Côte d’Ivoire : Un régime monarchique déguisé depuis 2010 ?

Avant même et surtout au lendemain de la mort de Félix Houphouët-Boigny, la bataille a fait rage pour prendre le pouvoir. Ce qu’il y a en les hommes de plus vil a même servi de support et d’argument de lutte par tous les acteurs. Les Ivoiriens ont payé un lourd tribut et la Côte d’Ivoire en est sortie fractionnée, quoi qu’on en dise.
 
Les tentatives et éliminations par meurtres n’ont pas suffi à désigner un vainqueur, lequel ne pouvait être acceptable dans tous les cas par ces voies. De toutes les alliances diverses de circonstances entre acteurs, seule une a permis à la Communauté internationale de soutenir des ivoiriens contre d’autres, pour parvenir à la paix régionale, menacée par les ivoiriens, ainsi que la tranquillité du monde. La communauté internationale a défendu ses intérêts menacés par les productions toxiques des ivoiriens divisés. Les ivoiriens eux-mêmes ont profité de cette paix temporaire et en bénéficient encore. Quelques ivoiriens, se plaignant des circonstances du retour à une paix, certes temporaire, n’ont pas plus raison que ceux qui se réjouissent d’une situation qui recèle en elle-même, l’énergie potentielle de lendemains que chacun redoute.
 
La paix temporaire a été possible parce qu’une espèce de régime de monarchie constitutionnelle s’est progressivement mise en place, sans reposer sur aucun socle constitutionnel. Avec tout le respect dû aux acteurs eux-mêmes, on peut voir dans les fonctions telles qu’elles se déclinent ceci : un président, “faisant office de premier ministre véritable” gouverne en consultant “un roi faiseur de paix” qui lui assure la cohésion minimale nécessaire, sans laquelle son pouvoir n’est pas. Mais tout cela existe parce que les ivoiriens le veulent, en tous cas une large partie. Qui peut leur en vouloir. Fernand Braudel ne définit-il pas ainsi en substance ce qui se passe : l’histoire, c’est celle que les gens majoritaires au sein d’une population donnée produisent ; à condition d’introduire aussitôt sous réserve de leurs choix libres. Beaucoup de ceux qui s’en plaignent regrettent d’avoir été éjectés du pouvoir.
Sert-il vraiment à quelque chose de reprocher quoi que ce soi aux acteurs, à ceux qui gouvernent ou aux autres qui le veulent ? Nous pensons qu’il convient de dépasser la réalité elle-même et de la voir autrement. Le régime socio-politique dans les villages africains et les royaumes est celui de la monarchie absolue. A bien y regarder, il y a en Côte d’Ivoire désormais et depuis 2010, une espèce de régime monarchique constitutionnel, mais sans fondement : une fonction présidentielle, mais dont le pouvoir réel semble émaner d’une “fonction monarque” ayant su s’imposer comme telle, au grand dame des ivoiriens. Ainsi, le grand gagnant du fractionnement de la Côte d’Ivoire, c’est cette fonction. Désormais, sans être dans l’obligation d’être dans la mêlée, cette fonction a une place et une importance que celui qui l’incarne n’a jamais eues et que hier tous les lui contestaient, y compris ceux-là même qui l’ont combattu férocement. C’est une véritable marque d’intelligence de la situation de sa part. Ceux qui en doutaient en sont désormais convaincus sans doute.
 
Mais au fond, que gagnent véritablement les ivoiriens ? Au delà d’une paix qui ne tient que tant que vivent encore ces deux principaux acteurs, rien qu’on puisse considérer comme durable. Il faut donc préparer l’avenir. Celui qui continuera ou poursuivra la période initiée depuis 1993 n’en est pas un qui soit satisfaisant pour les ivoiriens. C’est pourquoi dès maintenant, il faut se projeter, plutôt que de se laisser emporter par ce qui se passe, par ce que les acteurs ont fait ou pas, font ou pas. La seule véritable question est : que voulons-nous ensemble et que faisons-nous ensemble pour faire arriver ce que nous voulons et changer ce qui se passe ?
 
Pour traiter cette question, il n’ y a pas de place pour la peur.
Ce qu’il faut, c’est de l’engagement. Et, on est engagé quand on agit alors qu’il n’est pas nécessaire de le faire, selon Vladimir Jankélévitch. Et, il n’y a aucune nécessité personnelle pour personne à faire quand il y a des risques importants. C’est à partir de ce point que se mesure le véritable engagement. Il en faut aussi du courage, en raison même de ces risques. Sur ce point, je partage assez l’avis de la philosophe Cynthia Fleury, quand elle énonce : « pour un individu comme pour une collectivité, il n’existe qu’une seule manière de se protéger : assumer ce en quoi l’on croit et ne pas renier ses valeurs morales ». Et, moi je crois en un espace social commun, dans lequel les uns ne sont pas alliés des autres contre certains autres. Je crois en la marche possible de l’Afrique, de progrès en progrès, de réduction de ses difficultés de vivre en réduction. Je crois en la capacité de l’Afrique de produire sa part temps et de lui donner une saveur agréable.
 
Avec de l’engagement et du courage, on peut alors tenter de réaliser ensemble l’espace social commun, celui que constitue nos accords et duquel nous excluons tout ce qui nous sépare et nous divise. La marche collective, de progrès en progrès, est à ces divers prix. Chacun doit avoir conscience du fait que et en paraphrasant Platon, le danger constant pour l’Afrique, c’est la situation dans laquelle le seul mérite de beaucoup de ceux qui la gouvernent ou se battent pour le faire, réside dans leur volonté de prendre, de détenir, d’accaparer, de posséder le pouvoir collectivement constitué, pour eux-mêmes ou pour leur communauté d’origine. Le temps est venu de se battre, loin du pouvoir.
GNG

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