A propos d’Economie de l’existence ou du progrès

Dans cet espace, des termes reviennent souvent. Par exemple : L’Afrique peine à exister. Nous signifions par cela que des difficultés innombrables l’éprouvent dans son existence. Vous observerez que j’évite d’énoncer qu’elle éprouve des difficultés. En effet, dans la volonté d’être “La Totalité”, les hommes tendent à accorder à leur juste réalité, une dimension plus grande qu’elle ne l’est, en travestissant la réalité. Ainsi, dans la seconde formulation, il semble que ce sont les hommes qui mettent à l’épreuve les difficultés et non le contraire. C’est pourquoi, avant même d’aller plus loin, il convient de s’accorder sur le fait que ce sont les africains qui sont mis à l’épreuve, qui sont éprouvés par des difficultés et non le contraire.

Qu’est-ce qu’exister veut dire ? Quelle est la différence entre vivre et exister ? Peut-on être sans exister ? Qu’en-est-il de l’inverse ? Efforçons nous de ne pas nous égarer dans les méandres de conceptions philosophiques. Au contraire, attachons-nous à nous rapprocher  de la réalité concrète et à ne pas nous en éloigner. Vivre, c’est faire une sorte d’économie de l’existence ; on existe selon les modalités de la continuation de l’être en tant que donnée initiale. Or, dans cet espace, nous entendons partager une réflexion et donner un point de vue sur la façon dont les communautés africaines tentent, par leurs productions, d’améliorer les conditions de leur existence, pour elles-mêmes et pour réaliser les hommes tels qu’ils les conçoivent et qu’ils entendent être. Vivre a donc à avoir avec l’expression de ce qu’on pense ou aspire à être, dans les limites des contraintes qu’on ne peut pas toujours dépasser. Les états d’âmes des africains amènent donc à énoncer que vivre c’est tenter de réaliser les hommes qu’ils reprochent régulièrement aux autres de n’avoir pas été naguère et de continuer à ne pas être au présent.Les productions humaines, telles que la politique et la religion constituent certains des moyens de l’histoire pour réaliser la finalité la plus élevée, constituée par la liberté dans le meilleur équilibre possible avec l’environnement.

L’économie, dans son sens marchand, en est un autre. Que ce soit l’économie, dans son sens le plus commun, la politique ou la religion, chacun de ces moyens procède de rapports et d’échanges entre les hommes d’une communauté donnée et avec leur environnement. En ce sens, vivre, c’est faire l’économie de l’existence, pour réaliser l’idée d’Homme et de communauté humaine que chacun se fait. Ainsi, il nous apparaît que, dans la mesure où cette réflexion aborde la façon dont les communautés africaines procèdent pour y parvenir, il était sensé de parler d’économie africaine de l’existence.

Le dictionnaire Larousse, comme d’autres dictionnaires, définit l’économie dans son sens commun, comme l’« ensemble des activités d’une communauté humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses ». L’économie s’entend aussi « la régulation et l’organisation visant à une diminution des dépenses, à une adaptation parfaite au but visé ». Elle concerne enfin l’ « organisation des parties d’un ensemble, d’un système ou d’une structure » pour la/le rendre adapté(e). En appliquant cette définition au concept d’économie de l’existence ci-dessus introduit, on peut renvoyer la réflexion aux axes ci-dessous précisés, qui consistent essentiellement en des questions.

Quelle est la perception africaine de la communauté d’économie ? En d’autres termes, quelles communautés humaines font l’économie de la vie en Afrique ? On songe tout de suite aux États-nations. Mais au delà de ces entités qui résultent de l’histoire récente, il y a les groupes communautaires moyennent étendus et les plus restreints. Communément, ils sont nommés par ethnies ou leur regroupement, qu’il soit d’ordre linguistique, culturel, religieux ou social. Il y a également l’histoire diversement vécue par ces communautés et dont la perception influence leurs rapports. Au delà des communautés, il y a aussi les villes et la ruralité qui ne se distinguent guère plus par le taux d’alphabétisation, ni par l’aspiration à un même mode de vie, même si les différentes restent importantes de ce point de vue. Quels rôles jouent les vieux autrefois sacralisés ainsi que les chefs de communautés ? Leurs pouvoirs restent larges, bien qu’en cours d’érosion. Quels rôle, ces pouvoirs qui demeurent cependant non institutionnalisés dans l’État moderne ou très faiblement, jouent-ils dans la constitution de la communauté d’économie ? Ces communautés sont-elles toutes orientées vers la production du même bien ou en d’autres termes, ont-elles le même cap ? Ont-elles toutes la même définition de l’Homme et de la société humaine à produire collectivement ? Tels sont quelques uns des sujets abordés par le livre.

Quelles activités ces communautés mènent-elles pour exister ? Les génocides, les guerres civiles, les coups d’États, les processus électoraux dignes de veillées d’armes font partie de ces activités. L’exercice du pouvoir traditionnel et la gouvernance institutionnelle moderne comme activités sont également questionnés. Les résultats auxquels aboutissent ces activités indiquent qu’il y a des difficultés d’organisation, de pratiques et de régulation. Cependant il y aussi l’économie usuelle informelle, les efforts d’alphabétisation, la lutte contre le sida, les efforts d’apprentissage de la démocratie pour davantage de liberté individuelle et collective. Les jeunes les plus nombreux en Afrique, et dont le nombre augmentent sans cesse, qui tentent de prendre en mains leur vie. Que ces activités soient d’ordre politique, économique, social, culturel, il n’est pas sans intérêt de s’interroger sur la façon de les mener. Existe-t-il des forces convergentes ou divergentes qui peuvent les renforcer ou au contraire les freiner par rapport à la production d’un bien commun. La définition d’un tel bien n’est peut-être pas claire pour tous, ni partagée par tous. Enfin, le questionnement amène à aborder les efforts d’implication de l’ensemble des composants des communautés nationales dans cette économie collective.

Que produisent les communautés africaines ? Ces productions améliorent-elles les circonstances concrètes de leur existence ? En d’autres termes, produisent-elles du progrès ? Lequel progrès est à comprendre comme la réduction de leurs difficultés de vivre. Les États-nations africains croulent sous les dettes qui minent même les nations les plus puissantes. Pendant ce temps-là, des gouvernants et élites sont les classes aisées des communautés. La plupart de ces États produisent, depuis leur reconnaissance en tant qu’entités libres, des guerres et troubles divers graves qui freinent les autres productions et leur marche en avant. L’Afrique se lamente et peste souvent contre des responsables extérieurs, érigés en arguments pour justifier le renforcement de la peine de vivre des populations. Mais tout n’est pas noir, fort heureusement. Au plan politique, certaines communautés nationales produisent néanmoins des alternances pacifiques au pouvoir et davantage de cohésion. Pourvu que cela soit continu, en amélioration et durable. Des classes moyennes se font jour et de plus en plus de jeunes sont instruits. Les villes et la ruralité se rapprochent davantage grâce à l’école, au téléphone portable, à internet, à l’électricité, à l’eau potable, à la santé. Dans ce méli-mélo bariolé de la vie africaine, il apparaît utile de réfléchir à l’intérêt de la définition de biens prioritaires dont le besoin est partagé par le plus grand nombre. C’est la condition pour limiter les égarements et les dispersions qui, à défaut de contribuer à produire ces biens fondamentaux, empêchent tout progrès en cette direction. Quel est le niveau de la liberté en tant que bien immatériel fondamental ? Est-elle un enjeu de production porté à l’appréciation des communautés, comme réalité au cœur du cercle vertueux que doit décrire une économie adaptée du progrès ?

Les résultats de l’économie collective sont-ils partagés ? Comment les communautés africaines partagent ou distribuent-t-elles le résultat de leur économie ? Là encore, il n’est pas inutile de questionner la façon dont les biens sont partagés. Bien sûr, il y a les biens matériels mais il y a surtout des biens abstraits que sont la liberté, l’équité, les connaissances d’eux-mêmes et de leur environnement, celles du passé et du présent, les hypothèses sur l’avenir. Dans une telle économie, les activités doivent promouvoir une bonne distribution de leurs résultats consistant en biens fondamentaux collectifs. L’intérêt et l’utilité de tels biens résident principalement dans leur plus large partage et diffusion qui, associés à un bon usage ou consommation, alimente le cycle vertueux de leur production. Ainsi, par exemple, la liberté qui en fait partie, n’est qu’à cette seule condition. Qu’en est-il de la distribution de ces biens en économie africaine ? Si parfois des communautés en viennent à la guerre pour le pouvoir, c’est fondamentalement pour s’assurer de disposer de la meilleur part du résultat de la production historique. Comme si la liberté et l’équilibre étaient des biens stockés. En ce sens, réfléchir à la manière selon laquelle les communautés pourraient partager et diffuser la liberté est une nécessité. De ces questionnements pourront jaillir peut-être des possibilités d’assurance d’une meilleure production, distribution et utilisation de la liberté. C’est en cela que les africains pourront en produire davantage, à la hauteur de leurs attentes légitimes, celles de contribuer à réaliser l’Homme de leur volonté d’être.

Les communautés africaines valorisent-elles les résultats de leur économie de l’existence ? Comment consomment-elles la liberté produite, si tant est qu’elles en produisent ou usent-elles des résultats de leur économie ? Dans le cadre de leur économie collective, les biens qu’ils produisent appartiennent à tous au sein des communautés nationales, en même temps qu’à chacun individuellement. Par le fait même de former une communauté d’économie, ils constituent un pouvoir collectif. Certes, ils le cèdent temporairement à leurs gouvernants et leaders, pour son usage et exercice, en leurs noms. L’exercice de ce pouvoir collectif concédé concerne-t-il des activités qui renforcent la production des biens fondamentaux, en particulier la liberté et l’égalité et la réduction équitable de la difficulté de vivre de tous ? Si tel n’est pas le cas, une communauté restreinte donnée, en tant que partie de la communauté nationale peut-elle trouver durablement son intérêt à céder l’exercice de sa portion de liberté à quiconque détient le pouvoir en son nom ? L’usage ou consommation des biens, vu sous cet angle, n’appelle-t-il pas à s’interroger sur cette consommation, au regard du cycle d’hier et surtout actuel de l’économie africaine de l’existence ? L’enjeu est de savoir si la façon de consommer les biens produits permet de créer et d’alimenter un cycle vertueux au profit de la production de davantage de progrès collectifs. Cette interrogation renvoie à la question de savoir pourquoi est un cycle vertueux d’économie est-il nécessaire ? Elle rejoint celle, justifiant toutes les questions, de savoir pourquoi l’économie de l’existence ensemble ?

Quel est le but de l’économie collective africaine de vivre ? Être ne doit rien à personne. Mais être est souffrance. Un homme qui est, est par conséquent est un être souffrant. Réduire la peine d’être, telle est la finalité de vivre. Exister, ce sont les circonstances et la manière dont on est. L’économie de vivre produit cette manière. Et, souffrir pour les hommes, c’est comme être dans l’obscurité. Traiter cette souffrance, c’est comme sortir du noir. Pour les hommes, l’économie collective en est le moyen.

Toutes ces questions nourriront le débat engagé. Leur intérêt, c’est de tenter de poser, sous la forme d’un problème à résoudre, la difficulté principale, celle qui explique fondamentalement et en partie, les circonstances concrètes de l’existence des africains aujourd’hui et à laquelle conduit leur économie collective si peu efficiente.