COTE D’IVOIRE – Tentative de médiation entre ivoiriens, entre le peuple et ses dirigeants. (4/4)

4.

Un peuple qui détient et exerce déjà un pouvoir à aggraver ses difficultés communes d’existence en dispose assez pour améliorer les conditions de cette existence.

La question du pouvoir que chaque ivoirien détient ou pas ne se pose pas dès lors qu’il en exerce déjà à aggraver les difficultés communes d’existence. Qu’il soit gouvernant, dirigeant ou ivoirien ordinaire du peuple, nombre d’ivoiriens prétendent vouloir résoudre les difficultés de la famille symbolique constituée par la Côte d’Ivoire. Pourtant, nombreux sont ceux des ivoiriens qui nient détenir le moindre pouvoir de changer l’état des choses, alors même qu’ils exercent déjà un pouvoir à les aggraver. En effet, tels ivoiriens peuvent nier leur part de la responsabilité collective dans la situation d’impasse de la Côte d’Ivoire. Que cette part soit active ou passive ne change pas ce constat. Tels autres peuvent affirmer ne détenir aucun pouvoir pour la changer en accusant au passage tels gouvernants ou dirigeants de la générer et de l’entretenir seuls. Tels autres encore, soutenant tels dirigeants, peuvent prétendre résoudre avec lui les difficultés de la famille symbolique en niant détenir le moindre pouvoir, alors qu’ils l’exercent déjà à les renforcer. Bref, est-il possible de changer l’état de la situation de la Côte d’ivoire, si seuls le gouvernant et les dirigeants détiennent le pouvoir de le faire, comme le peuple le pense quand il contribue déjà à l’aggarver ? Est-il raisonnable d’éviter durablement de débattre de la part de responsabilité du peuple sans aucune conséquence collective ?

Les affirmations croisées des parties du peuple concernant la responsabilité exclusive de tels ou tels gouvernants ou dirigeants sont la règle. Cependant, peuvent-elles être suffisantes pour modifier les perceptions des difficultés communes, avant même de penser à les résoudre ? Chaque ivoirien qui persiste dans sa tentative de fuir sa conscience (1) et de la duper ne peut être utile à la résolution des difficultés communes. Reconnaissant la grande part de responsabilité de ceux qui gouvernent et dirigent le pays, le temps est venu de débattre du pouvoir du peuple et de celui qu’il exerce sans le détenir. Ce débat éclairera les difficultés communes à résoudre et contribuera à leur meilleur discernement. Pour engager ce débat, il faut récuser le postulat soulignant la responsabilité exclusive du gouvernant et des dirigeants dans les difficultés et selon lequel ils détiennent seuls le pouvoir de les générer et de les atténuer.

Penser que seul tel gouvernant a le pouvoir de générer et de changer l’état des choses mène à une impasse collective.

Contestant tels gouvernant ou tels autres dirigeants, tels autres affirment  détenir le pouvoir de changer l’état des choses. Cette posture relève du marketing politique. Car, comment peuvent-ils prétendre détenir ce pouvoir avant que le peuple ne le leur confère par son choix décisif majoritaire ?  En revanche, le peuple est dans une impasse, quand il pense ne détenir qu’un pouvoir résiduel pour changer l’état de ses réalités. Il exerce déjà un pouvoir capital. Tous les cinq ans, il choisit le gouvernant et la voie dans laquelle il compte y engager tous les ivoiriens. Le peuple parvient même à exercer d’autres pouvoirs qu’il ne détient pas et que nous aborderons plus tard dans cette réflexion. Dans ces conditions, est-il fondé d’affirmer qu’il est dépourvu de tout pouvoir quand le gouvernant détiendrait lui tous les pouvoirs que précisément il lui donne ? La question est pourquoi le peuple veut-il apparaître comme dépourvu de tout pouvoir et n’en exerçant aucun, quand le gouvernant posséderait et exercerait tout le pouvoir ?

On se demande si le peuple ne voudrait pas simplifier des relations humaines complexes selon sa compréhension particulière de l’existence et de la liberté.

Pour vous le peuple, le véritable responsable politique, le véritable gouvernant semble être selon vous celui qui satisfait vos intérêts particuliers. Et, si cela est nécessaire, le peuple accepte qu’il le fasse au détriment de l’intérêt commun de tous. Bien sûr, votre opinion varie selon que votre décision majoritaire l’a porté au pouvoir ou pas. C’est bien en cette instabilité de votre conviction que l’une des difficultés majeures du gouvernant en Côte d’Ivoire, prend sa source. Et, cela est valable, à peu de choses près, quels que soient ceux des ivoiriens qui lui ont donné la majorité pour parvenir au pouvoir. Croyez-vous qu’il soit possible dans ces conditions, pour quelque responsable politique que ce soit d’arranger les choses ? Admettons un gouvernant qu’on peut raisonnablement créditer de la meilleure intention, volonté et détermination au service de tous. Pensez-vous, qu’y puisse y parvenir avec un peuple qui ne reconnaît détenir et exercer le moindre pouvoir et qui est en conséquence dépourvu de toute responsabilité dans les conditions de son existence ? Les ivoiriens, en particulier ceux qui les soutiennent inspirent la plus grande peur à leurs hommes politiques. Parvenus au pouvoir, ils ont été nombreux à céder à la crainte que vous (la majorité de soutien, en particulier) qui les avez portés au pouvoir leur inspirez. Ils ont procédé comme nombre d’enfants en présence de parents autoritaire. Ces gouvernants ont souvent choisi d’affronter violemment, votre part minoritaire et de rejet, dont ils ne tirent aucun soutien pour la possession du pouvoir. Ils la redoutent, à juste titre. Composée de ceux des ivoiriens qui ne les ont pas fait être gouvernant, elle ne jure que de les déloger du pouvoir pour y installer d’autres dirigeants, leurs préférés. Entre les deux risques, nombre de gouvernants choisissent des parts du peuple plutôt de tout le peuple. A défaut de courage politique, ils choisissent sur la base ce qu’ils pensent leur assurer la meilleure sécurité de leur position.  Ils sont si nombreux à penser que cette position de gouvernant relève de leur être. Ces circonstances des relations du peuple à tel gouvernant et à telle époque sont semblables et récurrentes. C’est pourquoi, on en vient même à se demander si, pour le peuple et ses gouvernants, elles ne sont une manière de résoudre les difficultés communes de vivre. En effet, face à leur résolution rendue difficile par des relations humaines complexe, c’est peut-être une manière de contourner cette contrainte : la complexité des relations humaines.

Pourtant, à chaque époque, quel que soit ce qui résulte des relations évoquées dans ce qui précède, le peuple fait porter sur les épaules de tels gouvernant et dirigeants l’entière et totale responsabilité. Peut-être, est-ce ainsi qu’il espère être responsable de rien et se présenter comme victime de ses dirigeants. Néanmoins, quand on scrute attentivement les relations des membres de la famille symbolique ainsi que les comportements de tels ou tels ivoiriens, ne peut qu’avoir des doutes sur son innocence et son incapacité d’actions. On se demande même, là aussi, si cela ne vise pas à duper. Car, telles parts du peuple coexistent avec telles autres parts et tels gouvernant et dirigeants. C’est ensemble qu’ils coproduisent les circonstances de l’existence commune. Être dépourvu de tout pouvoir et être responsable de rien, n’est-ce pas alors une vaine tentative de la part du peuple de simplifier les relations en rendant les autres acteurs uniques responsables de ce qui en résulte. Dans ces conditions, peut-il exister quelque chose qui donne son sens à la contribution du peuple dans ces conditions d’existence, de sorte que cette contribution puisse être limitée dans ses natures et ses expressions ? En d’autres termes, qu’est-ce qui limite l’expression d’un pouvoir, pourtant réel, dont le peuple ne reconnaît ni l’existence, ni la détention, ni l’exercice ? Ne détenant, selon lui, aucun pouvoir et étant responsables de rien, le peuple peut-il avoir quelque compte à rendre à lui-même et, à fortiori, en raison d’un pouvoir qui n’existe, qu’il ne possède ni n’exerce ? En procédant ainsi, il semble même, du point de vue du peuple, que vivre ensemble et ses implications perdent toute signification. Bref, c’est le lieu de faire preuve de conséquence. Le peuple aspire à une modification de sa réalité, à la réduction de ses difficultés de vivre. Mais, cela n’est-il pas illusoire si le peuple prétend qu’elles sont générées par les seuls gouvernant et dirigeants et de ce fait, il masque, peut-être sans le vouloir, l’un de ses déterminants fondamentaux ? Dans tous les cas, persister dans cette vision de la réalité, c’est prendre le risque de demeurer dans l’impasse collective, qu’il y a lieu d’affronter au contraire ensemble.

Ainsi, comme nous l’avons analysé dans le précédent volet de la réflexion, en ce qui vous concerne, le peuple, les choses sont simples, mais pas complexes. Tenez par exemple, quand vous l’avez porté au pouvoir de manière décisive, le responsable politique doit agir dans le sens de vos intérêts particuliers et les réaliser. Et quand vous avez choisi un dirigeant malheureux, celui que telle part de vous même a porté au pouvoir, de manière décisive, doit tout de même les satisfaire. A défaut, un tel gouvernant doit affronter votre courroux, vos accusations et parfois même votre violence. La finalité de votre procédure est de tenter de porter au pouvoir par cette voie, celui des dirigeants que vous préférez en raison de penser qu’il servira mieux ces intérêts. A travers ces faits, vous exercez un pouvoir indiscutable, bien qu’il vous semble que vous n’en disposez ni n’en exercez aucun. Il faut simplement conclure que chaque ivoirien détient une part du pouvoir collectif de changer les circonstances de l’existence collective ou d’aggraver les difficultés communes. Le peuple est par conséquent invité à examiner ses certitudes : à telle époque, de quelle manière tel gouvernant  détient seul tout le pouvoir de changer l’état des choses, alors qu’il choisit selon lui, de maintenir le pays dans l’impasse ? Est-il possible qu’il parvienne à faire tout ce que le peuple lui reproche précisément sans son soutien, son encouragement et finalement sa décision, mise en œuvre, en lui en fournissant les moyens ? L’évidence montre que cela n’arrange rien du tout et pour aucun membre de la communauté nationale.

Voilà la situation kafkaïenne que les ivoiriens coproduisent et de laquelle ils doivent collectivement, et tous responsables, tenter de se sortir. S’il existe encore un ivoirien qui n’est pas convaincu de la détention du moindre pouvoir, nous ne pouvons l’inviter qu’à observer autour de lui. Peut-être trouvera-t-il dans celui détenu et exercé par d’autres ivoiriens, le discernement du sien. Outre le gouvernant et les dirigeants, qui exerce un pouvoir de génération des circonstances de la coexistence, d’aggravation des difficultés communes et qui détient le pouvoir de changer la situation ?

Si les ivoiriens exerçaient utilement à tous tous les pouvoirs qu’ils affirment ne pas détenir mais qu’ils exercent tous les jours pourtant.

Que quel que ivoirien pose autour de lui la question de savoir qui détient, à son avis, le pouvoir de changer la situation commune des ivoiriens. Il sera surpris de constater que celui auquel il la pose s’exclut de ceux qui, de son point de vue, détiennent ce pouvoir. Quand celui qui répond à la question est un ivoirien ordinaire, on peut peut-être et à la rigueur comprendre son inconscience de penser qu’il est dépourvu de la moindre parcelle du pouvoir de changer les choses. Mais, quand il s’agit d’un gouvernant, d’un dirigeant, de quelque décideur, d’un journaliste, d’un enseignant, d’un chef de village, d’un serviteur de dieu, etc…, alors on se rend compte de la difficulté de parvenir à la changer. Car, pour la plupart d’entre eux, le pouvoir de le faire est logé ailleurs, chez d’autres ou enfin de tous comptes, nulle part.

Tel gouvernant ou dirigeant reconnaît au bout des lèvres le pouvoir qu’il détient par la volonté du peuple. Il précisera sans doute sa pensée en faisant aussitôt du peuple et des autres acteurs extérieurs à la famille symbolique, des obstacles à son exercice. Cela constituerait un progrès, car il préfère faire d’eux les véritables détenteurs du pouvoir. Soit. Mais, les faits contredisent aussitôt ses propos. Car, il suffit d’observer qu’il agit de telles ou telles manières, sans que la décision ne viennent d’eux. N’est-ce pas en cela même la preuve du pouvoir qu’il détient et dont il refuse de reconnaître la détention ? Car, à moins de confondre un pouvoir d’influence et un pouvoir de décision et d’action, le pouvoir détenu par le gouvernant n’est ni celui possédé par par le peuple et les autres acteurs. Ajoutons à cela que le seul fait qu’il puisse faire agir à sa demande tels ou tels administrations montre bien qu’il détient un pouvoir que tout autre ivoirien que lui ne le détienne. Quand on détient le pouvoir d’exercer de la violence légitime sur d’autres ivoiriens et contrairement à eux qui doivent l’accepter, on ne peut pas leur dire qu’on n’a pas le pouvoir d’améliorer les conditions de leur existence et que ce sont d’autres qui le détiennent. Les ivoiriens ne s’y trompent pas quand ils pensent à tort néanmoins qu’il est le seul à détenir le pouvoir. Selon les dirigeants pourtant, c’est le peuple qui détient la clé de résolution de toutes les difficultés. Il lui suffit de changer de gouvernant, de favoriser l’alternance pour exercer son pouvoir de changer les conditions de son existence.

Il en est de même de tout décideur. Tenez par exemple tels journalistes. Ils vous diront qu’il ne détiennent aucun pouvoir. Ils vous assureront qu’il sont en dehors du pouvoir, eux de simples et modestes porteurs d’informations et même d’informations les moins importantes. Selon eux, ils ne font que rendre compte d’une réalité que d’autres produisent, loin d’eux. Pourtant, hier encore, ils formulait des critiques acérées des actes de tels gouvernements. Par ces actes, ils ont ainsi contribué à fonder les convictions, les jugements les décisions et les actes de tels ivoiriens à l’égard de tels gouvernants. N’est-ce pas ce pouvoir détenu et exercé qui faisait d’eux des journalistes dignes de la considération de ceux qui s’opposaient à ces gouvernants ? Aussitôt le gouvernement changé, tels d’entre eux ont bénéficié de fonctions à la mesure et à la hauteur de leurs talents démontrés, à travers leur pouvoir exercé. Peut-être même qu’ils perdront leur lucidité légendaire et leurs critiques acerbes devant les faits. Mais, ils auront gagné au passage un autre pouvoir : celui d’être inutiles, voire nuisibles au peuple.

Que répondrait tel serviteur de la justice à la question ? Rien qui puisse faire de lui un détenteur d’une part du pouvoir que ceux qui gouvernent détiennent. Modeste serviteur de la vérité juridique, il ne se contente que de juger les faits. Soit. Pourtant, le fait même qu’il ne juge pas tous les faits n’est-il pas en soi la preuve de détention du pouvoir ? Car, qu’est-ce que sa capacité de décider et de choisir les faits dont il se saisit et juge, sinon du pouvoir ? Qu’est-ce que la capacité de dire le droit, d’établir les torts et les responsabilités ? Qu’est-ce que la possibilité d’être juste, aussi bien vis-à-vis de ceux auxquels on est sensible aux idées, qui ont ont une influence sur votre carrière et surtout de ceux auxquels on est éloigné politiquement ou qui ne peuvent vous être d’aucune utilité ?

S’agissant de tels serviteurs de dieu, c’est bien connu. Ils sont apolitique et ne disposent d’aucun pouvoir, autre que celui que dieu leur donne, eux ses humbles serviteurs. Pourtant, tous serviteurs qu’ils sont, ils ont la divine ambition de faire vivre le plus grand nombre d’ivoiriens selon les règles de leurs dieux. On ne voit pas bien alors comment ils veulent et peuvent parvenir à la réaliser sans détenir le moindre pouvoir ?  Peut-on amener, d’une manière ou d’une autre, le plus d’ivoiriens à cette fin en étant dépourvu de tout pouvoir ? Détenant un pouvoir divinement reçu de mobiliser les croyants et de chuchoter à leurs oreilles, ils détiennent nécessaire quelque pouvoir politique. Sans présumer du sens de son exercice dont personne ne peut ni ne doit douter cependant, les hommes de foi contribuent à produire les circonstances de la coexistence. Par ailleurs, qui peut penser que leur capacité de rassemblement des ivoiriens n’intéresse pas tels dirigeants politiques, eux dont l’existence en dépend, comme les leurs ? Enfin, même si nous admettions que le gouvernant détient tout le pouvoir, il serait absurde de penser que tous ceux qui lui sont proches, comme les hommes de foi, en soient totalement dépourvu. Un homme de pouvoir fréquente-t-il un homme qui en est totalement dépourvu ?

Pour tels chefs de villages, telle situation nationale relève du pouvoir exercé par les politiciens décideurs d’Abidjan. Pourtant, à travers leurs décisions, leurs choix électoraux et leurs soutiens politiques, par exemple, ils engagent la plupart de ceux qu’ils administrent. Certes, procèdent sur la base des traditions. Tout cela ne suffit-il pas à démontrer la part de pouvoir qu’ils détiennent et exercent ? Le fait même de diriger des communautés villageoises, ethniques, régionales relève-t-il d’autre chose que de l’exercice d’un pouvoir politique détenu ?

Interrogé dans la rue, tel ivoirien ordinaire  pointera sans aucun doute les gouvernants comme les seuls détenteurs du pouvoir de changer l’état des choses. A peine aura-t-il montré où le pouvoir se trouve, qu’il brûlera les feux tricolores, s’il est un conducteur. Policier, il arrêtera le conducteur précédent. Comme souvent, en échange d’un billet de FCFA, il le laissera peut-être poursuivre sa route. Agent d’état civil, il monnaiera peut-être la délivrance prioritaire d’une pièce d’identité en échange d’un billet de banque. Pratiquant une activité économique privée, il tentera peut-être de gagner un appel d’offre publique en échangeant la piètre qualité de son offre, contre la valeur de plusieurs billets glissés aux adjudicateurs. Son service rendu, peut-être même qu’il rétribuera encore le comptable public pour voir l’exécution de ses travaux réceptionnée et payée. On pourrait multiplier cet exercice pour activité de la société entière, sans que l’on parvienne à un seul ivoirien qui soit dépourvu du moindre pouvoir.

Ainsi, on peut identifier au moins deux pouvoir. D’abord, les ivoiriens en détiennent et en exercent un à tenter de réaliser leurs intérêts particuliers. Souvent, ils procèdent, en piétinant l’autorité de la règle générale, celle qui fonde la Côte d’ivoire, en tant que communauté nationale. Ensuite,  le gouvernant détient au minimum celui de les empêcher de procéder ainsi, au détriment de tous et par conséquent de l’existence même de la communauté d’intérêts communs. C’est une autre question de savoir s’il l’exerce convenablement, dans cet intérêt commun. Ainsi, sauf à récuser ce qui précède, chaque ivoirien détient et exerce un certain pouvoir. La situation commune est la résultante de tous les pouvoir détenus et exercés, qu’ils le soient par tels gouvernants ou le peuple. Souvent même, contre les règles communes de la coexistence, des pouvoirs non détenus sont exercés par eux. Pourtant, contre la réalité des faits, le discours usuel des ivoiriens, qu’il soit gouvernant, dirigeant, décideur, etc… ou autre, est que le pouvoir est ailleurs. C’est sans doute pourquoi, il convient d’observer que pour chacun des acteurs du drame ivoirien, il lui est difficile de reconnaître qu’il détient et exerce une part du pouvoir faisant de lui l’un des acteurs. Soit. Mais, les ivoiriens recherchent un changement de leur situation. S’ils veulent que cela puisse intervenir, il leur faut s’accorder sur le pouvoir qui le permet ainsi que sur les acteurs qui en détiennent une part. Cet effort pour un accord devrait les conduire à abandonner leurs postures d’équilibristes entre deux conceptions rendant toutes les deux le changement impossible.

Le changement peut-il être possible sans que le peuple ne détienne ni n’exerce aucun pouvoir ?

Tels ivoiriens font du gouvernant, un ivoirien totalement libre de toutes contraintes. Il a tous les pouvoirs de décider et d’agir. Il peut l’exercer en toutes circonstances, indépendamment des points de vue, des pensées, des sentiments, des attentes de la grande masse des ivoiriens. Ces ivoiriens-là ne reconnaissent pas détenir la moindre parcelle de pouvoir. Et dire que l’on na pas encore considéré les contraintes externes. Quant à tels autres ivoiriens, qui évitent de reconnaître le leur dont ils disposent, ils éparpillent comme pour réduire celui détenu. Il résulte de l’effet de sa grande dilution que finalement chacun dispose d’une fraction si insignifiante que par approximation, il n’est détenu nulle part. C’est ainsi qu’il en découle que personne n’est responsable de rien, chacun ne détenant qu’un résidu de pouvoir, mais pas une part du pouvoir réel. Comment de telles visions rendent-elles alors possible un débat central, susceptible de conduire à un progrès commun. On ne peut donc pas être surpris qu’elles mène à de faux débats. Ils ont pour sujets et objets, soit tel ou tel gouvernant, soit le passé et l’histoire ou les autres, présentés comme détenant en fin de compte tout le pouvoir dont aucun ivoirien n’a jamais possédé une part. Ce débat central est celui de la responsabilité individuelle et collective, au milieu d’une réalité complexe. Dans une telle réalité le gouvernant détient certes une grande partie du pouvoir mais pas tout le pouvoir. Il l’exerce dans les limites de sa volonté, de ses désirs parfois, de son intelligence. L’opposition des obstacles internes comme externes, dressés à la faveur de l’exercice d’autres pouvoirs complète ces limites. Ainsi le pouvoir du peuple limite celui du gouvernant et inversement.

Le processus électif traduit le règne de la Loi. Il confère à tel gouvernant le pouvoir de décider. Il a le pouvoir de rendre l’instruction obligatoire et de décider d’en faire une priorité pour tous. Il a celui d’organiser la circulation routière, l’occupation de l’espace public et de rendre libre celui privé. Il a aussi le pouvoir de fixer le prix du café et du cacao, différent de celui du marché international. Il a celui de créer une monnaie propre ou alors de recycler une monnaie du passé. Il a également le pouvoir de démocratiser les relations publiques entre tous les ivoiriens pour renforcer la liberté de chacun d’eux et son exercice, mais aussi son contraire. Il a le pouvoir d’identifier tous les ivoiriens, de les localiser. Il détient celui de maîtriser pour l’adapter le nombre de la population ivoirienne ainsi que la part de population non ivoirienne. Il a le pouvoir de beaucoup d’initiatives de progrès collectifs.

Mais, avoir le pouvoir de décider ne suffit pas. Car, non exercé, le pouvoir n’existe pas. Il convient donc de l’exercer. Mais exercer un pouvoir détenu à priori, c’est décider effectivement. Cela dit, l’exercer pour un objet sans aucune utilité collective, c’est rendre son exercice nuisible. Et, même en ayant un objet d’utilité collective, il ne suffit pas de l’exercer en décidant au sujet de cet objet. Par exemple, il arriva que depuis l’indépendance, tous les gouvernants ont décidé de rendre et maintenir l’école obligatoire. Plus d’un demi-siècle plus tard, des ivoiriens préfèrent ou choisissent encore les travaux des champs ou l’école de la foi pour leurs enfants. Ce sont là leurs décisions concernant le même objet. Pourquoi ? Sans doute, parce qu’une décision/ordre qui n’est pas traduite et légitimée en termes de pouvoir ne être efficace. Venant de tel ou tel gouvernant, sur quoi sa légitimité peut-elle alors reposer si ce n’est sur sa finalité – l’intérêt général ? C’est cette finalité qui permet de réaliser le consensus autour d’elle. Or, il semble qu’instruire tous les petits ivoiriens ne relève pas de l’intérêt de tous. Cela signifie au moins deux choses. A travers leurs choix, d‘une part, des ivoiriens exercent un pouvoir qu’ils détiennent. Mais, ce pouvoir qu’ils détiennent et exerce est-il légitime dès lors que la règle générale ne les en dote pas ? Cela amène à questionner leur volonté d’être membres de la communauté nationale d’intérêt commun ? Peut-être, est-ce simplement la conséquence d’un défaut de ressources pour observer la règle ? Ou encore, mettent-ils leurs intérêts particuliers immédiats au dessus de ceux des enfants, des générations à venir et par dessus tout, au dessus de l’intérêt général. Dans ce cas, on ne peut que douter de leur volonté si chaque contrainte particulière est supérieure à cet intérêt. Ainsi, il semble qu’il n’y a pas de consensus autour de la décision d’école obligatoire qui puisse engager chaque ivoirien et impliquer sa liberté et sa responsabilité. Dans ces conditions, à moins de vouloir conférer à la décision une légitimité fondée sur l’emploi de la violence et de la seule contrainte, une telle décision ne traduit ni ne manifeste aucun pouvoir. C’est dire que l’examen des circonstances communes d’existence ne peut éluder la responsabilité et la liberté que chacun exerce.

Ainsi, acteurs et co-auteurs des circonstances communes d’existence, peu d’ivoiriens mesurent et reconnaissent le pouvoir qu’ils détiennent et qui leur permet de contribuer à la production collective de ces circonstances. Cela leur est si difficile à accepter qu’ils se résolvent à loger sa détention chez d’autres. Pourtant, l’évidence montre que chaque ivoirien détient le pouvoir de changer les choses. Certains parmi eux en détiennent cependant plus que d’autres, par la force du droit et leurs fonctions, par les connaissances et savoirs dont ils disposent, par leur nombre, par leurs positions sociales, etc… Il arriva que de nombre d’ivoiriens s’arrogent un pouvoir que les règles communes leur défendent d’exercer et qu’ils l’exercent en nuisant à l’efficacité de l’action collective. Il arriva aussi que tels pouvoirs détenus soient exercés sans que cela soit collectivement utile et bénéfique pour les ivoiriens ou même que tels pouvoirs détenus ne soient pas exercés. Nombre d’ivoiriens exercent même des pouvoirs qu’ils ne détiennet pas. Par exemple, ils se substituent souvent à la loi. Face diverses situations courantes de la vie, ils déterminent eux-mêmes, sur la base de leurs intérêts poursuivis, ce qui est possible ou pas et agissent en conséquence. N’est-ce pas le cas, dans leur manière de circuler en voiture, de constater une infraction, de rendre un service administratifs, de servir l’intérêt général, etc… Au bout du compte, la question est-elle de savoir qui détient le pouvoir de changer les choses quand finalement chaque ivoirien en détient et l’exerce ? La question se pose-t-elle quand nombre d’entre eux s’attribuent un pouvoir que les règles ne leur donnent mais qu’ils exercent quand même ? La véritable question n’est-elle pas de savoir ce que chaque ivoirien fait de celui qu’il détient, de celui qu’il usurpe ainsi que leurs finalités et leurs conséquences sur les conditions de leur coexistence ? Il y a une relation de dépendance entre le pouvoir, la décision et l’action réalisée. Le pouvoir n’en est pas sans la décision effective, qui elle-même, ne conduit pas à la réalisation de l’intention initiale. Parce qu’au delà de détenir le pouvoir, de décider effectivement d’agir, l’action, son résultat sont conformes à l’intention qu’elles servent si un consensus permet de légitimer la décision et par conséquent de reconnaître l’autorité du pouvoir. En ce sens, le fait même de contribuer au consensus et à travers lui de légitimer telle décision, c’est exercer un pouvoir : reconnaître celui du gouvernant. Même si le gouvernant devait détenir tout les pouvoirs, un seul lui échapperait, celui détenu par le peuple. reconnaître son pouvoir.

Désolidarisation d’ivoiriens qui évitent de se reconnaître comme acteurs dans une coproduction qui retient le pays dans une impasse.

Peu d’ivoiriens contesteront une production collective qui les mène dans une l’impasse dans laquelle ils s’y retiennent eux-mêmes. Ils peuvent se reconnaître comme acteurs, s’ils acceptent la vérité qu’ils se doivent à eux-mêmesIl est un fait que les ivoiriens ne peuvent vivre et réduire ensemble leurs difficultés communes de leur existence que parce qu’ils ont organisé leurs relations à travers des règles générales qu’ils acceptent. C’est aussi parce que, en étant libres de les observer ou pas, la justice veille à ce que les règles particulières de chacun, mises à l’écart de cet espace commun par les règles communes, ne se substituent pas à ces dernières. Or, il semble que, pour se sortir de l’extrême complexité de leurs relations et de leurs impacts sur tous, le peuple et ses dirigeants accordent leur confiance à la primauté des règles particulières sur les règles générales dans une économie collective qu’ils voudraient pourtant qu’elle soit collective.

Ecartons, les domaines où sans doute des règles manquent encore où dans lesquels telles ou telles règles doivent être renforcées. Concentrons-nous sur l’observation de celles qui existent et sur leur force. D’abord et puisqu’on peut parfois douter de leur existence, rappelons que des règles communes régissent leurs rapports en tous domaines. Par exemple, elles définissent ce que les ivoiriens sont, les modalités de désignation de leurs gouvernants, les missions de tels ou tels responsables administratifs, de l’usage des espaces communs. Elles spécifient aussi les règles de conduite de chacun dans l’espace commun., Bref, elles règlent la vie ensemble ainsi que la manière de mener ensemble l’économie de vivre. Or, que constate-t-on ? Chaque ivoirien constituant le peuple doit se rendre à l’évidence des faits. Ils seront les meilleurs avocats de notre analyse.

Le peuple reconnaît-il détenir et exercer au moins le pouvoir d’alimenter la corruption ou de la refuser ?

L’ignorance insolente, proche du mépris et le défi permanent à la loi ainsi qu’à ceux qui l’incarnent paraissent être considérés par les ivoiriens comme la norme commune. De ce point de vue, y a-t-il un seul argument pour indexer telle ou telle fraction de la communauté nationale en raison de l’appartenance ethnique de ceux qui en font démonstration ? Cela est d’autant plus dramatique quand on observe ce comportement de la part de certains de ceux-là mêmes qui sont censés la faire observer. Ils transforment le gardiennage des règles communes en leur fond de commerce. Les ivoiriens peuvent les enfreindre à une seule condition : tant qu’ils leur en paient le droit et non le prix à tous. Or, ce prix vaut défense et affirmation de la volonté et du choix de l’économie collective de vivre par les ivoiriens. Sans doute que peu nombreux seront les ivoiriens qui n’ont jamais donné quelques pièces ou un billet de Franc CFA à quelque garant de la loi. Par exemple, les modalités de la circulation routière constitue l’un des premiers signes visibles du désordre généralisé. Le mépris pour ses règles spécifiques constitue la conséquence de la désobéissance généralisée aux règles communes, en l’absence de justice. Elle s’opère selon la “loi du manque de respect aux autres usagers” ou de l’appropriation violente de l’espace commun. “Le autres, c’est l’enfer”, (2) en quelque sorte. Dès lors qu’ils semblent constituer un obstacle à la réalisation des intérêts particuliers, il le sont, pense-t-on.

Cela paraît dérisoire, mais est symptomatique de la dérive généralisée : quand des ivoiriens s’approprient ou s’attribuent des portions d’espaces publics, comme la transformation de rues entières en marché, comme les parkings non payants des villes, pour exploiter l’usage que des automobilistes en font, est-ce là une manière appropriée de marquer la différenciation entre espace public et privé pour organiser la vie ensemble ? Quand des fonctions municipales, garantes de l’occupation dans le respect mutuel et de l’espace public, abandonnent sa gestion à qui le peut selon sa force, est-ce même digne de telles fonctions régulatrices des rapports sociaux ? Que dire du manque total de considération à l’égard de ceux dont elles sollicitaient hier les suffrages pour, une fois acquis, détourner leurs regards de scènes qui rendent compte, par temps de pluies, de leurs pieds embourbés dans la boue en même temps qu’ils tentent péniblement d’échapper aux éclaboussures occasionnées par des pneus de véhicules ? Les “nids d’autruches” sur les chaussées sont tant ravinés par les pluies qu’on se demande si des responsables envisagent d’en faire des puits de pétrole ou d’or. Si un jour, il y en a un qui parvenait à ce résultat, les ivoiriens lui seraient reconnaissant d’avoir bien travaillé pour leur intérêt commun.

Quel ivoirien ignore la transformation quasi-généralisée de nombre de fonctions administratives ou officielles en fonds de commerce. Que les auteurs soient des dirigeants ou membres ordinaires du peuple, quel ivoirien méconnaît leur forfait dans le seul but de réduire égoïstement leurs difficultés particulières. Lequel conteste que nombre de ceux des ivoiriens qui ont la charge d’assumer ces fonctions pour le bien commun en sont les premiers auteurs ? Cet ivoirien-là n’a jamais eu sans doute à établir une pièce d’identité dans une mairie, une sous-préfecture, un service de justice, etc.., à accompagner un malade dans un hôpital public, à passer un permis de conduire, à passer un concours, etc… Bref, il n’a jamais eu besoin d’user d’un service administratif, même rendu par des membres ordinaires du peuple. Tout cela paraît tant constituer désormais là règle générale à suivre. Ainsi, s’asseoir sur un banc d’attente dans une sous-préfecture en occupant un rang en fonction de la valeur de ce qu’on donné ou pas à un agent public n’a choqué aucun des compatriotes de mauvaise fortune. Et gare à votre “grande gueule” et à la possibilité ou non de réalisation de ce pourquoi vous êtes là, si vous osez constater et faire savoir ce forfait qui vous agresse !

Il est insupportable de constater la réponse collective que les ivoiriens ont donnée au fait de subir la substitution de la règle particulière à la règle générale. Depuis trop longtemps, ils sont devenus individuellement pragmatiques, dit-on, même devant des règles particulières qui leur nuisent tant collectivement. Il est exact que peu d’entre eux connaissent les grilles salariales dans le pays, en particulier du secteur public. Mais, on ne peut pas dire que ceux d’entre eux qui en ont une idée sont des imbéciles. C’est pourquoi dans le même ordre d’idées que ci-dessus, on ne peut pas éviter d’aborder les signes d’opulence affichés par certains de ceux des ivoiriens qui exercent une responsabilité administrative.  Ces ivoiriens non imbéciles que les grilles salariales dans ce pays contestent le juste fondement des leurs ressources. Ils ne contesteront pas que les ressources normalement détenues par la fonction assurée par les gouvernants, comme par le peuple lui-même sont insuffisantes pour les expliquer. Tout cela n’induit chez de nombreux compatriotes que considération, envie ou jalousie. Sans le savoir, l’espoir de pouvoir bénéficier de la solidarité et de la générosité supposée de leurs bourreaux communs qu’ils admirent pourtant constitue l’unique réaction de nombre d’ivoiriens. Peut-être ne sont-ils pas suffisamment curieux, éduqués et  habitués à relier la fortune à telle ou telle fonction, surtout administrative.

Le peuple ne peut être inconscient de détenir et d’exercer le pouvoir d’accepter l’injustice ou de la refuser.

Que dire de l’injustice institutionnalisée faite aux ivoiriens des campagnes à travers. A travers leur quasi-exclusion, la république elle-même est-elle juste avec eux ? Depuis l’indépendance, ne paraît-elle pas considérer que des parties de la population ont si peu de capacité de compréhension de la liberté, de l’égalité, de l’équité, de la justice, du choix démocratique, etc… que la gouvernance monarchique est ce qui leur va bien ? Qu’est-ce qu’un chef traditionnel républicain, si la république ne s’assure pas que les règles traditionnelles dont il est le garant sont compatibles avec celles républicaines ? Est-ce rendre justice à ces population que d’accepter que les règles traditionnelles qui leur sont appliquées n’aient nul besoin d’être passées à l’épreuve et dans le filtre des valeurs communes qui constituent la république ? Bref, ces nombreux ivoiriens sont-ils dans la république ? Agit-elle efficacement pour tous les ivoiriens lorsqu’elle confie la réalisation de leur devenir commun à des responsables qui ne disposent, pour autorité pour conduire leurs progrès, que de leur lien d’appartenance communautaire ? A l’échelon national et, dans le cadre d’une géoethno-politique mortifère, l’appartenance à des groupes d’intérêts particuliers remplace les compétences requises pour produire le progrès commun ? Est-ce ainsi que la république peut être juste et utile à tous les ivoiriens ?

A ce stade, un constat implacable s’impose : la cohésion sociale est irréalisable dans tant d’injustice et d’inéquité, d’indiscipline et mépris pour la chose commune. Ainsi, non seulement depuis 1993, rien de tout cela n’a trouvé, ne serait-ce qu’un début d’amélioration de la maîtrise collective, mais en plus, la détérioration est ce qui caractérise les situations induites par ces sujets. Pourtant, il semble que ce ne sont pas là les véritables enjeux pour les ivoiriens. Depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993, le péril pour la Côte d’Ivoire, c’est le désir de détention du pouvoir pour satisfaire prioritairement des intérêts particuliers. Les sujets ci-dessus évoqués peuvent par conséquent attendre. Des générations d’ivoiriens s’éduquent dans la valeur marchande affectée à l’autorité d’un agent d’application de la loi. Une idée semblant supérieure à toutes règles s’est substituée à elles : l’existence d’un prix à payer à l’application de la loi au service de tous les ivoiriens. Ce prix vaut par exemple, un droit de manquer de respect à ses concitoyens sur une route. Dans quelque office administratif rendant un service au public, ce prix est requis pour que tel agent fasse le travail pour lequel il est rémunéré. Voilà ce que les ivoiriens refusent de considérer au profit de la détention du pouvoir qui l’autorise. Dans cette bataille pour sa conquête et son appropriation, la signification même de ce que sont la Côte d’Ivoire et les ivoiriens est devenue un enjeu, dans la mesure où elle semble déterminer la possibilité de le détenir.

Le peuple ne détient-il aucun pouvoir, quand il se bat pour imposer une définition de la Côte d’Ivoire, selon ses intérêts particuliers. N’est-ce pas pour réaliser ces derniers que chaque groupe social ou d’intérêts particuliers, que chaque partie du peuple lutte ? Dans ces circonstances, l’organisation politique a de plus en plus épousé le contour de ces communautés d’intérêts particuliers. L’objectif bien compris par le peuple qui accepte une telle organisation est claire : maximiser ses chances de détenir le pouvoir sur cette base. Même ceux des habitants qui, hier acceptaient leur statut d’étrangers, puisqu’il ne leur portait aucun préjudice, se sont trouvés, comme dans l’obligation de prendre partie. Ils revendiquent d’être membres de telle ou telle communauté d’intérêts. C’est pourquoi, il convient de constater que les ivoiriens se mentent à eux-mêmes en affirmant constituer une même communauté d’intérêt commun. Ils donnent l’impression qu’un accord existe sur ce qu’est la Côte d’Ivoire et sur ce que sont les ivoiriens. Pourtant, la réalité indique que l’autorité d’un acte juridique  sur les hommes, leurs pensées et leurs désirs est conditionnée. Une règle générale, comme celle définissant la Côte d’Ivoire, ne peut avoir n’a la moindre autorité sur les ivoiriens, si ce qu’elle spécifie ne relève pas de la volonté commune des ivoiriens. En dehors de cette condition, telle règle ne peut avoir de signification que celle que chacun lui attribue. En temps de calme des cœurs, Plutôt que de s’attaquer à cette difficulté majeure, les ivoiriens ont préféré, encore une fois, se mentir à eux-mêmes et au monde. Ils étaient nombreux hier à évoquer encore la paix retrouvée et la réconciliation d’ivoiriens qui n’étaient pas conciliés et en l’absence de certains d’entre eux, avec lesquels la conciliation prend précisément tout son sens. Le profit temporaire que rapporte la détention du pouvoir (satisfactions des intérêts particuliers) a emporté la conviction de certains d’entre eux. Or, il n’est pas l’essentiel à côté de la perte commune immense pour tous les ivoiriens. Pendant qu’à travers leurs production collective, ils s’éloignent les uns des autres, ils ne peuvent s’accorder sur ce qu’eux-mêmes sont. Dans ces conditions, quels ivoiriens évoquent les autres, par rapport à des ivoiriens dont la signification elle-même les opposent ? Malgré ce, ils accusent tantôt ces Autres de tous leurs maux. D’autres fois, ils s’appuient sur eux comme  des moyens de leur bataille pour le contrôle du pouvoir et pour définir seuls ce qu’ils sont. N’est-ce pas là une marque d’inconséquence. En fin de compte, si tous ne payaient pas en retour et durablement le plus grand prix à cette inconséquence, elle aurait été légère, mais ce n’est pas le cas.

Chaque ivoirien peut égrener tout ce qui est reproché aux dirigeants. Tout ce qui précède montre que les différentes situations de la Côte d’Ivoire n’ont pas été  générées par les seuls gouvernants et dirigeants. L’affirmer ne supprime pas le constat qu’ils n’ont pas fait l’impossible pour réduire les difficultés qu’elles aggravent, au contraire. C’est sans doute pourquoi, il peut aussi poursuivre la liste des productions discutables du peuple. Nombre d’entre elles ne peuvent que contrarier la mise en commun de l’économie de vivre. A ce titre, elles manifestent l’égarement collectif. On peut même reconnaître que les difficultés du pays se sont sans aucun doute aggravées depuis 1993. Une chose est certaine : sans volonté commune d’agir ensemble et en direction du même intérêt commun, sans justice, aucune règle générale ne peut disposer de l’autorité nécessaire. Tant que les ivoiriens ne réalisent ni ne vivent la justice, il est illusoire de penser qu’ils s’abandonnent à la règle générale applicable à tous. Tant qu’ils sont nombreux à avoir une foi inébranlable en l’inégalité sociale, comment accepter une règle juste et équitable ? Hors de la fois en la justice, en l’équité, ils sont nombreux à continuer de croire pouvoir réduire leurs difficultés de vivre sans leurs compatriotes. Ils agissent en conséquence, à savoir en considération de leurs seuls intérêts. Soit. Mais, s’ils sont honnêtes avec eux-mêmes, ils reconnaîtront que tels ivoiriens agiraient ainsi à contre sens cependant de l’histoire. Elle invite sans cesse les hommes au renforcement de leurs capacités collectives pour faire face aux contingences de l’existence. Ils y parviennent à travers la mise en commun incontournable de leur économie de l’existence. Au regard de tout ce qui précède, on se pose la question de savoir comment les ivoiriens peuvent-ils parvenir à arranger l’état de leur situation commune d’existence.

 Le peuple, son gouvernant et ses autres dirigeants peuvent-ils arranger les choses sans satisfaire aucune condition ?

Le peuple et ses dirigeants peuvent-ils arranger les choses malgré tout ce qui précède, si chacun d’eux ne prend pas conscience de sa position dans la famille symbolique et n’agit pas comme un adulte pour assumer sa part de responsabilité ? Quand on s’interroge sur comment ils pourraient changer les circonstances d’existence de la famille symbolique, on bute immédiatement sur une évidence. Comment un changement est-il possible, si tel gouvernant pense être le père alors qu’il est un enfant symbolique remarquable. Comment l’est-il, si le peuple reconnaît à tort de son côté être son enfant symbolique, alors qu’il représente les parents ? On en déduit que si le peuple se conçoit comme étant l’enfant du gouvernant,  il semble bien qu’il est comme l’enfant d’un enfant symbolique (le gouvernant). Ainsi, en croisant les deux représentations symboliques du pays, on se retrouve finalement en présence d’une relation symbolique entre deux enfants : le gouvernant enfant, selon la nouvelle conception et le peuple, enfant, conformément à la représentation usuelle. Enfin, comment y parvenir, si alors que le peuple se pense, comme étant l’enfant de son gouvernant, la majorité de soutien du gouvernant agit comme son père symbolique, un père autoritaire ?

Le gouvernant, père ou enfant : entre représentations symboliques et actes réels

  Symboliquement enfant du peuple selon la nouvelle conception, admettons que le gouvernant lui-même se représente comme étant le père du peuple, d’autant que ce dernier l’assure d’être son enfant selon la conception usuelle.On comprend dès lors nombre de comportement souvent paternalistes à l’égard du peuple. Tels dirigeants pensent être le père de telles communautés sociales qui le reconnaissent comme tels. Aspirant à user de leurs soutiens pour la conquête politique du pouvoir, le chemin le plus court consiste pour ces dirigeants à pointer un danger : la menace d’exclusion, de déclassement ou de domination qui pèse sur ces communautés. Dès lors, le peuple enfant symbolique fait bloc autour du père, au titre du combat qu’il mène pour sa sécurité et sa dignité. Parvenus au pouvoir, ces relations, qui polluent déjà les relations entre ivoiriens hors du pouvoir, vont acquérir davantage une force destructrice. Cette force est due, d’une part, par la détention du pouvoir par ces gouvernants et d’autre part, à travers l’autoritarisme d’une majorité de soutien, devenue enfant symbolique du souverain. Mais, les choses ne se passent pas toujours ainsi. Concernant le même sujet, il y a plus grave encore. Que peut-il se passer dans l’esprit d’un gouvernant, que le peuple assure d’être son enfant et lui le père. On le voit bien, tel gouvernant qui a de la suite dans les idées relie symbolisme, tradition et réalité. Dès lors qu’il en a la force autoritaire, il choisit ce qui lui convient. En général, l’exemple de la famille ordinaire et de la pratique traditionnelle lui convient bien. Comme père, il ne comprend donc pas qu’il ne puisse pas continuer à gouverner la famille. D’ordinaire, les parents cessent-ils de gouverner leur famille avant que la mort mette fin à leur gouvernance ? Félix Houphouët-Boigny est celui des gouvernants qui est parvenu à réaliser la jonction symbolisme, tradition et réalité. Il était l’archétype du gouvernant-père du peuple.

De son côté, le peuple de parents est persuadé d’être l’enfant du gouvernant ou dirigeant. Si les ivoiriens y prêtent attention, ils observeront qu’il agit souvent comme son enfant. Lorsqu’il procède de surcroît comme un enfant du gouvernant non adulte et autoritaire, alors ses actes comme ceux de gouvernant de père peuvent être des plus toxiques pour tous. Car si tel gouvernant, père autoritaire agit selon sa seule volonté, son désir que peut faire un peuple-enfant qui craint son courroux ? Que le gouvernant manque d’être un père équilibré ou même qu’il soit en présence de son enfant de peuple autoritaire. Il a peur de sa versatilité. Il craint de perdre son soutien et la sécurité de sa position. Qui peut s’étonner, agissant comme un père manquant à sa mission, qu’il cède presque tout aux désirs de sa majorité de soutien ?  Dès lors, chacun comprend, là aussi, que telle majorité politique de soutien ou que tel gouvernant prennent leurs désirs pour ce qui doit être. Mais, une telle situation est beaucoup plus rare en Afrique. Dans ces conditions, il est peu probable que le comportement de tel gouvernant cédant au désir du peuple, implique une configuration symbolique dans laquelle il serait père. Explorons donc celle dans laquelle il est enfant symbolique du peuple.

Il arrive aussi que tels gouvernants se comportent comme étant les enfants du peuple majorité de soutien qui fait leur force. Contre leur bon sens de dirigeants politiques, ils agissent contre l’intérêt général, choisissant le pire pour tout le peuple et le mieux pour eux-mêmes et pour cette communauté de soutien. L’exemple le plus approchant est l’attitude et le comportement suicidaire de Laurent Gbagbo. Un autre exemple retentissant est le fameux “rattrapage ethnique” d’Alassane Ouattara. Il en résulte que pour attribuer les postes administratifs, il a choix le critère des patronymes et l’origine communautaire par rapport aux compétences. Autrement dit, il a préféré l’intérêt particulier de sa majorité de soutien à l’intérêt général ou à la possibilité de progrès pour tous.

Les deux représentations symboliques ont permis de soutenir une certaine compréhension des comportements des acteurs. Mais, elles ne sont pas importantes en elles-mêmes. Ainsi, quelle que soit la représentation familiale symbolique du pays, ce qui semble être déterminant concerne la posture des acteurs. Que le gouvernant soit représenté comme le père et le peuple comme l’enfant, mais adulte, l’enjeu réside dans la nature des relations entre adultes : d’un côté le gouvernant, de l’autre le peuple. Ces relation entre adultes doivent être celles de tel gouvernant ou dirigeant au peuple, de tel gouvernant ou dirigeant à sa part du peuple de soutien.  Concernant le peuple ou ses parties, qu’il soit parents ou enfant, on ne voit pas bien les relations peuvent être ce qu’elles doivent être, si le peuple adulte ne se relie pas à tels et tels gouvernant et dirigeants adultes, que ces derniers soient représentés comme des enfants et les pères du peuple. Car finalement, peut-être que les relations des membres de la famille symbolique sont celles entre des enfants, bien qu’un peuple d’adultes soit en relation avec des gouvernants et dirigeants adultes. Sans des relations d’adultes, on ne voit pas bien comment gouvernants/dirigeant et le peuple peuvent placer leurs objets sous un minimum d’éclairage de la raison. Sans elle, comment parviennent-ils à limiter et circonscrire hors de la famille les désirs et en tous cas les maintenir en latence. Voici l’enjeu. Le peuple et ses dirigeants peuvent-ils arranger les choses, si chacun ne prend pas conscience de sa position et n’agit pas comme un adulte ? Est-ce possible si tel gouvernant (enfant symbolique) pense être le père et si le peuple, en particulier sa part majorité de soutien (père symbolique) pense être l’enfant de son enfant  ?

Les dirigeants et le peuple en face de leur responsabilité collective.

Le peuple ivoirien et ses dirigeants gisent dans une situation d’impasse. Elle résulte de la relation entre un peuple (à travers ses parties), son gouvernant et ses dirigeants. Il en ressort que les derniers cités sont présentés par le peuple comme étant ceux qui en portent toute la responsabilité, comme si seuls, ils pouvaient la générer et y mettre fin. Peut-être que le peuple de Côte d’Ivoire n’a aucun tort, comme certains le prétendent. Malgré ce, tout ivoirien raisonnable peut tout de même reconnaître que telles ou telles parts du peuple ont a celui dû à leurs demandes quasi impératives faites à tels ou tels dirigeants de servir leurs intérêts particuliers. Selon elles et pour les unes, ils le leur doivent au titre de la rétribution de leur soutien politique qui leur a permis de se porter au pouvoir. Pour les autres qui ne les soutiennent pas, ils le doivent au titre de la justice sociale, bien qu’elles manquent de bienveillance et de la moindre considération à leur égard. Ainsi, les bonnes intentions des ivoiriens (dirigeants et peuple compris) n’ont finalement pavé jusque-là que le chemin de l’usage et l’échange d’actes et de propos violents. Ces intentions ont aussi engendré des fractures communautaires incommensurables sur fond de service préférentiel rendu aux supporters intéressés au détriment des ivoiriens collectivement. Puisque les ivoiriens cherchent des explications aux circonstances délétères de leur coexistence, voici quelques unes de celles qui peuvent les concerner. S’ils sont honnêtes envers eux-mêmes, ils sauront les accueillir pour en discuter.

Quelque gouvernant ou dirigeant lucide et sincère peut considérer que les attentes et reproches du peuple à l’égard de ses dirigeants sont justes. Mais, il peut avoir quelques arguments pour considérer aussitôt que les dirigeants ne sont absolument pas seuls responsables de tous les écarts par rapport au souhaitable commun. Les difficultés à réaliser l’intérêt général que leur rôle requiert ne sont pas de leurs seuls faits, bien qu’ils emportent une part importante de la coresponsabilité. Quel progrès si le peuple et ses dirigeant s’accordaient sur ce constat et reconnaissaient ensemble l’absence de responsable unique de la situation ou plutôt la co-responsabilité.

En reconnaissant leur coresponsabilité, peut-être, serait-il possible pour le peuple et ses dirigeants de marcher à l’avenir d’un même pas sur le chemin de la réduction collective des difficultés communes de vivre. Peut-être aussi, les dirigeants n’auraient aucune crainte de votre souveraine position et de votre confiance sans borne dans votre propre opinion. Peut-être aussi et du haut de votre haute position arbitrale que la démocratie vous a permis d’acquérir, vos choix sous seront enfin utiles. Cela dit, les ivoiriens (dirigeants et peuple) sont encore loin de ce point d’atterrissage du débat. Car, est-ce simple et évident que cela pour un gouvernant non suicidaire, politiquement, de s’opposer à votre opinion juste, de votre fauteuil de gouvernant ultime de la Côte d’Ivoire et des relations ? Peut-être que c’est irresponsable de leur part de ne pas résister à votre autoritarisme. Mais, est-ce raisonnable et responsable de la votre, quand vous pensez que toute autre considération de tel ou tel gouvernant n’a pas de valeur, même pas l’intérêt général, quand vous considérez que vos intérêts particuliers incarnent la valeur commune ? Le temps est venu pour le peuple et ses gouvernants de s’expliquer pour dépasser leurs faiblesses. C’est en en discutant que, peut-être, le peuple d’ivoiriens pourra accompagner et soutenir le courage de quelque responsable politique authentique. Il pourra alors faire confiance à la voie de l’intérêt général, comme le meilleur moyen de satisfaire les intérêts particuliers. La quête de leur satisfaction par tous les ivoiriens empoisonne la vie collective ainsi que les relations, d’une part, entre les parties du peuple, d’autre part entre le peuple et ses dirigeants et enfin entre les dirigeants eux-mêmes.

Les ivoiriens pointent tel ou tel gouvernant ou dirigeant. C’est le lieu de dire que c’est parfois absurde. Car, en réalité, ils pointent les agissements de responsables dont une part importante du tort qu’ils leur attribuent est précisément de servir, à leurs demandes impératives, leurs intérêts particuliers plutôt que l’intérêt général. Tel gouvernant ne veut ni perdre le pouvoir, ni le céder même parfois quand il perd des élections. Tels autres dirigeants sont disposés à piétiner la règle commune ou à user de violence pour le détenir ou le conserver. Au delà de leur gloire pour l’histoire, ils agissements ainsi au nom de telle part du peuple. Les ivoiriens réprouvent par conséquent ce qui est fait en leur nom et pour vous servir. C’est sans doute la conséquence que les ivoiriens perçoivent de cette évidence qui les conduit à les soutenir. C’est également pour la même raison que la discussion entre ivoiriens, si nécessaire pour produire la satisfaction de l’intérêt collectif, ne peut constituer le mode de la relation. Car, est-il possible de discuter et de s’accorder sur des objets sociopathiques qui ne peuvent rassembler ? Pourtant, discuter au lieu de se disputer jusqu’à se battre violemment constitue l’unique alternative viable. Il y a une seule condition à son existence : l’intérêt commun plutôt que les intérêts particuliers. Pour une culture de l’oralité, du verbe et de la parole, que reste-t-il pour produire le progrès collectif, en usant de coups de poings, de fusils et de que sais-je encore ? Peut-on mettre résonance les esprits des ivoiriens avec la violence ? Le peuple laisse peu de choix à quelque gouvernant, même sensible à sa responsabilité historique, à la justice, à sa dignité, etc…  Dès lors qu’il aura pu accepter d’être l’adversaire de ses propres craintes et peurs vis-à-vis du peuple, il n’a aucun autre choix que la voie de la rébellion. Un tel dirigeant n’est pas celui qui cherche à vous séduire en allant dans le sens des finalités partiales que les parties du peuple semblent attendre de ses actions.

Ainsi, comme l’enfant ordinaire doit s’affranchir de la tutelle trop envahissante de ses parents pour devenir adulte et être digne de l’homme, le dirigeant n’a aucun autre choix. Il doit d’affirmer la dignité du dirigeant-gouvernant en devenant l’homme politique véritable qu’il est appelé à devenir, si telle est sa volonté. Faute de quoi, l’histoire le jugera sévèrement, en plus des jugements de son peuple multipleparts, à la fois juge et partie. Il ne cessera de le condamner, injustement, pour des forfaits auxquels il l’y a martialement poussé en partie à la commission. Comment arranger les relations entre le peuple et ses dirigeants et entre ses composantes si tous n’ont pas quelques torts et responsabilités. Comme est-ce possible si en particulier le dirigeant est responsable de tout et le peuple responsable de rien dans la situation qu’ils coproduisent toutefois ? C’est de la pure folie que de penser les choses ainsi, quand on se donne la peine de scruter les circonstances concrètes de coexistence. La question ultime qui se pose est alors la suivante : un peuple libre est-il responsable de rien dans les conditions de son existence ? 

Douter de sa part de responsabilité dans une situation coproduite, n’est-ce pas douter de sa liberté et peut-être même récuser être libre ?

Commençons par rappeler qu’il ne s’agit pas de culpabiliser le peuple. Mais, si du fait d’éviter de le faire, il arriva qu’on ne puisse pas souligner sa petite part de responsabilité, alors une telle condition serait absurde. Quand on pense que le peuple est majeur et libre, on ne peut pas le renforcer dans sa posture d’irresponsabilité. Quand on respecte le peuple et qu’on reconnaît toutes ses capacités d’acteur, ses marges aussi faibles soient-elles, alors on parle de lui comme du gouvernant ou du dirigeant. Cette rigueur de la pensée ne saurait être esclave de la taille de sa part de responsabilité.

Le peuple peut-il être libre sans avoir aucune responsabilité ?

Au terme de ce qui précède, si le peuple entend continuer de se complaire dans l’indexation exclusive et peu bénéfique de ses dirigeants et gouvernants, il est libre de continuer ainsi. Toutefois, on peut cependant rappeler que les dirigeants qu’il génère, quels qu’ils soient et de quelle manière qu’ils agissent, sont des résultats. Ils résultent d’un rapport. D’une part, l’un des termes est constitué par l’expression du peuple, tel qu’il se représente au sein de la famille symbolique, tel qu’il est et agit pour lui-même. D’autre part, l’autre terme du rapport est représenté par les réponses des dirigeants à ses tentatives d’annexer l’être propre de ces derniers à sa propre réalisation. On peut souligner à son attention l’évidence qu’il n’ignore sans doute pas : le peuple, constitué d’innombrables ivoiriens, perd plus dans cet affrontement familial, qu’une poignée d’ivoiriens, ses gouvernants et dirigeants. On constate que finalement tels ivoiriens ou tels autres ne parviennent pas exister en tant que gouvernants/dirigeants dignes de leur considération. Ces ivoiriens qui les incarnent échappent cependant et mieux aux conséquences du conflit familial, né de conceptions totalitaires et amorales. Détenant le pouvoir de gouverner les relations de la famille, il procède peut-être mal comme le peuple leur en fait le reproche. Cependant, une chose est certaine : ils n’oublient pas de se mettre à l’abri des effets pernicieux de leur gouvernance. C’est sans doute là aussi que se situe leur grande part de responsabilité.

Le conflit entre les membres de la famille symbolique ivoire est sournois dans ses manifestations psychologiques. Mais, ses manifestations sur l’existence concrète des ivoiriens sont la violence, la guerre et le faible niveau de réduction des difficultés de vivre. Il ne peut trouver un certain apaisement que lorsque deux conditions seront remplies. D’une part, quand les dirigeants assumeront ce qu’ils sont, à savoir ceux qui tentent de réaliser l’intérêt commun. De la part des dirigeants, toutes autres considérations, comme la peur de perdre le pouvoir, la crainte de perdre le soutien et la considération de ceux qui les font dirigeants ou gouvernants, les postures de défenseurs d’une partie du peuple contre d’autres, etc… constituent des voies collectives sans issues. D’autre part, ce conflit s’estompera, quand dans le même temps, le peuple assumera ce qu’il est, à savoir celui qui exige l’impossible de ses dirigeants et gouvernants. Cet impossible est l’intérêt commun que les ivoiriens doivent approcher, à défaut de pour le réaliser totalement et constamment. Il constitue la raison qui donne à leur existence son sens. C’est à travers lui que les innombrables intérêts particuliers, dont le nombre correspond à celui des ivoiriens, peuvent trouver les conditions de leur meilleure réalisation. S’agissant du peuple, le désir de s’approprier tel gouvernant et unilatéralement pour en faire un esclave de ses choix et de son soutien conduit aux mêmes hors pistes de l’histoire des peuples. Que faire de la situation ? Rien qui puisse relever du seul gouvernant et des seuls dirigeants encore moins du peuple seul. C’est là l’affaire de tous les ivoiriens.

La convocation de l’histoire adressée à chaque ivoirien.  

Chaque ivoirien doit sans nul doute cheminer dans son esprit vers l’idée de coresponsabilité de la situation commune, dirigeants comme membres ordinaires du peuple. Celui qui est dirigeant/ gouvernant, comme ceux qui aspirent à le devenir. Il en est de même des masses d’ivoiriens qui leur confèrent la force de le devenir ou de l’être. Sans donner leur force à tels autres d’entre eux, les ivoiriens concernés  doivent néanmoins accepter qu’ils le soient. Dans la mesure où c’est l’intérêt commun d’être ensemble, de pouvoir rendre cela possible, dans l’espoir de réduire ensemble les difficultés communes de vivre, alors tout doit s’étalonner par rapport à ce repère : les attentes, les jugements, les manières d’y contribuer, etc… C’est là, la condition ultime pour accepter la co-responsabilité des conditions de l’existence et pour renforcer chaque jour un peu plus, les volontés de les améliorer ensemble. Un homme est homme par un autre, un dirigeant/gouvernant est responsable, digne de son rôle et utile à un peuple qui est responsable, digne de l’être, responsable et utile de/à lui-même. Il convient de dépasser le simple rejet des pleurnicheurs sur la situation commune et des non-acteurs mais victimes éternels de  bourreaux présumés. Il y a bien plus à faire que de se révolter contre la révoltante culpabilisation des victimes, mais partiellement bourreaux d’eux-mêmes sans le savoir peut-être. Bref, plus que tout cela, il convient de trouver la voie commune des progrès des condition de l’existence à réaliser ensemble. De ce point de vue, chaque ivoirien est convoqué par l’histoire à choisir entre deux voies.

La première voie fait peser la balance de la responsabilité de la situation sur les gouvernants/dirigeants et/ou sur les Autres, comme uniques responsables. Elle tend aussi à reléguer à l’insignifiance la responsabilité propre des acteurs, comme le peuple ivoirien, en raison sans doute du fait que ses conséquences pèsent plus sur lui. Ainsi, Chinua Achebe a magnifiquement formulé la posture de ceux qui empruntent cette voie. Nous reprenons son énoncé en l’adaptant à la situation ivoirienne.  “Si les ivoiriens constituant le reste du peuple (dirigeants compris) sont honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes, ils peuvent reconnaître que face à leurs difficultés dans ce monde, ils sont peut-être coupables de telle ou telle action ou inaction ou de telle ou telle inconséquence, et que tout de ce qu’ils ont fait ou pas fait n’explique totalement les circonstances dans lesquelles ils se débattent”. (1) Cette voie de pensée du peuple ivoirien, en ferait un peuple qui doute de sa part de responsabilité dans sa situation. En cela, il peut affirmer avec l’auteur de “Things fall appart – Le monde s’effondre”, qu’en tout état de cause, sa contribution à ses difficultés de vivres ne les explique pas totalement. Cela est parfaitement exact. C’est même une évidence, car il manquait plus que quelqu’un pensa que le peuple est seul acteur et son seul bourreau. Il omettrait dans ce cas de considérer que toutes ses productions constituent ses réponses à ce qu’il identifie comme son problème. Cela étant, ses forces peuvent se retourner contre lui-même et renforcer les difficultés qu’il tente de réduire. Car ce n’est pas parce que ses actes constituent ses réponses qu’ils ne peuvent en aucun cas renforcer ses difficultés combattues. Cela dit, un tel énoncé n’affirme pas la part de responsabilité du peuple, mais relative par anticipation cette part, si elle existe. Dans une mesure où le peuple ne serait pas convaincu de cette part, comment peut-il alors considérer l’importance de la traiter. Or, c’est à l’évidence sur cette dernière que le peuple a prise, et non sur celle de tel ou tel gouvernant aussi grande soit-elle.

Une vision de la réalité risque d’aboutir à minimiser la contribution pourtant nécessaire du peuple et surtout le renforcer dans sa posture défensive et victimaire au lieu d’une posture active et responsable. Car, en matière de responsabilité et au point de vue de sa nature, que chacun assume d’abord la sienne. Il pourra alors aviser s’agissant de celle des co-auteurs de leur production commune ou même de leur part de non responsabilité, au point de vue quantitatif. C’est pourquoi, la formulation suivante paraît responsabiliser davantage et comporter un effet moteur. En effet, si les ivoiriens sont complètement et vraiment honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes, ils peuvent aussi reconnaître que face à leurs difficultés dans ce monde, ils sont assurément coupables de telle ou telle action ou inaction ou de telle ou telle inconséquence, et que tout de ce qu’ils ont fait ou pas fait explique au moins partiellement les circonstances dans lesquelles ils se débattent. Aucun doute n’existe dans le fait que c’est précisément sur cette part qu’ils peuvent avoir prise et agir pour l’assumer. Peut-être même, en procédant de la sorte, c’est ainsi que non seulement ils contribuent à réduire leurs difficultés, quoi que fassent, aussi libres qu’eux, quelques dirigeants. Sans doute, c’est aussi ainsi qu’ils acquièrent suffisamment de légitimité et de force pour exiger de leurs dirigeants et gouvernants l’impossible : à savoir, assumer plus efficacement ce pourquoi ils exercent le pouvoir confié de gouverner les relations de coexistence, nécessaires à l’économie collective de vivre.

N’est-ce pas ainsi qu’on peut reprendre, avec lui, le dicton bantou, que Chinua Achebe aimait rappeler : « un humain sera un humain, à cause et grâce aux  autres humains » ; « Umuntu ngumuntu ngabantu » (3) Qu’ils soient membres ordinaires du peuple ou dirigeants ou encore gouvernants, la dignité que chaque ivoirien recherche, il ne peut l’approcher que dans la coexistence avec des ivoiriens dignes et au delà, d’hommes dignes de l’Homme. Un ivoirien sera un homme et un ivoirien avec un autre ivoirien, mais pas seul. Dans la quête de réduction des difficultés communes de vivre, vouloir le faire au détriment de ceux avec lesquels on coexiste constitue le meilleur moyen de ne pas y parvenir de manière significative, encore moins continuellement et durablement. De ce point de vue, quand on voit l’état du pays depuis 1993, on peut penser qu’il faut vouloir détruire ce pays pour avoir affirmé à certains moment que la paix y règne et que tout va bien, quand tout est sujet de violentes disputes et de conflits politiciens qui alimentent les haines. Pour ma part, aucun dirigeant ni le peuple et ses parties ne veulent le détruire. Quand on a compris ce qui se joue et ses leviers, dont une partie a été analysée dans cette réflexion, non ne peut qu’y voir les conséquences logiques de ces postures. Il y a de l’espoir cependant, si chacune des parties du peuple ivoirien accepte de participer à ce débat salvateur. elles doivent consentir à le faire, non pas en victimes des uns, ni en bourreaux désignés par les autres, mais simplement en ivoiriens en quête de dignité avec d’autres ivoiriens, qu’ils soient membre ordinaires, dirigeants ou gouvernants du peuple. Il arrive souvent à telle part du peuple que le fait que tel gouvernant lui ressemble est plus important que ce qu’il fait pour lui et pour tous les ivoiriens. Il lui arrive aussi que cette ressemblance soit plus importante que la voie commune qu’il emprunte et y engage tous les ivoiriens. Dans ces conditions, le peuple ne peut pas s’étonner que l’échange de violence soit le mode des relations entre ivoiriens, sauf si quelque gouvernant ressemble à tous les ivoiriens et emprunte la voie commune de l’intérêt général. Un ivoirien qui aspire à la dignité de tous les ivoiriens ne peut que refuser l’option de la voie de la violence, comme mode de relations entre ivoiriens.

Synthèse finale avant clôture de la réflexion.

Le dogme des gouvernants et dirigeants, seuls responsables de toutes les situations pourtant coproduites par tous les ivoiriens doit perdre de sa force. Tout argument opposé, visant à faire du peuple ivoirien, les raisons de l’impasse collective, compte tenu de ses atouts et ses insuffisances, est tout aussi insupportable pour le bon sens. Longtemps, ces dogmes ont entraîné l’éclipse de la raison souveraine des ivoiriens. Considérant une famille ordinaire, la co-responsabilité de leur situation commune d’existence est la règle entre des enfants et leurs parents. Ramené symboliquement au niveau d’une famille, les ivoiriens et les composantes familiales qu’ils forment sont co-responsables des circonstances d’existence du peuple ivoirien. C’est à partir de cet énoncé que commence le véritable débat. Il n’est pas la dispute de parties du peuple qui s’accusent mutuellement de la responsabilité exclusive de leur situation commune. C’est la discussion de parties qui acceptent d’ajouter leur part de responsabilité comme pièces du débat. C’est l’unique condition, semble-t-il d’affronter ensemble ce que chacune voudrait cacher d’elle. Procéder ainsi, peut-être même est-ce rendre possible une sortie collective de l’impasse. C’est sans doute en assumant leur part de responsabilité que le peuple et les dirigeants pourront arranger les choses.

Cela dit, aucun progrès ne sera possible si chacun des membres de la famille symbolique se perçoit en l’autre et endosse une fonction, même symbolique, qui n’est pas la sienne. A l’échelon du pays, et symboliquement, aucun gouvernant ne peut être le père du peuple. Tout simplement parce, tout aussi symboliquement, les parts du peuple constituent ses parents et que les autres dirigeants sont ses frères et sœurs. Il n’est remarquable qu’en raison du pouvoir que les parents lui ont confié de gouverner les relations de la famille. C’est lorsque chaque acteur acceptera sa position dans la famille symbolique que le débat entre acteurs ivoiriens adultes pourra s’engager et leur permettre de réaliser des progrès. Car si les parents symboliques (majorité et minorité politiques du peuple) se perçoivent comme les enfants du gouvernant et se comportent comme tels et, si les véritables enfants symboliques (gouvernant/dirigeants), se perçoivent comme les parents du peuple enfant, mais agissent comme des non adultes bien qu’adultes, en oubliant de surcroît la responsabilité éminente dont l’exercice leur a été temporairement confié, à savoir gouverner la famille, quel dialogue des raisons peut-on attendre d’une telle perspective ? Concernant quelque gouvernant, il prétend mieux connaître le monde, ainsi que ses exigences et ses contingences. Il assure pouvoir conduire la famille au milieu du chaos du monde, vers la réduction collective et constante des difficultés communes de vivre. Toutes ses qualités doivent être fondées et démontrées. Autrement, sur quoi peut-on alors reposer ce qui caractérise fondamentalement la famille symbolique ainsi constituée : à savoir, l’inversion des fonctions au terme de laquelle la gouvernance des relations familiales a été confiée par les parents à l’un de leurs enfants, fait gouvernant, à leur place de parents (le peuple) ?

Quant aux parents symboliques (le peuple et ses parties majorité et minorité politiques), ils persistent à se battre violemment. Leur but est de déterminer que la même gouvernance inefficace, voire nuisible à la communauté familiale symbolique se poursuive. Cela signifie choisir son auteur. N’est-ce pas parce qu’eux-mêmes peinent à s’accorder sur leurs critères du choix du gouvernant : l’enfant symbolique élu et sur la finalité collective qui justifie son existence ? On ne peut ignorer qu’ils ont au moins une conscience résiduelle du défaut de respectabilité de ces critères et leurs finalités particulières semblables. C’est sans doute ce qui explique en partie que telle part minoritaire du peuple, à telle époque, manque de considération à tel gouvernant qui le lui rend bien, ainsi que la part majorité sur laquelle il repose. Et tant qu’ils ne parviennent pas à un tel accord, comment parvenir à juger efficacement la gouvernance du gouvernant ? De plus, comment y parvenir, quand sa connaissance prétendue du monde n’est d’aucune utilité. Les parents symboliques eux-mêmes ne lui demandent-ils pas de choisir entre eux et de servir celui qui prétend le posséder, ce sur quoi ils s’accordent finalement ?

En définitive, quelle que soit la conception symbolique du peuple familial, ce qui est en jeu est la posture de ses membres acteurs. Que tel gouvernant soit le père ou l’enfant du peuple n’est d’aucune utilité si l’un ou l’autre n’agit pas comme l’adulte que le gouvernant est cependant et si, comme tel, le gouvernant ne se centre pas pas sur l’objectif familial commun. Que le peuple soit son enfant ou ses parents n’a pas non plus d’utilité collective tant que le peuple ne se relie pas à lui comme l’adulte qu’il est et si, comme tel, le peuple ne se centre pas pas sur l’objectif familial commun. Parvenu jusqu’à ce point et au moment de remercier le lecteur, une dernière remarque s’impose. Un tel rétorquera qu’il revient au gouvernant de faire respecter les règles communes, d’éviter de voler et de sanctionner celui du peuple par exemple. Par avance, on peut formuler quelques arguments sous la forme de questions. Leur structure est adaptable au même questionnement concernant les autres sujets traités. Un peuple qui ne vole pas, parce qu’un gouvernant l’y oblige en faisant respecter la règle commune est-il libre et responsable de tous ses membres ? Un peuple qui vole, du fait de l’incompétence de son gouvernant, qui évite de lui faire observer la règle et de rendre justice en cas d’infraction de sa part, est-il libre et responsable de tous ses membres ? Dans les deux cas, si de surcroit, ce peuple évite d’user de son pouvoir de sanctionner le gouvernant qui le vole, mais au contraire acclame celui qui le vole au lieu de le protéger, est-il aussi libre de responsable de lui, même dans sa perversion ? L’est-il s’il accuse des gouvernants et peuples étrangers d’éviter de le protéger contre son gouvernant auquel il donne le pouvoir des forfaits à son dépens, y compris celui de l’exposer à l’adversité du monde ? Est-ce même être libre que de se constituer prisonnier, du gouvernant et des autres ? Que chacun réponde à ces interrogations. Compte tenu de tout cela, il ne fait aucun doute que le peuple a une part de responsabilité. Elle est quantitativement réduite, sans que cela souffre d’aucune contestation. Mais qualitativement, moralement et au point de vue de la liberté et de la nature de la responsabilité, toute responsabilité en vaut une autre. Dans ce repère, tel gouvernant n’est pas plus responsable que tel peuple qu’il gouverne ; peut-être incarne-t-il simplement la responsabilité collective, comme il incarne aussi l’État et le pays que chaque ivoirien constitue. 

Conclusion

Tentons un ultime effort de synthèse de tout ce que nous avons analysé dans ces quatre volets de notre réflexion concernant les rapports entre ivoiriens et leur situation d’existence qui en résulte. Quand on considère ces relations, débarrassées des notions d’Etat, de président, de peuple, de peuple, ces relations paraissent se résumer symboliquement à celles des membres d’une famille en perdition. On ne peut y voir autre chose que de constater une lente et constante désagrégation sociale, rendue récurrente par l’avènement de tel ou tel gouvernant. En effet, à telle époque depuis 1993 en particulier, telle majorité initiale du peuple, soutien de tel gouvernant, affronte telle minorité, comme des parents en conflits. Entre leurs désirs, le gouvernant, tel leur enfant symbolique tente d’exister. Dans ces circonstances, la situation collective d’existence ne peut dépendre que de deux paramètres. Le premier est relatif aux comportement du gouvernant, selon qu’il agit comme l’adulte qu’il est ou comme l’enfant symbolique. Dans ce dernier cas et pour sa propre sécurité et son équilibre acceptable, ses comportements sont déterminés par le rapport des forces des parts du peuple (majorité de soutien et minorité de rejet). Le second paramètre concerne la posture de ces parts du peuple. L’expérience montre qu’elles agissent comme des parents autoritaires, s’affrontant violemment pour assujettir l’existence des membres de la famille à leur seule existence. Telle peut être l’existence d’un gouvernant se comportant comme un enfant devant de parents autoritaires.   Entre le marteau (la majorité) et l’enclume (la minorité), son choix est trop souvent cela de satisfaire les attentes impératives de la majorité. Ainsi, il, cesse immédiatement d’être gouvernant et mène, dès lors une existence de non gouvernant de la famille symbolique constituée par le pays.

Malgré tout, on n’a aucune raison de douter de ce des ivoiriens aspirent à être utiles à tous les ivoiriens. Il veulent, en particulier, l’être à ceux qui prétendent qu’ils sont responsables de rien ; ils sont les mêmes qui affirment ne détenir aucun pouvoir et qui semblent avoir l’esprit et les mains purs. Sans le savoir et sur la voie de l’histoire des peuples, ces derniers ont pourtant chuté ou sont en train de l’être. Des ivoiriens qui refusent d’être libres et d’avoir en conséquence quelque responsabilité dans les conditions de leur existence n’ont-ils pas chuté sur le chemin de l’histoire ? Tentant de les relever, on peut espérer que les ivoiriens encore debout sauront considérer cette observation juste de Stephan Zweig : “ceux qui tombent entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours”. (4) Ne serait-ce que la réception du débat engagé dans ces lignes peut tant en enrager certains d’entre eux, qu’ils tenteront, peut-être, d’y mettre fin par la violence. Il faudra assez de force de l’esprit pour y résister. Cette force, c’est la foi dans le fait que les ivoiriens seront plus forts ensemble, en discutant de leurs faiblesses, pour éclairer leur force commune qu’elles masquent. C’est ainsi qu’il peuvent dépassant ces faiblesses. C’est en cela qu’un ivoirien peut être utile à tous les ivoiriens. Il est fort possible que l’écriture ne soit pas à la hauteur des espoirs placés en les idées développées pour faciliter la lecture et leur compréhension. Conscient de ce que la forme pourrait desservir le fond, j’ai malgré tout choisi d’être libre : oser. Car, au point de vue de l’acteur en quête de progrès de l’existence, une seule idée comprise par un contemporain compte, malgré plusieurs autres incomprises. Sans doute, il semble qu’une seule idée partagée ou divergente avec un seul lecteur peut sans doute offrir une perspective de rapprochement qu’aucune idée exprimée ni échangée n’autorise. L’espoir est en cela.

_________________________________________________________________

(1)  Stefan Zweig,  “La pitié dangereuse : ou l’impatience du cœur”,  Le Livre de poche, 2012

(2) Chinua Achebe, cité par Maria Malagardis, Chinua Achebe, au-delà des ténèbres”, Article du journal français Libération, publié le   https://next.liberation.fr/livres/2013/11/27/chinua-achebe-au-dela-des-tenebres_962436

(3) Chinua Achebe, cité Tirthankar Chanda«”Things fall apart”, le chef d’œuvre de Chinua Achebe de nouveau en français”», Article de la radio française RFI, p http://www.rfi.fr/mfi/20131227-things-fall-apart-roman-nigerian-chinua-achebe-tout-effondre-actes-sud

(4) Stephan Zweig : “Vingt-quatre heures de la vie d’une femme”, Éditions Le Livre de poche, 1992

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

− 3 = 6