L’Afrique n’est pas devant un mystère

L’hypothèse et le débat

Les africains d’hier ont agi de bonne foi, comme ceux d’aujourd’hui procèdent pour un résultat également globalement décevant. A minima, le bilan actuel de l’économie africaine de l’existence rend la plupart des africains perplexes, tant les indépendances auguraient une meilleur existence. A l’instant même où j’écris ces mots, leurs conditions concrètes d’existence sont différentes de ce qu’ils attendent de leurs productions. Cette opposition entre l’attendu et leur situation concrète actuelle d’existence ne peut par conséquent que susciter quelques interrogations. Je n’ai guère la prétention de poser toutes les questions qui s’y rapportent, encore moins d’y répondre. Mais, le minimum que je puisse faire est de participer au débat concernant son économie. Sans aucun doute, nous convenons que la situation de l’Afrique, ses conditions concrètes d’existence rendent compte de difficultés diverses sur divers plans : social, politique, économique, etc… Se faisant, on peut être tenté de les aborder séparément. On peut aussi faire l’hypothèse d’une difficulté principale, de laquelle procède toutes les autres. C’est cela notre angle d’approche du sujet. C’est pourquoi, je fais l’hypothèse de l’existence d’une difficulté centrale africaine dont le bref bilan présenté démontre la non résolution. Elle rend compte de l’arrêt de la marche de l’Afrique ou du rythme de tortue de sa marche.

Récapitulons donc ! Pour celui qui fait le constat d’une marche inefficace ou peu de l’Afrique, il accepte le fait qu’elle rencontre des difficultés. C’est en partant de ce point que nous proposons deux sujets de débat, liés l’un à l’autre. D’abord, l’hypothèse de l’existence d’une difficulté principale de l’Afrique. Ensuite, et dans la mesure elle est validée, débattre de son expression sous la forme d’une question, d’un problème ou d’un mystère, cette dernière faisant de la difficulté, une réalité non résoluble. Ce second débat a pour finalité de poser cette difficulté, de sorte qu’on puisse la comprendre et rendre le chemin de sa résolution plus clair. Voici les enjeux du débat. Notre accord minimal sur l’existence de difficultés ne nous renseigne cependant pas sur ce sur quoi nous nous accordons. Une première question s’impose par conséquent : qu’est-ce que nous entendons par “difficulté” ?

Qu’est-ce qu’une difficulté ?

Lorsque j’énonce que le but de l’économie de l’existence c’est le progrès, j’entends que cette marche consiste en une un mouvement en avant des hommes. Chaque progrès qui la ponctue en constitue une étape. Mais, dans la mesure où le progrès des hommes n’est limité que par leur mort ou par la disparition de l’espèce qu’ils représentent, marcher vers l’avant, c’est d’une certaine manière avancer constamment de progrès en progrès vers les hommes qu’ils aspirent être, avant que la mort de chacun ou l’extinction de l’espèce supprime l’idée même de progrès, du point de vue du vivant tel que nous le concevons. Il en ressort qu’exister ou vivre, c’est réaliser ce mouvement. Pour une communauté humaine donnée, ne pas marcher vers l’avant révèle l’existence d’une difficulté. Cette difficulté naît de la contradiction entre les conditions concrètes d’existence et celles qui correspond à l’existence, telles que conçues et envisagées par une telle société. Cette opposition entre le réel et le conçu et projeté induit chez une telle société un puissant désir de comprendre, de savoir les raisons de l’arrêt et comment surmonter cette situation et reprendre la marche. Mais le désir relève de l’émotion. Disons même qu’il est si incontrôlable qu’il peut même être contre-productif en consumant les hommes qui l’hébergent et l’expriment. C’est pourquoi, le désir doit être discipliné. Faire preuve d’un peu de raison permet de le canaliser. La raison procède en se saisissant de la situation à l’origine pour constater une opposition : entre ce qui constitue l’existence du point de vue de l’homme, à savoir être en marche vers l’avant et son opposé, à savoir être à l’arrêt, reculer, être au ralenti ou réaliser un mouvement circulaire, tel une souris dans une roue. Pour les hommes, que nous prétendons être, donc raisonnables, une telle situation est inacceptable et constitue une difficulté à surmonter. Pour la résoudre, il convient de la poser comme un problème à résoudre ou sous la forme d’une question dont on attend une réponse. La difficulté mise à nue nous laisse voir qu’elle est une situation dans laquelle deux conceptions, deux opinions, deux visions s’opposent à propos d’un même sujet : les conditions d’existence de l’Afrique. Par exemple, quand nous évoquons des difficultés de l’Afrique au plan économique, nous faisons le constat de l’opposition entre ce qu’elle devrait être ou produire, d’une part et sa réalité et ses résultats concrets, d’autre part. Examinons maintenant le rapport entre la difficulté et le problème ou la question.

Du constat à l’action ou de ce qui est à ce qu’il faut faire pour changer ce qui est

Comme telle, la difficulté est simplement la désignation d’une situation parvenant à l’esprit comme une opposition ; une situation qui se met en travers du parcours de vérité en vérité. L’opposition est pour ainsi dire un carrefour où se croisent le chemin vers la vérité, entendue comme réduction de la difficulté et celui vers le faux. Pour continuer son chemin, il faut donc que l’esprit trouve celui menant à la vérité, à savoir ce qu’il accepte. Pour y parvenir l’esprit pose la difficulté sous une forme résoluble, puisqu’en l’espèce, la situation dans laquelle elle se trouve est tout simplement et se constate par conséquent, mais elle ne se résout pas comme telle. La forme sous laquelle on peut la réduire peut consister en un problème ou en une question ; tous les deux étant l’une comme l’autre la forme prise par la difficulté : cette forme est une opération à effectuer. La situation constatée et désignée devient alors une opération à effectuer, une action à conduire, une histoire à écrire. Ainsi dit, la difficulté principale africaine doit être mise en opération à effectuer. Mais, doit-elle être déclinée en problème ou en question pour permettre sa résolution ? Cette interrogation invite de ce fait à éclaircir le problème et la question et ce qui les différencie.

De la difficulté-constatée à la difficulté-opération : problème ou question

Verneaux peut nous y aider. Après avoir passé les réflexions des penseurs qui nous ont précédé au filtre de sa propre raison, il fait remarquer aussitôt qu’un problème, comme une question sont des formes différentes de poser une difficulté en vue de sa résolution. Mais, le problème est la forme sous laquelle on pose un problème rationnel. La finalité de sa résolution est de trouver une réponse incontestable. Pour l’être, elle doit être vraie et donc démontrable, par l’effort de la seule raison. Un problème se situe par conséquent dans le plan de la raison : à savoir rationnel. Certes, il est posé, comme la question, par quelqu’un à lui-même ou à quelqu’un d’autre et qu’à ce titre, il implique un existant et est en cela  proche de la question. Mais, le fait que sa résolution ne tolère aucune subjectivité, mais repose sur rien d’autre que sur la raison et surtout sur rien qui soit propre à celui qui le pose ou le traite définit le problème et le distingue de la question. En conclusion, un problème consiste en une opération que quelqu’un se pose à lui-même à propos d’une difficulté rencontrée dans un plan logique, donc de la raison. La raison est le seul moyen de parvenir à sa résolution. Tel n’est pas le cas de la difficulté de l’Afrique.

Quant à une question, elle est posée par quelqu’un à quelqu’un autre, dont il attend une réponse. La question concerne une difficulté dans le plan existentiel ; elle porte sur une difficulté que rencontre un homme dans son rapport à son environnement, comme par exemple la relation sociale. Les moyens de sa résolution sont non seulement la raison, mais également la subjectivité des sujets impliqués. Sa réponse peut par conséquent être objective ou subjective sans nuire à sa qualité, tant qu’elle réduit la difficulté qu’elle traite. Et, comme un problème, on se pose aussi des questions à soi-même. Ainsi, l’espace où la difficulté se pose (plan rationnel/ plan existentiel) et le moyen de la résoudre (raison/ subjectivité)  sont ce qui distingue le problème de la question, tous les deux consistant en une opération à effectuer. En récapitulant, on peut simplement dire qu’un problème est la forme problématisée d’une difficulté résoluble par la seule raison, tandis qu’une question est  celle d’une difficulté résoluble par la raison et la subjectivité. C’est la raison pour laquelle, la question englobe le problème. Qu’en est-il de la difficulté principale de l’Afrique ?

L’hypothèse de la difficulté principale de l’Afrique et le problème commun de l’Afrique

Le débat engagé en cet espace a pour objet de désigner le problème commun de l’Afrique. En soi, ce débat consiste à traiter la question posée : quel est le problème commun de l’Afrique ? Cette question comporte des données : l’hypothèse de l’existence d’une difficulté principale parmi toutes les autres, dont le problème commun recherché constitue précisément la forme résoluble.  Cependant, cette donnée consiste en une hypothèse à débattre ; ce premier débat conditionne le second. C’est pourquoi cette question se décline en l’interrogation qui suit : « Existe-il une difficulté commune de l’Afrique et quelle est-elle ? »La question donne aussi l’inconnue à trouver : à savoir la désignation du problème commun de l’Afrique, dans la mesure où un accord est obtenu quand à l’existence de ce problème. Le second débat a donc pour objet de poser la difficulté principale sous une forme résoluble qui fasse l’objet d’un accord.

Ce que nous évoquons par un problème commun de l’Afrique, consiste en une difficulté à laquelle l’Afrique fait face et dont l’objet est précisément son existence. En l’esprit des africains, la lecture qu’ils font de leur existence et de leur réalité aboutit à une opposition entre deux jugements. D’une part, l’un postule que la réalité africaine n’est pas celle qu’elle devrait être, qui leur est « normale » et acceptable. L’autre au contraire suggère que celle qui existe est bel et bien sa réalité concrète, bien que jugée « anormale » et justifiant en l’état de ne pas être acceptable. Les africains sont donc en face d’une même réalité problématique, puisqu’elle exige de à l’esprit d’en déterminer la véritable nature : vraie ou fausse. D’une certaine manière et dans l’esprit des africains, l’Afrique est comme à l’arrêt dans une situation dans laquelle son jugement du réel s’oppose à un autre, par rapport à l’espéré, l’attendu mais inexistant. Et, si l’on considère le bilan précédent, elle est, comme à l’arrêt depuis trop longtemps, si l’on en croit son regard sur le passé et le présent. Cette situation dans laquelle deux jugements de sa part s’opposent face à sa réalité consiste en une difficulté à surmonter. En raison de l’unité humaine, car l’homme est un tout, cet arrêt de l’esprit affecte également l’équilibre corporel, psychologique et même la raison des hommes, au delà même des circonstances concrètes de leur vie et de leurs aspirations par rapport à ce qu’elles devraient être. C’est pourquoi, une telle opposition appelle à s’interroger. La finalité de de poser cette difficulté que l’esprit rencontre ainsi que ses impacts sur les hommes, comme un problème à résoudre ou une question à traiter est de dégager la voie de la marche vers le progrès. 

Or l’opposition dont nous parlons à propos de l’existence de l’Afrique se situe dans un plan existentiel. Il s’agit de celle entre, d’une part les conditions concrètes de vie des africains et celles qui correspond à leurs aspirations ainsi qu’à la définition de ce que doit être leur existence. En l’occurrence, ces conditions concernent celles auxquelles les relations entre les africains eux-mêmes et leur environnement créent. Il s’agit aussi de ce que leurs comportements et leurs actes produisent en relation ou non avec les autres. Et, parce que tout cela est leur existence, on ne peut donc pas résoudre cette opposition par le seul effort de la raison. Sa résolution exige, en plus de raisonner, à savoir de débattre, d’argumenter et de démontrer, nécessite aussi de considérer les africains s’interrogeant et posant leurs difficultés sous des formes résolubles et tentant de les résoudre avec toute leur part de subjectivité. C’est aussi pourquoi, du fait d’entacher eux-mêmes l’effort de compréhension, de résolution de la difficulté existentielle par leurs conceptions, leurs émotions, leurs complexes, leurs jugements et leurs actions, la subjectivité est un facteur différenciant la question du problème. Ainsi, la question formule une difficulté au plan existentiel pour permettre sa résolution. La question est, si on ose dire, un « sorte d’équation existentielle ». Mais, à condition que cette audace pose comme condition que sa résolution s’appuie nécessairement sur une part de raison, autrement, et selon le terme que j’emprunte à Verneaux, c’est une question « pure », qui n’est résoluble que par la seule subjectivité. Dès lors, qu’on s’accorde sur ces points, on peut dégager la problématique de la difficulté à laquelle l’Afrique fait face par une question. Cela étant, en quoi cette question est-elle différente d’un mystère, puisque nous pouvons nous accorder et faire le constat commun selon lequel les africains ne semblent pas parvenir à sa résolution ? N’est-ce pas là un caractère prêté à un mystère ?

Mise en opération de la difficulté principale de l’Afrique

La difficulté principale de l’Afrique dont nous faisons l’hypothèse de l’existence, a pour objet la marche de l’Afrique. Parmi toutes les autres difficultés, elle celle à partir de laquelle on peut formuler la problématique de l’existence des africains, dont le bref bilan précédemment dressé rend compte. Dès l’instant que nous disons que la réalité africaine ne correspond pas à celle qu’elle devrait être et en tous cas à laquelle les africains aspirent, que nous constatons les caractéristiques inacceptables de sa marche (arrêt, ralentissement, recul, etc…, selon la subjectivité de chacun),  cette situation de l’esprit nous conduit à observer l’existence de difficultés résultant de l’opposition entre cette réalité et celle que devrait être sa marche (en avant et de progrès en progrès). L’hypothèse à débattre, pour ceux faisant ce constat, concerne l’existence d’une difficulté principale, parmi toutes celles que l’Afrique rencontre.  Elle est celle que nous nous mettons en quête de poser. Nous sommes parvenus au fait qu’elle doit être mise en opération sous la forme d’une une question pour rendre cette difficulté résoluble. Ainsi, le problème de l’Afrique que nous cherchons à désigner le sera sous la forme d’une question, telle une opération à effectuer, comme par exemple contourner un obstacle, réaliser un pont en quelque sorte ou le supprimer. Parce que la difficulté concerne l’existence de l’Afrique, à savoir son rapport avec son environnement, la vie des africains, elle se situe par conséquent dans le plan existentiel, au niveau des conditions concrètes de leur vie. Sa clarification et sa mise en opération sont nécessaires avant même de penser à la résoudre. Ce sera une question que chaque africain peut se poser à lui-même et également aux autres. Néanmoins, pour être certain que la question est la forme convenable, il nous reste à examiner en quoi la difficulté ainsi posée se distingue-t-elle de ce que d’aucuns désignent par le mystère de l’Afrique. Examinons donc les termes d’un mystère par rapport à une question.

La difficulté principale de l’Afrique ne relève pas d’un mystère

Comme une question, la question que nous poserons au terme de nos développements, en tant que problème commun de l’Afrique, fournira les données permettant de trouver ce qui est attendu et est donc à rechercher en tant que sa réponse. Ainsi, cette question distinguera d’une part, des données et, d’autre part, ce qui est à trouver, à savoir l’inconnue, la réponse. Il faut donc l’affirmer avec toute la force nécessaire : la question africaine ne relève pas d’un mystère. Affirmons donc avec ceux qui pensent ainsi : l’Afrique n’est pas devant un mystère. La question que nous devons examiner est pourquoi ?

Pour ce faire, nous continuons à nous placer sous l’éclairage des hommes qui ont réfléchi à la notion de problème. Verneaux (1), pour avoir fait la synthèse des réflexions sur le sujet depuis Aristote pour nourrir sa propre réflexion est notre principal appui jusque-là. Reprenons donc comme lui le mystère de l’existence de Dieu en exemple. On ne peut pas évoquer une question de l’existence de Dieu, parce qu’il y a pas de question s’agissant de lui. D’abord, pour celui qui croit en son existence, il n’est pas un objet ou un sujet auquel une question, émanant d’un sujet humain, peut se rapporter, puisqu’il croit qu’il est tout : le sujet, sa question et sa réponse. En étant à la fois celui posant la question, celui qui peut y répondre, la question et la réponse, Dieu n’autorise aucune distance entre le sujet et la réalité le conduisant à se questionner ; finalement il n’autorise rien d’autre que lui-même : il n’y a d’existence que la sienne, encore moins celle d’une question et d’un débat à son sujet par ceux qui sont d’une certaine manière sa partie. Ensuite et en revanche, pour celui qui n’y croit pas, Dieu n’existe par conséquent pas en son esprit. Comment pourrait-il alors poser l’hypothèse de l’inexistence d’un objet, même abstrait, en face d’hypothèses contraires et être de ce fait même confronté à une difficulté à résoudre ? Il ne peut par conséquent pas y avoir de question se rapportant à un objet ou sujet inexistant, encore moins de débat au sujet d’un objet qui ne se conçoit pas. Ainsi, ce qui est mystérieux, c’est d’abord l’état de quelque chose dont on conçoit une existence qu’on ne peut démontrer. Le mystère, en tant que substantif, est la substance de ce qui est mystérieux. Et, un question à laquelle « c’est ainsi » constitue la réponse est celle dont cette réponse met ainsi fin à l’interrogation comme si elle était exacte et permettait en l’état de connaître l’inconnue recherchée. Pour celui qui croit en son existence, l’homme en tant que sa partie ne peut connaître totalement Dieu. En ce sens, Dieu restera inconnu pour les hommes qui croient en son existence. En fin de compte, lorsque « c’est ainsi » clôture le débat sans que la réponse donnée à des questions sans cesse posées pour résoudre une telle difficulté soit acceptable, alors elle et l’objet auquel elle se rapportent sont mystérieux. La difficulté de les connaître se pose alors sous la forme d’un mystère, à priori non résoluble. Ainsi, quand une difficulté rencontrée est posée sous une forme ne distinguant guère des inconnues à trouver, des données pour le faire et que par ailleurs quand le sujet posant la difficulté fait lui-même partie des hypothèses et des inconnues recherchées, alors une telle difficulté se décline en mystère : c’est cela le mystère des dieux.

Cela étant énoncé, on peut à l’analyse contester avec Verneaux l’atterrissage faisant d’un mystère une opération non réalisable. D’une part et plus simplement, n’est-ce pas parce l’opération est mal posée ou de telle manière que ses termes sont incompréhensibles ? D’autre part, la réponse consistant en, et selon ses termes « c’est ainsi » donnée par ceux qui croient en quelque chose de mystérieux, constitue en quelque sorte un « arrangement » de leur raison avec elle-même. Parce qu’elle n’a pas les moyens de dépasser ce qui lui apparaît comme une difficulté, elle la pose en réalité comme “une question pure” dont la réponse parfaitement subjective qu’est “c’est ainsi” constitue la réponse. De ce fait, le mystère est la forme donnée à une question que la raison échoue à résoudre. Contrairement à sont énoncé cependant, ce à quoi la réponse « c’est ainsi » est donnée ne consiste pas “en un mystère dégradé en problème par une sorte de corruption de l’intelligence », mais bien une question authentique dégradée en “question pure”, faisant de “c’est ainsi”, la réponse que l’esprit corrompu considère comme vraie pour continuer à avancer, sans avoir obtenu la réponse, la vraie. Mais, comme le souligne cependant Verneaux, ce procédé relève d’ « une procédure foncièrement vicieuse » de l’esprit. Car, échouer à résoudre une question n’en fait cependant pas une question non résoluble justifiant sa dégradation en “question pure”. Ainsi, un mystère n’est même pas une question (ou un problème) insoluble tant que les hommes et la société humaine existent. Elle le devient quand les hommes font vérité, leur part de subjectivité qui bloque leur marche vers précisément la vérité. On peut également observer que le prix que l’homme paie pour un tel arrangement avec son propre esprit, c’est l’inexistence d’une véritable marche en avant, puisqu’elle est aussi corrompue. C’est pourquoi, et jusqu’à ce qu’a ce qu’on aboutisse au savoir ou à la continuation de la marche de l’esprit auquel ce que nous désignons par mystère nous invite, tout ce qu’on peut faire à son égard, comme le dit Verneaux « est de le reconnaître et de s’en approcher par une réflexion concrète et par un effort de recueillement”, s’agissant de l’idée de Dieu par exemple.

Si nous rapprochons ces énoncés de la question africaine recherchée, on pourrait être tenté d’en faire un mystère, tant il existe encore beaucoup d’africains à dire de leur difficulté «  c’est ainsi », tant ils peinent à y parvenir, tant la définition même de la difficulté est peu claire et les formes de sa conversion en vue de sa résolution obscures en l’esprit. Plutôt que d’en faire avec eux un mystère par une sorte de corruption de l’esprit, nous préférons susciter sa plasticité pour la reconnaître comme une question à poser et à résoudre ensemble. Même si elle apparaît à certains esprits comme un mystère, tout ce que nous avons à en faire, est de reconnaître qu’elle est certes difficile à résoudre, cependant que pour cette raison précise à laquelle contribue la subjectivité de chaque africain, nous devons chercher à limiter cette part dans l’espace social commun. Rechercher et poser cette difficulté par un effort de méthodologie et de débat, c’est alors et d’une certaine manière la déplacer du champ personnel dans le champ social commun. Car, dans le premier espace et dans le noir des subjectivités, elle peut apparaître comme un mystère tandis que dans l’espace commun éclairé par le débat, la difficulté apparaît fragile, sous sa forme de question. Telle peut être la voie pour en faire une difficulté résoluble par la raison commune et la subjectivité résiduelle de chacun.

Ainsi, au terme de ces éléments de définition, nous pouvons nous placer dans un espace social commun. De ce point de vue et sous ce nouvel angle, nous voyons bien que la difficulté principale de l’Afrique et son existence sur laquelle est porte relèvent d’une question et non pas d’un mystère. Elle est par conséquent résoluble. Rien non plus ne justifie qu’on la dégrade en une “question pure” résoluble par la seule subjectivité. “C’est ainsi”, comme la forme d’expression la plus assassine du besoin de savoir et d’avancer vers la vérité, en tant que la réduction de la difficulté, ne peut constituer sa réponse. L’Afrique peut donc considérablement progresser à l’égard de toutes ses difficultés, tant qu’elles peuvent prendre la forme de questions, dans la mesure où « il n’y a de progrès que dans le problématique », comme l’affirme Verneaux. Le premier progrès que l’Afrique peut réaliser est précisément d’identifier la problématique centrale de son existence. La revue de l’ensemble des réalités africaines et des difficultés particulières s’y rapportant peuvent y contribuer. Avant de procéder à cet examen, il convient de cerner de plus près les termes habituellement utilisés pour les désigner afin d’éviter tout équivoque. De ce point de vue, nous choisissons de ne pas faire preuve de rigueur dans l’utilisation des notions de problème et de question, l’une prise pour l’autre dans la vie courante. En conséquence et dans la suite de ce travail, la question sera aussi désignée par  problème afin de faciliter pour le lecteur, la compréhension des thèses développées. Commençons donc par cerner d’un peu plus près, ce que peut être le problème commun de l’Afrique.

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(1) Verneaux Roger. “La Notion de Problème”. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 49, n°21, 1951. pp. 57-77
GNG

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