Du temps à une certaine valeur de l’existence…

Il y a des sujets qui vous mettent aux arrêts, dès que vous les abordez. Le temps en fait partie.

Le temps-désignation

Il y a plusieurs mois que j’ai tenté d’explorer la conception du temps par l’Afrique. Le chemin a consisté à adosser l’analyse sur l’existence concrète des Baoulé, partie des peuples Akan situés dans l’Ouest africain. Ils vivent en se parlant, en se racontant la vie, comme le dit Alexandre Kojève. Leur conception du temps pouvait par conséquent être approchée en écoutant simplement ce qu’ils en disent. C’est ainsi qu’au fur et à mesure de mes investigations, je me suis rendu compte, à titre d’hypothèque, que le temps est le nom donné à l’existence. Le jour ou la journée (tchein) par exemple, n’est rien d’autre sinon que la désignation d’une séquence d’existence du soleil. On peut faire le même exercice avec tout autre terme : srah ou anglo (le mois), afwè (l’année). Et même s’ils n’ont pas inventé la seconde, le résultat est le même : Le temps est DÉSIGNATION DE L’EXISTENCE.

Le temps-compté, temps-quantité ou durée

Et puis, ça ne “matchait” pas pour la semaine Lé motchuè. C’est là qu’on se rend compte que la semaine n’est autre que le dénombrement de sept jours. Elle est à la fois la désignation d’un ensemble de sept séquences d’existence du soleil et un nombre (le résultat du dénombrement). La semaine est alors à la fois désignation d’existence et quantité de séquences d’existence. Comme telle, elle est la quantité de l’existence du soleil (sept séquences). Ainsi, chaque fois que ces africains indiquent un temps-dénombré de quelque chose (désignée par la durée), ils ne font fait rien de plus que de fournir le résultat du dénombrement de l’existence de cette chose, relativement à l’existence du soleil (durée en nombre de jours), de la lune(durée en nombre de mois). Dans l’époque de coexistence de toutes les sociétés humaines où nous sommes, la notion de temps est de plus en plus partagée, malgré les divergences qui les opposent parfois. On donne désormais la durée d’autres existences relativement à l’existence d’un électron de l’atome de Césium 134 (durée en nombre de secondes). Ce qu’il faut retenir de la conception africaine, c’est le passage du temps-désignation au temps-quantité, en tant que QUANTITÉ D’EXISTENCE.

Temps et qualités de l’existence

Avec un peu d’attention, on se rend compte que la durée (quantité d’existence), ne signifie pas durer ou persister pour ces africains. Leur terme approprié, pour dire que quelque chose dure ou persiste, c’est Tchè. Pour eux, une chose dure, nécessairement par rapport à une durée connue, espérée, de référence, etc… Sans entrer dans la manière de déterminer ce qui dure, le plus important se situe ailleurs : LA QUALIFICATION DE L’EXISTENCE. L’existence peut donc être qualifiée sur la base de sa durée effective en comparaison d’une durée connue ou supposée, ce que, le moins que l’on puisse dire, renvoie la question à la connaissance de l’existence des choses, à la crainte que ce qui dure peut induire puisqu’elle met en cause des certitudes, etc…

Ce n’est pas tout. Par exemple, que signifient des existences intervenant en même temps, en un même lieu ou ensemble ou également ? Comment déterminent-ils des existences se déroulant en même temps, … ? Que veulent dire des termes comme Lika lwè ou sèssè ? Avec un effort de réflexion, la simultanéité renvoie à la question de la terre, du lieu de la coexistence, si elle est envisagée comme intervenant au même endroit Ainsi une AUTRE QUALITÉ DE L’EXISTENCE : EXISTENCES SIMULTANÉES. Mais, comment des existes coexistent ? Lorsque des existences ne se déroulent pas en même temps, on dira en français que l’une est antérieure à l’autre qui est alors postérieure. Que disent ces africains ?

Entre une existence qui est devant (gnrou) une autre, laquelle est derrière (si) la première, ces qualificatifs évoquent-ils un ordre chronologique ? Que penser alors, lorsqu’ils disent Anouman si (avant hier) et Agniman si (après demain) ? Quand ce qui se situe en arrière (ou derrière) d’hier est dans un ordre différent de ce qui se situe en arrière (ou derrière) demain, qu’est-ce que cela signifie-t-il ? Existe-t-il une existence ayant une QUALITÉ D’ANTÉRIORITÉ/ POSTÉRIORITÉ par rapport à une autre ? La réponse est oui si l’on se réfère à l’immense importance accordée à ce qui est ancien ou vieux. N’est-ce pas l’un des fondements de la règle sociale d’appropriation de la terre, d’organisation sociale ? A l’évidence, une quantité d’existence supérieure (existence antérieure) à une autre (existence postérieure) a une certaine valeur . Les qualités de l’existence lui confèrent une certaine valeur.

Il y a d’AUTRES QUALITÉS DE L’EXISTENCE. Les notions d’existence en avance ou en retard, lente ou rapide : qu’en disent les B. ?

Temps et relations entre existences ou parties d’une même existence

Et puis, lorsque nous disons que des existences sont simultanées, antérieures ou postérieures, en avance ou en retard, lentes ou rapides, brèves ou prolongées, n’est-ce pas simplement des manières d’établir des RELATIONS ENTRE DES EXISTENCES. Et, même pour une même existence, n’est-ce pas la même procédure quand nous évoquons sa séquence passée et plus généralement son passé, sa séquence présente et sa séquence à venir ?

Temps et une certaine valeur de l’existence

Finalement, voici le point d’aboutissement : Le temps est le moyen de désigner l’existence, de la quantifier, de la qualifier et d’établir les relations entre ses séquences et entre existences différentes. Or, la quantité d’une chose, sa qualité, et ses relations servent à déterminer LA VALEUR DE L’EXISTENCE. Nous voici au point de départ de l’avènement de l’homme : qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce que la vie, quelle est la valeur de chaque existence ? Le temps est le moyen d’affecter ou de donner à l’existence une certaine valeur, de déterminer la valeur de chaque existence et de les ordonner.

Temps et réduction du COMPLEXE en COMPLIQUE

C’est cela qui fait de la conception du temps, le moyen de transformer le monde et l’univers COMPLEXE en un monde et un univers COMPLIQUE, pour être rendus accessibles, compréhensibles, sécurisants et apaisants. La conception du temps constituant à la fois une certaine notice et les outils pour monter le monde tel que nous le rêvons. Le cadeau offert sans notice et sans aucun outil, par la limite de notre compréhension que nous désignons Dieu, se transforme alors en un jouet durable avec lequel les enfants d’hier, et ceux devenus adultes aujourd’hui ainsi que ceux qui nous succéderont pourront alors en jouir à leur convenance, au cours d’une existence où ils ont le sentiment que leur craintes, leurs peurs et leurs souffrances sont apaisées, dans une sorte d’harmonie avec toutes les existences.

Voici le TEMPS que nous envisageons de développer prochainement, le temps – c’est le cas de le dire – de mettre un peu d’ordre dans les idées encore confuses. Mais, comme disait Albert Einstein et en le paraphrasant si on s’inquiète d’un esprit désordonné, que dire d’un esprit vide. L’essentiel est dans ce désordre pour poursuivre le débat et tenter de comprendre l’Afrique.

A bientôt !

 

 

 

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