Crise de la Côte d’Ivoire : la république démocratique enragée par le mépris de ses régimes et leurs oppositions et devenue violente.

Depuis 1990, la Côte d’Ivoire est en crise. Des élections auxquelles les ivoiriens ont malgré tout confié la réalisation de leurs espoirs se sont succédées, sur fond de violences politiques. Les élections présidentielles ivoiriennes de 2020 sont proches dans un contexte où à nouveau le pays est au bord de l’implosion. Rusant avec la république démocratique et, comme procède chaque gouvernement depuis 1995 au moins, le régime Ouattara a décidé des candidats qu’il veut affronter : le face à face final, Konan Bédié, Alassane Ouattara, initié en 1990 constituera l’événement de ces élections. La candidature retenue de Kouadio Bertin a pour vocation supposée d’amoindrir les forces de Konan Bédié ; le rejet de celles de Soro Guillaume et de Mamadou Koulibaly vise au contraire à renforcer les forces d’Alassane Ouattara. Quant à Laurent Gbagbo, le rejet de la candidature de celui qui ne peut même pas rentrer chez lui ne change rien de ce qui le concerne. Cette procédure du régime se fonde sur une considération ethnique selon laquelle la corrélation entre distribution des votes avec les patronymes des candidats et les groupes communautaires dont ils relèvent. Dès lors, les candidats retenus par le Conseil constitutionnel affûtent leurs armes de campagnes électorales. Les candidats que le Conseil constitutionnel a reboutés ruminent leur colère. Malgré tout, nombre d’ivoiriens ont fait des élections présidentielles un moment de rupture ; ils pensent même qu’elles les délivreront de la crise grave du pays. Ils ont sans doute tort, bien qu’on ne puisse que leur concéder une raison très partielle et insuffisante. Ainsi, une sorte de révolution perpétuelle à travers ces élections est engagée depuis 1993 ; elle est censée constituer la solution à la crise politique ivoirienne qui a commencé en 1990.

Cela étant, si seulement cette révolution périodique pouvait la constituer à travers ces élections, la Côte d’Ivoire serait alors apaisée. Si seulement les torts ou raisons de tels et tels autres ivoiriens à son sujet suffisaient à arrêter la crise, elle le serait et ils n’attendraient pas ces élections avec appréhension. Mais, les ivoiriens qui ne rusent pas avec leur raison le savent : ils savent que ces élections n’ont pas apporté la paix à la Côte d’Ivoire depuis 1995. La Côte d’Ivoire n’a jamais été paisible depuis 1993, bien que des élections se soient tenues, parfois en versant le sang de certains ivoiriens. La mise en œuvre de ces élections a régulièrement constitué une situation conflictuelle et une circonstance de violence. Le fait même que les ivoiriens redoutent ces élections, comme toutes les autres, montre bien qu’elles sont loin d’être la solution et, à minima, de constituer l’unique moyen pour mettre fin à la crise, nécessité pour rendre la cohésion des ivoiriens et la paix sociales possibles et pour les produire.

Que peuvent alors attendre les ivoiriens d’élections, qui constituent elles-mêmes des veillées d’armes ? Nombre d’entre eux formant des parties du peuple ivoirien, et des dirigeants de leur préférence avec à leur tête, semblent haïr plus que tout de ne pas détenir le pouvoir et l’exercer ou en éprouver simplement le sentiment de toute puissance que sa détention peut leur conférer. Quelle signification peuvent avoir des élections pour lesquelles les candidats engagés refusent même d’envisager de ne pas détenir le pouvoir. Dès lors que les choix des ivoiriens n’ont aucune importance ou plutôt n’en ont que favorables à ceux qui veulent leur attribuer leur valeur, les élections ne peuvent accoucher que d’un régime de puissance ; son opposition est alors constitué des vaincus de telles élections, refusant que leurs choix ne leur soient pas favorables. Le point commun entre un tel régime et son opposition est clair : tous les deux haïssent tant la défaite et, la non détention du pouvoir les insupporte tant, que la crise permanente est ce qui leur est supportable et acceptable : elle est leur espérance de détenir le pouvoir.

Il est enfin temps de faire place nette au débat.

Ivoiriens, posons d’emblée et toute suite un préalable : considérons immédiatement que le régime Ouattara a tort. Ensuite, marquons l’accord sur le fait que ce fut le cas de celui de Gbagbo et de Bédié, quand ils détenaient et exerçaient le pouvoir. Admettons que nous sommes d’accord sur ce point. Et, si d’aventure cela ne suffisait pas, faisons même la concession de considérer que tels concitoyens contradicteurs ont raison de tout et sur tout, de leurs points de vue. Maintenant, voyons ce qui reste si nous faisons l’effort de tout abandonner de ce qui empêche le débat : que nous reste-t-il alors à discuter et à débattre de la crise ivoirienne ?

Ce qui reste à discuter au delà d’avoir tort ou raison.

Bien sûr, ceux-là sont à l’évidence, les ivoiriens qui, tour à tour se sont opposés à leurs régimes, et selon l’époque, les ont rejetés. Ayons aussi à l’esprit que ces gouvernants et leurs associations politiques ainsi que ces parties du peuple ivoirien les ont supportés ou en étaient les sympathisants ou au contraire les ont affrontés. N’oublions pas non plus que ceux-ci se sont parfois alliés et d’autres fois séparés d’eux, sur le fondement de l’unique considération de l’utilité ou adversité de leur lien pour la conquête ou préservation du pouvoir. Laurent Gbgagbo supportait Alassane Ouattara entre 1993 et 1995, le temps de tenter sa chance aux élections présidentielles de 1995, puis entre 1996 et 1996, avant qu’ils ne deviennent les meilleurs ennemis entre 2000 et 2011.  Entre 2005 et 2018, Konan Bédié était devenu le meilleur allié d’Alassane Ouattara ; c’est ensemble qu’ils ont gouverné le pays entre 2011 et 2018. Depuis, leur alliance a évolué vers une concurrence violente, tandis que Laurent Gbagbo et Konnan Bédié se rapprochent.

Jusqu’à présent, il a une chose que nous n’avons pas tentée : nous n’avons pas évacué la question des torts de Bédié et de Gbagbo quand ils gouvernaient. Et bien, contrairement à ce qui n’a pas été tenté, évacuons donc la question de la responsabilité et du tort d’Alassane ouattara dans la continuation actuelle de la crise de la Côte d’Ivoire. Ne pas l’avoir fait a agi à nos dépens les plus existentiels. Oublions même pour un court instant, le temps de débattre, que hier encore, nombre d’entre les ivoiriens gouvernaient avec ce régime en en étant membres, alliés ou amis et prêts à le défendre. Passons sous silence qu’il n’y a pas si longtemps les mêmes s’opposaient avec lui à à Bédié, puis à Gbagbo. Bref, excluons de l’espace de débat tout ce qu’il est possible d’hypothéquer et de minorer qui jusque-là rend toute réflexion et tout débat impossibles ; rendons possible l’examen raisonnable et lucide de la crise.

En procédant ainsi, nous sommes contraints de rechercher si nous avons des arguments pour considérer que les torts respectifs et successifs de ces régimes donnent raison aux diverses parties du peuple ivoirien. Tour à tour, ces parties se sont opposées aux régimes qui ont gouverné le pays, jusqu’à co-produire avec eux les crises successives de la Côte d’Ivoire depuis 1993. D’un même point de vue, admettons leurs torts ou raisons comme constituant un acquis partagé. A ce même et commun point de vue, chaque ivoirien a raison de ce que tels régimes ont tort ou raison, mais selon son unique point de vue. Dès lors, les ivoiriens ne peuvent que constater que plus rien ne les oppose ; seule la situation de crise durable du pays peut alors les préoccuper. Rien ne peut alors empêcher les ivoiriens de débattre de ce qui fait continuer la crise : en discuter ensemble pour en sortir devient alors un enjeu partagé. Il en résulte qu’ils ne peuvent qu’examiner ensemble les fondements de la raison des parties du peuple ivoirien qui s’opposent violemment au régime Ouattara, comme d’autres parties ont procédé antérieurement à l’égard des régimes de Bédié puis de Gbagbo. Ainsi, en procédant de la sorte, il ne reste plus rien à discuter, sinon qu’à examiner en quoi les régimes successifs ont tort, d’une part, et en quoi ceux qui leur donnent tort on raison, d’autre part. En effet l’essentiel reste ce qui est à discuter et non pas ce qui empêche d’accéder au véritable objet du débat à engager.

Insuffisance du tort ou raison des uns à fonder la raison ou le tort des autres.

En effet, si seulement le tort du régime Konan Bédié avait pu donner raison à ses opposants à partir de 1993, on aurait pu prévoir que le tort du régime de Laurent Gbagbo donnerait raison à ses opposants, dont Alassane Ouattara et Konan Bédié à partir de 2000 qui s’allieront ultérieurement. Les faits ont montré le contraire. Il est par conséquent périlleux d’inférer de la longue séquence de violence traversée par le pays, que le tort du régime d’Alassane Ouattara pourrait donner raison à tous ceux qui s’opposent à lui depuis 2011, parfois même en portant le cynisme jusqu’à s’allier à lui, mais en ne pensant pas moins de ses projets pour la Côte d’Ivoire. On ne prend donc pas beaucoup de risque de se tromper d’énoncer que les faits produits par les ivoiriens ont démontré et démontreront que, pas plus le tort de Konan Bédié dans les années 90, ni celui de Laurent Gbabgo au début des années 2000 ou encore celui d’Alassane Ouattara depuis les années 2010, quand ils ont été au pouvoir, n’a jusque-là démontré la raison de ceux qui s’y sont successivement opposés. Tous, si on ne se trompe, ont procédé souvent opportunément et cyniquement : alliés périodiques pour un bénéfice mutuel jusqu’à ce que le profit tiré d’alliances moribondes ne devienne insuffisant par rapport à leur finalité. Il est donc temps d’admettre tout simplement que, parce que le tort des uns ne peut fonder en soi la raison des autres, les ivoiriens doivent revoir leurs conceptions et leur lecture de leurs malheurs.

L’effort que nous faisons ci-après pour contribuer à cette analyse n’a pas vocation, ni à établir, ni à donner raison à Alassane Ouattara, dès lors que nous nous accordons sur son tort, comme celui de ceux qui l’ont récemment précédé au pouvoir entre 1993 et 2011, dont certains gouvernaient avec lui il n’y pas si longtemps. Nous n’énonçons pas non plus que ceux qui s’opposent à lui ont raison, pour l’unique argument que le régime Ouattara a tort comme les autres. Le tort des uns et la raison des autres restent à démontrer par les ivoiriens enfin rassemblés.  Il est même fort probable que nous parvenions à la suite de cet effort, au fait que les ivoiriens ont tous collectivement tort, qu’ils aient constitué ou soutenu les divers régimes ou qu’ils se soient opposés à tels autres à certains moments de la crise. Les arguments d’un tel atterrissage pourraient alors découvrir les fondements de leur tort partagé. Mieux encore, ils pourraient livrer les points constitutifs des difficultés qui ancrent leurs conflits et la crise collectivement produite depuis si longtemps.

Dès lors, si les ivoiriens veulent vraiment mettre fin à la crise et à la violence, avec de meilleures chances d’y parvenir, ils le pourront à une ultime condition. Chacun d’eux doit s’armer de sa raison souveraine et de ses pensées et sentiments les plus nobles et dignes à propos de faire ensemble société paisible. Évidement, pour apporter sa contribution à cette finalité, ses passions, ses pensées et sentiments les plus vils qui lestent son existence comme chaque concitoyen ne peuvent plus lui être utiles. C’est dans cette disposition d’esprit que l’examiner de la question suivante est possible : le tort des gouvernants peut-il suffire à fonder la raison des ivoiriens qui s’opposent à leurs régimes ?

Essai d’analyse de la crise ivoirienne en vue de contribuer au débat pour en sortir.

Le chapitre des relations conflictuelles commencé en 1990, avant même la mort de Félix Houphouët-Boigny n’a pas encore entamé un début d’achèvement ni de clôture. Les élections de 2020, comme celles qui se succèdent depuis 1995 ne sont jusque-là parvenues qu’à suspendre, pour de courts moments, la crise profonde que la Côte d’Ivoire traverse depuis 1993. Les ivoiriens ne sont pas ceux qui ne voient rien de ce qui se passe depuis 1990 : elle n’a pas été résolue par tout ce qui vient de jalonner leur existence ces vingt dernières années : coups d’État, assassinats et meurtres, guerres, empoisonnements et même actes de barbarie, fausses réconciliations et en trompe l’œil, alliances/ mésalliances politiques fausses et opportunes, etc… Bref, tout ce qui a constitué la crise et l’a fait naître et l’a nourrie demeure.

Toutes les racines de la crise sont là, sous les conflits qui ont surgi depuis 1990 et qu’elles ont jusque-là alimentées. Lorsque les ivoiriens ont cru qu’elles ont disparu, mais sans toutefois le penser en raison en leurs esprits, elles ont aussitôt ressurgi sous d’autres formes, à travers des causes secondaires et sous de nouveaux conflits. Ces problèmes radicaux, qui enracinent la longue crise n’ont jusque-là pas encore été abordés ensemble avec courage, détermination et une volonté souveraine de les résoudre ensemble par les ivoiriens, pour une fois rassemblés en vue de réaliser cette finalité collective. C’est pourquoi, ces difficultés continueront de réapparaître ultérieurement, au delà de toutes autres élections à venir si les ivoiriens ne revoient pas leurs jugements portés sur les réalités produites collectivement. Rusant souvent et continuellement avec leur raison souveraine, le fait que les ivoiriens semblent cependant faire des élections présidentielles l’unique réponse qu’ils ont trouvée au mal qui ronge leur coexistence et les éloigne les uns des autres n’y changera rien.

A cet égard et dans le même ordre d’idées, les ivoiriens se voilent la vérité ; ils pensent ou croient souvent qu’il suffirait que les plus âgés des acteurs principaux de cette longue crise cédèrent leur autorité sur les masses à ceux les plus jeunes ou à de nouveaux acteurs pour que la crise se résorba. De leur part, c’est faire preuve, me semble-t-il, d’une méconnaissance coupable de l’âme et de la complexité humaine. Il n’y a aucune raison que les mêmes causes irrésolues, qui ont pris possession de l’esprit pourtant magnanime des plus vieux acteurs produisirent des effets différents. Les plus jeunes acteurs ont été jusque-là les porteurs de cannes des premiers, leurs guerriers parfois ; parfois alliés, d’autres fois adversaires, ils les ont successivement soutenus ou combattus dans cette crise ; épousant leur cynisme manifesté à plusieurs reprises, ils ont imité leurs postures changeantes sur fond de cynisme. Dès lors que ces causes s’accapareraient de l’esprit des plus jeunes, il est infondé d’envisager une autre issue à la crise que sa prolongation au delà du rôle prééminent joué par leurs aînés. Il suffit de se rappeler les premières escarmouches entre Soro Guillaume et Hamed Bakayoko, pourtant initialement membres du même régime.

Le constat à propos de l’avenir est amer et terrifiant : les ivoiriens ont été incapables de mettre à profit les rares moments de calme et de faible niveau de violence, au cours desquels leurs esprits étaient aptes à la contradiction. Au cours de ces périodes, ils ont soigneusement évité de débattre de tous les objets véritables qui les opposent et les éloignent les uns les autres. Ensemble, ils ont convenu de leurs désaccords à leur sujet, dissimulés dans les profondeurs de leurs âmes. Pour seul acte commun, ils ont évité de rechercher ensemble à bien comprendre le sens de la violence qui a fait irruption dans une société ivoirienne dont le maître mot, il n’y a pas si longtemps dans la bouche de ses membres, était la paix ; ce lait dont ils ont été nourri par Félix Houphouët-Boigny pendant trente ans au moins ; c’est même ce qui justifie que certains acteurs revendiquent son héritage, se disputant la qualité d’hommes de paix, comme un objet d’héritage, plutôt que comme une posture à manifester et comme ce qui résulte de leurs propres actes politiques, ici et maintenant dans la société ivoirienne.

Au lieu de cela, ils ont procédé comme si tout avait été résolu. Ils se sont contentés d’extraire de ces rares moments de calme de ces vingt dernières années, ce qui pouvait servir à leur quotidien immédiat ou pouvait contribuer à constituer des ressources susceptibles de leur servir à poursuivre la production de la crise. Or, au milieu des difficultés de vivre ensemble des ivoiriens et au milieu d’autres peuples, c’est la lumière de leur passé commun et sur cette dernière qui peut éclairer leur chemin d’avenir commun et en commun ; c’est cette lueur qui doit leur permettre de déterminer raisonnablement leurs choix, leurs décisions et leurs actes s’agissant de leur manière acceptable de vivre ensemble. Les ivoiriens ont préféré l’obscurité dans laquelle leurs sentiments faux, vils et trompeurs ainsi que leurs émotions les plus sociotoxiques les baignent jusque-là. Cette épaisse obscurité dans laquelle ils ont accepté de noyer leur passé, qu’il soit reculé ou récent, continue de leur barrer la possibilité de sortir de la longue crise. Bien au contraire, elle continue de l’alimenter et de la renforcer.

En faisant preuve d’un minimum de rigueur d’esprit et en manifestant un peu de probité morale, Il n’est sans doute pas difficile d’analyser ce qui se passe sous nos yeux depuis si longtemps. Les faits les plus insupportables, qui ne peuvent surprendre aucun ivoirien, ni dans leur survenue, ni dans leurs formes d’expressions, facilitent eux-mêmes cette analyse. La manière dont ces faits se manifestent ne revêt aucun nouvel aspect : la même violence les caractérise. Depuis 1990, elle se traduit par des actes de démonstrations de puissance dont l’effet de dégradation de la dignité individuelle et collecte s’accroit au fur et à mesure des situations de crises : intimidations, puis meurtres et assassinats individuels et collectifs, voués à exiger des ivoiriens de choisir : entre vivre, mais non libres ou alors continuer à exister, mais dominés et sans aucune dignité. Malgré tout cela, les ivoiriens le savent mais refusent de l’accepter ; avec courage, ils doivent désormais discerner les causes profondes de la crise et dégager la signification de tout ce qui leur arrive, s’ils ne veulent pas prendre le risque de disparaître ensemble en tant que peuple en formation, dans une circonstance historique au cours de laquelle d’autres voudraient s’approprier l’Afrique pour renforcer leurs capacités de puissance dans le monde.

Avant d’en arriver aux causes profondes de la crise durable qu’ils vivent depuis 1993, examinons donc les causes secondaires des conflits actuels ; elles constituent les objets de la situation conflictuelle actuelle de manifestation de la crise. Ensemble ou à distance et à leur manière les uns et les autres et selon leurs ressources, les ivoiriens doivent générer le temps du début du commencement de la sortie de crise ; il sera repérable et  reconnaissable : ce sera le moment au cours duquel ils se disent enfin la vérité, en débattant de tous les sujets radicaux d’oppositions qui les séparent et les éloignent les uns des autres et qu’ils dissimulent au sein de leurs groupes communautaires respectifs. Ce sera alors la fin peut-être des discussions et des échanges à propos de la crise avec les seuls membres supposés de leurs groupes communautaires. Les causes secondaires qui cristallisent leurs oppositions conflictuelles actuelles sont fausses ; ils peuvent s’en rendre compte, pour peu que qu’ils prennent le temps d’en débattre et de placer leurs échanges sous l’autorité de leur raison souveraine. Dès à présent, nous tentons d’en examiner la non sincérité en tant que causes fondamentales de la crise.

Si seulement la raison naissait du tort, la crise aurait peut-être pris fin.

Si seulement quelque tort du régime Alassane Ouattara pouvait donner raison à tous ceux qui s’opposent à son régime, on aurait pu penser que ceux qui le soutiennent encore rejoindraient ceux qui soutiennent ses opposants. La plus grande partie possible du peuple ivoirien serait alors enfin rassemblée, comme celle qui a raison, pour commencer à penser et à réaliser son avenir, suspendu par la crise. Malheureusement pour les ivoiriens, la réalité est tout autre en matières humaines toujours complexes. Ces dernières sont rarement saisissables encore moins complètement : elles ne sont ni blanches ni noires, comme le vrai et le faux ne le sont guère non plus. Ce qui est vrai et ce qui est faux relèvent toujours et tous les deux de conventions humaines ; le vrai et le faux en matières de relations humaines, plus que toutes autres matières, ne s’établissent et ne sont discernés que conformément à des conventions humaines ; ces dernières impliquent nécessairement le plus grand nombre de membres d’une communauté humaine donnée. Dès lors, à propos de ce qui est vrai ou faux dans cette crise, les ivoiriens ne peuvent y parvenir que par convention ensemble. Cela exige d’eux d’en débattre, comme de débattre de la raison pour laquelle ceux qui s’opposent ont raison sur ceux qui détiennent et exercent le pouvoir qu’ils convoitent au demeurant à chaque période.

Comme une mèche, la situation conflictuelle qui nourrit la crise est là.

Après l’illusion de la période de fausse paix de 2011 à 2018, le conflit actuel qui manifeste la crise a commencé fin 2018 ; elle a des causes, mais elles sont des causes secondaires. L’analyse de ces dernières a cependant une vertu : permettre de dégager si elles rendent compte de la signification de la crise elle-même. L’extraordinaire poussée de violence depuis fin 2018 a coïncidé avec le désaccord et la séparation des illusionnistes de la réconciliation et de la paix entre 2011 et 2018, à laquelle tous les ivoiriens n’étaient pas associés. Ce sont une partie des mêmes acteurs engagés dans la crise depuis le début en 1990. La violence qui a refait surface devait alors ramener les ivoiriens à la raison : ils constatent, à leurs dépens, qu’il n’y avait jamais eu alors de paix, mais une pause des affrontements violents, commandée par l’évolution de l’histoire.

Subitement et alors que tout semblait paisible de 2011 jusqu’en 2018, des morts suspectes de responsables politiques ont jalonné leur récente histoire, en même temps que les défections et retournements d’alliances se multipliaient et que la transformation mutuelle des alliés d’hier en concurrents ou ennemis d’aujourd’hui devenait la règle partagée. Tout cela devait alors convaincre définitivement les ivoiriens de ce que le temps où ils parlaient de paix était bel et bien révolu, laissant la place à la violence la plus vive, laquelle a été interrompue au cours de cette période de fausse paix. Si cette violence ne s’est pas encore généralisée jusque-là, c’est sans doute parce qu’un espoir existe néanmoins pour tous les protagonistes : les élections de 2020. Elles devraient selon eux eux mettre fin pour un moment à ce qui les insupporte, même au delà des morts occasionnés par la situation de crise : le fait de ne pas détenir le pouvoir et l’exercer ou de ne pas éprouver le sentiment de puissance lié à ce fait.

L’effervescence a gagné les ivoiriens depuis le début 2020 ; les élections qui les délivreront enfin sont à portée de leurs votes ; bien sûr s’ils parvenaient à choisir librement et dans le calme leur gouvernant et si leurs choix étaient respectés. Elles sont prévues en octobre ; quant à dire si elles interviendront à la “D” date, rien n’est moins sûr. C’est pourquoi, dès la fin 2018, tous pensent devoir agir pour renforcer leurs chances de victoire. C’est alors que les initiatives, dont certaines malheureuses, se sont multipliées de part et d’autre, dans le sens de cet objectif décisif. Certaines de ces initiatives ont même été anticipées avec malice ; la constitution de la troisième république votée à plus de 80% en 2016 ne visait que cette finalité : générer la possibilité du troisième mandat défendu.

Chacun a pu constater, au début de cette longue fureur, comme au moment des temps de calme qui l’ont jalonné, les mêmes comportements de la part des dirigeants, au pouvoir et en dehors, comme de ceux qui les soutiennent. Des dirigeants se présentant comme des républicains et démocrates agissent comme des chefs traditionnels monarchistes ou aristocrates ; des jeunes citadins, étudiants ou travailleurs luttant pour la démocratie, agissent comme des vieux villageois et paysans ne jurant que par les traditions monarchiques. S’ils ne prétendaient pas se battre pourtant au nom de la république et de la démocratie, on aurait pu les excuser. Tous se sont ébranlés et ont joué un rôle actif dans cette nouvelle situation de crise, tentant d’obtenir la préséance et le triomphe de leurs opinions et sentiments, sur fond de violence, puisque rares sont les pensées qui ont le mérite de pouvoir être combattues par d’autres pensées. Dès lors que les pensées le sont, peut-on spéculer à propos d’un avenir de paix ?

1. La cause du sceau de l’introducteur de la violence dans une Côte d’Ivoire en paix.

Il est usuel d’entendre nombre d’ivoiriens énoncer qu’Alassane Ouattara est responsable de l’irruption de la violence en Côte d’Ivoire. A leur sens, les ivoiriens y vivaient alors en paix. Une telle affirmation relève pour le moins d’une courte vue de l’histoire des ivoiriens.

Certes, la longue crise a commencé dès qu’il a été nommé premier ministre de la Côte d’Ivoire en 1990 ; il a été le premier et seul de plus de trente années de régime Houphouët. C’est dire qu’avant même que les ivoiriens ne s’aperçoivent de sa gravité au lendemain du décès de Félix Houphouët-Boigny, lorsque Konan Bédié tint son discours sur un plateau de télévision, à l’accent martial et flanqué d’officiers de l’armée armes au point, la crise couvait. Ajoutons même qu’Alassane Ouattara a tenté de s’opposer à l’application de la constitution du pays, sûr du soutien de nombreux ivoiriens et dirigeants, alors que tous étaient membres du PDCI. Chacun connaît les développements qui ont suivi. Admettons donc qu’il a le tort de sa posture anti-républicaine après le décès du premier président du pays. Cela dit, rien dans cette posture ne consistait en quelque acte de violence que ce soit, mais en un acte de rébellion. Sa rébellion n’a pas été traitée ni comme telle, ni totalement de manière républicaine.

La violence résulte précisément des réponses qui ont été apportées à cette posture que chacun peut réprouver et par la suite de ses réactions à ces réponses. Pourquoi ? Il convient de relever que si les réponses à son égarement étaient républicaines, il n’y aurait sans doute nulle violence. C’est le déplacement des réponses et des ripostes à ces dernières, de leur fondement républicain vers d’autres fondements hasardeux qui a généré, séquences après séquences, de la violence croissante.

Dans les années 90, c’est la sortie des acteurs du cadre républicain qui a conduit à l’exercice de souveraineté d’une partie du peuple qui l’a soutenu. Quand on songe au soulagement d’une large partie du peuple au terme du coup d’État de 1999 et à son soutien manifesté, on ne peut pas dire autre chose que de constater que le peuple souverain avait tranché. Quels ivoiriens ont été capables d’identifier les commanditaires de la violence consistant en ce coup d’État ? Aucun, en revanche, chacun peut aisément identifier ses bénéficiaires et ses perdants. Et, finalement, au titre des perdants, on peut compter Alassane Ouattara et ses soutiens dans la liste de ceux-ci, si nous intégrons la violence jusqu’au élections de 2000. Évidemment, si l’on ne tient compte que du nouveau coup d’État partiellement réussi de 2002 jusqu’à la guerre finale de 2010, il est difficile de ne pas le considérer comme l’un des principaux acteurs de la violence entre 2000 et 2011. Quoi que, nous sommes aussitôt contraint de relever les soutiens qu’il a reçus de nombre de dirigeants qui se sont placés sous sa protection à l’Hôtel du Golf au moment du choix décisif et protecteur, en ce moment culminant de la violence.

Ainsi, en société notamment républicaine et démocratique, il y aura toujours des tentatives d’enfreindre la loi de la part des citoyens. La réponse de la loi à ces tentatives me semble être décisive pour la société que ne peuvent l’être des égarements ponctuels. La violence la plus importante, car généralisée, survient quand la loi de la société cesse d’être ce qu’elle est pour épouser la loi de chaque membre. La confrontation de postures, d’attitudes, d’actes non de nature républicaine ni démocratique est à l’origine de la violence généralisée et durable.

Si nous analysons les faits et les actes depuis 1990, ainsi que sur une période de l’histoire de ce pays, Alassane Ouattara n’a rien inventé de la violence, ni ne l’a introduite en Côte d’Ivoire. Était-il acteur aux différentes époques où sévissaient les violences liées aux peuplements divers qui ont constitué ce que nous désignons par le peuple ivoirien ? Était-il de l’époque coloniale, au cours de la laquelle des violences ont accompagné l’existence des ivoiriens jusqu’à l’indépendance ? Était-il acteur dans les violences qui ont accompagné l’installation de la république et du régime Félix Houphouët-Boigny, notamment dans le Sanwi et le Guébié ? La violence naît des relations des hommes en société, lorsque leur vie ensemble, et de manière apaisée, devient moins importante que la possibilité de vivre les uns à côté des autres, les uns dominant les autres. Partout dans l’histoire, la violence est apparue ainsi.

Nul ne génère tout seul de la violence généralisée ni durablement au sein et au dépens d’une société. Les acteurs ivoiriens de la violence durable, en ayant chacun de leur côté écarté la république démocratique, ainsi que le minimum de sens moral, éthique, rationnel, esthétique et spirituel sans lequel l’existence collective apaisée a un sens, ils ont rendu possible le surgissement des coups d’États, des guerres et des actes les plus inacceptables en Côte d’Ivoire. Bref, Alassane Ouattara a tort d’avoir voulu ignorer la république et se rebeller contre elle. En revanche, il n’a pas tort à la place de ceux qui l’ont soutenu dans sa tentative, ni de ceux qui devaient donner les réponses républicaines à sa rébellion, mais qui ont plutôt procédé comme lui. Il n’a pas généré tout seul la violence en Côte d’Ivoire. Il ne fait aucun doute qu’il a contribué à la faire surgir avec ceux avec lesquels ils étaient en relation, parfois amicale avec ses amis circonstanciels ou d’autrefois conflictuelle. Tous les ivoiriens qui ont soutenu ou qui étaient les sympathisants de tous les acteurs de cette histoire commune ne peuvent être écartés de cette lourde responsabilité collective : celle d’avoir depuis 1993 produit de la violence et rendu le pays non gouvernable.

2. La cause de la politique du “rattrapage ethnique”.

Le sujet que les ivoiriens ont fini par désigner le “rattrapage ethnique”, adoptant la propre terminologie de son générateur et auteur accompagne le régime d’Alassane Ouattara depuis 2011. Dès le début de sa gouvernance, il a érigé le fait de privilégier les populations originaires du nord de la Côte d’Ivoire en principe politique d’un État pourtant républicain, démocratique et impartial. Ce régime traîne sa pratique comme un boulet qui le leste dès son début, si fortement que la déception de ceux des ivoiriens qui croyaient en des progrès décisifs de la république dus à sa prise du pouvoir est à la hauteur de sa grande trahison ressentie.

Il est exact et le régime Ouattara ne s’en cache pas : il a mené une politique de rattrapage ethnique dont lui-même a précisé le principe, la finalité et la justification aux médias, dès sa prise du pouvoir. Le président Alassane Ouattara lui-même l’a assumé dès sa prise du pouvoir en 2011. Il ne s’agit pas là d’un acte caché, mais assumé. Comment pourrait-il l’être par ailleurs, quand de 2011 à 2018, nombre de ceux qui pointent cette manière de servir et d’honorer la république comme quelque chose d’insupportable et leurs champions politiques partageaient ce pouvoir avec lui et faisaient partie de son régime ? Au cours de cette période de co-gouvernance, ils ne pouvaient pas ignorer cette pratique et le fait qu’ils en négligeant l’importance pour la cohésion de la république, aux noms de leurs seuls intérêts et buts politiques au dépend de tous les ivoiriens qui constituent la république. Mieux encore, qu’en ont-ils fait, si tant est qu’elle leur posait problème et que cela mettant en danger la république ; ont-ils mot dire à ce moment là ?

Quelle raison peuvent avancer ceux qui, gouvernant alors avec lui hier, se sont contentés d’user de cette position pour, peut-être, accumuler les ressources qui leur permettent aujourd’hui de s’opposer et de l’affronter, tentant de surcroît de démontrer qu’ils sont plus républicains et démocrates que lui ? S’il arriva que des ivoiriens pensèrent que cette pratique heurtait la république et ses principes, qu’elle nuisait collectivement aux ivoiriens, qu’ont-ils fait pour les défendre en la récusant devant la justice et à la fin de protéger la république de sa destruction par ce régime ? Ainsi, sur ce point, il est possible que le régime Ouattara a les mains sales. Soit. Toutefois, considérant la république dont chacun ivoirien opposé à tel régime au pouvoir se revendique, que chacun d’eux pense qu’elle est meurtrie par ce régime, quel ivoirien peut dire que les siennes sont propres et que précisément celles du régimes sont salies par une entorse à la république par un fait nuisible à la cohésion de la république, qu’il n’a pas combattu devant la justice ? Qui peut l’affirmer, sans avoir à aucun moment sollicité la justice pour le dire, mais simplement en se fondant sur ses propres et uniques considérations d’atteinte à la république, mais qui ne valent, au regard de la république, que de simples sentiments ou opinions et non pas en étant ce qui est vrai ou juste en république ou utile à elle ?

3. La cause du refus de cession du pouvoir et d’un accord politique non respecté.

S’il arriva que les pensées belliqueuses de tels ou tels ivoiriens à l’égard du régime Ouattara auquel ils s’opposent reposèrent sur un deal non respecté entre dirigeants (Ouattara et Bédié),   alors, ils ne jugeraient son refus que moralement. Certes, la morale et l’éthique humaine sont importantes et ces ivoiriens ont raison sur ce point. Cela dit, on peut interroger la conception de la morale républicaine de ceux qui pointent la moralité de ce régime. En effet, si l’accord avait tenu, ceux des ivoiriens qui s’entendraient pour prendre, conserver et s’échanger le pouvoir constitué par tous les ivoiriens, après que d’autres en soient durablement écartés, feraient-ils preuve d’une meilleure probité morale et d’une meilleure conception de la morale en république ? Ceux qui n’avaient rien à dire hier sur le rattrapage ethnique quand ils co-gouvernaient ou leurs champions politiques procédaient ainsi, afin de ne pas heurter peut-être ceux qui devaient leur céder le pouvoir qu’ils attendaient démontrent-ils une meilleure moralité et une certaine éthique républicaine ? Lorsqu’ils soulignent, tardivement en n’étant plus aujourd’hui acteurs du régime, cette pratique comme leur étant inacceptable ou anti-républicain, après le refus d’Alassane Ouattara de leur céder le pouvoir, sont-ils plus dignes d’une grande considération et confiance et porteurs d’une idée élevée de la morale en république ? Quelle conclusion peut-on tirer de l’opposition des faux et cynismes en politique, dans une société consistant pourtant en une république démocratique ?

Ainsi, plutôt que la question de l’immoralité du refus de respecter ce deal, qui semble-t-il a justifié en partie l’éclatement du RHDP en 2018, ce qui présente un intérêt pour la république, est ailleurs. Il semble qu’une république dans laquelle les dirigeants et les gens qui leur confèrent cette qualité cessent de penser, acceptent ce qui est inacceptable pour la république, comme le moyen et l’unique condition à remplir pour détenir et exercer son pouvoir est une république morte par avance. Au sein de la république, un deal politique qui ne contribue pas à la réaliser est nécessairement un deal qui lui est toxique ; aussi toxique pour les ivoiriens que les cascades d’initiatives et de conséquences nées de son inacceptation qui ont mené à la violence actuelle. A ce son point de vue, l’immoralité d’un deal non tenu, telle que perçue par nombre d’ivoiriens, me semble secondaire, à fortiori non déterminante ni fondée pour constituer un sujet susceptible de générer de la violence. Si, malheureusement et contradictoirement les ivoiriens en sont là déjà, cela signifie à mon sens que les ivoiriens impliqués dans la violence qui examinent ce sujet, procèdent comme si leurs esprits étaient inauthentiques, à savoir comme s’ils rusaient avec leur raison souveraine elle-même.

4. La cause des arrestations, jugements et incarcérations.

En république, il est dans l’ordre des choses qu’un pouvoir appréhende, juge et puisse condamner des citoyens suspectés d’avoir commis des infractions. C’est la nature des choses dans la même société politique que des citoyens, aux prises avec des faits dont le régime au pouvoir les accuse, de se défendre devant la justice. Certes, il est aisé pour un pouvoir d’abuser de sa force, de son pouvoir de mettre en œuvre la procédure judiciaire républicaine. Cela survient souvent lorsque son caractère d’État de droits est sujet à caution des faits et des actes des régimes qui exercent le pouvoir qu’elle constitue. Cela dit, un régime d’un État républicain qui judiciarise toute suspicion d’infractions de de la part de ses opposants ne commet aucune faute en soi en rapport avec la république démocratique. Et même si tel était le cas, à savoir si le régime abusait de son pouvoir de mettre les prévenus à la disposition de la justice de la république, il appartient à cette justice de statuer sur ses abus et au delà au peuple souverain d’exercer sa souveraineté en sanctionnant le régime lui-même en vue de se rétablir, de rétablir la société ordonnée de type république démocratique. C’est à partir de ce point que commencent les difficultés d’appréciation du caractère d’État de droits ainsi que liées aux considérations de ses opposants concernant son régime en cours.

Tels opposants et leurs partis sont des contre-pouvoirs en république démocratique. Ils sont tels en raison de ne pas détenir ni exercer le pouvoir d’État, faute d’avoir été choisi par la majorité du peuple qui leur confie la détention et l’exercice du pouvoir. En république démocratique, leur rôle éminent consiste à lutter contre les abus et à éviter que la majorité, une fois parvenue au pouvoir et devenue le régime, ne conduise une politique portant atteinte aux droits et libertés des citoyens et n’ait pas la tentation de mener une politique en cette direction. Son principal moyen d’actions est constitué par la justice ; elle arbitre et juge les faits supposés d’infractions, relativement à l’exigence partagée en république de respect par tous des droits et libertés des citoyens. Quant à leurs oppositions de conceptions, de pensées, d’opinions et d’actes politiques, seul le peuple de citoyens est l’arbitre, à travers ses choix de militantisme et électoraux. Le respect de la loi républicaine, la reconnaissance du régime en place et la mission acceptée de lutter contre les abus confèrent au dirigeant qui ne détient et à fortiori n’exerce le pouvoir, sa qualité d’opposant. La seconde condition qui manque à cette liste après la loi est l’acceptation que cette dernière s’applique à celui qui défend l’autorité de celle-ci.

Or, de la part de l’opposition et, imitant en cela le pouvoir dont elle combat les abus, l’aspiration est souvent grande de vouloir ignorer la république. L’opposition elle-même voudrait procéder comme le régime qu’elle accuse de l’ignorer et dont elle dit combattre les abus en conséquence ainsi que l’inadaptation des projets de ce dernier à ses progrès. La tendance à ne pas vouloir respecter la loi, dès lors que le pouvoir auquel elle s’oppose  est le même qui doit organiser le rendu de la justice et mettre œuvre la loi discrédite l’opposition, autant que le pouvoir qu’elle combat. Or, si le fondement de la volonté d’un régime de se placer au dessus la république repose sur les moyens que la république lui fournit, le fondement de la volonté de l’opposition de se soustraire à la république repose sur le présupposé que le régime, son adversaire politique, ne respecte pas la loi, dispose d’une justice à sa guise et non plus arbitre de leurs oppositions ou de leurs sujets conflictuels. Parfois, son refus peut reposer sur des faits ; mais si elles ne les fait pas juger par la justice, comment parvient-elle à établir alors le tort du régime et sa raison, autrement que par ses seules opinions les concernant ? Voici le piège de la république démocratique.

Pourtant, c’est là l’une des contradiction internes de la république démocratique qui met à rude épreuve une opposition : la confiance minimale à avoir aux principes mêmes de la république démocratique faisant du régime au pouvoir et adversaire politique de l’opposition, celui qui organise la mise en œuvre de l’arbitrage de leurs conflits ; cette confiance doit s’accompagner de l’acception inconditionnelle de ce principe, garantie par la souveraineté du peuple. Une opposition à un régime au pouvoir, qui n’accepte pas cette contradiction interne au système politique démocratique, qui n’accorde aucune confiance à la liberté des hommes qui l’incarnent et animent la justice et à défaut accepte cela, ni au peuple souverain qui peut venir à son secours en cas d’abus du régime et à celui de la république elle-même, a peur de la république, à moins de ne pas y croire, comme le régime qu’elle accuse et combat.

En conséquence, il ne suffit pas à des opposants, qui veulent peut-être échapper à la justice, donc à la république qui les fait opposants, comme le pouvoir qu’ils accusent de cette intention ou de tels faits, de dire ce qui est injuste ou juste, abusif ou légal, vrai ou faux, de leurs uniques points de vue, pour que cela le soit. Dès lors que tels opposants et le régime qu’ils combattent politiquement vivent en république et l’acceptent, ils sont dans un rapport de confiance mutuelle en elle, indépendamment de qui l’incarne de tous les deux. En effet, au titre de leurs positions respectives, ils reconnaissent leurs droits mutuels – pour l’un, de conduire la politique et de mettre en œuvre la justice ; pour l’autre de s’opposer aux abus du premier, y compris en sollicitant la justice dont l’autre doit organiser le rendu. Aucun d’eux n’a de choix que de faire déterminer leurs considération de ce qui est abusif par la justice. Seule la justice, même d’une république dont le régime est contestable, dit le droit jusqu’à ce que le peuple souverain de cette république exerce sa puissance pour mettre fin à l’abus éventuel du régime de la république. Autrement, comment des opposants existent-t-ils en république, sans régime détenant et exerçant le pouvoir, même de manière contestable et sans justice mise en œuvre par le régime auquel ils s’opposent, donc finalement sans république ?

Si tels opposants politiques ne veulent exister que comme s’ils étaient confondus avec le peuple et formaient un, comme s’ils voulaient nier l’existence du reste qui les définit (la majorité ponctuelle au pouvoir et rendant la justice au nom de la république), alors ils cessent immédiatement d’en être, pour devenir le peuple souverain à eux tous seuls. Bref, ils deviennent, comme le régime au pouvoir auquel ils s’opposent à la place du peuple : souverains. En s’habillant de peuple souverain, ils voudraient finalement, comme le pouvoir combattu, être la république. A s’y méprendre, de tels opposants-peuple, ressemblent alors au régime-peuple au pouvoir qu’ils combattent pour le motif qu’il veut être souverain à la place du peule. Une telle opposition ne s’en distingue finalement que par le fait de ne pas détenir le pouvoir et l’exercer. Bref, comme lui, cette opposition-peuple n’accepte pas la république démocratique, à défaut d’être le détenteur de son pouvoir. Elle ne se fonde alors que sur ses seules opinions et considérations. Si au demeurant le régime a des considérations divergentes que les siennes à propos de l’interprétation des faits relativement aux principes de la république, il n’y a alors plus de place que pour la violence générée par l’affrontement avec le régime du pouvoir républicain qu’il veut ignorer, mais qui fonde précisément son statut et sans lequel il perd cependant cette qualité.

Derrière la violence échangée se cache une bataille visant la suppression symbolique de la catégorie politique “opposition au régime au pouvoir” par les deux protagonistes : la tentative cynique de conservation du pouvoir ou celle de sa conquête est l’une comme l’autre, une manière de refuser son existence. Or, une république démocratique ne peut être dotée que d’un régime qui détient et exerce son pouvoir, sans rien pour contester ses abus. L’opposition que des ivoiriens refusent d’incarner, au pouvoir ou en dehors, constitue l’une des difficultés de la république démocratique et de sa longue crise. Ainsi, les ivoiriens peuvent reconnaître avec l’opposition que dans certains cas, le régime au pouvoir abuse du pouvoir d’État détenu et exercé. Ils doivent aussitôt être attentifs au fait que l’opposition n’est pas vierge de tout abus, lorsqu’elle entend parfois être le peuple souverain, au dessus de la république. En définitive, tous les deux abus sont constitutifs, l’un comme l’autre, d’un refus partagé de la république démocratique.

5. La cause de l’anti-constitutionnalité du troisième mandat.

Il est exact que la constitution de la deuxième république prévoit autant que celle de la troisième, la limitation du mandat présidentiel à deux ans. En l’espèce, tout citoyen ivoirien peut penser, à juste raison, la continuité de cette même disposition de la constitution de la deuxième république à celle de de la troisième. Cela dit, appartient-il en république ivoirienne à chaque citoyen de dire le droit ? La réponse est évidemment non. Le citoyen n’a pas à protester contre le fait qu’un dirigeant concerné par cette disposition pense le contraire et qu’en conséquence, il se présente comme candidat pour un nouveau mandat, considérant contradictoirement, la discontinuité entre la constitution de la troisième république et la deuxième, dès lors que la première met fin à la seconde et la continue. En république, pas plus le citoyen que le dirigeant ne détient une vérité qui n’ait pas été établi par un juge, à propos de l’opposition de leurs conceptions. Sauf à considérer qu’il n’y a point de juge qui interprète les faits relativement à la loi et en conséquence nulle république, à moins que chacun d’eux veuille être à la fois le juge et la république, voire au dessus, régime au pouvoir et opposition doivent accepter de respecter les principes de la république jusqu’à s’en remettre au souverain s’il le faut : le peuple. C’est la condition pour qu’une république démocratique existe, qu’un régime constituée par une majorité en détienne le pouvoir et l’exerce et qu’une opposition s’y oppose et recherche à le conquérir. Si telle n’est pas la perceptive commune, alors tout ce qu’on peut dire est qu’en l’absence de droit, de celui qui le dit, donc d’État, seule la violence peut accompagner ceux qui veulent vivre dans un état de nature dans lequel chacun est l’État, voire plus, le peuple et même au dessus de ce dernier.

6. La cause de la déclaration mensongère à propos de candidature aux élections présidentielle et d’engagement non tenu.

Que le président Alassane Ouattara se fourvoie en annonçant qu’il ne sera pas candidat, mais qu’il dépose finalement et contradictoirement sa candidature ne constitue pas un sujet d’opposition de nature à générer de la violence.

La violence du pouvoir, qui naîtrait de son refus des protestations d’une partie du peuple serait sans aucun fondement, comme toute violence par ailleurs. D’une part, parce que son revirement est un fait générateur des protestations de certains ivoiriens contre son mensonge, il ne peut s’offusquer de leurs réactions, tant qu’elles sont républicaines ni contre les lois de la république traiter abusivement son refus de ce que lui-même a généré . D’autre part, en république, le citoyen a le droit de manifester contre ce qu’il récuse, tant qu’il ne commet aucune infraction. La violence de l’opposition serait également sans nul fondement ni justification, dès lors que les faits justifient ses protestations. De plus, outre les manifestations de protestations et au delà d’elles, les ivoiriens opposés au régime disposent des moyens que la république met à leur disposition pour sanctionner ce qui relève d’une faute politique et d’une déconsidération du peuple. Ce sont là des raisons pour lesquelles des manifestations violentes seraient incomprises.

Bref, une situation, qui ne consiste aucunement en infraction de la part du régime (le mensonge n’en étant pas une), ni de la part de ceux qui protestent (les protestations ne sont pas une infraction), ne peut pas générer de la violence si tous les ivoiriens sont convaincus de république en tant qu’un État de droits  et la respectent comme telle. Le fait que ce sujet dérive en violences en dit long sur les pensées et sentiments moribonds à propos d’État de droits. Le droit d’Alassane Ouattara d’avoir menti sur ses intentions politiques n’est pas un sujet légal, mais d’ordre politique et moral. Une partie de la population a le droit de protester contre le mensonge d’un dirigeant, qui plus est, est le premier magistrat de l’État. Si le régime respecte la république dont il détient et exerce le pouvoir, s’il a une haute idée ainsi que du peuple qui la constitue et si ces ivoiriens qui protestent eux-mêmes la respectent, mensonges politiques et protestations politiques sont dans l’ordre des choses républicaines.

Tout ce qui précède permet de conclure qu’il y a rien dans ce fait de mensonge qui puisse constituer une sujet de conflit ou une différence d’appréciation dont la république n’ait pas prévu la solution apaisée. Trêve de spéculations, la sanction d’une faute politique du régime et non une infraction aux règles de sa part relève d’une sanction politique de la part du peuple. La réponse-sanction à ce fait de mensonge est tout simplement politique, électorale : le pouvoir des ivoiriens de choisir de leurs dirigeants. Si le pouvoir n’aspire pas à les empêcher d’exercer ce pouvoir de le faire et si des ivoiriens ne veulent pas les empêcher de leur côté, ils peuvent au moins s’accorder sur le rôle d’arbitres souverains des ivoiriens. Aussitôt convenus des dispositions républicaines, nul acte de violence de qui qu’elle émane n’a de sens autre que celui de la piétiner.

7. La cause de l’interdiction des rassemblements et marches.

La raison invoquée par le régime pour empêcher certains ivoiriens, ses adversaires politiques, de protester contre son mensonge politique se réfère aux dispositions concernant la crise sanitaire du Covid 19. Or, les preuves ne manquent pas pour observer que malgré l’existence et la force en vigueur des mêmes dispositions, le régime Ouattara a agi en les méprisant : tolérance contradictoire des obsèques de l’ancien premier ministre Gon Coulibaly, meeting politique de son intronisation en tant que le candidat du RHDP, consistant en des rassemblements de nombreuses personnes, organisés au mépris des mêmes dispositions. Bref, tout porterait à en déduire que son régime fait ce qu’il veut et manifeste sa puissance en interdisant à des citoyens d’exercer leurs droits les plus légitimes. Nuls ivoiriens ne peuvent contester le fait que cette procédure du pouvoir est non seulement illégale en république, mais également inacceptable politiquement. Ainsi, ceux des ivoiriens supporters du régime qui ne considèrent que l’aspect politique de sa procédure illégale et toxique politiquement parcipent au délitement de la république. Les ivoiriens rassemblés peuvent convenir en raison, que cette situation consiste en un double abus : abus au plan du droit et abus politique. Évacuons donc rapidement le tort du régime Ouattara et sa volonté de puissance ainsi exprimée. Examinons plutôt la réponse des ivoiriens qui s’y opposent et prétendent sauver la république de ce pouvoir régime abusif.

Certes, ces dispositions n’altèrent pas leurs droits les plus légitimes de protester contre un mensonge. En revanche, si ces ivoiriens respectent contradictoirement la république et ses principes, s’ils ne considèrent pas que ses lois et règlements cessent d’avoir force en raison d’être élaborés par le régime, alors ils conviendront que manifester dans ces conditions ne relève pas des moyens réglementaires dont ils disposent à ce moment précis pour leurs justes protestations.  En outre, en république, ce n’est pas parce qu’un régime au pouvoir piétine la loi que ceux qui y croient et se réfèrent à ses principes et règles ont le droit de procéder pareillement. En conséquence, tout argument qui oppose, d’une part cette démonstration de puissance du régime, d’une part et son refus, d’autre part, des manifestations de protestations des ivoiriens, des occasions de rassemblements de foules d’ivoiriens en période de dispositions Covid-19, considérés comme leurs droits à le faire, ne peut que constituer un argument erroné.

D’une part, si comme les ivoiriens protestataires eux-mêmes étaient de meilleurs républicains et démocrates que le régime qu’ils combattent, ce sont les juridictions de l’État qu’ils auraient saisi pour confondre ce régime et son abus des lois et de la république. Or, ce n’est pas l’illégalité de la situation dans laquelle le régime s’autorise à enfreindre les dispositions que lui-même a édictées que ces ivoiriens opposés à lui pointent. Au contraire, à la suite du régime et l’imitant, ceux-ci clament leur droit de procéder comme le régime, à savoir, au mépris de ces mêmes dispositions. Comme le dirait un vieux sage de la campagne, dès lors, qu’ôtant leurs culottes en public, comme un fou et à sa suite, sur quel fondement adosseraient-ils la justification de leurs esprits sains par rapport à lui ? Un républicain ou démocrate qui revendique un droit de manquer de respect à la république démocratique l’est-il plus qu’un régime qui semble vouloir se substituer à elle ? Les droits de l’opposition et des citoyens ne sont pas ceux qu’ils tirent de ceux que le régime au pouvoir s’octroie ; autrement exprimé, ils ne le sont pas relativement à ceux que se dote le régime et qu’il qu’exerce. Si l’opposition considère que ce qui compte est que ses droits soient équivalents à ceux du régime, indépendamment de leur caractère et fondement, alors la république cesse d’être leur cadre commun de contraintes et de développement ordonné de leurs affrontements politiques.

En conséquence, ceux qui s’opposent au régime comme le régime lui-même et ses soutiens, devraient convenir de tirer de la position des opposants, l’enseignement selon lequel seul leur rapport de forces avec le régime peut déterminer le pouvoir de l’opposition et celui du pouvoir. A cet instant précis de leur accord où la république n’organise plus, à travers ses lois, les ressources des acteurs (régime et opposition) dans le système politique, ce sont alors leurs capacités respectives à s’imposer, donc à dispenser de la violence qui limiteront ou accroîtront leurs pouvoirs respectifs. Si l’opposition consent et accepte ces principes du jeu de violence politique, hors de la république, il est sans doute logique que dans la crise, le régime qui détient déjà les moyens de force de l’État ait plus de chance d’écraser l’opposition, qui ne veut peut-être pas une telle issue, mais qui la facilité sans doute et certainement par ses conceptions de la républiques. A ce point de vue, l’opposition ressemble au pouvoir.

8. La cause des meurtres de manifestants ou d’opposants et de destructions de biens.

Récemment, des actes d’intimidations et de violence ont conduit l’ambassade des États-Unis à sortir de son silence. Dans une expression à caractère neutre, elle n’a pas manqué d’appeler le régime Ouattara à protéger tous les ivoiriens et les ivoiriens à faire preuve de réserve et de rétention d’actes violents. A deux reprises en moins de quinze jours, Amnesty International a souligné les mêmes actes et tenu à peu près le même discours. A aucun moment dans les discours des responsables politiques ivoiriens qui ont suivi, nul d’entre eux, sauf erreur de ma part, n’a appelé et exigé du pouvoir qu’il assuma ses responsabilité en république, en protégeant tous les ivoiriens et en faisant toute la lumière sur les crimes qui sont parvenus à la connaissance des ivoiriens. A ce jour, aucun d’entre eux n’a saisi la justice pour enquêter, identifier leurs auteurs et les juger.

Au contraire, leur souci manifesté a consisté à relever la dérive autoritaire du régime si ce n’est de vaquer à des déclarations à buts électoralistes, ne tentant que de rendre le régime responsable de ces actes nos jugés par la justice. Il a semblé que seule l’exploitation politique amalgamée de ces faits en vue des élections à venir leur donne de la valeur à leur sens. Laissant l’espace de communication politique à chaque ivoirien, ceux-ci s’en sont appropriés. Ils sont nombreux à y aller de la diffusion d’informations graves, sans sources, mais dont les auteurs leur sont parfaitement connus cependant. Ainsi, plusieurs diffuseurs de faits graves sur Internet ont désigné leurs auteurs et commanditaires sans la moindre preuve, dans une circonstance pré-électorale dans laquelle chacun doit s’attendre à des manipulations politiques. Cette communication tous azimuts et, généralement auto-centrée ou en cercles communautaires restreints, n’a qu’un unique objectif : heurter la sensibilité, solliciter les émotions les plus sociotoxiques des destinataires et mobiliser les ivoiriens concernés dans des camps communautaires dans lesquels on les enferme, en vue de préparer leur esprit à une bataille décisive. Par ailleurs, oubliant la république démocratique, je présume que des ivoiriens qui ont eu connaissance de ces faits obscures, dont certains consistent en déroulement de meurtres en direct, ont manifesté leur disposition à la bataille pour mettre fin à ces atrocités. Parce qu’ils n’attendent rien de la république et du régime qui la gouverne, certains ont même franchi le pas : devenus alors les juges qui jugent et punissent les faits dont ils pensent en être les victimes, dont ils ont identifié les auteurs collectifs, ils ont riposté sans aucun discernement, comme pour mettre en œuvre la loi du talion, si chère aux communautés asociale, dont les membres ne reconnaissant de lois que les leurs seules. Pourtant, ceux-là même qui entendent juger le caractère républicain et démocratique du régime au pouvoir, protester contre ses abus de ce point de vue, sont les auteurs de ces actes aveugles de contre-attaque dont le moins que l’on puisse en dire est qu’ils ne sont ceux de républicains et de démocratiques.

9. La cause de la non citoyenneté d’Alassane Ouattara : retour à l’ivoirité ?

Le contraire aurait été étonnant si des ivoiriens n’introduisaient la question de la nationalité d’Alassane Ouattara comme ce qui les oppose à son régime. Ce qui surprend encore moins, compte tenu de l’expression fausse de nombre d’ivoiriens, c’est leur expertise acquise en matière de cynisme politique depuis toutes ces années de crise. Hier, certains affrontaient d’autres ivoiriens convaincus de sa nationalité ivoirienne, pour la voir reconnaitre par tous les autres. C’est ainsi qu’ils ont fait leur miel de la crise ivoirienne. Pour les seuls motifs de renversement de leur alliance politique, voilà certains d’entre eux remettre en cause ce qu’ils ont admis et défendu, même au prix de morts ivoiriennes ; de ce point de vue, elles l’ont été pour rien ou plutôt pour leurs seuls profits.

Cynique encore est la posture de ceux qui, hier encore, gouvernaient avec un président dont ils contestaient sans le dire la nationalité ivoirienne ou dont les dirigeants qu’ils soutiennent procédaient ainsi. Franchement, quels ivoiriens authentiquement républicains et démocrates, peuvent-ils avoir confiance en de tels ivoiriens pour défendre les ivoiriens et la république démocratique, si au nom de leurs seuls et uniques profits sont disposés à les abandonner ainsi que leur souveraineté ? S’ils tiennent à interroger encore la nationalité ivoirienne d’Alassane Ouattara, leur question doit de toute évidence les renvoyer à l’interrogation de l’authenticité de la leur : des ivoiriens qui agitent encore ce sujet doivent se poser la question de savoir pourquoi ceux qui ne doutent pas de l’authenticité de leur nationalité sont-ils parvenus à accepter d’être gouvernés depuis 2011 par quelqu’un dont ils contestent encore la nationalité ivoirienne ? Plutôt s’associer à eux pour remettre sur sujet sur le tapis, chaque ivoirien devrait pouvoir en arriver à se demander : les ivoiriens qui continuent opportunément et cyniquement de manipuler cette vieille affaire close par deux mandats d’Alassane Ouattara, sont-ils d’authentiques ivoiriens eux-mêmes. En effet, quels ivoiriens authentiques, qui convaincus de l’inauthenticité de sa nationalité, ont accepté ce fait et ses conséquences, la gouvernance du pays par un usurpateur non ivoirien, sans conduire ces années durant depuis 2011, la moindre action de refus et pour défendre la république dont ils proclament en être les seuls authentiques citoyens ? Qu’ils permettent qu’on puisse douter de l’authenticité de la leur dans ces conditions et de l’éminence de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes en tant qu’ivoiriens.

Pour notre part, ce sujet est clos dès l’instant que la justice de la république a tranché ce débat que les ivoiriens eux-mêmes ont ont accepté le verdict y compris depuis 2010, à travers sa candidature en 2010 jusqu’à devenir président depuis 2011, sans que nul ne protesta ni ne saisisse la justice pour ce fait. Ceux qui agitent encore ce sujet sont les ennemis de la république démocratique. Ils ne visent qu’un unique but : mobiliser chez une partie de la population ivoirienne, tout ce qu’il y a de plus moribond en les hommes. Ceux-là ne veulent pas de république démocratique mais aspirent à une monarchie absolue dont ils seraient le groupe social noble et gouvernant, qui administrent la pyramide sociale inégalitaire. Ceux-la, qui n’ont que cure avec la conciliation des ivoiriens, sont sans doute mal fondés pour juger les autres au plan de la république démocratique. La crise violence s’enracine dans les profondeurs des âmes ivoiriennes ; ces faits ne sont que de simples révélateurs ou leur expression externe.

Conclusion intermédiaire aux causes secondaires de la crise.

Il semble que chacun des ivoiriens impliqués et engagé dans la production de la crise, comme le régime qu’ils combattent, voudrait échapper à l’exigence de l’État républicain et démocratique, en s’affranchissant ou en s’émancipant des principes de la république démocratique. Plus encore, chacun voudrait être la force judiciaire qui appréhende les contrevenants à la loi, être juge et juger des faits ainsi que condamner les coupables qu’il a identifiés à la place des juges. Bref, chacun voudrait être l’État, édicter et dire ses lois et les faire observer par les seuls autres. Pour ainsi dire, il voudrait se substituer à la république démocratique dont il rejette par avance tout ce et tous ceux qui l’incarnent, tant que lui-même ne l’incarne pas ; c’est à cette unique condition qu’il reconnaît son existence et a un minimum de confiance dans ses institutions et ceux qui les incarnent.

De toutes parts, qu’il s’agisse du régime ou de ses opposants, les initiatives ont jailli et se sont développées dans une atmosphère belliqueuse ; elle résulte d’une volonté déterminée d’en découdre avec des adversaires de toujours. Contrairement à ce qui est dit d’usage, ce ne sont pas les seuls incarnateurs du pouvoir d’État qui détiennent tout le pouvoir que les ivoiriens représentent collectivement. Tels dirigeants de partis politiques hors du pouvoir et leurs soutiens, qu’ils soient journalistes, étudiants ou professeurs, citadins ou villageois, simples villageois ou chefs traditionnels, tous détiennent une partie du pouvoir, à travers leurs capacités d’influences de ce qui se passe. Et, il n’y a jamais eu que l’absence de maîtrise de la part du pouvoir détenu par ceux qui sont au pouvoir d’État. Tous ceux qui s’opposent à eux doivent questionner leur niveau de maîtrise de celui qu’ils détiennent et exercent ou tentent de le faire, usant de leurs diverses influences que la république elle-même organise et pour lesquelles elle reconnaît leurs droits à les exercer, autant que le pouvoir exécutif.

Sans doute, la violence qui surgit de leurs rapports résulte de cette absence de maîtrise commune à eux tous de l’exercice d’une part du pouvoir constitué par tous les ivoiriens, dans le fait même de vivre ensemble au sein d’une même et unique communauté. L’observation attentive des déterminants de leurs actes nous mène à une évidence : c’est leur mépris partagé, avec le régime, de la république et de ses lois, qui génère la violence ; elle se manifeste à travers leurs affrontements, sans cesse recommencés. Après qu’ils aient masqué leur refus commun de la république démocratique par de fausses réconciliations, toujours orchestrées, mais également toujours aussitôt transformées en affrontements violents, les voilà qui expriment à nouveau leur mépris à travers la violence. Chaque ivoirien sait aussi que les causes secondaires et superficielles de la crise actuelle ne sont pas les véritables causes qui agitent les ivoiriens et les opposent violemment depuis 1990, puisqu’elles sont logées en lui-même. Et si par entêtement, il voulait continuer à rechercher des explication de la crise profonde en dehors de lui-même, il lui suffit d’examiner quels sont les sujets de la violente opposition actuelle pour comprendre et pour se persuader que c’est lui-même qu’il peut trouver le ressort de la violence à laquelle il participe d’une manière ou d’une autre.

Une longue crise aggravée par tout ce qu’elle produit

Chaque situation crise aggrave et rend durable la crise en raison de ce qu’elle produit. Nous n’introduirons que quelques unes de leurs productions qui accroissent son potentiel toxique.

1. L’éloignement de la possibilité de débattre des raisons profondes de la crise.

Les circonstances toxiques que les ivoiriens produisent depuis 1990 ne sont jusque-là parvenues qu’à distendre leurs liens déjà fragiles, au plan historique, et à renforcer les complexes historiques ; pire encore, il semble qu’elle est parvenue générer de la haine mutuelle. Les ivoiriens doivent tirer les justes conclusions de leurs actes. Leurs échanges au sujet des crises successives se déroulent dans des cercles communautaires. Ces cercles constitués d’ivoiriens supposés être concernés de la même manière par elle et dont on suppose aussi qu’ils n’ont rien à discuter et ni débattre la concernant, qu’à constater leur accord commun s’agissant des idées, des sentiments éprouvés la concernant. S’ils consentent à se rendre à l’évidence de leurs pratiques, ils devront constater que ceux des ivoiriens avec lesquels ils n’échangent pas à son sujet, avec lesquels ils n’échangent pas les tweets, posts Youtube, Facebook et autres la concernant ne sont pas des leurs. Ils les redoutent en tant que des adversaires, si ce n’est des ennemis qui ne doivent pas connaître leurs pensées et sentiments véritables au sujet des crises. Se transformant mutuellement en ceux contre lesquels ils semblent combattre dans les profondeurs cachées de leurs âmes, nombre d’ivoiriens vivent faussement les uns avec les autres, ne réservant leurs véritables pensées et sentiments qu’à ceux avec lesquels ils veulent être des ivoiriens. Ainsi, la crise est aggravée par chaque crise qui renforce l’éloignement du débat entre ivoiriens. On se demande alors, comment des ivoiriens opposés à d’autres, avec lesquels ils refusent de débattre des difficultés de leur manières de vouloir vivre ensemble, peuvent-ils parvenir à une manière que tous acceptent pour mettre fin à la violence ?

2. Le concours des profits tirés des situations de crises.

Nombre d’entre eux ont même cru percevoir dans ces circonstances, les preuves qui leur manquaient pour justifier ce qu’ils pensaient ou croyaient, précisément ce dont ils n’éprouvaient jusque-là que de vagues sentiments, sans fondements véritables : la volonté de domination des uns sur les autres. Tels ivoiriens n’ont pas manqué d’en tirer les meilleurs profits possible. Craignant désormais de les perdre, ils sont venus gonfler le nombre de ceux qui n’aspiraient qu’à détenir le pouvoir collectif, dans un but de puissance et de domination. A l’avenir unis par leurs finalités différentes, seule la continuité du pouvoir détenu peut leur assurer les uns, de conserver leurs profits tirées de ces situations, les autres de réaliser leur volonté de puissance et leurs sentiments sociopathiques éprouvés à l’égard des autres.

Quelles que soient les opinions qu’on se fait des rôles joués par les acteurs de la longue crise, ils ont permis à certains de ceux-ci de se hisser à un rang de dirigeants désormais de la Côte d’Ivoire à un haut niveau parfois. Grâce à leur intelligence politique, ils on su néanmoins tirer profit politique de plus de vingt années de malheurs des ivoiriens. Dans cette position qui leur confère d’avantage d’influence sur les affaires publiques désormais, ils contribuent d’une manière plus décisive à aggraver la crise en augmentant sa complexité qu’elle n’était à son commencement en 1990. De ce point de vue la crise produit les conditions de son aggravation et de sa continuité, si les ivoiriens n’y prennent garde.

Pendant que les ivoiriens sont occupés à aggraver leurs difficultés communes de vivre, ils ont finis par oublier que la République de Côte d’Ivoire peut disparaître, en tant que le cadre historique de leur économie collective de vivre dans le monde, au milieu des difficultés historiques de vivre qui concernent tous les peuples. De ce point de vue,  s’ils ont été guidés par des dirigeants depuis 1990, on peut dire avec peu de risque de se tromper, que ces dirigeants ont fait preuve de cécité au point de vue de l’histoire des peuples. Quand on pense que ceux qui rêvent de faire de l’Afrique toute entière un territoire islamique sont déjà parvenus à Ferkessédougou et que les ivoiriens n’y voient aucun danger par rapport à celui représenté par leurs propres concitoyens actuels, on se demande quelle direction et sens de sens de l’histoire ils marchent ensemble, mais de pas différents.

Causes profondes et signification de la longue crise.

Tout a commencé au crépuscule du régime Félix Houphouët-Boigny, par la ferme volonté de trois hommes de prendre le pouvoir que sa mort imminente devait laisser. Il semble que ces trois hommes incarnaient trois fractions de la communauté ivoirienne. Ces fractions elles-mêmes épousaient à l’origine, et on se trompe de peu sur ce point – les lignes de groupes communautaires, avec de rares inclusions externes dues aux amitiés de ces dirigeants.

Chaque ivoirien se souvient des péripéties jusqu’aux récentes violences : concept d’ivoirité, coup d’État de 1999, élections sanglantes de 2000, puis à nouveau ivoirité, coup d’État partiellement réussi de 2002, partition du pays et double pouvoir, guerre civile, négociations forcées, élections contestées et finalement guerre abrégée par une puissance étrangère : la France. Contre toute raison, les ivoiriens avaient fini par croire à une réconciliation alors même qu’une fraction de la population était exclue de ce processus, à travers le musellement de leurs représentants, alors même que les sentiments sociopathiques de ceux qui les représentaient n’avaient pas évolué ; en tous cas, ils n’ont manifesté aucune inflexion sur ce point : leur incompressible haine de ne pas détenir le pouvoir.

1. L’aspiration à la domination et son opposé, son refus.

Depuis les années 1990, l’aspiration de l’immense majorité des ivoiriens à la dignité est incontestable. Pour que cette immense majorité en soit parvenue à faire de ce qui se passe dans le pays depuis ce moment, à savoir la politique, quelque chose d’essentiel, il a fallu qu’elle sentit et perçût que l’organisation de la société et la manière d’y vivre ensemble ne lui convenaient plus. Derrière l’organisation républicaine et démocratique du pouvoir, qui ignorait un pan essentiel des populations (les campagnes abandonnées à de multiples monarchies ou aristocraties locales), se cachait une pratique monarchique du pouvoir, pour perpétuer la prééminence de telle ou telle groupe communautaire, parfaitement inadaptée et inacceptable pour tous les ivoiriens. Il a fallu qu’auparavant, la manière dont les ivoiriens se considéraient mutuellement fut insupportable à cette multitude d’ivoiriens. Il a fallut qu’elle ait pris conscience de disposer désormais des moyens de manifester son refus de cette manière acceptable et même de pouvoir modifier ces manières qui pesaient lourdement sur leurs sentiments de dignité.

Une part importante de la population ivoirienne souffrait sans aucun doute de ces manières de vivre ensemble ainsi que des conditions de vie qu’on leur proposait et face à laquelle ces ivoiriens ne disposaient pas jusque-là, des moyens d’intervenir pour les modifier, les améliorer ou pour participer à leur transformation. De même que l’ordre colonial a fourni les moyens aux africains de se libérer de lui, sans le vouloir, l’ordre républicain contesté a fourni à nombre d’ivoiriens, le moyen de prendre conscience de ses lacunes et de leur volonté de le modifier. Ceux des ivoiriens qui bénéficiaient des privilèges exorbitants qu’ils en tiraient n’ont fait que tenter de maintenir ces manières à leurs profits.

Dès lors, les initiatives malheureuses, soit pour les changer, soit pour les maintenir, ne pouvaient que se heurter et de générer un malaise général, qui peu à peu a viré en violence. En exagérant souvent leurs considérations de ces manières de vivre, en identifiant et en pointant des ivoiriens qui veulent du mal à d’autres, les forces qui s’opposent à propos de ces manières ont généré un divorce entre ivoiriens, les éloignant davantage les uns des autres plus qu’ils ne l’étaient. Qu’ils soient détenteurs du pouvoir, des dirigeants ivoiriens ont concentré tous les pouvoirs entre leurs mains en manifestant un mépris constant pour tous les ivoiriens dont ils pensent qu’ils sont ses adversaires, lesquels les leur rendent bien en leur renvoyant le mépris insupportable pour un pouvoir souverain de la part de ceux qu’ils pensent qu’ils sont ses sujets qu’il domine.

La rupture entre quelque régime au pouvoir et une partie de la population qui pense qu’il n’agit pas en son nom et pour elle a été la constante depuis 1990. Le refus, le mépris et l’hostilité à tout régime, qu’une fraction importante de la population pense qu’il ne la représente pas et auxquels le régime lui-même oppose la même posture a constitué ce qui a rythmé la vie politique ivoirienne de ces vingt dernières années. En érigeant en système, le refus de reconnaître les droits, aspirations et la souveraineté de cette part de citoyens dans la manière de mettre en œuvre l’organisation républicaine de la société, les régimes qui se sont succédé au pouvoir ne sont parvenus qu’à diviser les ivoiriens. A cet égard, ils ressemblent aux structures traditionnelles monarchiques, aveugles et autoritaires qui divisent les enfants, les frères et sœurs et les enfants de ces deniers au sein des mêmes familles, considérant que tels d’entre eux sont les seuls à hériter de leurs parents et que tels autres doivent être sacrifiés pour augmenter les chances de succès des premiers.

Ainsi, comme dans ces sociétés traditionnelles, les régimes successifs ont choisi les citoyens de valeur pour lesquels ils agissent et ceux dont l’existence, certes nécessaires pour maintenir et renforcer la république, doit être au service des premiers. De cette manière, chaque régime a tenté jusque-là de ne laisser aucune place à la contestation de ceux qu’il rejette et qui le lui rendent bien, si bien qu’aucun débat ni débat avec lui n’est rendu possible. Ces conditions de régimes sourds aux voix qu’ils rejettent et écartent de la protection de la république ne peuvent conduire qu’à la violence toujours recommencée. Dès lors que ces régimes , ils les poussent à s’insurger avec colère contre l’humiliation et contre l’indignité que tente de leur imposer une république à laquelle ils appartiennent et qu’ils constituent avec leurs concitoyens que cette dernière préfère, protège et au bénéfice desquels elle agit.

Ce que tous les ivoiriens veulent, ce n’est pas que le progrès économique, pour ne pas dire matériel et physiologique, que même ceux d’entre eux qui ne sont pas reconnus par la république peuvent obtenir de la gouvernance de tel régime ; ce ne sont pas des améliorations sociales et économiques dont les colons prétendaient autrefois que ce furent les seuls besoins des africains, alors même qu’ils leur confisquaient tout le reste, à savoir l’essentiel. Les ivoiriens n’ont pas plus besoins d’amélioration socio-économiques que de progrès politiques. Quels qu’ils soient et quel que soit le régime qui détient le pouvoir, les ivoiriens exigent et veulent légitimement l’un autant que l’autre, d’améliorations des conditions matérielles de leurs vie que de l’égale et juste considération de leurs concitoyens et de la république à leur égale.

Si ceux qui détiennent le pouvoir, comme ceux qui s’opposent à eux pour le conquérir à tel moment historique ne comprennent pas cela, alors ils continueront à leurs places respectives changeantes en fonction de l’issue de leurs affrontement, d’enfermer les ivoiriens dans la république silencieuse et de l’exploitation des uns au profit des autres, alors dominés. Les ivoiriens peuvent tous convenir que c’est là une société sans horizon et sans aucun espoir, une société violente. Malgré plus de vingt années d’une telle société, chaque ivoirien voit bien que les acteurs principaux veulent continuer à les y maintenir coûte que coûte et ceux-ci y parviendront s’ils le veulent bien et n’y prennent pas garde.

L’aspiration profonde et légitime à la dignité de toutes les parties de la population ivoirienne est juste, est bien est vraie et belle. Les pouvoirs ou régimes successifs l’ont jusque-là ignorée. Les parties égoïstes de la population elles-mêmes les ont accompagnés et soutenus dans cette posture d’ignorance et de mépris, à moins que ce soit elles qui les poussent à l’adopter. Chaque ivoirien, qui fait preuve d’honnêteté d’esprit, observera qu’aucun régime jusque-là, ni les parties de la population qui l’ont soutenu activement, n’ont ni entendu ni compris cette aspiration, du moins n’ont considéré qu’elle était pas légitime pour d’autres parties du peuple. Au delà des régimes connus, toutes leurs initiatives, toutes leurs réformes politiques essentielles n’ont eu pour unique but que la conservation du pouvoir au profit de parties du peuple.

Ainsi, les régimes successifs n’ont manifesté qu’une prodigieuse incompréhension des réalités et sentiments éprouvés par les ivoiriens qui les fondent, de l’exigence partout exprimée et à quelque période que ce soit d’un nouveau contrat social, jusque-là limité à la domination par ceux qui détiennent le pouvoir à une époque donnée, préférant un ordre politique et un régime fondés sur la méfiance que sur la confiance entre ivoiriens. Le régime actuel comme ceux qui l’ont précédés et ceux à venir, dans des conditions où cette aspiration ne sera pas comprise et débarrassée des peurs qui la rendent toxique, n’a pu que faire face aux deux mêmes options que les autres : ou bien faire progresser la république, en prenant le risque de perdre le soutien de ces parties d’ivoiriens qui veulent en faire leur champion dans la lutte contre les autres ; ou bien se placer sous son commandement, ce qui ne peut se traduire que par la domination des autres parties, l’unique moyen d’évacuer la peur d’être dominées des parties qui le soutiennent.

Résultant d’une mauvaise appréciation du rôle historique de l’homme politique républicain et démocrate, nous écartons ces deux issues. S’il est compréhensible qu’une force politique ou un régime politique ne peut pas saboter son propre fondement, il est clair qu’en choisissant la seconde option cesse d’avoir cet attribut et d’être utile à tous les citoyens. Une autre voie politique est possible ; le moment venu, nous en indiquerons les principaux traits. Cette appréciation erronée a conduit tous les régimes à refuser la république démocratique dont ils ont été les régimes, à savoir les majorités ponctuelles et circonstancielles qui retenaient et exerçaient le pouvoir.

2. Le refus de la république démocratique.

Dès lors que quelque régime considère qu’une partie du peuple peut être gouvernée localement par des pouvoirs autres, dits traditionnels, pour éviter de parler de monarchies ou d’aristocraties, alors son caractère républicain est soumis à caution. Voilà pourquoi l’organisation de la société, héritée de l’ordre colonial n’a pas fait l’objet de réforme institutionnelle pour traduire les principes même de la république démocratique.

Ce refus a commencé à l’indépendance avec le principe même d’unicité de l’association politique de citoyens, lequel était en contradiction avec les principes de la république démocratique. Elle a été constituée par les ivoiriens revendiquant d’être républicains et démocrates qui ont accepté l’existence de 1960 à 1990. Jusqu’en 1990, dans leur plus grand nombre, ils ont trouvé dans la mise en commun en elle de leur idéologie unique et semblable mais sociotoxique, la manière d’éviter de s’affronter violemment : après l’indépendance et en tant que parti politique, le PDCI n’était fondamentalement que cela. Dès lors, l’idéologie de détention et d’appropriation du pouvoir d’État, qui inspire son action politique n’avait que cet unique objectif : détenir, exercer le pouvoir et le conserver. Cette association politique de citoyens entendait être à la place sinon plus que la république démocratique qui fonde son existence. En tant qu’organisation au service de cette idée, elle allait connaître les divisions les plus toxiques pour la Côte d’Ivoire entre ses membres au crépuscule de l’ère Félix Houphouet-Boigny.

En effet, avec elle, le pluralisme des associations politiques à partir de 1990 était une contrainte avec laquelle elle acceptait de faire, épousant ainsi et, de manière pragmatique, l’évolution politique des sociétés au niveau mondial, un peu contrainte par le “Vent de l’Est”, il convient de le souligner. Dès lors, si d’autres associations de citoyens à but politique ont vu le jour à partir de 1990, toutes à l’exception du FPI peut-être, ont été crées par ceux qui, hier encore, étaient des membres éminents du PDCI. Ils étaient peut-être déçus de la place qu’on leur y réservait. Sans doute, ils entendaient participer à l’animation de la vie politique ivoirienne à d’autres niveaux que celui qui leur était réservé. Par conséquent, nombre de ces nouvelles associations politiques ne résultaient pas d’un autre fondement idéologique que celui qu’ils partageaient alors que leurs fondateurs étaient membres de ce parti. Le RDR est l’exemple le plus abouti de ces nouvelles associations politiques. Concurrente et opposée au PDCI, non pas sur le fondement de leur idéologie identique, mais sur la question du leadership. Normal, qu’à l’échelon de la république, leur association commune veuille l’approprier à travers son pouvoir tandis qu’ à l’échelon de l’association politique initiale elle-mêmes des membres veuilles l’approprier. La division n’est pas conséquent pas étonnant si l’on considère l’idéologie identique sous-jascente qui la génère.

Dès lors, comment une association politique qui ne détient pas le pouvoir peut jouer le rôle d’intermédiaires entre le gouvernement du régime qui détient et exerce le pouvoir et le peuple, pour concourir à l’expression des suffrages de ce dernier ? Convenons que cela est difficile, si des groupements politiques d’opposants n’ont de programmes identique avec le régime au pouvoir que de détenir ou de conserver le pouvoir. Mieux encore, cela est impossible s’ils n’ont, comme le régime qu’ils combattent et de solutions alternatives à la politique de ceux qui gouvernent que dans l’unique fait de se substituer à eux. En ne traduisant le mécontentement du peuple ou de ses parties que dans leur unique volonté de détenir le pouvoir, et non pas dans une manière qui puisse les contenter, ces groupements ont failli à leur rôle en république démocratique, comme les régimes auxquels ils s’opposent qu’ils ont parfois été. En existant pour l’unique fin que celui de diriger l’État (de conquérir son pouvoir ou le conserver), et sans véritable programme républicain et démocratique, nombre de partis ou associations politiques de citoyens ont contribué à la crise de violence, au pouvoir ou dans l’opposition au régime qui le détient et l’exerce à une période donnée.

La grande majorité des ivoiriens a reçu de ces associations politiques une éducation politique qui a épousé leur idéologie identique : le tropisme redoutable et toxique pour la seule détention du pouvoir. Nombre d’entre eux ont sans doute été durablement éloignés des conceptions républicaines et démocratiques. Ainsi, ils sont devenus les croyants d’une religion politique, dont ils ont fait d’un culte (les élections présidentielles) la solution à leurs difficultés de vivre ensemble, mais sans en adopter le dieu : la liberté et l’égalité sociale et politique de tous ses adeptes.

Comble de leurs malheurs, les produits résultant des situations de crises successives que les ivoiriens génèrent depuis les années 90, alimentent et aggravent ces crises. Il n’y a qu’à observer un fait simple : de deux acteurs violemment opposés en 1990 qu’ils n’ont pas su résoudre, voilà désormais les ivoiriens en présence d’au moins cinq groupes d’acteurs majeurs, si ce n’est plus, en même temps qu’eux-mêmes sont divisés, suivant la ligne de séparation de ces acteurs auxquels ils accordent leurs soutiens ou s’opposent : la question de savoir qui doit détenir et exercer le pouvoir. La république démocratique est conçue comme un ring où s’affrontent les leaders d’associations politiques ; comme des boxeurs, chacun emporte avec lui une partie du peuple de supporters. Ainsi, les principaux acteurs de la crise ont transformé peuple en l’arbitre de leurs pugilats ; il doit simplement constater le K.O. des vaincus et lever le bras des vainqueurs. Le hic, c’est le ces parties du peuple sont à la fois juges et parties des combats. Ne jugeant que sur la base de la considération de leurs intérêts Le refus de jouer un tel rôle par la partie du peuple supportant les vaincus, dès lors

3. Une république démocratique : le régime, l’opposition et le peuple sont-ils des républicains et des démocrates ?

Dans une république démocratique ainsi que les ivoiriens qui produisent la longue crise revendiquent, la majorité politique au pouvoir à un moment donné gouverne, selon ses lois et principes. De son côté, l’opposition politique à ce régime s’oppose, conformément aux mêmes lois et principes, à ses éventuels abus et à ses projets et actes qu’elle juges non pertinents ni efficaces pour le progrès des citoyens, en vue de les convaincre de lui confier le pouvoir et son meilleur exercice.

Lorsque l’une des parties opposées rompt ce contrat ou tente de le faire, la république rétablit la force et la continuité du contrat, à travers sa justice alors sollicitée par l’autre partie. Mais puisqu’il revient de droit au régime pourtant adversaire de l’opposition de faire rendre la justice au nom de la république, il arriva que ses abus s’étendent à l’arbitrage lui-même que doit rendre la république dont il détient et exerce le pouvoir. Cela survient lors qu’il néglige l’éthique et l’effort républicain d’oublier dans cette circonstance son statut de partie impliquée.

Au stade où un régime abuse du contrat républicain, l’opposition peut encore la défendre et la protéger. Elle procède en ayant foi aux citoyens qui rendent la justice de la république et au nom de tous les citoyens. Lorsqu’elle respecte leur liberté et a foi en leurs facultés qui font d’eux des hommes, et convaincus de république. Si cette posture républicaine, certes difficile à tenir en face d’un régime abusif, fait défaut, alors la république est en danger.

La confiance de l’opposition en la république vient également de sa confiance dans le secours à cette dernière que lui porter le peuple souverain. En effet, son respect de la liberté des citoyens qui rendent justice et sa foi en leurs facultés, se renforce de sa foi dans le peuple républicain, pour les mêmes raisons : leur croyance en la république. Comme dernier recours pour sauver la république des échecs de l’opposition à la rétablir, le peuple souverain, de citoyens eux-mêmes convaincus de république démocratique, peut alors agir pour que la république poursuive son existence. Ainsi, c’est seulement à ce stade précis des relations du régime et du pouvoir, où l’opposition a épuisé ses cartes républicaines que le peuple souverain intervient pour mettre fin à la mise en danger par le régime de la république ainsi que de la cohésion de ses membres.

Malheureusement, il arriva aussi que les deux acteurs qui anime les relations des citoyens, régime et opposition, s’accordent et aient en commun l’aspiration à ignorer la république, ses lois et principes, pour placer leurs relations et celles des citoyens sous l’autorité de leurs capacités respectives à s’approprier et à inféoder les parties du peuple souverain à leurs causes et finalités. Confondues alors avec ces parties du peuple, majorité et opposition actuelles abandonnent la république et sa justice pour tenter de faire trancher leurs oppositions à propos des abus du régime par chacune des parties appropriées du peuple auquel il ne reste plus aucun attribut de souveraineté.

Ainsi se constitue la crise politique grave qui ébranle l’existence des ivoiriens qui constituent la république démocratique de Côte d’Ivoire. Si les ivoiriens cherchent à comprendre la signification de ce qui se passe et leur arrive depuis 1993, voici en ces lignes quelques éléments d’explications. En acceptant collectivement de fractionner leur souveraineté en tant que le peuple sur la république, le régime au pouvoir et sur son opposition qui le combat, pour se placer sous l’autorité de ces derniers, le peuple  ivoirien contribue, que ses parties soutiennent ou par de tels régimes ou leurs oppositions, à faire exister une république inversée. Dès lors, ainsi que son contenu s’échappe du récipient à l’envers, la république démocratique a perdu toute signification entendable, à défaut de cohérence des acteurs : la république s’est progressivement vidée de ses principes et valeurs. La violence qui la structure de toutes parts et qui accompagne désormais les relations des citoyens ivoiriens en fait une société politique qui a perdu son attribut de république démocratique.

Ainsi, la crise de la Côte d’Ivoire qui s’éternise peut recevoir une compréhension. Les causes secondaires des conflits qui apparaissent quand les ivoiriens ont pensé avoir retrouvé le cours normal de la république démocratique manifestent cette inauthenticité et non sincérité des acteurs s’agissant de leurs considérations de la république démocratique. Il convient en conséquence d’examiner, après les causes profondes qui les conduisent à ruser avec elle et ses principes, la croyance erronée que les élections présidentielles qu’ils attendent pourraient résoudre ces difficultés.

Rien ne sera résolu par les seules élections présidentielles.

Chaque ivoirien sincère le sait par avance : aucun des maux qui minent la société ivoirienne ne sera résolu par les élections à venir. Cela dit, comment ôter à des foules nombreuses d’ivoiriens, le bonheur semblable à celui qui comptent l’atteindre et être heureux en se suicidant. Dès lors que nul candidat n’attende aucune autre issue de ces élections que la détention du pouvoir, ne ressemblent-elles pas finalement à un suicide collectif d’ivoiriens, loin d’être des républicains et des démocrates et qui ne voulaient simplement qu’être heureux à travers elles ?

1. Situation nouvelle ne vaut pas résolution de la crise.

Il est exact que les seules élections ne règleront pas la crise. Toutefois, la raison commande de reconnaître qu’elles créent toujours une situation nouvelle. Et si, comme tous les autres ivoiriens ceux qui aspirent véritablement à la fin de la crise espèrent en elles, c’est sans doute parce qu’elles peuvent générer les conditions permettant à des forces du vrai progrès commun d’agir. En cela, elles peuvent faciliter les transformations radicales nécessaires qui seules peuvent répondre à plus de vingt années de faux, d’inauthenticité, de mensonges, d’irresponsabilités, de …, autant d’anti-vertus politiques, qui ont fini par conduire les ivoiriens à s’opposer violemment les uns contre les autres, alors qu’ils n’étaient qu’en quête de dignité. C’est sans doute là, l’unique valeur de ces élections.

Certes, les ivoiriens se sont accoutumés à percevoir les élections présidentielles comme un moment de dernier espoir ; toutefois aussi, ils ont à chaque fois été régulièrement déçus depuis 1990. Procédant comme des joueurs compulsifs de millionnaire qui espèrent d’autant gagner la prochaine fois qu’ils ont perdu cette fois-ci, les ivoiriens attendent et participent à ces élections avec des espoirs différents mêlés. L’attente de ces consultations électorale et leur tenue ont même fini par devenir le seul moment de leur bonheur, comme ce qui va changer leur existence. Mais, pour leur plus grand nombre, leur espoir a toujours déçu ces deux dernières décennies. Il y a des raisons à cela que nous avons évoquées précédemment. Si ces raisons ne sont pas abordées par les ivoiriens avec courage, alors les élections elles-mêmes continueront de constituer le moment culminant de leur crise plutôt que celui de réalisation de leur espoir de paix.

2. Élections présidentielles : un culte sans l’adoption de son dieu.

La crise ivoirienne est une crise de la manière de vivre ensemble des ivoiriens qui constituent le peuple. Or, les ivoiriens clament vivre comme des citoyens d’une république démocratique, à savoir la Côte d’Ivoire. C’est même à ce titre et fondés sur cette manière de faire ensemble société que tels accusent et blâment tels autres, soulignant leurs abus de cette manière, tandis ces autres revendiquent leurs raisons. Il vient en conséquence qu’il s’agit d’une crise de la république démocratique résultant des conceptions que les ivoiriens en ont. Cela ne relève donc pas d’un hasard, si le culte qu’ils rendent à cette manière de vivre ensemble, à la république démocratique, à travers les élections présidentielles, constitue un moment de grand stress et de violence.

Le fait que ces élections représentent pour les ivoiriens un moment à la fois d’espérance de changements favorables des modalités de cette manière de vivre ensemble, mais aussi un moment qu’ils redoutent tant, porte à penser que la république démocratique, en tant que la déesse honorée, peut produire à la fois le bien espéré et le mal redouté. D’ordinaire en matière spirituelle, nul culte à quelque puissance du bien ne procure aucun sentiment de crainte, dès lors que ladite puissance célébrée est conçue comme étant celle du bien. Ainsi, si le culte de la république démocratique et précisément, si les élections présidentielles procurent aux ivoiriens ce double sentiment, c’est le lieu d’en déduire qu’ils croient en la république démocratique, comme une puissance capable de leur procurer le bien et de leur dispenser le mal à la fois. Dès lors, les ivoiriens manifestent une croyance incertaine et non absolue dans la capacité de république démocratique à leur procurer le bien collectivement, puisqu’elle peut aussi leur dispenser le mal. Il en résulte que leur manière de vivre ensemble, constitutive de la république, n’est pas comme une puissance du bien, en laquelle ils croient en la bonté et la piété, sans aucune réserve. Leurs réserves concernant la magnanimité de la république démocratique sont à la source des sentiments et pensées qu’ils nourrissent, ainsi que des actes qu’ils posent dans leurs relations aux concitoyens. Ces derniers sont destinés à orienter la république vers ce qu’ils considèrent être le bien. La question est alors : croient-ils véritablement en la république démocratique, en tant que puissance, si elle l’est à la fois du bien et du mal et si les ivoiriens pensent pouvoir agir à sa place pour se procurer le bien qu’ils attendent et espèrent ?

De quelle manière un culte dont les ivoiriens eux-mêmes refusent d’adopter les dieux pourrait-il constituer le moyen de réalisation de leurs vœux ? La république démocratique est comme une religion ; politiquement, c’est comme une religion, comme politiquement le christianisme ou l’Islam le sont. Spirituellement, on croit en Jésus-Christ ou en Mahomet ; politiquement, on croit en la république démocratique ou en la monarchie ou l’aristocratie. Le dieu de la démocratie se nomme liberté et égalité sociale et politique. Les élections présidentielles constituent un moment de les honorer ; ce sont un culte démocratique. C’est à partir de ce point que les difficultés commencent pour les ivoiriens et que le risque que les élections ne résolvent rien de leur crise se précise.

En effet, de quelle manière des ivoiriens, qui ne croient pas en la liberté et en l’égalité sociale et politique avec leurs concitoyens, en le dieu de la démocratie, peuvent-ils attendre de son culte, que quelques vœux de leurs parts puissent être exhaussés par lui à travers ce culte ? Un chrétien qui ferait le sacrifice de la fête musulmane de l’Aïd peut-il espérer que le dieu de Mahomet exhausse ses vœux ; peut-il même lui attribuer la source de quelques changements favorables dans son existence ? Bref, les ivoiriens ne parlent que d’élections présidentielles, mais ils refusent de parler de son dieu : liberté et égalité sociale et politique. Dans ces conditions, le culte célébré à travers les élections notamment présidentielles ne peut que manquer de sens pour constituer un élément de réponse à la crise qui secoue la société ivoirienne depuis si longtemps.

3. Si seulement la république démocratique se résumait aux scrutins présidentiels.

Si seulement la démocratie pouvait se mesurer au transfert, au dessus des peuples, du pouvoir entre prétendants, n’acceptant que de détenir le pouvoir et la victoire électorale pour le détenir et l’exercer, plutôt qu’avec des idées, des pensées et des actes politiques, certes incertains et imparfaits, à propos de la manière de vivre ensemble, la Côte d’Ivoire serait sans doute en paix. Elle le serait-elle vraiment, si Alassane Ouattara avait consenti à céder le fauteuil de président à Konan Bédié ou à Soro Guillaume ? S’il arriva qu’Alassane Ouattara céda le pouvoir à Konan Bédié ou à tout autre, pour l’avoir aidé à le conquérir violemment en 2010-2011, la Côte d’Ivoire, notre beau pays n’aurait pas été pour autant une démocratie, ni en paix, parce que les ivoiriens y vivraient alors paisiblement. Qui peut penser ou croire qu’une paix fondée et conditionnée par l’accord, sans les ivoiriens, entre ceux qui ne considèrent que la détention du pouvoir et la victoire électorale qui les y mène relève d’un acte démocratique. Voilà pourquoi la paix, qui aurait résulté d’un tel accord, n’aurait fait que repousser et retarder le moment de l’irruption de la violence. A défaut de cette paix, la violence a surgi plus tôt dès leur désaccord constaté. Aucun ivoirien ne doit par conséquent être étonné par la circonstance actuelle de violence.

La paix ne peut pas être la circonstance de coexistence sociale dans laquelle tous ceux qui n’acceptent pas de ne pas détenir le pouvoir s’accordent pour le co-détenir et l’exercer, dans laquelle tous ceux qui n’acceptent pas de ne pas être à la barre du pouvoir le sont. La paix n’est pas le moment sociopolitique d’une société politique quand tous ceux qui ne supportent pas de ne pas détenir le pouvoir pensent le détenir et sont apaisés par ce fait ainsi que par le fait que nuls autres qu’eux, en tous cas, ne détiennent ni ne l’exercent seuls, fondés sur le rejet du risque de la domination. Qu’est-ce qui justifierait d’évoquer une situation de paix sociale, dans une société sans aucuns membres qui s’abandonneraient les uns aux autres, sans aucuns autres qui gouverneraient seuls, parce que tous gouverneraient. La circonstance de paix est-elle possible sans une circonstance dans laquelle certains exerceraient aux noms de tous et pour tous le pouvoir constitué collectivement et si d’autres ne le détenaient pas ni ne l’exerceraient ?

Une société où ces conditions ne sont pas remplies peut-elle produire une circonstance de paix, quand la détention et l’exercice du pouvoir par tous constitue le moyen de tous ses membres de se dispenser de la confiance mutuelle. Il convient de se rendre à l’évidence : une société dont les membres haïssent la confiance mutuelle, laquelle haine implique une volonté farouche de détenir le pouvoir pour se protéger de ceux avec lesquels ils coexistent est une société peureuse et violente. L’unique moyen de ses membres de coexister les uns à côté des autres, transformés mutuellement en adversaires, si ce n’est en ennemis, est un équilibre des forces ou la disposition d’une surforce, tous les recherchés dans la co-détention du pouvoir, ou dans une détention exclusive. Cela dit, la co-détention du pouvoir peut se constituer dans la reconnaissance d’un principe de réalité : la reconnaissance par les membres de la société de la nécessité de garantir la construction de la confiance mutuelle qui leur fait défaut. Dans un tel cas, un tel projet ne peut relever d’un accord entre dirigeants et prétendants à propos de la détention du pouvoir qui les oppose. Pour avoir un sens pour la société, un tel accord doit être l’accord de ses membres méfiants mutuellement les uns vis-à-vis des autres à une période de leur coexistence. Le partage du pouvoir qu’une communauté génère et représente ne peut pas être l’affaire des seuls dirigeants, leurs moyens de mettre en latence le conflit qui oppose leurs supporters à travers eux et dont l’objet est constitué par la détention du pouvoir de dominer les autres.

4. Nouveau gouvernement ou régime : lequel et pour quoi faire ?

A quoi peut bien servir quelque nouveau gouvernement ou régime, ainsi que les ivoiriens en ont connus depuis 1995 au moins, dans la résolution de la crise, si l’idéal de société républicaine et démocratique ne constitue pas une idéologie commune de tous les ivoiriens qui aspirent à détenir et à exercer le pouvoir, qui fonde leurs actions politiques au pouvoir comme dans l’opposition ?

Que tous ceux qui aspirent à la grande mutation de la société ivoirienne se tiennent prêts. Ils devront faire face à la situation qui vient d’être analysée. Ce sont ceux qui se sont élevés contre le régime Konan Bédié dans les années 90, mais dont plusieurs d’entre eux ont soutenu celui de Laurent Gbabgo des années 2000 et d’Alassane Ouattara des années 2010. Ce sont aussi ceux qui se sont dressés contre le régime Gbagbo pour supporter ensuite celui de Ouattara. Enfin, ce sont ceux qui tentent de s’opposer au régime Ouattara, mais qui l’acclamaient à ses début ou l’ont servi et dont plusieurs d’entre eux supportaient ceux de Bédié et de Gbagbo. Ils se sont pourtant élevés contre leur conception semblable du pouvoir, des institutions de la république démocratique notamment.

Tous ces ivoiriens, femmes et hommes, jeunes et vieux, citadins et villageois, etc… ne constituent pas une masse homogène, sauf à considérer leurs pensées et sentiments obtus vis-à-vis des conceptions identiques de ces régimes selon le gouvernant. Rarement, ils n’ont accepté de débattre de la rationalité de leurs pensées, se contentant d’esquiver en préférant justifier pourquoi ils s’opposent à tel régime à telle époque, plutôt que d’expliquer pourquoi ils soutiennent, contre raison, tel autre régime à telle autre période. Leur désaccord tragique parfaitement entretenu, en raison de faire prévaloir leurs positions irrationnelles respectives, ne peut trouver aucune solution, s’ils n’introduisent pas un minimum de raison, l’unique espace où ils peuvent par eux-mêmes arbitrer son la justesse ou la fausseté de leurs choix circonstanciels. En étant fondés sur leurs réalités psychologiques, leurs dissentiments voire leurs hostilités qui caractérisent leurs relations ne peuvent trouver un minimum de résorption qu’en introduisant un peu de rationalité, et des garde-fous.

Que de forces gâchées cependant qui manquent aux ivoiriens mutuellement hostiles et qui manqueront à tout nouveau régime. Quelle différence et quelle utilité peut avoir avec les régimes précédents, un nouveau gouvernement, mais d’ivoiriens séparés et désunis par des griefs anciens ou actuels, justifiés ou non ainsi que par leurs incompréhensions toujours entretenues ? Rien d’utile à tous ne peut être possible ni réalisé par quelque nouveau gouvernement sans le concours de tous les ivoiriens.

Au delà des élections, il est temps de songer et à préparer l’avenir.

On peut espérer que le lecteur et chaque ivoirien ont bien perçu l’intention se trouvant en arrière plan des propos précédents.

Un constat partagé : fausse route du peuple ivoirien.

Il ne s’est pas agi de défendre le régime de Ouattara, ni tous les autres qui l’on précédé, puisque comme eux, nous convenons qu’il a tort. Il ne s’est pas non plus agi de souligner le tort et la responsabilité de la seule opposition actuelle, puisque, comme toutes les autres qui l’ont précédée, elle a tort aussi. Et, même si quelque lecteur ou ivoirien le pensait malgré tout, on ne peut que l’inviter à considérer que sur la longue période de crise, les oppositions ont alternativement constitué les régimes, tandis que que les régimes se glissaient dans leur position de gouvernants. En conséquence, ce qui vaut pour le régime actuel vaut pour les régimes d’hier pendant que ce qui vaut pour l’opposition d’aujourd’hui vaut pour les oppositions d’hier. Bref, nul ivoirien n’est épargné de sa contribution à la crise, à quelque position politiques variables qu’il ait pu adopter circonstanciellement selon les issues temporaires du cours de l’histoire coproduite.

Les ivoiriens doivent plutôt se rendre compte qu’ils se fourvoient ; ils rabâchent continuellement à chaque situation conflictuelle dans la même crise la même lecture des événements ; ils répètent les mêmes arguments périmés pour fonder une compréhension de ceux-ci. Leur caractère désuet et impropre ne souffre d’aucune difficulté de constatation ; il suffit d’observer que rien de tout cela n’a contribué à réduire la crise pendant plus de vingt ans. Il convient qu’ils en changent. Espérons qu’ils ont procédé à une lecture et écoute attentives et ouvertes de ceux que nous avons proposés au débat. Pour ce faire, leurs systèmes de références habituels mis à l’écart, pour un court instant, espérons qu’ils sont aptes au vrai débat.

Confrontés aux situations conflictuelles et de crise qui se sont succédées, les ivoiriens sont parvenus au constat magnifiquement résumé par l’observation suivante de l’écrivaine tchèque Milena Jasenska : “Et, tant que les gens qui se refusent absolument à faire de la politique ne considéreront pas que “la politique” – c’est-à-dire “ce qui se passe”, comme aussi importante que leurs affaires privées, la grande masse des hommes se laisseront ballotter avec indifférence, au gré des événements, sans se rendre compte que ces mêmes événements pénétreront dans ses maisons, jusque dans les assiettes de la soupe de midi.” (1). Certes, dans leur grande majorité, ils tentent de faire de la politique. Et, c’est bien qu’ils se soient forgés une conscience politique et qu’ils tentent d’exercer leur souveraine liberté. Mais, il ne suffit d’agir librement ; l’action libre doit être utile, rendre les circonstances et l’environnement de la vie acceptable.

Voilà pourquoi, on peut cependant être lucide devant la liberté des ivoiriens, exercée dans un sens ou de l’autre, en particulier sur un fondement psychologique ou sur le fondement d’intérêts particuliers, ainsi que par tous ceux d’entre eux qui aspirent à conduire les relations entre les ivoiriens ou qui les gouvernent déjà. Pierre Mendès France  a tiré de telles postures le constat implacable suivant qui, tout en respectant leur liberté, éclaire néanmoins une perspective d’espoir que je partage également. « Je crois que si l’Histoire a un sens, elle n’en est pas moins, dans une certaine mesure malléable. Il y a des possibilités, de fluctuation, d’accélération, de ralentissement, des circonstances favorables qui permettent d’anticiper certains progrès, des circonstances défavorables qui retardent certaines maturations. Si les hommes auxquels le pouvoir est confié interprètent convenablement la réalité historique à laquelle ils sont confrontés, ils peuvent favoriser des accouchements, les rendre moins pénibles, moins douloureux ; ou au contraire freiner tel ou tel progrès (…).» (2) Et, les ivoiriens détiennent une partie du pouvoir.  La responsabilité revient par conséquent à chaque ivoirien d’interpréter la réalité que nous produisons collectivement depuis si longtemps et d’ajouter ses pièces à un débat trop longtemps évité si ce n’est combattu : celui de notre devenir commun. Malgré les circonstances, qui donnent parfois l’impression de petitesse ou à penser que ce que chacun a à dire n’est pas important ou l’expose, il y a toujours un chemin : le chemin de l’audace, tant qu’il s’agit de livrer au partage du plus grand nombre d’ivoiriens ses pensées et non d’agresser ou de violenter qui que ce soit, qu’il est question de combattre des pensées et des actes et non pas des hommes pour ce qu’ils pensent, font ou pas.

Comme lui, je récuse le fait que la contrainte justifie parfois l’inaction, alors même que malgré sa présence, on peut toujours agir utilement ou non ; c’est le sens de ces quelques lignes. Ce qui compte, c’est d’agir avec l’intention d’être utile, sans certitude cependant du résultat. «(..) A l’intérieur d’un déterminisme historique fondamental – qui, sur la très longue période, me paraît contraignant – les hommes qui contribuent à former l’opinion publique, et qui ensuite sont investis des responsabilités, ont des moyens d’être utiles ou nuisibles. En ce sens, il n’est pas sans intérêt de réfléchir à l’influence positive ou négative qui a pu être celle de tel ou tel homme. » (3) Les contraintes de leurs actions politiques ne peuvent pas être constitutives de l’échec de tels ou tels dirigeants ivoiriens à être utiles à eux tous. Il revient en conséquence aux ivoiriens, tous débarrassés de leurs propres démons, d’examiner l’utilité collective de tous ceux qui ont animé la vie politique ivoirienne depuis les années 90. Certainement, “Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie, il faut l’action”. (4) L’action décisive n’est pas celle pour prendre ou accaparer le pouvoir que tous les ivoiriens constituent, mais pour examiner ensemble pourquoi tous ensemble, les ivoiriens recommencent sans cesse la même histoire violente depuis 1990.

Nombre d’ivoiriens qui étaient acteurs de cette histoire au début de cette crise de violence en 1990 , d’une manière ou d’une autre, ne sont plus. “Les dieux ne pouvaient donner l’immortalité à l’homme lui ont donné le temps.” selon Platon (5). Et bien, nuls ivoiriens ne sont immortels, mais chacun à son époque peut être utile à tous, tant qu’il dispose du temps de vivre. Tant que les ivoiriens vivent, ils disposent du temps de changer collectivement de manière de vivre ensemble et ses modalités, d’être ensemble utiles à eux-mêmes ainsi qu’à ceux qui restent après eux ou qui arriveront après eux ; à une unique condition : qu’ils acceptent de discuter de cette manière et non pas de continuer à maintenir en latence ce qui divise depuis toujours : la volonté de puissance pour dominer d’autres ivoiriens, plutôt que la coopération d’ivoiriens égaux et humbles, en quête de la même dignité. Il est temps de ne pas penser qu’à nous, mais de préparer l’avenir pour les innombrables ivoiriens qui continueront la Côte d’Ivoire, au milieu de tous les peuples du monde et qui contribueront à continuer l’histoire des hommes, en quête d’une vie digne, de l’idée commune qu’ils se font d’eux-mêmes.

Pour ma part, je refuse ce qui se passe, à savoir la politique menée en Côte d’ivoire depuis 1990 et à laque chaque ivoirien contribue à sa manière et selon ses capacités. Collectivement, nous produisons depuis cette date au niveau national, une société du silence et du mépris : au entre les dirigeants de chaque régime et les citoyens. Nous produisons dans le même temps au sein des groupes communautaires une société du bruit : ces bruits sont générés par les nombreux échanges, discussions en vases clos, entre leurs membres qui, semble-t-il, se ressemblent et s’associent, en raison de penser et de ressentir la même chose. Mais, rarement ils ne débattent au sein de leurs groupes des sujets fondamentaux qui les éloignent des autres ; une raison à cela existe : ils ont raison sur tout. Ces sujets, qui minent pourtant leur avenir commun, ne peuvent qu’aboutir au pire s’ils ne se réveille pas de ce cauchemar : la fin de la république que les uns et les autres veulent s’approprier unilatéralement.

Depuis 1995, le peuple ivoirien s’est progressivement muré dans la désespérance de la politique, ce qui se passe. C’est que des dirigeants dignes de prestidigitateurs de la politique sont constamment parvenus et sans en dévier, à habiller la noble politique de consultations électorales faussées et et vite bâclées, en tant qu’un passage obligé des temps nouveaux. Maquillant leurs réelles intentions de promesses qui ne les ont jamais engagés, ils conduisent année après année la barque ivoirienne au désastre. Voici pourquoi, si les ivoiriens acceptent de poursuivre l’histoire dans cette direction qui a montré son potentiel de dangers, il arrivera sans doute un moment ou l’existence même de la Côte d’Ivoire sera en jeu ; lorsque qu’un grand nombre d’ivoiriens murés dans le silence la rejetteront sans ménager personne. Mon choix est fait : être du côté de tous ceux des ivoiriens qui refusent qu’une telle voie ne continue d’être arpentée et de ceux qui n’aspirent qu’à préparer un autre avenir commun avec tous les ivoiriens qui partagent cette finalité.

Quelques idées pour préparer l’avenir.

Que faire de la crise de vivre ensemble des ivoiriens ? Il faut sans doute en discerner les fondements et les mécanismes de ses manifestations. C’est à cet cette tâche essentiel que tente de contribuer le présent effort. Ensuite, il faudra penser à préparer l’avenir commun et e commun. A ce titre, quoi que chaque ivoirien pense dans cette crise et à son sujet, il sait que les nécessaires et difficiles conciliations entre les fractions d’ivoiriens qui y sont engagées en s’affrontant constitueront sans aucun doute, le but principal d’un gouvernement utile au peuple ivoirien. Voilà pourquoi un tel gouvernement n’échappe pas à la question suivante : quelles causes de la crise ont été identifiées par le gouvernement à venir et quel est son programme d’actions pour la résorber définitivement ? Si cette contribution a une signification, c’est celle de constituer un travail qui doit contribuer à préparer ces réconciliations entre ivoiriens, si tant est qu’ils ont jamais été authentiquement conciliés. Sans ces conciliations entre les ivoiriens et s’agissant de leurs manières de vouloir vivre ensemble, aucun véritable gouvernement de progrès communs ne sera possible.

Il ne suffira pas à un gouvernement, potentiellement nouveau, de promettre habilement l’impossible ; il faut qu’il veuille vraiment et puisse le réaliser. Vouloir implique de sa part de s’être débarrassé des vieux cadres moribonds de pensées, des sentiments faux et sociotoxiques, d’adhérer vraiment à l’idéologie républicaine et démocratique, à savoir, aimer les ivoiriens, mais libres égaux et dignes au point de n’en préférer aucuns par rapport à tels autres. Un important marqueur de ce point de vue sera la considération manifestée à l’égard des innombrables ivoiriens des campagnes ; depuis l’indépendance, ils ont été abandonnés à la rigueur des monarchies et des aristocraties locales en périphérie ou au cœur de la république démocratique ; ils sont pourtant des citoyens de la république comme tous les autres.

Pouvoir requiert d’être en mesure d’obtenir la confiance républicaine de tous les ivoiriens, y compris et surtout de ceux qui ne vous ont pas attribué leurs suffrages, de pouvoir compter sur leurs participations à la république, même et surtout quand ils procèdent parfois en manifestant leurs désaccords, réprobations, leurs protestations, dans le cadre des règles de la république. Bref, un nouveau gouvernement le sera s’il est de rupture avec tout ce qui nous a conduit à une crise violente durable. Tout gouvernement nouveau, adossé comme ceux qui l’ont précédés, à des fondements incompatibles avec la république démocratique, avec une organisation plus juste et plus humaine de la société, à savoir qui refuse d’ériger la reconnaissance de la dignité de chaque ivoirien au titre de ses préoccupations ne veut ni ne peut constituer un acteur de résolution de la crise.

Il convient de combattre la juste tentative de penser que les élections de 2020 seront vaines et stériles comme les précédentes et de s’en désintéresser et de se réfugier dans des perspectives qui pourraient aggraver la crise. Les forces du véritable progrès commun doivent parler à tous les ivoiriens, discuter et débattre avec eux, notamment de leurs perceptions des véritables causes de la crise, leur indiquer les traits principaux de leur programme pour traiter ces dernières dans le but de faciliter l’accouchement de conciliations des ivoiriens divisés. Il le faut aussi, pour combattre le régime Ouattara et le désordre qu’il a fortement contribué à installer en Côte d’Ivoire aussi bien, depuis le moment où il aspirait gouverner le peuple de Côte d’Ivoire que pendant les années où il est parvenu à le faire. Il le faut également, pour combattre ceux qui n’ont pas été capables de proposer le bon chemin aux ivoiriens qui ont fini par succomber à son ordre politique, accompagné et caractérisé par le désordre. Le temps est venu de proposer un ordre juste aux ivoiriens ; je suis convaincu qu’ils sauront reconnaître son caractère parmi tous les autres qui leur ont été appliqués jusque-là. Il n’y aura aucune conciliation possible entre ivoirien sans un tel ordre, quoi que sera la nouveauté d’un nouveau régime.

Conclusion

Les ivoiriens ont décidé que la révolution permanente qu’ils  ont engagée depuis 1993 doit être réalisée à travers des élections. Aussi, ces dernières qu’ils attendent comme ce qui doit les libérer sont sans aucune signification. La révolution permanente doit enfin prendre fin. Elle le sera à travers l’organisation d’une manière acceptable par tous les ivoiriens rassemblés de vivre ensemble ; cette dernière confèrera aux élections un autre sens que celui d’une confrontation violente, habilement organisée et restreinte par ceux qui gouvernent, pour décider de qui détient la puissance de dominer les ivoiriens. C’est de cet avenir commun et en commun dont il s’est agi des conditions dans tout ce qui précède.

Avant d’envisager de tenter réaliser ensemble cet avenir, une rupture dans la conception sociotoxique de la manière de vivre ensemble doit être réalisée. Il convient alors de faire place au débat, pour essayer de poser les conditions nécessaires pour mettre fin à la crise et réfléchir ensemble à cette rupture. Les idées partagées dans les lignes qui précèdent constituent des pièces que j’ai tenté d’ajouter à ce débat, pour le nourrir et pour le développer. La finalité est simple et claire. La crise durable et dangereuse ne rencontrera pas les conditions de sa résolution sans réunir tous les ivoiriens, qu’ils soient les vainqueurs ou vaincus d’hier de la crise ou d’aujourd’hui ainsi que ceux qui espèrent l’être demain après les élections. Et, la fin de la crise en elle-même est la condition nécessaire pour un avenir commun possible et de progrès en tous domaines. Pour ces raisons, ceux des ivoiriens qui n’aspirent qu’à détenir et à exercer le pouvoir, y compris sans une partie des ivoiriens, pire encore en en écrasant plusieurs d’entre eux s’il le faut, manquent à leurs responsabilités historiques. Parce que libre, chaque ivoirien qui les soutient ou qui est leur adversaire dans cette quête insensée doit, comme eux, assumer les siennes.

Pour ma part et à travers ces lignes, j’ai tenté de le faire avec la ferme intention d’être utile à tous les ivoiriens, en ayant à l’esprit l’essentiel, l’homme digne : à savoir l’homme libre et utile à tous les autres. Ce qui distingue les hommes, les dirigeants et tous ceux qui détiennent et exercent un pouvoir d’influences des relations des hommes au sein de leur société, c’est précisément cela : leur utilité collective ou leur nuisibilité collective. Que chaque ivoirien choisisse l’ivoirien qu’il veut être. Il est sans doute possible qu’un grand nombre d’ivoiriens a déjà choisi, qu’il pense sans doute  agir dans ce sens de l’utilité collective ou pas. Aussitôt, je crains que les pensées, sentiments et actes précédemment analysés ne nous accordent pas. En effet, le débat rebondit sur les limites de la société ou communauté pour laquelle les parties du peuple veulent être utiles en agissant comme elles procèdent et telles que nous en avons examiné et dégagé le manque de rigueur et d’authenticité.

Tout cela montre simplement la nécessité du débat, si l’intention sincère des ivoiriens est d’être mutuellement utiles à tous les ivoiriens. Bref, il est temps que la crise de la république démocratique cesse. Les ivoiriens doivent s’efforcer de penser et d’agir, comme des républicains et démocrates convaincus, comme des croyants de cette manière de vivre ensemble, dont le dieu est : liberté et égalité sociale et politique. C’est à cette condition, que devenant de meilleurs croyants, le culte consistant en des élections présidentielles, rendu à la république démocratique, à la liberté et à leur égalité sera apaisé. Ils n’y parviendront pas à vivre paisiblement s’ils croient davantage au dieu opposé, j’ai nommé l’inégalité sociale et politique et la domination, auquel il rendent culte à travers la violence échangée. La république démocratique est la forme de société et la manière de vivre ensemble qu’ils ont choisie. C’est en la défendant tous que quelque régime qui détient et exerce le pouvoir qu’ils constituent ensemble en tant que peuple, et que quelque opposition qui s’y oppose, gagneront la considération et le respect des ivoiriens, eux-mêmes évoluant alors vers un peuple véritablement souverain, pour arbitrer leurs différends et rétablir la république. Faute de cela, la violence continuera d’accompagner durablement l’existence collective des ivoiriens, quelle que soit la nouveauté du gouvernement s’extirpant du sang versé des ivoiriens pour pouvoir surplomber l’existence de ceux d’entre eux qui vivent encore.

Et, ma foi au delà du tumulte des sentiments sociopathiques exprimés par nombre d’ivoiriens, si ces élections devaient aboutir à un nouveau gouvernement, on peut espérer, malgré toutes ces attitudes belliqueuses, qu’il ne le soit pas du seul fait que son avènement fait baisser temporairement la tension qui traverse depuis si longtemps les ivoiriens et de rendre la crise moins vive, comme ce fut le cas des précédents. Si, avec courage, le régime qui en résultera assurément s’approprie la question de la manière acceptable par les parties du peuple ivoirien de vivre ensemble, il aura sans aucun doute l’immense considération de tous les ivoiriens, qu’ils l’ai supporté ou pas. Il est sans doute certain que sa manière contestable, peut-être, de leur procurer des progrès dans les modalités de leur existence sera contestée. Mais, au delà de cela, ils lui sauront gré de reconnaître la première finalité d’une république démocratique : à savoir, la cohésion de ses membres, laquelle assure sa continuité dans l’histoire, à travers celle de ceux qui la constituent en vivant ensemble précisément de cette manière. La quête d’une vérité doit acceptable par tous doit avoir raison du sophisme érigé en pensée politique en Côte d’Ivoire.

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(1) Milena Jasenska, “Vivre, reportages politiques 1937-1939”, Collection “Bibliothèques”, Éditions 10/18

(2) Pierre Mendès France : “Préparer l’avenir”, Éditions DeNoël, 1968

(3) Jean Lacouture, “Pierre Mendès France”, Éditions du Seuil, 1981

(4) Victor Hugo, ” Les misérables”, Éditions Gallimard, Collection Folio Classique

(5) Platon, cité par : François Mitterand, “Ma part de vérité”, Editions Fayard, Collection Le Livre de Poche

GNG

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