstances ou modalités de la coexistence peuvent se révéler désagréables et non acceptables pour les uns et le contraire pour les autres. Mais, tant que les acteurs en restent à leurs observations et constats, nous sommes en présence d’un espace social comportant des îlots d’espaces individuels, privés, au sein desquels les constats sont faits, si bien qu’ils relèvent de ces derniers espaces. Par conséquent, si le constat concerne la perception de l’espace social, rien de ce constat n’affecte à ce stade l’espace de coexistence. Tout au plus, on peut dire que chaque acteur et sociétaire a une intime perception de l’espace social, en fonction de ses références : dans un cas satisfaisant et non satisfaisant dans l’autre, pour les uns, les autres ou tous à la fois. Tant qu’aucune intime perception des uns ou des autres n’est connue de tous, d’une manière ou d’une autre, il n’y a aucun sujet qui concerne tous ses membres. Ainsi, tant que le regard porté sur la réalité de l’espace social reste de l’ordre de l’intime, il n’y a aucun sujet en rapport avec l’espace social. Cependant, c’est à partir de l’intime constat voire conviction de l’existence d’une divergence supposée que la divergence va se constituer et se révéler. Des fois et selon la perception et le choix de ceux qui font le constat, ce dernier apparaît comme un secret. Ainsi, lorsqu’il est défavorable, l’intime constat se manifeste de manière comparable à un secret, tel que le philosophe Didier Martz  l’a résumé  en une formule ramassée : « Dire sans dire tout en disant ». (2) La source initiale de la divergence est un constat intime ; il peut apparaître initialement par les termes de sa manifestation comme un secret lorsque le constat est privatisé.

L’expérience humaine montre deux modalités générales de traiter les jugements portés sur les perceptions de l’espace social, selon les références de chacun et l’option qu’il choisit pour prendre en charge ses constats : soit, la tentative de partager des constats de jugements portés sur les circonstances d’existence avec les membres concernés de l’espace de coexistence ; soit, la privatisation du constat ayant pour conséquence qu’il n’est pas largement diffusé ou ne l’est qu’avec les uns et pas les autres, identifiés et supposés comme des adversaires. Au bout de cette option peut se situer l’action isolée, mais souvent sournoise, pour tenter de traiter unilatéralement la situation non satisfaisante. L’objet de l’article n’est pas d’examiner le développement de chacune de ces manières ; c’est pourquoi, on se contentera d’essayer de montrer comment on passe des constats de jugements portés sur ces circonstances à des divergences entre les membres coexistant en raison de jugements différents, puis à des conflits, comme solutions pour tenter de résoudre les divergences.

De la considération de l’espace commun à la tentative de mise en commun du constat

Rappelons que le constat du jugement porté sur les circonstances de coexistence constitue le point de départ. La tentative de mettre en commun le constat initial d’une situation inacceptable de coexistence est la première manière de prendre en charge un constat intime portant sur l’espace social. Elle consiste en une communication directe qui offre la possibilité de mettre en commun son objet : la situation de coexistence, jugée inacceptable. A travers cette option, le constat est directement partagé avec les membres de l’espace, considérés alors comme co-sociétaires et également concernés par la situation.

Le partage ou l’échange des constats peut alors mettre en évidence une égalité ou similitude des appréciations, qui implique une absence de divergence d’appréciation de la situation de coexistence. L’échange peut aussi révéler des appréciations différentes qui vont alors constituer la divergence. A partir de ce point, le facteur déterminant apparaît : le choix de solution pour résoudre l’écart ente la situation acceptable et celle non acceptable, dans les deux cas ainsi que pour traiter l’écart d’appréciations ou divergence, dans le second cas (appréciations différentes ou divergence) . Ce choix peut générer  le conflit, à savoir quand les membres divergents ou même convergents (même appréciation de l’espace social) optent pour un rapport des forces pour changer la situation. En cas de divergence, ce rapport vise à modifier l’espace, pour les premiers ou à le maintenir ou le renforcer pour les seconds, tandis qu’en cas de convergence, le rapport vise à modifier pareillement l’espace, mais en mettant en œuvre telle solution pour les uns ou telle autre pour les autres. Ainsi, un conflit peut naître d’un même constat et donc d’une convergence des acteurs le concernant, mais de leur divergence s’agissant de la solution pour traiter le constat.

Cela dit, même dans un espace que les uns pensent commun et pour lequel ils tentent de partager directement leurs constats, les choses ne sont pas si simples. Car, peuvent-ils partager directement leurs constats et tenter de les mettre en commun, dans un espace social dans lequel ils redoutent la possibilité de l’existence d’une divergence des constats ? La question est alors pourquoi craignent-ils la manifestation de divergences et peuvent-ils choisir d’emblée de considérer leurs constats comme privés et de les traiter seuls avant même que les divergences supposées ne se manifestent à travers l’échange des constats ? On peut tout simplement penser que c’est parce que l’espace social n’est pas construit de telle manière à favoriser la mise en commun et l’échange des constats, à organiser la manifestation des divergences et de leur prise en charge commune et sécurisée pour ses membres. Dans ces conditions, comment discerner véritablement les actes authentiques de privatisation de l’espace, des constats de ceux qui relèvent de la crainte des co-sociétaires, supposés à défaut comme des adversaires, avant même l’existence ou la manifestation de divergences ? Ainsi, la vacuité de l’espace social, s’agissant des dispositifs de partage et d’échanges des constats le concernant et des voies de leur traitement peut constituer un cadre qui favorise l’avènement des conflits.

La privatisation du constat comme conséquence de la privation de l’espace social

Les co-sociétaires appréciant, de manière intime, la situation de coexistence comme non satisfaisante peuvent d’emblée la privatiser, supposer des adversaires responsables et décider d’y répondre tout seuls. C’est pourquoi, leur tentative de traiter seuls une situation inacceptable de coexistence est le signe qu’ils l’ont privatisée ainsi que l’espace de coexistence. La seconde manière de prendre en charge le constat découle de sa perception en tant qu’une situation privée. Elle consiste à s’opposer à des adversaires identifiés dont on suppose qu’ils sont responsables de la situation ainsi privatisée. En face d’un constat de situation de coexistence inacceptable, deux options se présentent pour des membres ayant privatisé l’espace, leurs constats et qui ont identifié des adversaires supposés. Ces options sont différentes selon qu’ils ont la certitude d’être opposés à d’autres en étant seuls ou qu’ils pensent qu’il y a des tiers entre eux, dont il faut gagner le soutien.

Se considérant isolés, ils expriment insidieusement la divergence encore supposée, comme un secret, sans la dire, tout en la faisant savoir. Ils engagent alors des actions de manifestation d’une divergence qu’ils supposent. Cette option implique qu’ils présupposent des co-sociétaires, qu’ils redoutent et dont ils pensent qu’ils sont seuls responsables de la situation inacceptable de coexistence mais privatisée. Elle implique aussi qu’ils sous-estiment tant leurs capacités à affirmer leur liberté, qu’ils usent de la sournoiserie. En procédant ainsi, ces membres ont choisi de ne ni partager leurs constats, ni tenter de mettre en commun la situation insatisfaisante, qu’ils ont déjà privatisée. C’est aussi pour cette raison qu’ils ne cherchent pas l’implication d’autres interactions extérieures à l’espace (quand elles existent), dont ils pensent qu’elles ne maintiendront par leurs secrets. Ces secrets consistent en leur constat unilatéral de situation non satisfaisante, en des divergences supposées et surtout en l’effet de surprise choisie comme stratégie pour y répondre. Ainsi, la prise en charge du constat par voie de sournoiserie présuppose la privatisation de l’espace, du constat le concernant et du constat d’existence d’une divergence, ainsi que la réponse pour le traiter. Sans doute, parce qu’ils ont fait d’office de ceux avec lesquels ils partagent l’espace des adversaires et des tiers non impliqués, ceux sur lesquels ils pensent ne pas pouvoir compter.

En anticipant l’existence d’une divergence non encore manifestée qu’ils supposent, ils font de la manière voilée de son partage, une occasion pour engager le conflit, à travers une posture agressive ; l’effet de surprise faisant partie de la panoplie du conflit. Lorsque la divergence anticipée est effective, alors la confrontation entre les parties pour la résoudre naît en même tant que le constat de la divergence elle-même : naissance simultanée de la divergence et du conflit. C’est sans doute pour cette raison que certains analystes intègrent les divergences dans le conflit en tant que ses préludes. Mais, ce n’est pas toujours le cas : une divergence est un constat ; la constatation d’appréciations différentes de l’espace de coexistence. Un conflit est la désignation des circonstances de coexistence consistant pour les membres à traiter le constat de divergence par un rapport de forces interposées. Par ailleurs, une telle posture implique d’avoir identifié des adversaires avec lesquels ils supposent ne pas avoir l’espace en commun, présupposé privé. Lorsqu’ils la choisissent, persuadés d’avoir identifié les membres de l’espace seuls responsables de la circonstance et avec lesquels ils n’entendent pas l’avoir en commun, alors, ils font fait preuve d’agressivité avant même d’avoir fait ensemble le constat d’une divergence. Ils agressent sur fond de présupposés de divergences, car aucune partie d’un espace social ne peut constater seule une divergence avec les autres membres. Ainsi, le conflit peut naître d’une divergence constatée ensemble et surtout des choix de solutions pour la traiter ; il peut aussi survenir d’une divergence supposée unilatéralement par des membres d’un espace social. Quoi que soit sa source, il naît du choix des acteurs pour prendre en charge leur constat d’une situation de coexistence ; ce choix témoigne de la privatisation ou non de l’espace, de la circonstance de coexistence et de la difficulté qu’elle présente.

Dans la seconde option, la prise en charge du constat consiste à le partager avec des membres de l’espace dont ils pensent qu’ils n’en sont pas responsables. Et pour cause, ils pensent avoir l’espace en commun avec eux et pouvoir mettre en commun leur constats ; ces membres bénéficient par conséquent de leur part, un à priori favorable. Cette option implique également l’identification d’adversaires, seuls responsables  de la situation et tout cela, avant même la manifestation du constat de divergences avec eux. Pour les combattre ou anticiper le conflit, ils sollicitent d’autres interactions internes à l’espace social avec lesquelles ils pensent l’avoir en commun, pour renforcer leurs moyens dans une bataille qu’ils préparent déjà à l’évidence. Elle implique aussi qu’ils ont déjà choisi la solution pour traiter l’objet privatisé du constat : agressivité et violence. A ce stade, la divergence est par conséquent supposée mais pas encore constatée par les parties. Trois cas échappant à leurs présupposés se présentent alors. Soit, tous les membres supposés alliés et informés partagent le constat et le mettent en commun contre ceux initialement considérés comme des adversaires. Soit, ils mettent en commun leur constat avec ceux des membres, alliés supposés, informés du constat qui le partagent et qui deviennent par voie de conséquence des alliés effectifs, tandis qu’enfin, ceux des membres informés du constat qui ne le partagent pas rejoignent le camp des adversaires jusque-là supposés.

Dans le premier cas, l’ensemble constitué d’alliés se dresse par conséquent en face des autres supposés adversaires, avant même l’échange des constats et la manifestation d’une divergence. Dans le second cas, les membres alliés partageant le constat à la suite d’un échange restreint des constats sont auteurs de comportements, voire engager des actions qui peuvent aboutir à l’information des autres co-sociétaires, supposés jusque-là adversaires, sans le savoir. Ou alors, ce sont ceux informés du constat, et qui ont participé à l’échange de constats, mais découverts comme des adversaires divergents, qui vont alors rendre compte de la divergence désormais manifestée (du fait même de leur constat opposé) aux adversaires jusque-là supposés (sans le savoir) avec lesquels ils forment dorénavant l’autre partie protagoniste de l’espace. Le fait de partager la divergence effective finit de les unir dans un camp opposé au premier. Cet enchaînement permet de ramener la relation de son stade multi-relationnelle à une relation duale entre deux camps divergents, au sujet de leurs appréciations des circonstances de leur coexistence. A ce sujet, il convient d’observer, concernant l’implication d’autres relations dans la connaissance du constat, y compris des tiers que nous verrons ci-après que la tension, pouvant naître de la communication du constat initial à la divergence constatée par tous, est assimilable à celle qu’évoque Freund et que décrit Coutau-Bégarie, qui la  commente en ces termes : “il [Freund] montre comment la tension devient conflit par passage d’une configuration multipolaire à un rapport dual qui a pour effet d’exclure les tiers (qui soit entrent dans le conflit par le jeu des alliances, soit restent en dehors et s’efforcent de jouer un rôle modérateur) pour faire apparaître un couple ami-ennemi”. (3)

Lorsque des tiers existent entre ceux qui ont fait le constat initial et ceux qu’ils supposent comme étant des adversaires, alors une variante de cette option consiste à informer ces tiers, pris alors à témoin, mais aussi dans le but de pouvoir compter sur leur compassion, leurs conseils ou leur appui. Ces derniers eux-mêmes peuvent précipiter l’échange de constats ainsi que la manifestation des divergences réelles jusque-là supposées par les premiers membres et jusqu’alors inconnue des seconds. L’échange indirect des constats peut aboutir à la confirmation de l’existence d’une divergence réelle ou non, s’agissant de l’espace social ou alors à une divergence s’agissant des modalités et termes des échanges de constats.  Que la divergence soit réelle ou fondée, la suite que les protagonistes lui donnent peuvent consister en un conflit et générer un échange de violence. Ainsi, même lorsque aucune divergence réelle n’existe, à défaut d’avoir été constatée par les deux parties, un conflit peut naître des modalités de communication et d’échange des constats. Et, lorsque ce ne sont pas des tiers, les premiers co-sociétaires eux-mêmes seront à l’origine de tentatives qui amèneront les autres à prendre conscience de l’existence d’une divergence.

Ainsi, qui que soient ceux par lesquels l’échange de constats est initié pour aboutir à une divergence manifestée et quelles que soient les modalités de cette communication, la divergence ne se manifeste qu’à travers l’échange des constats qui fait alors apparaître leur caractère différent.  C’est donc à travers cette communication du constat initial et l’échange des constats qui s’en suit que les co-sociétaires de l’espace prennent conscience de l’existence d’une divergence les concernant et, jusque-là ignorée ou supposée. C’est seulement à travers ce développement que tous les membres de l’espace social peuvent être en présence d’une divergence manifestée, lorsque ses membres ni ne le privatisent, ni leur constats. Dès lors, l’espace social est alors  à terme d’un conflit possible, mais il n’est pas encore né. Comment passe-t-on alors de la tension qui accompagne le constat d’une divergence au conflit ? Sans doute que c’est du choix de la voie des protagonistes pour traiter leurs constats divergents et des premiers échanges d’actes d’agressivité, que la divergence soit supposée ou non que le conflit naît. Il convient de préciser que dans un espace considéré comme commun, l’unique option d’échanges de constats, est celui direct et confiant. Dans ce cadre, tant que les parties impliquées dans la coexistence dans cet espace relationnel ne les ont pas échangés, il n’y a aucune divergence constatée. Il n’y a aucun conflit à fortiori ; il n’y a qu’un constat commun de l’existence d’une divergence, s’agissant des circonstances de coexistence.

Cependant, la réalité ordinaire montre qu’un conflit peut être engagé, sans même que les sociétaires s’accordent sur l’existence d’une divergence ni sur ses objets. Ce qu’ils échangent consistent alors en des actes de violence, supposés résoudre des situations de divergences tous comptes faits, son seulement supposées mais également privatisées. Ainsi, le conflit peut naître d’une divergence non manifestée, à défaut que les parties aient préalablement échangé les constats et les points de vue, remplacés par leur accord s’agissant de manifester de l’agressivité et de faire usage de la violence, sans aucune certitude sur l’existence d’une divergence à propos d’un objet. A l’exception de cette dernière option, le développement de ces processus accouche de constats de divergences d’appréciations de la situation de l’espace : entre d’une part, ceux pour lesquels il est satisfaisant en raison de contribuer, objectivement ou non, à réduire leurs difficultés de vivre et ceux pour lesquels, c’est le contraire, objectivement ou pas également.

Divergences d’appréciations de l’espace de coexistence

Tout ce qui précède montre de quelles manières les parties de l’espace social constatent dans l’espace intime des écarts s’agissant de l’état de l’espace social de coexistence par rapport à leur références, communiquent ou échangent leurs constats pour aboutir à des divergences d’appréciations de leur espace. Tant que leurs conceptions font de l’espace social un espace commun, qu’en conséquence, leur constats sont mis en commun et échangés, ils peuvent aboutir à des divergences également communes. Des manières de prendre en charge ces divergences peuvent résulter des conflits. La réalité est que les choses ne se passent pas souvent ainsi dans un espace social dépourvu ou insuffisamment doté de mécanismes communs de gestion des constats inévitables. Un conflit peut alors naître en même temps que la manifestation de la divergence ou même sans qu’elle se manifeste à travers l’échange des constats. Il se rapporte à une divergence supposée, pour ceux qui l’engagent ; pour ceux qui l’acceptent, il se rapporte à l’agressivité et à la violence dont les premiers font usage pour traiter la divergence supposée qu’ils sont les premiers à établir l’existence. S’agissant d’un conflit sans divergence manifestée, il n’y a d’objet commun que celui de l’existence inacceptable des uns ou des autres selon les différentes parties. La coexistence et les constats concernant ses modalités n’ont alors plus aucun intérêt, autre que celui de leur volonté respective de constituer seul l’espace social.

Dans un véritable espace social commun, les constats inévitables peuvent conduire à des divergences entre ses membres. Ce sont les manières de prendre en charge ces divergences auxquelles leurs échanges peuvent conduire qui constituent le conflit. C’est sans doute pourquoi, selon Johan Gatlung, des contradictions entre les co-sociétaires concernant  leurs perceptions différentes des modalités de coexistence et  en rapport avec leurs objectifs différents constituent les racines et les germes du conflit. Mais, à ce stade, il ne s’agit que de constats de divergences concernant ces perceptions. C’est à travers les modalités de prise en charge de ces divergences constatées par les parties, donc après leur manifestation, que des conflits pourront naître, en tant que manières singulières de les traiter. Dès lors qu’un conflit s’engage sur la seule base d’une divergence supposée et constatée unilatéralement par l’une des parties, alors nous pouvons dire d’emblée que les parties impliquées ne constituent guère un espace social commun ; chacune percevant l’espace comme le sien, les constats comme privés, ce qui fait de l’autre partie, l’unique responsable de la situation non satisfaisante de l’espace et un adversaire à combattre. Le conflit violent ou la violence apparaît alors à la fois comme le moyen d’exclure de l’espace pour réaliser son caractère privé et comme l’une chose sur laquelle les parties s’accordent.

Un débat possède, avec le conflit, un certain élément d’unité. Il consiste en le rapport des forces des propos pour tenter de résoudre une divergence ; bien que s’agissant du conflit, des actes sont également échangés De ce point de vue, on peut dire qu’en face d’une divergence concernant les jugements portés sur l’espace de coexistence, que la discussion ou le débat est une forme de conflit, en ce qu’il partage cet élément d’unité avec le véritable conflit commun, à savoir le rapport violent des forces. La singularité du débat et de la discussion par rapport à ce dernier, réside en le fait que le rapport des forces est celui des forces des propos échangés ; ils consistent en des arguments visant à rapprocher ou à concilier les constats initialement divergents ; ils peuvent aussi avoir pour finalité de démontrer le non fondement d’un constat, tant qu’il ne relève pas de perceptions sensorielles et psychologiques ou si c’est le cas, à tenter de raisonner le sensoriel. Tant que ces propos et arguments ne colportent aucune violence, ils ne relèvent pas du conflit usuel, lequel se distingue du débat, de la discussion et de la concertation par l’agressivité et/ou la violence qui caractérise chaque élément de ses manifestations. Rapport de forces violentes, voici ce qu’est le véritable conflit évoqué jusque-là, dont la guerre est une forme.

Ainsi aux divergences, constituées par les appréciations différentes des membres coexistant dans un espace social, peuvent succéder des conflits, à savoir des circonstances de leur coexistence caractérisées par des rapports violents de forces entre eux. Ces rapports sont ceux des actes violents qu’ils échangent pour tenter de mettre fin à ces divergences en parvenant à des circonstances qui leur satisfont. C’est pourquoi, le conflit est aussi paradoxale que la guerre, sa forme la plus violente ainsi que Clausewitz le reconnaît lui-même. Cela dit, d’autres analystes pensent qu’il a une vertu. En cela, ils ne sont pas si éloignés de Clausewitz qui va même jusqu’à faire de sa forme la plus violente le moyen de réaliser la paix, la vertu de produire la paix. On peut en douter.

Examinant les nombreux conflits dont les africains sont auteurs, nous ne sommes pas parvenu à voir beaucoup d’espaces sociaux en Afrique où la paix correspond aux circonstances de coexistence des africains. Selon leur culture de la paix, nombre d’africains cherchent à les anticiper ou à les éviter ; mais, ils n’y parviennent pas souvent, à l’exception de la forme la plus violente du conflit quelques fois. On peut noter que l’échec de leur culture à réaliser la paix (coexistence sans guerre) profite à la conception de Clausewitz. Pourtant, les nombreux conflits violents dont ils sont les auteurs ne sont pas parvenu à les faire coexister néanmoins autant en paix qu’ailleurs. Échec donc sur les deux lignes de conception de la paix que ne peuvent atténuer leurs situations de coexistence lorsqu’ils parviennent à stopper les conflits. C’est dire l’importance de débattre du conflit. C’est pourquoi, il importe donc d’examiner, dans le prochain article, ce qu’est un conflit et son rapport à la paix afin d’apporter une pièce à la discussion, laquelle sera proposée au prochain article.

 ____________________________________________________________________________________________

(1)  Clausewitz Carl Von, « De la guerre », 1832

(2)  Martz Didier  « Le secret : “Dire sans dire tout en disant” », Article du lundi 31 décembre 2012 sur www.cyberphilo.org , URL/ http://fr.viadeo.com/fr/groups/detaildiscussion/?containerId=0021lmez4cfn2kpe&forumId=002i1616iuezt2&action=messageDetail&messageId=0021ksht5zn3i671

(3) Coutau-Bégarie Hervé, « Julien Freund. Sociologie du conflit. In: Politique étrangère, n°2 – 1984 – 49ᵉannée. pp. 452-453 », URL : http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1984_num_49_2_3381_t1_0452_0000_5

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

58 − = 49