Arrière plan de l’Auto-suffisance et du rythme lent de l’Afrique

Continuons de débattre des valeurs revendiquées ou non par l’Afrique. Comme des analystes l’affirment, constituent-t-elles la difficulté principale à résoudre pour poursuivre sa marche vers le progrès ? Le chemin le plus court est d’identifier les difficultés qu’elles représentent ou plus précisément en quoi les africains en font une difficulté à résoudre.

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Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : Qu’est-ce que la culture africaine? / Point : “Qu’est-ce qu’il ya derrière l’auto-suffisance et le rythme lent de l’Afrique ?

On peut concrètement tenter d’approcher la plupart des valeurs africaines à travers l’Afrique de naguère, chère à juste titre aux africains. Parce qu’elle elle est encore présente en l’Afrique aujourd’hui, comme Ki-Zerbo l’a souligné. Il peut en cela nous y aider, lui le premier africain, qui a consacré la quasi-totalité de sa vie à la faire connaître. Il a rédigé un texte inédit publié par Présence Africaine, avec l’aimable autorisation de la famille Ki-Zerbo, sous le titre “La civilisation africaine d’hier et de demain” (1). A la lecture, l’africain qui ignore peut trouver là support à ses étonnements et aux interrogations qui hantent sa vie. Il peut même se rendre compte que son présent se justifie, pour une large part, par toute l’histoire que sa production de naguère a contribué à orienter dans la direction actuelle. Pour aborder d’autres valeurs de l’Afrique, nous avons choisi de croiser notre regard avec le sien, outre-tombe mais aussi avec celui figé pour la postérité par le biais de l’encre.

6. L’Autosuffisance, capacité d’innovation et progrès ?

Observons d’abord que l’Africain de la rue ne revendique pas l’auto-suffisance, parce qu’elle est peu valorisante comme valeur. On peut partager avec Ki-Zerbo lui le fait que l’auto-suffisance constitue une valeur africaine ; il suffit de regarder l’Afrique vivre, comme il nous a invité à le faire. Pourtant, ce n’est pas par défaut de créativité ou d’incapacité technologique. Il n’y a qu’à rappeler la domestication des métaux par des hommes artisans qui se constitueront en caste des forgerons, en orfèvre de bijoux, la découverte des terres particulières dont le potier se fera artisan ainsi que le teinturier qui étendra sa connaissance à l’exploitation de colorants d’origine végétale. Que dire de la technique de tissage du coton et de la dextérité du tisserand ! Et ces africains qui ont domestiqué les étendues d’eau en construisant des embarcations de leur époque, des pirogues ; bien sûr ils ne sont pas allés bien loin, mais quand même, pour leur époque, c’était ingénieux. Enfin, pour clore une liste suffisante pour démonter cette valeur, évoquons ces artistes sculpteurs sur bois ou sur des calebasses. Au regard de tout ce cela, il est inutile d’aller plus loin ; la question de leur créativité ne se pose même pas. S’il doit y en avoir une, c’est plutôt la créativité des africains d’aujourd’hui.

Cependant, et en le nommant affectueusement, Ki relève, les signes d’une évolution de la société africaine de naguère à rythme lent. Comme si chaque progrès réalisé, à travers sa créativité, lui suffisait. En cela, il n’est pas nécessaire de polémiquer. Le présent nous en fournit encore des preuves de continuité. L’igname ou le sorgho se cultivent encore comme autrefois et les périodes de greniers vides continuent de succéder aux périodes d’abondance. Dire cela ne signifie guère que nous aurions souhaité des tracteurs et autres engins agricoles contemporains utilisés ailleurs. Car, c’est tout qui n’a bougé depuis naguère.

En Afrique de l’Ouest en particulier, nous désignons une période de l’année par « période de soudure ». Nous soudons quoi à quoi ?  Et bien, c’est le qualificatif donné aux périodes cycliques de disettes, de rareté d’aliments et de faim. Par “période de soudure”, on nomme une authentique rupture dans la disponibilité de leurs vivres, dans leur sécurité, dans leur capacité de création, d’innovation et finalement de progrès. Voici comment au lieu de voir la faim, les africains voient un intervalle entre deux saisons d’abondance et de progrès, au lieu de voir une période de rareté et de manque. « Soudure » fait partie des saisons ; elle est la saison du manque, de la rareté et de l’augmentation de la difficulté de vivre. Si les africains continuent leur tendance consistant à vouloir se cacher leurs propres réalités, le rebond leur sera d’autant plus difficile. Affronter la réalité commence par la nommer. Disette est plus responsabilisant que « soudure ».

Poursuivant ce même sujet, je ne peux m’empêcher de raconter ces instants de vie ; ils sont tendres, mais dramatiques à la fois. Je connais une vieille dame au village ; c’est une amie. Un jour, au cours d’une de ces périodes où je suis allé la saluer, elle m’a posé cette question que j’ai mis du temps à comprendre : « As-tu jeté un regard en arrière avant de venir ». Par la suite, chaque fois que j’arrive au village et que je vais la saluer, elle me la pose très affectueusement, pensant à ma famille qui m’accueille. Nous en rions depuis que j’ai compris ce qu’elle exprimait. Ce que je viens d’écrire, j’en ai discuté avec elle et nos échanges m’ont beaucoup peiné. En clair, “t’es-tu assuré que tes colis de vivres te suivent puisqu’il n’y a pas toujours à manger à sa faim à cette période de l’année ?” La forme de sa question elle-même confirme cette propension africaine à masquer la réalité.

Elle a amené la société africaine à une friandise : les proverbes, dans lesquels les mots n’ont jamais leur sens, cependant que toute la phrase en dit beaucoup. Le lecteur aura remarqué que je suis de cette histoire, puisque ce livre en comporte quelques uns. Je vois dans chaque réalité de la société africaine, un levier de progrès des plus rapides possibles. Le lecteur me pardonnera donc ma digression à propos du proverbe, car finalement c’est aussi un axe de progrès car de compréhension de nous-mêmes. Le proverbe est une cachette, comme la communauté restreinte africaine entend l’être, croyant y assurer sa sécurité face un environnement perçu comme essentiellement de danger. Mais comme chaque membre de la société est fait de cette incompressible nécessité d’assurance de sécurité, y compris vis-à-vis des autres membres. L’inégalité sociale assure à chacun le niveau de sécurité à la hauteur de ce que sa place, son sexe, son savoir lui octroie. Le verbe fait partie de ce qui octroie la place. Les meilleurs initiés du verbe et de la parole ont tellement voulu garder leur pouvoir dans le verbe que cela a donné les proverbes. Le sens n’est pas connu de tous, masquant ainsi la réalité aux non initiés. Dans la société africaine, celui qui possède le verbe connaît l’histoire, a du pouvoir et peut représenter les autres, y compris le roi au nom duquel il s’exprime en public pour faire savoir sa volonté, sa pensée, son jugement.

C’est là, dans chaque réalité africaine que se trouvent les leviers de l’action. Celle qui rendra les progrès de la société plus rapides que naguère. A condition que la réalité soit dévoilée, partagée, triée, transformée, sublimée. A condition que chacun sache user du verbe et du proverbe et livrer son sens au partage, ouvrant ainsi la société et l’amenant à faire preuve d’audace. Le chemin de l’Afrique repose sur d’authentiques africains meurtris par le présent et non par le passé, capables de livrer au partage de tous cette immense connaissance noyée dans le secret si ce n’est cachée à la majorité des africains. Ainsi, je pourrais m’étendre sur de quelle manière, plutôt que la période la saison sèche désigne la période peu pluvieuse, elle est désignée par “période de pénurie” ou “période de soudure”. Des africains sont parvenus à souder deux périodes d’abondance et de disponibilité des vivres en faisant de leur capacité à supporter leur peine de vivre la colle. On se demande parfois comment la désignation d’une saison est devenue celle d’une pénurie cyclique.

D’aune certaine manière, on peut aussi dire que l’Afrique interdit le rêve, même quand elle n’a pas mieux à proposer. Car, j’entends, depuis ma prime jeunesse qu’on pointe ici et là l’exode rural de jeunes africains des villages vers les centres urbains. Mais, la véritable question n’est-elle pas celle de l’opposition entre ceux qui veulent qu’ils se contentent de leur vie, comme leurs parents s’en sont contentés ?  N’est-ce pas là un désaccord profond sur une valeur à laquelle ces jeunes préfèrent le rêve, certes difficile à réaliser, d’un changement de vie, d’une vie améliorée ? Qui veut continuer à exiger des africains naissant aujourd’hui qu’ils mènent la même vie que leurs parents, comme ceux-ci ont procédé à l’égard des leurs. Laissons rêver les africains du mieux, même si le pire n’est pas loin. Un accord est possible à propos de la liberté de rêver du mieux si l’objectif de les en empêcher n’est pas de faciliter la vie de ceux qui sont en ville mais s’il leur donne des raisons de réaliser leurs rêves du mieux au village. S’agissant de leur peine associée à la réalisation de leur rêve, souffrons qu’elle relève de leur liberté. L’argument d’une situation difficile en ville ne suffit guère de ce point de vue. Et même si cette situation est encore plus difficile qu’au village, ils la préfèrent parfois, parce que c’est leur liberté et leur choix, qu’ils ont opéré à la lueur de ce toute la société leur propose. Laissons rêver les africains, même du pire. Notre responsabilité collective est de faire en sorte que le meilleur se réalise et non le pire.

Selon Ki-Zerbo, le coefficient de mutation ou de progrès matériel de l’Afrique était également faible. De ce point de vue, l’Afrique d’aujourd’hui n’est pas différente. Pour caractériser son propos, il a mentionné l’absence de la roue dans cette société de naguère. En avait-elle eu l’idée ou la notion ? Personne ne peut affirmer quoi que ce soit. Ce qui est important en cela, c’est le lien qu’il fait entre la roue et le véhicule roulant qui a permis à d’autres sociétés humaines d’alléger leurs difficultés de vivre, de se déplacer rapidement, de plus en plus loin et d’accélérer leurs contacts avec d’autres sociétés humaines. Il conclut à l’impact qu’à eu la carence dans le domaine technique notamment sur l’absence de routes dans les zones forestières, puisque point de roue, point de véhicules. On peut cependant se poser la question suivante. Aujourd’hui, il y a des routes puisque les véhicules sont livrés à Afrique. Cela change-t-il l’Afrique si nous considérons que les routes, bien que mettant en contact les africains ne les ont pas rapprochés davantage. La question est alors, quelle utilité peut avoir des progrès dans le domaine technique s’ils ne contribuent pas à réaliser les hommes et la société humaine tels qu’envisagés par les africains ?

Ainsi, quand nous évoquons les limites et le rythme lent de l’Afrique, ce n’est pas nécessairement dans celui de l’innovation technique qu’il convient d’aller rechercher la compréhension. Il faut en chercher l’explication dans la pensée même des africains. Une route ou un véhicule n’ont aucune utilité si ce n’est de relier un point A à un point B, un espace A à un espace B, un espace social A à un espace social B, un individu vivant dans tel espace à un autre vivant dans tel autre, en somme d’ouvrir les hommes les uns vers les autres. Était-ce là la volonté des africains de naguère et d’hier ? Le développement du cérémonial du “Djassi” nous a déjà fourni quelques éléments de réponse. Est-ce là la volonté des africains d’aujourd’hui ? On peut aussi en douter au regard de ce qu’ils produisent.

Cette réflexion de Ki-Zerbo pointe néanmoins certaines dimensions africaines encore d’actualité de nos jours. Plutôt que d’évoquer ce qui n’a pas été fait dans le passé, on peut regarder le présent en face. Et en l’observant, on peut se rendre compte qu’une autre valeur que la précédente permet de la souligner : c’est la passion d’être qui écrase l’étonnement, l’interrogation et parfois le bon sens.

Nous l’aborderons ultérieurement.

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(1) Ki-Zerbo : “La civilisation africaine d’hier et de demain”, Éditions Présence africaine, 2006, p. 15

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