La juste attitude face à la difficulté de vivre de l’Afrique.

La grande peine de vivre de l’Afrique est insupportable. Elle appelle à agir. Les Africains agissent déjà. A mieux agir donc.

Mais, comment y parvenir si ses problèmes sont perçus comme leurs causes ou leurs conséquences. Comment le faire si les réponses de l’Afrique sont prises pour ses problèmes ? Quelle pertinence les solutions proposées par quelques débatteurs peuvent-elles avoir si le problème est confusément posé ? C’est pour contribuer à formuler les meilleures réponses que j’élargis en ce lieu même le débat. C’est avant tout, un débat entre Africains. Le lecteur non africain pourra néanmoins y prendre part. S’il est intéressé par la réduction de la peine de l’Afrique. Et s’il s’arme de courage, pour ne pas sacrifier ses arguments les plus pertinents et utiles à l’Afrique aux passions et aux tragédies de l’histoire. Ce débat doit reposer au préalable sur un constat partagé et accepté : les états de l’Afrique de naguère à aujourd’hui résultent, au moins en partie, de ce que les Africains ont produit dans leurs rapports à l’environnement ; y compris avec d’autres sociétés humaines. Le caractère traumatique de certains de ces rapports ne change pas ce fait. Ils ont donc produit leur histoire, avec l’esprit et les moyens qui étaient les leurs face à l’adversité. Et ils continuent de procéder ainsi, pour réduire leur peine de vivre.

Pour que ce débat mène l’Afrique sur la voie de la sortie du noir, nous devons nous interroger sur ce qui est le problème de l’Afrique. Cette question nous conduira à explorer ce qui constitue la situation inacceptable partagée et mise en commun par les africains organisés en collectivités nationales. De ce point de vue, ce que d’aucuns nomment par la misère de l’Afrique ou le sous-développement ne sont que des jugements portés sur leurs situations concrètes de vie, en comparaison d’autres collectivités humaines ou au regard de critères politiques, économiques et sociaux que l’Afrique ne réfute pas. Son problème, dont les situations évoquées sont des manifestations n’est donc pas si évident que ne le laissent paraître plusieurs contributions. Une approche méthodologique est donc nécessaire. Dans ce cadre, l’examen de ce qui est généralement présenté comme ses causes peut alimenter le débat pour poser le problème et l’inconnue à trouver par l’Afrique. Car, les termes employés sont très nombreux dès qu’on l’évoque : causes, obstacles, sources, freins, quand on ne les nomme pas « problèmes ». D’abord, on peut montrer que ni la Traite Atlantique des Noirs, ni la transition coloniale, ni ce qui est nommé néocolonialisme ne constitue le problème actuel de l’Afrique. Certes, on doit se garder de manquer de respecter la souffrance africaine vis-à-vis des périodes anciennes encore ressenties douloureusement. Mais, tout ce qu’on peut en dire est que les faits passés ont représenté, sans l’ombre d’un doute, les problèmes vécus par les africains d’hier et de naguère. Dans ce même esprit, ce débat conduira à décliner la « cause des Autres », en tentant de démontrer son absurdité. Cet examen s’achèvera par la réfutation de la présentation de quelque production africaine en tant que la source de son problème ou son problème lui-même. Sans signifier, et comme ses réponses, qu’elles sont pour autant toutes utiles à l’Afrique. Certaines constituent même des facteurs adjuvants du problème recherché. Mais cela n’en fait cependant pas des causes ni le problème principal.

On continuera ce thème en nous interrogeant sur l’indexation des africains, comme leur propre problème ou sa cause. Les acteurs de sa résolution peuvent-ils être le problème, pour le seul fait que le plan d’actions défini et qu’ils mettent en œuvre est inefficace voire est toxique pour l’Afrique ? Cela n’aboutit-il pas à un non sens méthodologique et historique que de penser ainsi ? Finalement et à la lumière de l’analyse que nous engageons, nous aboutirons à la conclusion que les raccourcis habituels, sur fond de passions ou de paresse intellectuelle, sont loin de constituer le problème de l’Afrique. Dans cette mesure et pour approcher sa définition, nous explorerons les liens entre l’être, l’existence, l’adversité et la liberté, d’une part et celui entre une situation d’adversité, une production humaine et le problème, d’autre part.

C’est un exercice audacieux à plus d’un titre que de tenter d’éclairer la véritable nature du problème africain. Procéder ainsi risque d’aller à l’encontre des thèses généralement défendues. Mais, cette approche et les conclusions qu’elle livrera peuvent procurer un intérêt pour l’Afrique. C’est la raison pour laquelle, pour ma part, je me refuse à sacrifier ma raison souveraine et ma liberté à quelques passions qui ne manqueront pas d’être exprimées ici et là. D’autant que cette audace peut élargir le débat vers une possibilité de meilleure compréhension et de clarification du problème. Cependant, on peut parier qu’elle heurtera sans aucun doute de nombreux lecteurs africains. Mais, là n’est ni notre intention, ni ne se situent nos attentes. Ils sont nombreux à être si souvent invités à débattre, sur convocation de leurs passions et de leurs émotions. Cependant, on peut avoir confiance en ce qu’ils sauront voir leurs réalités sous un autre angle. Car, à travers cet examen, il leur est proposé de faire appel à leur intelligence et à leur raison.

“Tout homme veut être heureux, même celui qui va se pendre”. N’est-ce pas ce que Pascal a observé avec acuité. Et bien, on peut parfois avoir des raisons de penser que certaines productions africaines paraissent pouvoir être comparées à des réponses assimilables à de la pendaison, même si telle n’est pas sa volonté. Elles traitent cependant des situations que les africains eux-mêmes jugent inacceptables . Lesquelles situations peuvent au demeurant être objectives ou non, sans modifier la nature des réponses à leur égard. Que des africains produisent collectivement ou séparément des réponses pertinentes ou non pour les réduire n’affecte pas non plus cette nature. C’est pourquoi on doit analyser les productions africaines. Pour ce qu’elles sont véritablement, du point de vue d’une méthodologie du problème. En tant que réponses, elles mènent aux problèmes traités tels qu’ils sont envisagés par l’Afrique, ainsi qu’à leurs causes et conséquences. Ainsi, en examinant le sens et les caractéristiques des productions africaines, on peut accéder aux problèmes envahissant la pensée et la vie africaine. Car, ce sont également les mêmes qui expliquent cependant la faible performance de ses efforts de réduction de la peine ou difficulté collective. D’une certaine manière, ils masquent le véritable problème commun. C’est pourquoi cet exercice peut permettre d’approcher une sérieuse définition du véritable problème commun des collectivités nationales d’Afrique. Si l’Afrique est dans le noir depuis trop longtemps, c’est en raison de ce problème demeuré irrésolu. C’est une raison suffisante de parvenir à mieux l’éclairer pour accéder à la possibilité de nouvelles pistes de progrès.

Sans doute, en y parvenant et dans la mesure où les africains en font leur problème commun, l’Afrique n’aura pas d’autres choix que de faire une pause dans une marche qui, jusque-là, la conduit péniblement en avant et souvent en arrière. Pour enfin constater l’inefficacité de nombreuses de ses réponses, dont certaines tirent leur source du passé. Pour observer qu’elles ont basculé en causes de problèmes secondaires plus nocifs que le problème initial commun. Puisque, non seulement elles renforcent la situation initiale, mais surtout elles envahissent la pensée de nombreux africains en étant désormais perçues comme le problème dans la mesure où elles se substituent à lui en leur esprit. Cette pause sera l’occasion de réfléchir à des mesures structurelles ; celles susceptibles de conduire les communautés nationales africaines à produire de véritables espaces sociaux, sources de confiance mutuelle. Et, la confiance mutuelle est indispensable à la constitution de collectivités d’économie collective du progrès. Mais la confiance est la caractérisation d’une relation sociale dont l’existence repose sur la mise en commun par des acteurs responsables de ce sur quoi ils sont d’accord et l’exclusion volontaire de cet espace commun des sources de divergences, donc de conflits. Peut-il y avoir une relation de confiance dans un espace social délimité par l’accord des acteurs sur l’existence d’objets de conflits ouverts ou tus par la force ? Or la méfiance mutuelle entre communautés explique et témoigne à la fois de l’absence d’un espace social mis en commun ; ce qui conduit à la privatisation du problème commun. Laquelle privatisation explique la concertation des réponses au sein d’espaces privés séparés que sont les cadres restreints communautaires. Seul un espace social unifié et mis en commun, en tant qu’espace de confiance mutuelle minimale peut conduire les Africains à s’accorder sur un cap partagé et commun et à faire l’économie du progrès ensemble. Ainsi, le problème recherché et sa résolution ont quelque chose à avoir avec l’existence d’un tel espace, en tant que cadre de résolution du problème commun.

En tentant d’élargir le cadre du débat en quête de ce problème, je mesure le poids de l’audace. Mais, j’ai précisément conscience du fait que parmi tous les défauts, manques ou maladresses expliquant les états de l’Afrique, il y en a un dont elle souffre malheureusement de l’absence : c’est l’audace. Et l’idée que je me fais du continent est plus grande que le risque d’être terrassé par la mienne. Je suis surtout loin d’ignorer la tournure du moindre débat en Afrique. C’est généralement perçu de la part de ceux prétendant tout savoir du monde comme une offense de la part d’ignorants. L’agressivité est la raison de son avortement prématuré dès qu’il est initié. Cependant, Je sais aussi les prix qu’elle a payés dans le passé et qu’elle paye encore de son absence. Le débat est donc sa nécessité. S’engager dans cette voie, c’est d’une certaine manière, mener bataille pour ses plus grands progrès. Et cette bataille, j’ai la prétention, la détermination et la responsabilité, à coté d’hommes et de femmes que la peine humaine insupporte, de contribuer à la livrer pour chaque africain. Que dis-je, pour un tiers de l’humanité demain. C’est cela, pour moi, et empruntant les termes d’Aimé Césaire, la juste attitude à l’égard de la souffrance humaine.

Certes, la qualité littéraire de mon apport à ce débat incertain est limitée, tant elle reste soumise à caution. Car, j’ai précisément conscience des circonvolutions verbales qui ne manqueront pas de colorier cet apport. Elles confirmeront néanmoins mon ascendance de consommateurs de fruits de « l’arbre à palabres ». J’espère qu’elles ne nuiront que faiblement à l’essentiel qui se situe ailleurs. Car et  fort heureusement, passé le doute sur ce point et au delà du ton vif de certains propos et parfois même l’inconfort produit par quelques idées exprimées ici et là, j’espère que les lecteurs saisiront mon intention. Je formule également le vœu qu’ils auront surtout la patience de me lire et de m’entendre relayer la révolte et le refus de l’Afrique souffrante, d’une jeunesse africaine impatiente à juste titre de voir sa difficulté se réduire davantage et durablement. Et, en prolongeant le débat, de partager leur espoir de la voir sur le chemin de la sortie du noir. Je les en remercie par avance. Et que chacun exprime, son point de vue, ses accords et ses désaccords concernant la souffrance de l’Afrique et ce que chacun a à en dire. Tant que sa seule volonté est d’ouvrir les perspectives du débat ; celui susceptible de transformer cette portion de terre ocre et de sang en terre d’hommes sages : des hommes sachant sublimer toute la connaissance et la peine humaine en connaissances utiles à tous les hommes pour produire leur joie de vivre. Il méritera alors le respect et l’estime de l’Afrique et de tous les hommes. Ce sont là nos espoirs. Et, comme le disait Madame De Staël et en la paraphrasant : le seul intérêt d’accepter le débat et de débattre, c’est la liberté ; c’est marquer une volonté incompressible de réduire sa difficulté de vivre.

Je sais aussi que l’Afrique est peuplée en grande partie d’hommes refusant le débat. Ils ont probablement tort de penser qu’ils ont raison à propos de tout et que leurs subjectivités sont des vérités pour tous ou imposables. Cependant, on peut leur pardonner de croire néanmoins bien faire. En contre partie, on se doit néanmoins d’êtres audacieux en refusant que leurs subjectivités ne soient des vérités. Car, ils ne se rendent même pas compte que « les passions font tourner nos forces contre nous-mêmes», comme le disait également Anne-Louise Geneviève De STAËL (1). Ces passions de l’histoire, de la liberté, des anciens, des défunts, des Autres, d’être supérieurs et de se distinguer, de la vérité y parviennent en conduisant l’Afrique à des réponses défavorables pour elle-même que d’aucuns croient être des causes véritables de sa peine de vivre. Le débat est la véritable voie vers des solutions de réduction effective de cette difficulté. D’une part, il fait appel à la raison permettant la mise en commun de ce qui est démontrable ou du moins susceptible d’accords, en conduisant à réduire la difficulté. D’autre part, il ouvre la possibilité d’exclure de l’espace social commun les aspirations non négociables et impossibles à mettre en commun. Cette possibilité est, et me plaçant sous l’éclairage d’une analyse de Mark Hunyadi (2), le fait de la tolérance, comme ressource pour traiter les objets hors du champ de la raison, mais oh combien pathogènes pour l’avènement d’un espace social apaisé. Dans l’histoire, raison et tolérance mènent à la forme de libre existence dans laquelle les hommes tentent de réduire leur difficulté de vivre en s’affranchissant de leurs passions qui pourtant l’accroissent jusqu’à conduire à leur fin prématurée. C’est en elles que réside la véritable voie des africains pour réduire collectivement la leur. L’existence ou l’absence d’autres réalités ne change pas cette condition ni ne supprime aux africains leur état d’acteurs et le fait qu’ils font en toutes circonstances un choix. Bref, débattons : quel est le problème commun de l’Afrique ?

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[1] Madame de STAËL, «Delphine», (1802), version revue et corrigée par Mme de SAINTE BEUVE, Ed. Garnier frères, Libraires-Editeurs (Paris), 1869

[2] Hunyadi Mark, « À l’aube du monde commun : la tolérance, mise en latence de conflits continués »Revue de métaphysique et de morale 2/2008 (n° 58), p. 191-205

 

GNG

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