La valeur “Verbe” : Parole, parole et parole ?

Le langage a radicalement changé la vie des hommes. La parole, que Joseph Ki-Zerbo résume par “le verbe”, est devenue un objet culte en Afrique, si bien que les premiers explorateurs espagnols découvrant une cérémonie de son usage l’ont désignée de façon péjorative par “la palabra”. Devenue “la palabre” en français, cette manière particulière de se réunir à l’ombre d’un arbre pour discuter des affaires de la cité, constitue l’un des usages remarquables de la parole, comme l’est également le cérémonial du “Djassi”.  Il apparaît donc clairement que le verbe est l’une des valeurs de l’Afrique. La question que nous traitons en ce point consiste à savoir s’il y a une difficulté africaine en rapport avec le verbe ou plutôt son usage. En examinant cette question, une image me vient spontanément. Elle me vient d’une scène d’une des aventures du célèbre archéologue Indiana Jones, créé par Georges Lucas, mis en scène par Steven Spiellberg et joué par Harrison Ford. Dans cette scène de “Les aventuriers de l’arche perdue”, l’archéologue se trouve face à un guerrier maniant avec habileté un sabre. Avant même qu’il n’ait eu le temps d’offrir le clou de son spectacle, ôter la tête de l’aventurier, ce dernier lassé du temps pris avant que le combat ne s’engage, a sorti son flingue et fait feu, avec pour seule fioriture, un peu de flegme. Alors, parler a-t-il été l’essentiel de la production de l’Afrique consacrée à produire le temps de sa vie ?

Bref, qu’est-ce qui est inacceptable dans le rapport de l’Afrique au verbe ?

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Termes du débat : Quel est le problème commun de l’Afrique ? / Hypothèse-question : Les africains et leur culture le constituent-ils ? / Chapitre : Devant qui sont les africains ? / Volet : Devant les valeurs et la culture de l’Afrique ? / Sujet : Qu’est-ce que la culture africaine? / Point : “Les valeurs “Temps” et “Verbe”

Devant les africains, leurs valeurs et leur culture

12.A La valeur “Verbe” : Y a-t-il un problème avec l’usage du langage ?

Le langage sert a exprimer une idée. Ce peut être l’idée qu’on a d’une réalité actuelle, mais aussi passée ou projetée. Il sert aussi à exprimer des émotions, ce que l’on ressent d’une réalité actuelle, mais aussi passée ou que l’on appréhende d’une réalité projetée. L’expression de cette idée ou de cette émotion intime, fait du langage, le moment de se livrer à ses contemporains et de marquer son abandon au collectif. Car, en servant dans le même temps de support à l’expression de l’intimité, il rend possible l’existence d’objets d’accord et de mise en commun possible. Il déplace ainsi la communauté basée sur l’instinct de survie, à la communauté sociale, basée sur l’accord de ses membres. Mais, ce n’est pas tout. La parole modifiera profondément et rapidement les conditions d’existence des hommes. En Afrique, les hommes ont voué un culte au verbe. Une part essentielle de la vie a été consacrée à en faire usage, soit pour transmettre des savoirs, soit pour maintenir la stabilité et l’équilibre interne de la société et avec son environnement, connu et invisible. Des hommes en Afrique, se sont même spécialisés dans la communication avec le monde invisible afin d’intercéder auprès de lui, pour l’équilibre de l’existence des vivants. D’autres formes d’art, comme par exemple l’art figuratif, ont constitué les moyens d’expression de la pensée et des émotions. Mais, aucune n’a atteint la prédominance de l’usage du verbe, au cours de cérémonies et cérémonials divers. On ne peut pas évoquer le langage sans aborder la question de l’écriture ou plus exactement de son absence en Afrique de naguère. Les raisons potentielles de cette absence ont été déjà avancées dans un point précédent consacré à la passion d’être. Cela dit, l’écrit est une figuration du formulé par le langage, qui lui-même, rend compte de ce qui est pensé ou ressenti.

Ce qui nous intéresse est de savoir quel a été l’intérêt du verbe, en tant que valeur, et quel est cet intérêt de nos jours. Il est aussi de savoir si le verbe comme valeur constitue le problème de l’Afrique que nous recherchons. Par exemple, le fait que des africains consacrent une part essentielle de leur vie à palabrer pour s’accorder ou pour marquer leur désaccord ou encore pour maintenir le statu quo, cela constitue-il une difficulté de leur point de vue ? Comme on le voit, examiner la valeur “verbe” nous renvoie au temps en tant qu’une autre valeur, car la part d’existence consacrée à en faire usage génère le temps propre africain, qui n’a de saveur que celle que lui confèrent les productions africaines et leurs résultats dont parler et communiquer fait partie. Bref, qu’est-ce qui est inacceptable dans le rapport de l’Afrique au verbe ?

De l’avènement des hommes au langage parlé

Lorsqu’on tente de faire le parcours de l’homme, observe, à en croire les évolutionnistes, que la génétique a joué un rôle essentiel dans l’adaptation des êtres vivants à la rigueur de l’environnement et de ses exigences. C’est selon eux, cette adaptation du vivant, apparu il y a environ quatre milliards d’années, qui a abouti au surgissement des hommes il y a environ deux ou trois millions d’années, à partir de grands singes. Sur ce point, il semble y avoir suffisamment d’éléments qui accréditent cette thèse et sur lesquels beaucoup d’humains s’accordent. En conséquence, il est un fait que les hommes sont en partie un produit génétique. Mais, en partie seulement puisqu’elle ne suffit pas seule à les définir.

Les hommes, comme les autres êtres vivants ont développé des éléments de communication active et passive. Il est de coutume de penser qu’en dehors des hommes, les autres êtres vivants ne disposent pas d’un langage, comparable à celui des hommes. L’exemple de la perception de la lumière que les hommes limitaient à ses raies visibles, jusqu’à ce que des hommes déterminés nous montrent l’erreur humaine ne semble pas les conduire à une certaine prudence ; il n’a pas amené les hommes à moins de prétention. Au contraire, ils restent convaincus dans leur grande majorité que les autres vivants n’ont aucune conscience, ni aucune sensibilité et que leurs moyens de communication ne sont pas équivalents au langage humain. A propos de conscience et de sensibilité, ils commencent à peine à le reconnaître aux animaux ; quand aux végétaux ils n’en sont pas doués croit-on ? Bref, en somme, le langage, apparu il y a trois cent milliers d’années environ, constitue l’un des éléments distinctif des hommes. Sans être aussi impératif sur ce sujet, on peut tout de même reconnaître que le langage a constitué le moyen des hommes de partager et de transmettre ce que leur expériences de l’existence leur ont appris, ainsi qu’en particulier leurs réponses efficaces aux exigences de la vie. La culture naît ainsi. Or, c’est elle est l’ensemble de ces éléments apparus efficaces, qui partagés et transmis, permettront à ceux qui succèdent aux aïeux de mieux s’adapter et tenter de réaliser leur équilibre dans l’environnement contraint. Ainsi, en aboutissant à la culture, le langage permettra une nouvelle forme d’adaptation des hommes : une adaptation culturelle, plus rapide que ne l’a été l’adaptation génétique plus lente.

Mais, contrairement au langage émotionnel exprimé par le corps, le langage parlé exprime non seulement les émotions mais rend surtout compte de la pensée, d’une manière intelligible. Le langage permet de partager ce qui est passé :  restituer des faits vécus ; il permet aussi d’agir au présent : transmettre efficacement des ordres et des injonctions ; enfin il sert à partager des projections sur l’avenir : partager des scenarii de faits à venir pour anticiper leurs résultats. Ainsi, le langage est ce qui révèle la conscience et la connaissance par les hommes de l’existence du temps. Sur ce point, qu’il soit permis de douter de ce qu’énoncent Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot quand ils affirment : “les animaux n’ont aucune idée de l’avenir”. (1) Car, mon chien qui adopte un comportement d’anxiété deux semaines avant le passage d’une tempête, dont le passage effectif permettra de comprendre ses attitudes antérieures aussitôt disparues le vent violent passé, n’avait-t-il aucune conscience de ce qui pourrait lui arriver ? Le fait que son mode d’expression de cet avenir dangereux soit émotif et non verbal suffit-il à penser qu’il n’ait aucune idée de l’avenir ? La conscience de l’avenir ne s’exprime-t-elle que verbalement ? Des hommes qui, sans aucun mot dire, appréhendent l’avenir avec stupeur en face de leurs geôliers menaçants et peut sympathiques n’ont-ils aucune idée de l’avenir, pour le seul motif de l’exprimer par des signes ? Ainsi, c’est le langage qui rendra compte de la conscience de la mort, au delà de ce que des signes annonciateurs ou marqueurs de cette conscience anticipaient. Il permettra, au delà du mort présente, de rendre compte de la conscience ou du souvenir du mort d’hier et de l’évoquer, de rendre compte de la conscience de la possible mort demain et de la redouter. Ainsi, en permettant aux hommes d’échanger ce qu’il y a de plus profond en eux, le langage a levé le doute sur appartenance commune à la même réalité (l’homme) en l’esprit des hommes. Surtout, en permettant de partager un souci de l’avenir, le langage permettra aussi de partager les meilleures solutions pour échapper à ses rigueurs et de tenter d’éviter la souffrance et la mort ; le langage fera de la communauté humaine une société humaine.

La continuité d’une telle société repose sur le langage, permettant de transmettre à ceux qui naissent et restent le savoir accumulé par ceux qui partent. Il constitue aussi l’outil de l’innovation dans les réponses pour s’adapter, à partir de ce qui a été transmis et reçu. “Transmettre son savoir est, en définitive, la seule chose qui distingue l’homme de l’animal” (2), énoncent également les deux co-auteurs précédents. Là encore, il y a des raisons de douter. La plus vielle des pachydermes qui conduit la troupe au point d’eau le plus lointain pour l’abreuvage de tous n’a-t-elle pas reçu de ceux qui les précèdent un savoir ? Un souvenir n’est-il pas un savoir ? Une éléphante disposant du souvenir de l’existence d’un point d’eau lointain, peut-elle y conduire toute la troupe d’éléphants sans rien partager de ce savoir avec ses membres qui lui emboîtent le pas en cette direction ? Sans doute, elle transmet ce savoir aux jeunes contemporains. Le simple fait que le mode de transmission ne consiste pas en un langage parlé comme chez l’homme est-il un argument du contraire ? Peut-on attendre des autres animaux qu’ils agissent comme les hommes pour mériter d’avoir beaucoup de choses en commun avec eux, ou doit-on considérer que cette similitude doit reposer sur l’égalité des modalités et non sur la nature profonde des moyens ? N’est-ce pas d’une certaine manière, penser qu’ils doivent être et agir comme des hommes qu’ils ne sont pas ? En fin de compte, si nous devrions trouver quelque chose qui distingue véritablement les hommes des animaux, non pas dans sa forme, ni dans son mécanisme, n’est-ce pas la modification culturelle, à savoir le changement des réponses pour s’adapter, plutôt que la seule reproduction des réponses qui ont été transmises et reçues ? L’innovation permanente dans ses moyens d’adaptation, telle est à notre sens, l’élément le plus différenciant entre les hommes et les animaux. Le langage, qui rend accessible la pensée et les émotions de chacun à tous la permettra, en constituant à la fois un multiplicateur de possibilités et et un miroir les rendant accessibles et discutables.

Maintenant, voyons l’importance que l’Afrique a donnée au langage verbal. Ki-Zerbo nous rend compte de l’importance du verbe et du temps en tant que des valeurs africaines. Au regard du résultat de son économie de l’existence, on peut se poser en introduction une question : L’usage du verbe par l’Afrique a-t-elle servi de support à l’innovation ou à autre chose ? L’Afrique a-t-elle consacré l’usage du verbe à transmettre des savoirs de générations en générations, à l’exclusion de son usage comme support d’innovation ?   -t-elle finalement le temps de son existence à parler au lieu d’agir ?

Le verbe : Support d’une passion de la stabilité de l’organisation sociale et d’être ?

Pour la société africaine et selon lui, « le verbe est outil de participation » (3) . Les palabres parfois interminables mais qui finissent par permettre de dégager, ce qu’il désigne par « la volonté générale » occupent une part essentielle de la production de l’Afrique, en particulier dans les campagnes de nos jours. On peut faire l’hypothèse, eu égard à l’ordre inégalitaire qu’il a précisé de la société africaine de naguère, que cette volonté se résume finalement à la volonté du sommet de la pyramide d’inégalité. Ce qu’il qualifie de « culte du verbe » est une valeur de la société africaine puisqu’ il ancre, selon lui, le dialogue comme support du vivre ensemble et donc de la paix entre les hommes. A propos de la paix et nous y reviendrons, on peut observer que la paix obtenue n’est cependant pas  placée sous l’autorité d’une volonté sincère des protagonistes de mettre fin au conflit, mais bien souvent sous le patronage de ceux auxquels on se soumet simplement à la décision, dans un ordre inégalitaire.

Abordons maintenant le verbe et son rapport avec le temps. Le fait que l’Afrique use du verbe consiste en soi en un mouvement, générateur du temps. Au regard des réalités dans l’histoire, on peut sans nul doute observer qu’un tel mouvement n’a pas abouti à une modification significative et fondamentale de sa réalité. N’est-ce pas ce que Ki-Zerbo évoque en terme de rythme lent de l’Afrique ? Il est important de comprendre pourquoi. La parole ou verbe est la pensée formulée pour être extériorisée et partagée. Et, la pensée elle même n’agit sur la réalité des hommes, en d’autres termes ne la met en mouvement que selon son contenu. Ainsi, une pensée ou une conception dont l’objectif est de maintenir l’existant peut conduire certes à un mouvement, mais qui tend finalement au maintien du statu quo.  Ainsi, les dialogues parfois longs que la société africaine ne percevait pas comme tels, selon les termes même de Ki-Zerbo aboutissaient bien souvent et globalement au statu quo et au mieux à un faible changement de la réalité. Comment le pourrait le verbe si son objectif est de transmettre pour reproduire et d’empêcher le changement ?  On peut par conséquent postuler que “le culte du verbe” constitue l’un des moteurs du rythme lent de la marche en avant de l’Afrique évoqué par Ki-Zerbo lui-même. Ce rythme a donné à l’Afrique l’impression d’une certain équilibre fixe avec son environnement. L’histoire a montré que l’usage qui en a été fait du langage n’a pas amené l’Afrique à mieux s’accommoder des changements importants autour d’elle et qui jalonnaient cependant son existence. Pour ainsi dire, on peut faire l’hypothèse que l’Afrique pensait avoir si bien dompté le temps, puisque le temps est celui qu’elle vit, qu’elle consacre par exemple au verbe pour la stabilité de son existence. La question est alors de savoir pourquoi elle a consacré une part essentielle de sa vie à l’usage du verbe.

Et bien, faisons des hypothèses. Parce que ce qu’il y avait d’essentiel de son point de vue, c’était le maintien de l’équilibre existant de la société humaine à laquelle elle est parvenue ainsi que son équilibre avec le “Tout”, auquel elle est liée. Le verbe a eu une fonction de maintenir l’équilibre de la relation sociale, de telle manière que la société humaine constituée maintienne l’équilibre obtenu avec son environnement. Cet objectif impératif assigné au verbe, fait de la part de temps produit par l’Afrique à faire usage du langage le temps essentiel : pour l’Afrique et selon Ki-Zerbo, le temps, c’est le temps existentiel, vécu ; il est celui généré en usant du verbe pour maintenir ces équilibres fondamentaux qu’évoque Kä Mana. Ainsi, la part du temps généré par les mouvements du reste de l’environnement n’avait d’importance que celle d’être précisément équilibré par celui généré par l’Afrique en tentant de maintenir l’équilibre interne de l’organisation sociale ainsi que celui avec l’environnement. Le temps africain est par conséquent celui généré pour contribuer à équilibrer le temps global généré, lui par le mouvement du “Tout”.

Mais, une telle conception a ignoré le caractère fondamentalement contraint de l’existence. Il ne suffisait pas simplement à l’Afrique de faire de son mieux pour participer à l’équilibre global. Il lui fallait en plus tenir compte et s’adapter à un équilibre dynamique et impérieux, sans cesse modifié par des productions autres qui elles, ne visent guère la stabilité fixe, d’où la nécessité de l’innovation, pour s’adapter au déséquilibre constant et dynamique. Car, les productions externes réalisent d’autres mouvements, lesquels sont générateurs externes d’une partie du temps. Ces productions modifient l’environnement global dont l’équilibre doit être sans cesse ré-établi. Il s’en suit que considérer le temps comme étant celui vécu, donc généré par l’Afrique, est en parfaite contradiction avec la conception africaine impliquant que tout est lié. Le temps ne peut être que celui vécu/généré par les africains ; il est aussi celui vécu/généré par les autres parties de l’environnement. Sa couleur, sa saveur et son ressenti ne peuvent en conséquence qu’être tributaires, non seulement de ce que les africains produisent, mais également de ce que le reste de l’environnement réalise comme mouvement. Ainsi, l’équilibre recherché ne pouvait pas que reposer sur la bonne foi de l’Afrique à contribuer à cet équilibre global sur la base d’un équilibre organisationnel définitif de la société africaine, pour lequel les africains devaient produire ; puisque l’environnement, dont l’Afrique tente avec autant d’effort exigé des africains, y compris celui de s’oublier, se modifie en permanence. C’est pourquoi, l’équilibre recherché devait être un équilibre dynamique, sans cesse adapté au mouvement global auquel l’Afrique ne peut être qu’attentive, pour innover dans ses propres pratiques. La question finale est alors la suivante : l’Afrique peut-elle continuer de consacrer une part essentielle de la vie à user du verbe pour réaliser seule un équilibre avec l’environnement, comme si les productions mises en œuvre par le reste de l’environnement, pour parvenir aussi à cet équilibre n’affectaient pas sa propre voie et n’en limitaient pas l’efficacité pour elle-même, d’abord ?

Le verbe : Support d’innovation, d’adaptation et d’un équilibre dynamique ?

Le verbe peut-il être uniquement consacré dans son usage comme instrument de réponse aux conflits récurrents, sources de déséquilibre de la société ? La stabilité de l’organisation sociale, en vue d’établir l’équilibre avec l’ensemble solidaire, peut-elle justifier que l’usage du verbe serve à taire les objets des divergences qui aboutissent aux conflits ? consacrer une part essentielle de l’existence à user du verbe pour traiter des conflits récurrents, par défaut de traiter leur déterminants, n’est-ce pas là, la meilleure manière d’étouffer les possibilités d’innovation ?

Dans des sociétés africaines inégalitaires, pour résoudre des conflits récurrents entre ceux qui se battaient autour des miettes de droits qui leur sont laissés, ceux qui les dominaient useront du verbe pour traiter tout ce qui menaçait l’équilibre de l’édifice social inégalitaire. A ce titre, rien ne pouvait être plus important que la stabilité et sa continuité. On usera du verbe pour négocier entre puissants pour atteindre cet objectif. Le temps, qui mesure la distance entre le moment où le conflit est mis en jugement et où un accord interviendra en faveur du maintien de l’édifice social n’a aucune importance. Seul compte le résultat du mouvement pour parvenir à ce maintien. Voilà aussi pourquoi cette distance, donc le temps, ne comptait pas selon les termes même de Ki-Zerbo et que ce qui comptait c’était l’usage du verbe pour y parvenir. Dès lors, une question s’impose : l’Afrique peut-elle continuer ainsi et ignorer le temps, comme étant la mesure de la distance entre deux états ? Aujourd’hui même, des difficultés l’éprouvent. En plus des circonstances concrètes de sa vie aujourd’hui, son attitude à l’égard de ce qui a été, à savoir ses états antérieurs lui son inacceptables ? Ces états passés continuent de constituer ceux de souffrances alors même que la plupart des africains aujourd’hui n’ont pas vécu ces périodes. Parce que tout se passe comme si l’Afrique les vivait encore. La meilleure solution à tout ce que l’Afrique jugent insupportables, n’est-elle pas celle qui l’amène à raccourcir la distance entre un état plus agréable à ses yeux et ceux qui l’affectent, y compris ceux d’hier ? Une telle réponse confirmera alors le temps africain, comme celui de l’existence, parce que précisément colorié par une existence consacrée à une marche constante en avant, d’un état insatisfaisant à un autre davantage acceptable.

La palabre, à travers l’usage du verbe est certes préférable à la violence, à travers l’usage des armes. Mais, on peut aussitôt observer qu’il n’y a pas que la résolution de conflits comme seul intérêt de l’usage du verbe. Et, il n’y a guère non plus de choix que celui entre verbe et armes pour résoudre des conflits. Il y a d’autres possibilités : celles qui raréfient les situations conflictuelles et limitent la nécessité de savoir si on use du verbe ou des armes pour y mettre fin. L’existence des conflits peut-elle être posée comme circonstance acceptable de la relation sociale au point de mettre l’usage du verbe pour la résoudre sur son piédestal de valeur, au point qu’elle doive être la plus importante production génératrice de la part africaine du temps ? Aujourd’hui, l’Afrique convient qu’il doit garder, comme hier, son importance pour dégager « la volonté générale ». Cela dit, n’est-ce pas à la condition expresse que cette volonté respecte les droits de chacun, que cela n’a été le cas hier ? Autrement, n’est-ce pas maintenir le statu quo qui ne lui a pas été agréable dans l’histoire ?

Par ailleurs, les africains peuvent-il consacrer une part essentielle de leur existence à l’usage du verbe, dans le seul but de maintenir sa position sociale, pour limiter l’accès du plus grand nombre aux savoirs détenus, en somme pour maintenir l’édifice social plutôt que de le transformer ? Que reste-t- alors de l’existence pour agir sur l’environnement, le transformer et faciliter l’existence ?  Dans le nouveau contexte de l’économie collective du progrès, le verbe peut-il continuer à n’être qu’ésotérique, alors que la collectivité a besoin de l’intelligence de chacun et non de celle que quelques uns de ses membres ? A l’analyse, la part d’existence consacrée au verbe a fortement déterminé la direction et le sens du mouvement collectif. Les états qui en ont résulté par rapport aux états antérieurs permettent de mesurer le temps, en ce qui est propre à l’Afrique. C’est celui révélé par les déplacements et les modifications de ses états historiques. Ce temps, qui est contemporain de son existence entre chaque état est aussi une mesure de cette existence. Au regard des modalités même de l’usage du verbe, sans doute, une part importante de l’existence s’est finalement résumée à dialoguer pour se mettre d’accord sur comment la vie ensemble doit s’organiser et fonctionner, sur comment maintenir l’édifice social inégalité. Au bout du compte, la société africaine d’hier a échoué à parvenir à un accord l’éloignant des conflits récurrents, dont la résolution a alors sans cesse été reportée. Dans cette position fragile, le mouvement de l’histoire, non limité à l’Afrique, l’a emportée et l’emporte encore. Aujourd’hui encore, quelque part en Afrique on continue à se battre à propos de la terre, pour prendre le pouvoir, pour le conserver ou pour en éloigner d’autres. L’existence consacrée à l’usage du verbe pour maintenir l’existant et éviter de débattre des possibilités de changements est apparue insuffisante. L’Afrique pensait et croyait peut-être pouvoir générer seule le temps de son existence et lui donner sa saveur, indépendamment du temps global généré par toutes les histoires. Abritée dans son espace restreint que toutes ses productions ont tenté de soustraire à l’adversité environnementale, elle n’y est pas parvenue. Parce qu’elle a peut usé des autres vertus du langage.

En effet, le verbe a d’autres vertus. Par exemple, il peut être le support d’une large diffusion du savoir, grâce à auquel les innovations en matière d’économie collective du progrès sont promues. L’Afrique d’hier a fait du verbe, un instrument ésotérique, limitant l’accès au savoir au plus grand nombre. Comme une cachette de savoirs, le verbe a constitué un moyen de ceux qui savent de dominer ceux qui ignoraient. Et, cela avait lieu dans des espaces sociaux où chaque membre parlait le même langage. Mais, des formes langagières ont été développées pour rendre le savoir inaccessible à d’autres, pour leur rendre incompréhensibles leurs réalités. Les proverbes, les langages  d’initiés ont eu cette fonction. C’est pourquoi, la circonstance historique où les membres d’un même espace social parlent des langages variés ne doit pas constituer l’argument en faveur d’une difficulté liée au langage. En effet, le débat de savoir si un problème est en rapport avec le verbe doit interroger l’objectif d’en faire usage, les modalités de le faire. Car, comme nous venons de l’effleurer, s’il ne s’agit que d’en user pour résoudre des conflits dans le seul but de maintenir l’existant sans même discuter de l’intérêt d’une évolution ou d’une métamorphose qui est la source du conflit, alors on peut énoncer qu’il y a là une difficulté en rapport avec le verbe et son usage en tant réponse. S’il agit aussi de limiter son usage au plus grand nombre pour limiter la diffusion des pensées et leur partage pour débattre d’un plus grand nombre de possibilités de réaliser la marche commune, alors, il y a là une difficulté. Si enfin, le verbe doit continuer de constituer une cachette de savoirs, alors, il ne sert pas l’innovation. Or, les deux plus grandes vertus du langage, c’est de transmettre et de partager le savoir et la connaissance accumulés mais aussi de rendre possible le retrait de la culture de ce qui n’est plus adapté et de permettre l’innovation dans les moyens d’existence, lorsque son usage est libre. Ce son là, les deux vertus du langage, permettant à la société humaine de réaliser son équilibre, un équilibre nécessairement dynamique, dans un environnement contraint.

Au terme de cette analyse, s’il nous est permis de conclure, nous devons répondre à la question posée. Le langage ou le verbe n’est en quelque manière que ce soit le problème de l’Afrique ; c’est même une grande partie de la réponse au problème, lorsque nous l’aurons cerné. On peut sans doute observer que la mise en œuvre de cette réponse mérite ça et là des améliorations, comme par exemple, celui fondamental d’en faire un outil rendant l’innovation possible, aussi bien concernant d’organisation sociale et politique que s’agissant de la manière de mener ensemble l’économie collective du progrès. De ce point de vue, on ne peut que partager ce qu’a énoncé le grand griot moderne du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane, évoquant les africains en général, les griots en particulier et rappelé par le sociologue sénégalais Mahamadou Lamine Sagna : “nous sommes des sacs à paroles ; il est temps de les ouvrir à destination de tous”. A propos du verbe, il est donc surtout temps de partager largement son contenu, non pas seulement pour livrer les secrets qu’il a surtout servi à conserver mais également, pour livrer au partage la pensée souveraine.  Il s’en suit qu’il convient de poursuivre la quête du problème ailleurs que dans le verbe. Peut-être devons-nous examiner aussi de plus près  le temps, en tant qu’une des valeurs de l’Afrique. Y a-t-il un rapport entre ce problème et le rythme visiblement lent de l’Afrique ainsi qu’avec celui lent de ses progrès ? Creusons donc la question du temps que nous avons brièvement évoqué à propos du verbe.

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(1) Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot  : « Toute l’histoire du monde – de la préhistoire à nos jours », Fayard, 2005,  p. 409

(2) (1) Ibid

(3) Ki-Zerbo : “La civilisation africaine d’hier et de demain”, Éditions Présence africaine, 2006, p. 15

 (4) Cheikh Hamidou Kane, cité par Mahmadou Lamine Sagna : ” Le témoin du vendredi, La marche du siècle”, Emission France Inter, par Jean Lebrun / URL : https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-21-octobre-2016

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