Au secours, “la nouvelle africaine” ! (3)

Djassi“, frontière, rôle et responsabilité du “voyageur”

A l’analyse, «la cérémonie des nouvelles » ne constitue-telle pas un rite de franchissement d’une frontière ? Le « Djassi » a été pour les africains un instrument puissant, utile à la résolution des problèmes que posait l’existence à des époques très reculées. De nos jours, malgré les enjeux incommensurables en Afrique, la voix-électorale est trop souvent conditionnée et manipulée. La libération de la voix-pensée, à travers en particulier la parole, parait être l’une des conditions essentielles à l’émergence d’idées d’intérêt collectif. La société africaine d’hier était avant tout essentiellement celle du verbe et donc de la parole. Que la société africaine d’aujourd’hui, à travers ceux qui entendent la guider, ait peur de la parole exprimée ou figurée est un non sens historique. Que cette parole, désormais retranscrite sur des feuilles de l’écorce des arbres à palabres de notre époque, crée des démangeaisons chez eux relève de l’ignorance de son histoire. Que pourtant, ces derniers ratent rarement une occasion de se poser en seuls défenseurs et gardiens de la tradition peut à juste titre rendre triste le « voyageur » africain conscient de la valeur de cet outil.

La translation n’est donc pas perçue par eux. Ils se coupent ainsi, de leurs vecteurs historiques en se noyant avec la société africaine entière d’aujourd’hui. L’Afrique doit se réconcilier avec elle-même en percevant sa réalité dans le mouvement historique d’ensemble. L’acceptation du verbe et de la parole libre (à défaut qu’elle soit imposée et canalisée comme naguère) peut permettre, comme naguère de relever les défis qui demeurent.L’environnement, qu’il soit intérieur ou extérieur, reste utile et indispensable mais aussi adverse, voire dangereux pour la liberté. Et cela, d’autant plus lorsque les hommes ne font pas en toutes circonstances preuve de raison et de sensibilité, leurs principaux attribut discriminants. Chaque Africain est ainsi convoqué par l’histoire : pour faire une lecture lucide et dynamique des traditions africaines. En tentant de le faire, on peut observer que le « Djassi » apparaît comme une approche d’économie de l’existence. Sa vocation semblait être la connaissance de l’environnement et les progrès que cela permet, tant pour vivre que pour se protéger en sécurisant l’espace de vie, en l’éclairant et en le nourrissant. Chacune de ses séquences sont significatives de sens.

En pays « Akan », « Djassi » signifie littéralement « derrière le talon du pied » ; et dire le « Djassi », « donner les nouvelles » situées derrière ces talons. Ces dernières se rapportent aux réalités connues du « voyageur » dans l’espace situé en arrière de ses talons de pieds. Il s’agit en somme pour lui de rendre compte de ce qui se passe dans cet environnement duquel il revient. Lui ayant osé aller dans cet espace devait ainsi informer tous ceux qui n’y ont pas été et qui ne l’appréhendent pas nécessairement. Il était ainsi investi de la mission ou de la responsabilité de partager avec eux ce qu’il y a vu, entendu, fait et d’échanger avec eux ses impressions. Toute sa connaissance de l’environnement devait ainsi être livrée au partage. Dans l’esprit des anciens, « Djassi », c’est l’espace de connaissances se trouvant au-delà du talon, derrière le dernier pas de celui qui, en en revenant, entre dans son espace de vie où il est accueilli. Cet espace derrière le tendon d’Achille s’oppose, par l’existence historique des aïeux et de leur conception, à l’espace habituel connu de sécurité, puisqu’ils l’ont organisé en ce sens.

Le « Djassi » constituait ainsi un rite de passage d’une frontière. D’un côté, le domaine considéré connu, sécurisé et protégé par la communauté. De l’autre, l’extérieur à appréhender pour mieux s’adapter. Les nouvelles des « voyageurs » contribuaient ainsi à des productions en faveur du progrès. Cet espace, certes nécessaire aux progrès de leur vie, leur semblait malgré tout essentiellement dangereux. Dans cette vision segmentée de l’environnement, les maîtres mots sont sécurité d’abord, puis progrès ensuite. D’ailleurs, cela n’a pas changé : se protéger de l’espace extérieur et tenter de l’appréhender pour le rendre amical pour s’en nourrir a fait du « Djassi » l’un des moyens. Dans l’esprit de ces africains d’hier, c’est une espèce de rite douanier au cours duquel chaque voyageur doit faire une déclaration imposée mais dont le contenu est libre. Libre, car il est attaché à la réalité qu’il a vécue ou dont il a eu connaissance dans l’environnement extérieur. C’est toute la réalité intelligible ou non à laquelle le voyageur a accédé. Tout cela constitue un socle de savoirs nouveaux dont la cérémonie du « Djassi » essaie d’organiser le compte-rendu et le partage en vue du progrès. de la protection et du mieux-être de tous au sein d’un espace commun, considéré à priori libre et sécurisé. Le leader et les gouvernants en sont néanmoins les premiers destinataires.

Ainsi, la cérémonie du “donner les nouvelles” rend compte de la conception de l’espace social commun, espace d’économie collective du progrès et de ce qui n’en fait pas partie. Elle renseigne aussi sur la responsabilité reconnue à chaque contemporain “voyageur” dans l’efficacité de cette économie collective. La question est alors de savoir, pourquoi l’Afrique contemporaine a conservé sa conception de ce qui est étranger et dangereux  et s’est détournée de l’intérêt du “voyageur africain”. C’est ce que nous verrons dans l’article à suivre.

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