Ce sont les africains qui produisent leur culture et non l’inverse

La culture africaine en totalité ou en partie constitue-t-elle la difficulté principale à résoudre pour poursuivre sa marche vers le progrès ? En d’autre termes, ce que sont les africains est-il leur problème commun à résoudre ? Précédemment, nous avons tenter d’établir les coordonnées de ce que nous devons entendre par culture. Dans ce nouveau développement, nous essayons de caractériser la culture africaine.

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Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : Qu’est-ce que la culture africaine? / Point : “La culture des africains : Qui produit qui ou quoi ?

Devant les africains, leurs valeurs et leur culture

3. Lignes de force de la  culture africaine

“La présente réflexion a sa source dans un constat que j’ai fait dans mon analyse des débats sur l’Afrique et sa situation dans le monde actuel. Dans ces débats, lorsqu’on parle de la culture africaine, il est souvent difficile de savoir exactement de quoi l’on parle ou de dire clairement à quoi l’on pense.”(1), dit Kä Mana.

Il a le mérite d’être conséquent avec lui-même, pour avoir tenté d’énoncer les lignes de force de la culture africaine. Partageant beaucoup d’aspects de ce qu’il a exprimés à ce propos, je m’en remets à son excellent effort de synthèse et de restitution du cadre conceptuel de la culture africaine, telle qu’il en donne une certaine compréhension. Et, parce que je partage beaucoup de points avec lui, je renvoie le lecteur à son article. Y prenant fortement appui, je peux alors faire un rapprochement entre la culture africaine et la définition générique précédemment analysée et exposée et surtout marquer ce qui nous oppose fondamentalement.

Conformément à sa culture, la destination de l’Afrique, c’est d’amener chaque africain et la communauté humaine à être et exister, mais en étant en équilibre dans “La Totalité”, en tant que partie humaine, contribuant à son équilibre. Puisque les hommes vivants et morts, toutes réalités, Dieu et le sacré sont liés ; que tous les hommes sont un et relèvent de la même source. La formule efficace du sage Amadou Hampâté Bâ pour la traduire que rapporte Kâ Mana suffit : “Tout est lié. Tout est vivant. Tout est interdépendant” (2).  Être en équilibre consiste en l’existence dans laquelle la difficulté de vivre est la plus faible possible. Le chemin de l’Afrique pour parvenir à cet équilibre dans “La Totalité” s’appuie donc sur ce que Kä Mana désigne par les équilibres fondamentaux et selon ses termes : “entre le visible et l’invisible [le connu et le non connu], …, entre la communauté et l’individu, …, entre entre l’élasticité du temps vital et l’impératif des urgences, champ des réponses concrètes aux soucis du présent et aux quêtes des générations futures, …, entre la vénérable tradition des ancêtres et les exigences vitales d’aujourd’hui, …,entre la foi en la vie et le respect des morts, tissu des négociations constantes entre les vivants et les disparus”. (3)

Emprunter ce chemin et la manière de le faire confèrent ce qu’il qualifie de “Grand sens” aussi bien à l’individu qu’à la société ; au premier, “le poids” ou la valeur d’être ou le sens de son existence et au second, ses “quêtes essentielles”, à savoir faire être les hommes en équilibre dans “La Totalité”. Le “poids” d’être de l’individu est la mesure de la considération que tous ses contemporains et sa société lui reconnaissent et lui attribuent, ainsi que Dieu lui-même surtout. Il précise que du point de vue de la culture africaine, “L’individu n’a du poids qu’en tant qu’il devient “une personne digne de considération”, selon le mot de Hampâté Bâ. “Être digne de considération, c’est être capable, toujours selon Hampâté Bâ, d’assumer les impératifs suivants : s’ouvrir aux autres et au monde par une grande écoute qui enrichit la connaissance et procure la sagesse ; développer une grande vision qui s’enracine dans le passé pour enrichir les générations futures ; promouvoir un grand langage pour ne dire que ce qui compte vraiment et édifie la vie commune ; déployer un grand agir pour transformer la société en espace d’engagement solidaire, pour enrichir les générations.” (4) Et Kä Mana ajoute s’agissant du “poids” de l’individu : “ce n’est pas seulement pour renforcer l’énergie vitale des individus ; c’est surtout pour donner à l’ensemble de la société le statut d’une société digne de l’humain. Une société où tout est organisé en vue du “Grand sens” : l’avènement d’un règne du bonheur partagé, selon le mot de Félix Tchotche Mel, un règne où la personne s’élève en élevant en même temps sa communauté dans ses énergies vitales comme dirait Albert Tudieshe”. (5)

Pour s’incarner, la culture édifie elle-même ses lieux d’incarnation que Kä Mana liste : la responsabilité éducative communautaire, telle qu’il incombe à chacun de veiller à ce que les valeurs essentielles de la société passent dans les esprits des jeunes générations ; l’espace initiatique aboutissant à apprendre la signification profonde des réalités pour devenir adulte et assumer les responsabilités sociales ; la visibilité sociale de chaque personne, comme étant la manière dont celle-ci est et est perçue par la communauté dans laquelle elle vit, la façon dont elle s’accomplit dans les valeurs sociales et dont les valeurs sociales s’accomplissent en elle. Ces lieux donnent à la culture l’énergie vitale qu’elle est censée inculquer à toute personne et à toute société qui se réclame d’elle.

Si on peut partager l’essentiel de ce qui précède, qui relie les africains d’aujourd’hui à ceux d’hier, c’est à la seule condition de préciser que la manière de parvenir à la destination partagée et d’emprunter le chemin pour y parvenir distingue les uns des autres. Parce que cette manière est contingente, à savoir qu’elle ne peut s’affranchir de la réalité, dans laquelle l’existence des africains concernés se déroule et qu’ils vivent.

La culture africaine ainsi déclinée dans ses grands principes et selon Kä Mana “est destinée à forger un type de psychisme, de mental, de force d’être et de qualité de vie fondée sur les valeurs de responsabilité solidaire, d’épanouissement créatif et d’ouverture aux puissances spirituelles de la transcendance vitale pour le bonheur partagé”.  (6) C’est à partir de ce point qu’une grande divergence se fait jour avec Kä Mana.

Car, d’une part, il considère que la culture “est destinée à forger …”, comme une forge permettant au forgeron de plier le métal. Les africains seraient donc comme des métaux rigides que la forge (la culture permet) de modeler pour en faire un outil. Qui ou plus précisément, quels sont alors les forgerons ? N’est-ce pas les conceptions, les aspirations, les représentations, les volontés, les manières de faire des hommes qu’ils incarnent dans ce que nous désignons par la culture ?

D’autre part, il considère que la culture africaine est une espèce de médiateur historique, comparable à un médiateur chimique. Par exemple et selon les spécialistes, l’accouchement d’une femme enceinte se déclenche à la suite de l’imprégnation du corps par des hormones appelées ocytocine, produite par l’hypophyse du fœtus, le bébé à naître. Ce signal amène également le placenta à produire d’autres hormones, les prostaglandines, lesquelles augmentent la production  d’œstrogènes produites par la mère pour préparer la réception de l’ocytocine par l’utérus car c’est elle qui commande également les contractions.  Ce signal du bébé à naître, bien reçu par la mère, conduit cette dernière à contribuer d’une autre manière en produisant elle-même de l’ocytocine dont la quantité augmentée facilitera la naissance du bébé.  Ainsi, la naissance d’un être résulte d’un échange et d’une coopération entre le bébé à naître et celle qui la fait être et même l’homme à naître a une certaine autonomie vis-à-vis de celle qui le fait être. La conception de la culture africaine de Kä Mana suggère que comme telle, les africains d’aujourd’hui sont comme des bébés qui ne naissent que quand la mère le décident, toute seule. On peut même se demander si dans cette conception le bébé ne doit pas être au monde qu’au moment du décès de la mère et à la condition qu’il soit comme celle qui n’est plus et poursuive son existence.

En effet, une telle vision fait des africains d’aujourd’hui et de demain des hommes qui remplacent ceux qui ne sont plus et poursuivent leur existence, sans avoir d’existence propre, considération de la modification de l’environnement, ni des difficultés nouvelles rencontrées. Dans une telle conception, les africains d’aujourd’hui (africains d’hier mais parents aujourd’hui et enfants d’aujour’hui etparents de demain, et enfants de demain, etc…) ne pas ceux qui produisent et définissent leur culture, ni qui ont le choix de la manière de vivre avec ceux qui les font être ou par rapport à ceux qui les ont précédés. Mais, ils sont, comme leurs parents et leurs descendance à venir, précisément des sujets que la culture de naguère, imprègne pour faire d’eux, des africains selon elle. Par conséquent, une telle culture selon la vision de Kä Mana est définitivement circonscrite et figée. Pour ainsi dire, la culture africaine produit les africains et non le contraire. Sur ce point, nous avons un désaccord majeur, celui de savoir si les hommes doivent s’adapter à la culture ou si ce sont eux qui la produisent. Observons que la culture en elle-même ne s’auto-génère pas ; elle est une production humaine. Partant de cela, nous sommes donc amenés à déduire que la culture telle qu’il en a  exposé le but est par conséquent celle que les premiers africains ont produite. Selon lui, elle doit produire les africains d’aujourd’hui et de demain à l’image de ceux d’hier qui l’ont produite et qu’elle a produits aussi.

C’est un non-sens considérable. Car, les hommes se réalisent à travers leurs production, en tant que réponses, dont la somme est leur culture. La culture ne précède donc pas les hommes. Les hommes sont, tout simplement.  C’est la réalisation de leur existence en société qui les a amenés à produire ce que nous qualifions de culture. Leurs manières singulières de continuer à être, d’exister donc, définissent leur culture. Il n’ existe par conséquent pas de culture, qui les précèdent et qui doit faire d’eux un type d’hommes donnés. Qui aurait-il par ailleurs le pouvoir de définir ce type d’hommes que les hommes eux-mêmes, à travers la vision qu’ils se font d’eux-mêmes dans et de leur environnement ? Cela ne signifie pas que des hommes qui surgissent au sein d’une société humaine donnée ne réalisent pas l’existence d’une manière d’être de ceux qui les ont précédés et qui accompagnent leurs premiers pas dans l’existence. Mais, comme nous l’avons dit dans le précédent article, une culture se définie à une période donnée par rapport à une collectivité donnée. La culture de ceux qui les accueillent et qui sont si généreux n’est malgré tout pas la culture de la collectivité qu’ils constituent ensemble désormais.

Ainsi Kä Mana rejoint ceux en Afrique pensant qu’une culture produit les africains au lieu de considérer que ce sont les africains qui, ensemble, la produisent. Ce débat, c’est celui de la liberté et de l’égalité. On le retrouve dès qu’il s’agit d’aborder le rapport entre l’individu et la communauté, la communauté restreinte et la communauté nationale, l’État et le pouvoir traditionnel, le présent et le passé, le vieux et le jeune, l’homme et la femme, l’enfant et la mère, le mari et l’épouse, etc… Ajoutons simplement que la culture africaine, celle d’ hier comme celle d’aujourd’hui, est aussi faite de son résultat : ce sont tous les africains, toutes les sociétés africaines, tels qu’ils sont et les conditions dans lesquelles ils existent à leur époque. Ces africains et leurs existences tels qu’ils sont à ces diverses périodes, résultent aussi bien des accords volontaires ou extorqués que des désaccords traités ou masqués ou tus par les africains s’agissant de la culture ainsi définie. Il ne nous reste plus qu’à explorer de quelle manière cette culture, et selon certains analystes, peut-elle constituer le problème recherché.

Le sujet que nous traitons est celui de savoir si la culture africaine ainsi précisée et les africains qui en sont porteurs aujourd’hui constituent une difficulté à dépasser ; celle que nous pouvons poser sous la forme du problème recherché de l’Afrique. Deux questions s’imposent dès lors. D’un côté, peut-elle être à la fois la difficulté à traiter et la réponse pour y parvenir et par déclinaison, être le problème et sa réponse à la fois ? Répondre par l’affirmative, n’est-ce pas faire preuve d’incohérence d’esprit ?  De l’autre côté, les africains qui peuvent être définis à travers elle, peuvent-ils être le problème, pour le fait de “s’en détourner” ou “de la trahir”, si ces termes sont acceptables, alors même qu’ils sont à la fois les sujets concernés et les acteurs de sa résolution ? Kä Mana semble y répondre par l’affirmative. N’est-ce pas ce qu’il fait quand il énonce : “C’est ce psychisme, ce mental, cette force d’être, cette qualité de vie communautaire que l’Afrique actuelle a trahi et trahit tous les jours, se coupant ainsi des sources mêmes de son être profond et de sa destinée.” (7) C’est la raison pour laquelle, il faut le rappeler :  la culture africaine n’est pas un problème, mais la réponse. Elle est de ce point de vue un enjeu de réponse au problème recherché. De plus, aussitôt qu’on pointe l’Afrique ou les africains comme étant leur problème, ils cessent d’en être le sujet et les acteurs de sa résolution. C’est la raison pour laquelle en répondant non aux deux interrogations, non seulement une possibilité d’atténuer les oppositions se fait jour, mais en plus, elle augure un chemin prometteur de quête du véritable problème. Car, on se rend compte alors que le problème reste à découvrir ailleurs qu’en les africains et leur culture, si l’on ne prend pas les oppositions ici et là sur la réponse (la culture) pour le problème. Bien sûr, cela ne signifie guère qu’il n’y aucune divergence sur ce que doit être les africains et leur culture ; sur ce point, il suffit de revenir au débat sur la liberté et l’égalité.

Cela dit, la culture étant la réponse au problème recherché, on peut accéder à ce dernier en analysant cette dernière, en tant que ce qu’elle est : la réponse. C’est pourquoi, il convient de se poser cette question : de quelle culture parlons-nous ou plus exactement quels sont, individuellement et collectivement, la destination réellement visée, le chemin parcouru, la manière de l’emprunter, les résultats obtenus ainsi que les accords ou désaccords manifestés à son sujet. Il s’agit de savoir quelle est son contenu très concrètement, au delà des grands principes ci-dessus rappelés. Parce qu’elle est ce que nous qualifions de culture commune, ce contenu est nécessairement celui que les africains ont en commun et sur lequel ils sont d’accord, parce que leur permettant précisément de tenter de résoudre leur difficulté commune. Autrement, ce que d’aucuns désignent par obstacle culturel ou problème culturel est simplement une opposition sur le contenu de la réponse (culture) à la véritable difficulté commune, à moins qu’ils relèvent d’oppositions entre des réponses (pratiques culturelles non accordées ou imposées) à des problèmes privés.

De tout cela, il vient donc que traiter de la culture africaine, c’est traiter de sa réponse et des problèmes qu’elle tente de résoudre. Procéder ainsi ne constitue guère une voie sans issue par rapport au sujet qui nous préoccupe. Car, les oppositions dont nous venons de parler concerne la nature de la réponse au problème recherché. En faisant l’effort de décortiquer les réponses, à savoir telle ou telle valeur, telle ou telle attitude, telle ou telle pratique, et en essayant de comprendre le ressort des oppositions s’agissant des réponses, on peut remonter aux problèmes qu’elles traitent ou en tous cas en faire l’hypothèse. Il ne restera plus alors qu’à démontrer que telle ou telle difficulté dont ces éléments culturels sont des réponses constitue le problème de l’Afrique, à moins qu’il apparaisse que ce sont des problèmes privés de personnes, de groupes de personnes au sein de la société. La procédure la plus simple consiste à passer en revue les valeurs, les pratiques, les attitudes, les comportements, les principes dûment revendiqués ou reconnus comme étant constitutifs ou déclinaisons de la culture africaine.

4. Valeurs spirituelles de l’Afrique

Au départ, la conscience d’être. Puis, la foi en le fait de n’être que partie d’un tout lié, dont l’existence est due à l’équilibre des forces entre le visible et l’invisible. C’est à partir de ce point que l’existence prend tout son sens : être une personne digne de foi, l’Homme existant et contribuant à maintenir le tout lié. S’agissant donc de la destination justifiant l’existence de la culture, je ne pense pas me tromper beaucoup en énonçant que chaque africain et chaque société africaine recherche l’équilibre, à savoir une existence dans laquelle sa difficulté de vivre est la plus faible possible, dans un environnement en équilibre auquel il contribue.  Pour y parvenir, chacun individuellement et la société qu’il forme avec ses contemporains tente de réaliser ce que Kä Mana a appelé les équilibres fondamentaux. Voici un point d’accord avec Kä Mana.

L’équilibre entre le visible et l’invisible, le connu et le non connu. Cet équilibre conduit à dépasser ou plutôt à ne pas s’en tenir qu’au connu au risque de déséquilibrer “La Totalité”, mais à reconnaître et respecter le non connu. La foi de chacun en l’existence de forces invisibles, autres que celles que nous connaissons, y compris celles exprimées par les hommes, conduit par conséquent à rechercher cet équilibre. Elle se traduit par des pratiques spirituelles différentes pour le réaliser. A ce sujet, la différence des pratiques suppriment-elle l’équilibre recherché ou le rend-t-il différend ? Le respect des morts en tant que, et selon les termes de Kä Mana, “tissu des négociations constantes entre les vivants et les disparus” (8) fait partie de la manière d’y parvenir.  L’Afrique tente d’établir un équilibre entre les forces visibles dont l’africain est lui-même porteur pour vivre et celles invisibles qu’il respecte à travers divers cultes. Sa foi en une vie équilibrée et sa volonté de la vivre doit s’équilibrer avec la conscience que la vie a un terme : la mort. Reconnaître la mort comme faisant partie du tout contribue à l’équilibre recherché. C’est pourquoi, à travers le culte des morts, le culte de la vie est équilibré par le culte des morts. Voilà comment l’équilibre s’établit en le visible et l’invisible. Concernant cet équilibre fondamental, il semble qu’il y ait de gros nuages cependant.

Dans l’Afrique de naguère, chaque lignage, chaque communauté pratiquait ses cultes. Rien ne donne à penser qu’il y avait des oppositions sur leur nature ou les manières de procéder. Avec les influences diverses, à la faveur des contacts violents avec d’autres communautés humaines, des africains ont été amenés à d’autres formes de pratiques. Cependant fondamentalement, le but qui le leur n’a pas changé l’équilibre entre le visible et l’invisible ; pas plus que la destination pour laquelle cet équilibre leur semble important ; pas plus que le lieu ultime d’incarnation des forces non visible : Dieu. Ce qui a changé de ce dernier point de vue en la culture africaine, ce n’est point la multiplication des pratiques, mais le fait que de nouvelles pratiques s’y sont ajoutées sans écraser celles qui existaient. Car, qui peut dire que l’africain musulman, chrétien n’a plus foi qu’en un mort, Mahomet ou Jésus-Christ et que les siens ne font plus partie des forces invisibles ? Quel est le problème ? Le fait que des lieux intermédiaires nouveau d’incarnation des forces invisibles soient adoptés par des africains, à la faveur de leurs rencontres avec d’autres ? Mais, hier y avait-il en Afrique un seul lieu intermédiaire d’incarnation de ces forces ? Ou, la nature de ces rapports au termes desquels ils y sont parvenus doit-elle primer au point d’ignorer ou de ne pas voir que l’essentiel culturel est réalisé et que l’africain est exactement à une étape de ce qu’il entend être.

Au fond, si des africains on foi en tous les morts, y compris en les deux morts particuliers ci-dessus cités, y a-t-il là véritablement rupture avec leur culture, quand cette dernière prône que l’africain doit être digne de considération ? Quand, il tente par cela-même, d’être à l’image de l’Homme que sa culture conçoit comme destination, y a-t-il là un problème ? Y a-t-il un problème à ce que des africains tentent d’accéder à Dieu à travers la foi en d’autres morts que ceux de leur lignages ? Y en a-t-il un quand ils ne s’obligent pas à croire que leurs morts ou un en particulier parmi eux incarne tout seul la puissance des forces invisibles ? N’est-ce pas finalement demander aux africains d’être les autres que de penser que tout n’est pas lié et que les forces invisibles ne s’incarnent qu’en leurs seuls morts, en tant qu’intermédiaires exclusifs ? Certes, des contemporains ont foi en leurs morts singuliers qu’ils se sont choisis et l’expriment à travers leur pratiques. Le fait que des africains respectent tous les morts, y compris ceux que les autres se sont choisis et les adoptent à titre de partage et de solidarité, n’est-ce pas précisément une valeur  africaine revendiquée ? Parce que d’autres ne font pas comme des africains doit-il nous amener à ne pas être nous-mêmes ? S’il doit y avoir un problème, n’est-ce pas précisément quand les africains ne seront plus eux-mêmes ? N’est-ce pas quand on aspire à faire d’eux ce qu’ils ne veulent pas être ?

Y a-t-il une direction et un sens de l’histoire de la culture africaine ?

Considérons que tout ce qui suit ne concerne pas deux premiers africains ayant constitué la première unité sociale, dans la mesure où la culture ne peut être définie sans une communauté sociale. Ce préalable accepté, les africains qui surgissent à une période donnée apparaissent au milieu d’autres africains. Évidemment, ces autres africains avec lesquels ils constituent désormais la société africaine ont déjà produit leur culture, à savoir et pour la résumer leur “manière de vivre” dans le monde. Pour cette nouvelle communauté élargie, cette manière entrera plus tard dans la constitution d’une autre manière de vivre, négociée, faisant une part belle à celle de ceux qui les accueillent, tant qu’ils sont en position de force pour peser sur les négociations. Car, ce n’est pas parce que des forces peuvent être disproportionnées qu’il n’y a pas négociation : la raison n’est pas le seul moyen de négociation entre les hommes ; l’agressivité, l’exploitation de l’ignorance ou des faiblesses, la violence, la menace de la sécurité en font partie. Si ces derniers orientent la nouvelle culture négociée par la prise en compte de leurs manières de faire, ce n’est donc pas le fait de leur culture initiale qui agit sur ces nouveaux africains. Il n’y a donc pas lieu de faire de la culture africaine une force propre, au dessus du rapport de force entre les africains dans leurs relations sociales. Comme une communauté africaine donnée, à une époque donnée n’est pas constituée que de nouveaux africains surgissant dans le vide, ce rapport des forces est ce qui oriente la direction de leur manière d’être à une période donnée. Ainsi, la culture des africains à une période donnée est les résultat que donne ce rapport.

D’une part, elle est unifiée et homogène (en tous cas constitue un socle commun), quand la négociation se place sous l’autorité de leur raison ou quand certains africains en dominent d’autres. Par exemple, une révolution peut conduire à faire de la manière d’exister des nouveaux africains, la culture commune. Le maintien de la domination des africains hôtes à travers leur meilleure connaissance de la réalité commune vécue et l’ignorance des nouveaux fait de la culture des premiers la culture commune ; mais jusqu’à ce que la réalité se modifie et offre la possibilité aux seconds de mieux la comprendre ou en tous cas d’en avoir une compréhension qui leur est propre et différente de celle des premiers. D’autre part, elle est fragmentée, non homogène et n’est pas constituée par un socle commun, quand le rapport des forces est équilibré. Qu’il le soit par deux catégories homogènes d’africains ou par deux catégories qui réalisent leur homogénéité sur l’appropriation de tels ou tels éléments de culture, qu’ils relèvent de la culture initiale ou de nouveaux éléments. Bien sûr, la réalité est plus complexe car les différentes nuances ne sont pas décrites.

Ainsi, chaque fois que nous évoquons la culture africaine, nous faisons allusion à une espèce de réalité à venir, sans que nous soyons certains de ce qu’elle sera, tant que nous n’en avons pas une définition que tous les africains acceptent. C’est pourquoi, parler de la culture africaine, c’est aborder tout ce qui fait leurs divergences quant à la manière commune d’être. Or, les valeurs selon lesquelles les africains sont ou doivent en font partie. Il ne nous reste plus qu’à les approcher.

Les valeurs spirituelles, ci-dessus déjà discutées comprises, les valeurs de l’Afrique peuvent être caractérisées par leur objectifs : réaliser l’équilibre entre l’individu et la communauté, celui entre le passé et le présent et produire l’individu et la société digne de foi, à savoir humaine, au sens de l’Homme ou société humaine en équilibre dans un tout lié auquel il contribue à l’équilibre. Sans que l’objectif soit différent, peut-on admettre que le chemin pour y parvenir distingue les africains selon leur époque ? Pour contribuer à l’équilibre du tout, celui entre la communauté et l’individu fait partie des moyens. Il nous conduit à examiner les sujets portant sur l’organisation et les règles sociales et politiques, la position de l’individu dans l’espace communautaire et celle de la communauté par rapport aux individus, les rapports entre les individus en particulier le rapport au vieux, etc…Seront donc interrogés des valeurs comme la solidarité, le travail, l’éducation, le rapport au sang et la parenté, l’attachement à la communauté, le rapport à la liberté et à l’égalité, le rapport au savoir et à son partage, les valeurs ou pratiques de gestion des conflits. L’équilibre constant recherché aussi entre le présent et le passé amène à examiner, le rapport au passé : le rapport aux morts, aux savoirs passés ou traditions des ancêtres et à tout ce qui est passé ; le rapport au temps pour réaliser ces différents équilibres, compte tenu des nécessités et soucis du présent par rapport aux impératifs du champs de l’invisible.

Compte tenue de la réalité africaine aujourd’hui, on voit bien que nous sommes loin des équilibres recherchés : des questions ou interrogations, voir des oppositions se font jour sur les couples ci-dessus évoqués à équilibrer : individu-société familiale, villageoise ou étatique, gouvernés-gouvernants, homme-femme, enfant-adulte, handicapé-adulte, jeunes-vieux, instruit-non instruits, traditions-droits institutionnels, groupes communautaires-communauté nationale, pays-région africaine, Afrique-reste du monde, etc… Le moins qu’on puisse dire, avant même de réaliser leur analyse est de reconnaître que, en l’état, ces éléments culturels et/ou la manière de les vivre ne produisent pas collectivement les résultats recherchés. Et, il n’y a pas de quoi s’étonner puisque précisément, ils constituent des objets de divergences entre africains. Sans qu’ils soient le problème recherché, puisqu’ils sont des réponses, leur analyse dans leur état actuel de mise en œuvre, peut donc permettre de remonter aux problèmes qu’ils traitent.

Les sujets qui suivront aborderont par conséquent les objets de ces divergences : les valeurs autres que spirituelles.

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(1) Kä Mana : “Repenser la culture africaine et ses valeurs de civilisation” / URL : http://www.congoscopie.be/index.php?, Dimanche, 05 Avril 2009, p. 13

(2) Amadou Hampâté Bâ, cité par Kä Mana : (1) Ibid

(3) (1) Ibid

(4) (1) Ibid

(5) Félix Tchotche Mel et Albert Tudieshe, cités par Kä Mana : (1) Ibid

(6) (1) Ibid

(7) (1) Ibid

(8) (1) Ibid

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