Faut-il des esclaves aux hommes libres ? Existe-t-il des hommes ne pouvant être autres choses que libres ?

Faut-il aux hommes libres des esclaves ?

Si un tel sujet avait été celui d’un examen du Bac, les uns auraient défendu la libre décision académique de traiter tous les sujets, y compris ceux qui divisent les hommes. Mais, la réponse affirmative et impérative de la part d’un homme à cette interrogation, hors de tout cadre académique paraît ne même pas être recevable et à fortiori acceptable. Dans un article que Le Monde diplomatique (1) a exhumé, Regis Debray (2) énonce et que nous citons : “Il faut des esclaves aux hommes libres “. Voici le sujet à propos duquel nous exposons notre point de vue.

Ce qui nous intéresse ici,  ce n’est pas de de discuter de quelle manière cet article datant de 1978, a-t-il été exhumé ainsi que les buts de cette opération. Il n’échappe à personne que la France est en période électorale et que les candidats et leurs soutiens respectifs ne se ménagent pas et que même ceux qui se présentent comme impartiaux au plan professionnel, ne manquent sans doute pas d’agir dans le sens de leur préférence. Ce qui nous intéresse ici donc, c’est le fond de cette réflexion, au delà du choc que cet énoncé occasionne par provocation ou par volonté de le produire chez d’autres contemporains.

Un constat initial

D’abord, Régis Debray procède du constat d’une réalité : celui que les hommes n’ont pas dépassé le Néolithique. En effet, au Néolithique, l’homme a fait la découverte de la domestication de son environnement, y compris de ses contemporains. Depuis, sa voie pour se soustraire de son existence contrainte est celle de l’assujettissement de ce qui peut l’être : des plantes et des animaux pour répondre à ses exigences les plus existentiels. Quand certains disent de ne plus consommer de viandes mais tolèrent qu’on mastique la salade, ils adossent cette tolérance, outre sur des considérations écologiques, sur le fait que les animaux sont sensibles et proches des hommes. Mais qui peut affirmer que les plantes n’ont aucun esprit et que la sève s’écoulant de la tige coupée n’est pas leur manière propre de saigner ? La domestication des contemporains n’a-t-elle pas été dans le passé, l’innovation la plus importante au Néolithique ?

Certes de cette période à nos jours, on peut admettre que les hommes ont fait de nombreux progrès pour rendre leur réponse acceptable par eux-mêmes. Mais fondamentalement, notre époque repose sur cette voie. Ce qui a changé, ce sont les formes, les degrés et les caractéristiques de la domestication. Elles ont rendu possible la société humaine, dans ses formes variables que nous connaissons aujourd’hui. Pour tout dire, la relation humaine rend compte de la conservation de la domestication en tant qu’outil d’existence. Un seul exemple nous éclairera.

Qu’est-ce que le capitalisme, sinon rien de plus ou de moins qu’une fonction de liberté, qui elle même n’est rien d’autre que la relation humaine. Cette fonction est définie sur ses deux axes de zéro à l’infini positif et non au delà dans la mesure où la relation prend fin par la mort de l’une des parties qui y est engagée. Elle n’est si particulière que cela. On peut même la représenter dans un repère orthonormé ayant pour abscisses la liberté des uns et pour ordonnées celle des autres. L’esclavage, n’est-ce pas l’état de la relation, telle que la liberté des uns tend vers l’infini positif tandis que celle des autres tend vers zéro ? Par exemple, qu’est-ce qu’une délocalisation brutale à notre époque ? Rien de plus qu’un retrait brutal du pain de nombreuses bouches (ayant atteint un certain niveau de liberté), pour l’offrir à plusieurs autres. Ces derniers espèrent davantage de liberté. Mais, ils partent d’un niveau tellement bas, qu’ils accueillent “leurs maîtres” qu’ils espèrent cependant temporaires et qu’ils vont lester des pitances dont ils sont chargés, en échange d’accepter sa “domestication de notre temps”. Qu’est-ce que la diplomatie ? Elle n’est rien d’autre qu’une variante de la fonction de liberté ou de la manière dont elle se révèle. Ainsi, dans un premier temps, Debray n’exprime rien de plus de cette perception que nous développons ci-dessous.

La liberté, la relation humaine, la batterie, l’uranium et les mathématiques

Il y a donc bien un sujet d’existence  pour tous les hommes en société. Il fonde leur opposition, par communauté interposée ou au sein d’une même communauté. Les uns n’acceptent plus la relation humaine selon les conceptions des premiers moments de l’avènement de la société humaine. Ils conçoivent désormais la relation humaine comme une fonction affine dont la représentation graphique est une droite. Son coefficient directeur peut prendre, selon leurs conceptions politiques dites démocratiques ou non toutes les valeurs, sauf 1, inacceptable pour eux. Sa droite de représentation ne passe donc pas par l’origine du repère (zéro). Selon les conceptions dites extrémistes de gauche, ce coefficient prend la valeur 1 (la droite de représentation passant par l’origine du repère (zéro). Au sein de ce groupe, il n’y a accord que sur le caractère de fonction affine de la fonction de liberté. Si les premiers acceptent ce qui est passé et tentent de poursuivre la relation avec le souci d’en modifier les aspects les plus proches de ceux du passé, en maintenant le niveau de liberté qu’il a permis d’atteindre à certains, les seconds entendent partir de zéro, comme si le passé n’avait jamais existé.

D’autres, au contraire, acceptent la relation humaine, telle qu’elle s’est établie depuis le Néolithique. Pour eux, elle est comme une fonction de loi exponentielle. Elle est assimilable à une fonction décroissante exponentielle. Les hommes de mathématiques diraient qu’elle est la solution d’une équation différentielle linéaire. Elle est comme la loi mathématique tirée de la décharge d’un condensateur ou d’une désintégration radioactive. En somme, la liberté des uns, de valeur initiale la plus haute possible, mais nécessairement limitée, décroit dans leur rapport aux autres proportionnellement à cette valeur, pour augmenter d’autant celle des autres au fur et à mesure que les premiers en perdent. Vivre pour les uns (X), consiste alors à empêcher cette diminution, d’où selon Debray, “il faut” aux premier des esclaves, à savoir maintenir la liberté des autres (X) à un niveau proche de zéro (0). Dans une telle conception, il n’existe aucune autre possibilité que celle selon laquelle les premiers portent leur effort sur le maintien et l’amélioration du niveau initial de leur liberté, sans le souci de maintenir celle des autres à son niveau le plus faible possible. La représentation graphique d’une telle fonction de liberté épouse celle d’un arc largement ouvert vers le haut. Tracez donc un repère orthonormé (Y = liberté des uns et X = liberté des autres). Dans son quart en haut et à droite, ajoutez-y une courbe partant de l’axe de y (le plus haut possible) pour descendre et longer le plus longtemps possible celui de x avant de le toucher.

La fonction de liberté, conçue comme affine implique que la croissance de la liberté des uns est liée à celle des autres. En cela, elle rend mieux compte de la définition et de l’idée que les hommes eux même se font d’eux, de leur société et de la liberté. C’est en partant de ce point de vue que l’énoncé de Debray doit être analysé.

Chacun doit être libre dans sa perception de la réalité

Maintenant, traitons de la manière dont Debray perçoit la réalité. Selon ce qu’il énonce à son sujet, la relation humaine telle se déroule implique des hommes libres, donc des maîtres et des hommes non libres, à savoir des esclaves. Certes, on n’évoque guère plus des maîtres et des esclaves. Et, c’est en cela que son énoncé choque. Mais, qu’est-ce qui rend par exemple le capitalisme ou la diplomatie plus recevables (acceptables même) par rapport à un simple énoncé qui n’exprime que la lecture faite de ce qui est perçu de ces réalités ? Il convient de dire qu’il n’existe aucune réalité qu’on puisse refuser ou accepter, si on ne la reçoit pas. Il convient donc d’entendre tout, le meilleur, comme le pire, l’agréable, comme le désagréable dans la perception de ce qui est. Car, ce n’est pas le fait que Debray voit en ces réalités une obligation et une voie des uns de tenter d’augmenter leur liberté en réduisant celle des autres qui fait naître leur volonté  d’être des hommes libres selon une fonction de liberté à décroissance exponentielle. Ce n’est guère sa perception qui décide à leur place des moyens que les hommes utilisent pour y parvenir, ni par ailleurs définit à leur place ce qu’ils se représentent comme être libres. En revanche, l’énoncé de Debray doit être reçu, avec l’intention de le juger compréhensible et juste, dans le sens où ce qui est exprimé ne porte aucune contradiction en lui-même.

Le débat : Ce qui doit être acceptable dans la relation humaine pour conduire à la liberté de tous

La première exigence concerné son caractère sensé et donc compréhensible. L’énoncé rend compte de sa perception de la réalité qu’est la relation humaine : une relation, selon lui,  entre des hommes libres et des hommes sans liberté, des esclaves ; l’existence des seconds conditionnant celle des premiers. C’est clair. On peut partager ou non un tel point de vue ou pas, selon son propre repère de vue. Mais, cela ne relève pas du débat, mais d’un jugement de visions sur ce que qui est perçu, à partir de repères différents que chacun constitue. Aucun accord n’es possible sur la perception de la même réalité à partir de repères différents. Ensuite, voyons la seconde exigence, à savoir la justesse de ce qu’il énonce. Pour être précis, l’énoncé est-il juste, au regard de l’idée même de liberté ? En somme, existe-il des hommes appelés à être libres et d’autres des esclaves pour permettre aux premiers de l’être ? La liberté est-elle un état définissable sans l’existence de la contrainte ? Non. L’état d’un sujet ou d’une communauté humaine ne peut être jugée comme celui de liberté, sans aussitôt introduire son rapport à son environnement. Il vient donc que la liberté est un état particulier de ce rapport.

Cela dit, cet atterrissage ne dit pas si ce rapport est précisément celui de liberté en raison de l’existence nécessaire et indispensable d’un rapport de domestication ou de domination d’un tel sujet ou d’une telle communauté sur son environnement, tel que Debray l’envisage. En parvenant à ce point, nous rejoignons le débat sur conceptions de fonction de liberté précédemment évoquée. C’est en introduisant alors la définition de la liberté que chacune des conceptions peut être étalonnée ainsi que l’énoncé de Debray discuté pour savoir ce qui est juste.

Réception faite de son énoncé, une certaine lecture peut alors en être faite. On peut penser que ce qu’il exprime contredit aussitôt au contraire de ce qu’il affirme. Car, il énonce en réalité que les hommes libres (tels qu’ils les conçoit) ne le sont guère, mais sont esclaves de leur passion. Puisque selon sa conception, être libres, c’est dominer, voire domestiquer d’autres. Cela, peut-il être la liberté ? N’est-ce pas exprimer par cette manière de d’être libres, une passion de la liberté et donc non raisonnée. La liberté peut-elle exister en dehors de toute raison ? De plus, en énonçant qu’ “il faut des esclaves…”, Debray ne suggère-t-il pas qu’il ne peut y avoir des hommes libres sans esclaves ? Or les hommes qu’ils soient libres ou esclaves, ainsi qu’il les conçoit sont de l’Homme. Peut-il y avoir l’Homme qui soit à la fois libre et esclave ? C’est en cette contradiction que l’énoncé questionne d’autre hommes.

Cette vision des hommes libres est également contestable pour la raison suivante. Des hommes libres, sur lesquels pèse une telle contrainte, (l’impératif de domestiquer d’autres) agissant mécaniquement sous sa force sont-ils libres si la liberté se conçoit de la manière accordée suivante : à savoir un état d’équilibre auquel les hommes parviennent dans leurs relations à leur environnement, en desserrant ensemble et raisonnablement les contraintes communes, sans prendre le risque de les alimenter de manière immodérée jusqu’à conduire à leur propre disparition, puisque tout est lié ? Il semble par conséquent que cet énoncé nie la possibilité des hommes de dépasser leur innovation du Néolithique : la domestication. Le fait que les hommes aient progressé dans leur manière d’être libres par rapport aux premières heures du Néolithique, suffit à démontrer le contraire : leur capacité à tenter de sortir de la domestication (brutale), même si, et nous pouvons convenir avec lui sur ce point qu’il reste beaucoup de chemin à faire, sans que nous puissions dire s’ils parviendront à user d’une autre voie relationnelle qui fasse disparaître quelques aspects de domestication. Et, même si les hommes n’y parvenaient pas, cela ne signifie pas que leur espérance en une relation qui ne rend pas tous les hommes esclaves (libres et esclaves au sens de Debray)  n’a jamais été une réalité.

Cela dit, Debray est libre de penser, même ce qui n’est pas juste. Il demeure qu’en concevant des hommes qui ne sont libres que parce qu’ils augmentent les contraintes à leurs propres dépens, il livre là le contraire d’hommes raisonnables : donc non libres, mais esclaves de leur passion d’être libres. La question que son énoncé soulève est celle de savoir quelle foi commune peut rassembler les hommes et leur permettre de réaliser l’Homme.

Une foi commune : la raison en cette réalité que doit être l’Homme

Les hommes peuvent-ils épouser la même foi si tous ne sont pas libres. Quand on a foi dans l’existence d’une raison dans toute réalité, surtout si elle est insupportable, la seule attitude à avoir est d’aller à la recherche et compréhension de cette raison. Pour réduire ce qu’on ignore, en faire un support à l’augmentation de sa propre liberté et pour tenter de changer la réalité qu’elle gouverne. Si donc Debray pense que la raison, logée dans la domination des autres par les uns est la liberté, alors il ne reste plus aux hommes n’acceptant pas la réalité, telle qu’elle se déroule et la liberté ainsi définie, de se rassembler et de s’accorder sur une conception de la liberté qui n’emprunte pas la domination comme la voie pour parvenir à la liberté. Parce qu’ils ont en commun le fait l’idée que ceux qui ne sont libres qu’en dominant (liberté selon Debray) ne le sont pas plus que leurs esclaves temporaires, qui n’ont aucune autre aspiration que de ne pas l’être. Une telle aspiration peut alors constituer la menace permanente d’une liberté passionnée. Il ne reste plus à dire : que chacun soit libre de chercher et d’exprimer la raison trouvée en chaque réalité humaine : les uns, comme Debray pour montrer combien la réalité et son ressort la domestication leur conviennent ; les autres pour montrer leur volonté de la changer en modifiant son ressort. Puisque l’énoncé Debray est en soit une réalité que certains ne supportent pas, la meilleure manière de la rendre supportable est de changer la réalité des la relation humaine dont elle énonce une lecture. Ce n’est guère en empêchant qu’il puisse le faire qui la changera la manière dont il la perçoit. Peut-être alors, on peut espérer que Debray ou d’autres en feront une autre lecture qui soit agréable. C’est tout ce qu’il y a à faire puisque personne ne peut demander à quiconque d’énoncer ce que lui voit ou pense, ni ce qui lui est agréable. Cela est, d’une certaine manière, la liberté de chacun. Personne ne peut la contester sans qu’aussitôt on lui reproche précisément ce qu’il reproche à Debray, sa manière libre et particulière de voir la réalité ou d’exprimer celle à laquelle il aspire.

Quel est l’homme, qui veut défendre la liberté et en tous cas espère que tous les hommes se rapprochent d’une conception la plus largement partagée et à mettre en commun, s’il refuse que rien d’autre que sa seule conception de la liberté soit exprimée, plutôt que toutes les conceptions le soient pour rendre possible un accord ou quelque chose d’approchant, s’agissant de la liberté et de la relation et de leurs ressorts ? Il en est de même de l’Homme. Personne ne réalisera tout seul l’Homme, encore moins des hommes ne concevant des hommes libres que s’il en existe d’autres, esclaves des premiers. De la même manière, il n’y a aucune matière à indexer telle ou telle communauté humaine dans la mesure où il n’en existe pas une qui soit seule à vouloir être La Communauté Humaine, selon sa seule conception.

Pour finir, rappelons simplement ce le dicton bantou, que Chinua Achebe aimait rappeler : « Umuntu ngumuntu ngabantu », à savoir « un humain sera un humain, à cause et grâce aux  autres humains ».

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(1) Regis Debray : “Interrogation – Il faut des esclaves aux hommes libres, octobre 1978, 36 p. “, cité par Le Monde diplomatique, Article publié le 6 octobre 2016  / URL : https://www.facebook.com/lemondediplo/?fref=ts http://www.monde-diplomatique.fr/1978/10/DEBRAY/34906

 (2) Regis Debray, éccrivain et philosophe. Président d’honneur de l’Institut européen en sciences des religions (IESR), Paris.

GNG

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