COTE D’IVOIRE 2020 (3/4) : Des hommes d’État peuvent-ils accepter de faire perdre la Côte d’Ivoire pour le gain d’une partie des ivoiriens ?

Des élections présidentielles interviendront en Côte d’Ivoire en 2020. Enfin, sauf rebondissement de dernière minute, ce sera le cas. Des alliances interviendront entre partis, puisqu’à l’avenir et pour un certain temps, gouverner ce pas l’exige. Dans l’article précédent, nous avons examiné les scenarii de la bataille de que nombre d’ivoiriens ont engagée en vue de la détention du pouvoir ou pour y participer. Chacun sait en Côte d’Ivoire que quel que sera le détenteur, rien n’aura été résolu. Parce que les idées du devenir commun des ivoiriens sont absentes de la bataille. C’est pourquoi, les ivoiriens ne se font aucune illusion ni sur son issue ni sur ce qu’elles leur procureront collectivement. Devant ces circonstances non acceptables, on ne peut que refuser que des ivoiriens aient sans doute leurs intérêts particuliers satisfaits par les manœuvres en cours (quelque soit in fine le détenteur du pouvoir), quand dans le même mouvement la Côte d’Ivoire et les ivoiriens perdent collectivement, comme depuis 1993.

Dans cette analyse, on se pose la question de savoir ce qu’ils retirent collectivement de la politique menée en Côte d’Ivoire depuis 1993. Que gagnent-ils d’alliances bidons ? Que leur procurent les batailles politiciennes conduisant parfois à la violence, pour lesquelles la plupart des ivoiriens sont pourtant rangés (en rangs serrés selon leur appartenance communautaire) derrière le parti de leur préférence ? Que leur apporte la politique dépourvue de débats d’idées de progrès des modalités de leur coexistence ? Plutôt que multiplier les questions se rapportant au même souci, résumons par cette dernière : dans ce qui s’apparente à des manœuvres politiciennes, la Côte d’Ivoire et les ivoiriens ont-ils quelque chose à espérer de batailles n’ayant pour unique finalité que de déterminer l’identité du détenteur du pouvoir ? Bref, examinons le sens de la politique à laquelle les ivoiriens contribuent néanmoins depuis 1993, sans espoir d’en sortir.

La finalité nuisible de la politique menée depuis 1993

Il semble que chaque ivoirien fait de la politique au niveau où il le peut pour la finalité de la détention, la conservation du pouvoir ou la participation à son exercice. Et, même quand des ivoiriens se plaignent de ne rien retirer de leurs efforts pour cette détention en supportant tel ou tel détenteur, ils continuent d’agir politiquement de la même manière, comme si détenir le pouvoir (ou avoir ce sentiment) était plus important que la réalité de leurs conditions réelles d’existence résultant d’une détention qu’ils ont contribué à faire être. Il faut croire que paraître prime sur être et exister.

  • L’enjeu de la détention du pouvoir ou du sentiment de le détenir

Ainsi, entrainés par des leaders et partis politiques, des ivoiriens s’affrontent pour établir l’identité du détenteur du pouvoir d’État en 2020. Ils procèdent ainsi chaque cinq ans depuis 1993, sans débattre de la finalité collective du pouvoir à détenir et à exercer. Parce sans doute la question ne se pose pas à eux ; ils semble parfaitement discerner la fin qui justifie qu’ils se battent pour la victoire de tel ou tel détenteur, qu’ils supportent en raison d’être le mieux placé de leur point de vue pour la réaliser. S’ils se battent violemment souvent, c’est précisément parce que leurs productions visent une fin particulière qui les oppose nécessairement. Or cette manière de procéder conduit aux circonstances certes variables de leur coexistence, mais dont ils ne seront pas nombreux à contredire le caractère précaire depuis 1993. Aussi, une question peut être posée : les ivoiriens sont-ils à la fois victimes de leurs leaders et partis politiques et bourreaux d’eux-mêmes, pour reprendre les termes de Guy Corneau ? (1) Acteurs, même actifs ou spectateurs passifs, ils sont dans leur grande majorité friands de ces basses manœuvres politiques, dont nous avons précédemment esquissé des scenarii. Personne ne contredira que la bataille est engagée. Pourtant, à bien y regarder de près, les élections présidentielles de 2020 ne constituent que l’étape d’un jeu politique mortifère, digne d’un jeu tripartite de drames qui dure depuis la longue agonie puis la mort de Félix Houphouët-Boigny, bien que nombreux sont ceux d’entre eux qui en attendent un dénouement heureux. S’agissant de cette échéance, ils retiennent même leur souffle, tant ils savent que cette bataille qui les ramène aux circonstances comparables à celles de 2010 peut les conduire à l’usage de la violence. On ne peut que regretter que peu parmi eux se posent des questions autres que celle de savoir ce que le dénouement de la partie engagée par le RDR et le PDCI leur réserve. Encore qu’il n’échappe à personne, que le Président Alassane Ouattara a renforcé le FPI-ch à dessein, que Laurent Gbagbo pourrait retrouver sa liberté et faire du FPI un prétendant sérieux à la quête de la détention du pouvoir, plutôt qu’un composant d’alliances éventuelles. Dans l’hypothèse de son retour, les ivoiriens seraient alors ramenés à la situation irrésolue de 2010, dont l’irrésolution a été masquée par le RHDP dans des cérémonies de réconciliation d’ivoiriens au demeurant non conciliés. Est-ce ainsi que les ivoiriens entendent relever et élever la dignité de la Côte d’Ivoire et empêcher que certains de leurs frères et sœurs, enfants et petits enfants alimentent le vaste cimetière méditerranéen entre l’Afrique et l’Europe ?

En revanche, nombreux sont sans doute ceux des ivoiriens qui ont leurs préférences. Il fait même peu de doute qu’ils supportent tel ou tel parti ou leader et espèrent sa victoire, la leur bien entendu, sur la seule base qu’ils pensent qu’il est celui à même de satisfaire la fin particulière attendue : sa détention du pouvoir. En attendant, ils sont suspendus à ce que vont décider, d’une part, Simone et Laurent Gbagbo, depuis sa prison ou peut-être bien revenu de la Haye  et le FPI-ch, (tenu en leur absence bongré/ malgré  par Aboudramane Sangaré) et d’autre part, Soro Guillaume, en tant que les facteurs déterminants de ce qui se joue. Il est évident à notre esprit que les manœuvres, qui se déploient sous nos yeux, intéressent tant d’ivoiriens qu’il est difficile de leur contester cet intérêt. Ne sont-ils pas habitués et souvent invités à prendre partie, sur un fondement psychologique, avant de juger ? Pendant qu’ils sont plusieurs à compter les coups, les attaques fatales et les ripostes finales  et à les commenter, ainsi qu’à à applaudir le parti ou les leaders de leurs préférences, il semble qu’ils sont peu nombreux à se poser des questions paraissant essentielles. Sans dessein collectif, d’aucun parti, qu’est-ce que cela changera-t-il véritablement à leur existence et coexistence que le PDCI-RDA veuille arracher le pouvoir au RDR et qu’il parvienne ou échoue à le faire ?  Qu‘est-ce que le fait que RDR conserve le pouvoir peut-il changer à leur vie et à leur coexistence ? Bien qu’humainement cela ait un sens pour eux, ainsi que politiquement pour leur parti, qu’est-ce que la Côte d’Ivoire gagnerait-elle dans un échange politique “liberté de Simone & Laurent Gbagbo contre conservation du pouvoir par le RDR” ou encore dans un échange “liberté de Laurent Gbagbo contre conquête du pouvoir par le PDCI-RDA” ?

  • L’absence d’idées du devenir commun des ivoiriens

L’enjeu des ivoiriens est-il de savoir quel parti ou quel candidat supporter dans cette bataille pour la conquête du pouvoir, que de savoir ce que chacun des partis ou leader propose pour le pays et leur coexistence ? Est-il de savoir que les membres et sympathisants pensent à peu près la même chose au sein des partis plutôt que de savoir si des partis s’allient autour d’une idée de progrès qu’ils ont de la Côte d’Ivoire ? Des alliés ayant des idées communes et susceptibles d’unir véritablement les ivoiriens et de faire avancer le pays (et justifiant leur alliance) peuvent-ils être diviséelles diviser de tels alliés ? Si la seule idée que la plupart des ivoiriens partagent, à savoir celle de détenir, de conserver le pouvoir ou d’y participer, est précisément celle qui les divise, n’est-ce pas là, la preuve que toutes les stratégies en développement que nous avons évoquées précédemment, sont conséquemment des stratégies de division ? Parfois, on a le sentiment que des leaders pensent ainsi : “nous sommes ensemble, vous êtes nos frères, nos alliés… tant que nous détenons le pouvoir et que vous nous laissez assurer le leadership de la gouvernance. Ou encore, “nous pouvons êtres magnanime si nous avons besoin de vous pour conquérir, exercer ou pour conserver le pouvoir ; la bataille, si vous osez vouloir toucher au pouvoir ou refuser de nous laisser gouverner…. etc… “. N’est-ce pas là, en substance et exprimé simplement, le jeu de drames, sans aucune idée de progrès collectifs, auquel chacun ivoirien participe, qu’il soit spectateur ou supporter actif ou passif, mais tout de même acteur ? Est-ce là un jeu qui conduit à réaliser l’intérêt collectif des ivoiriens ? D’ailleurs, quel est-il ? Y en a-t-il un sur lequel ils sont d’accord et qui justifie que des partis aspirant à le réaliser s’affrontent pour détenir et exercer le pouvoir permettant de le faire ?

Lequel des ivoiriens peut affirmer qu’un taux de croissance économique, certes important, même exprimé en dizaine suffit à modifier durablement les conditions de coexistence des ivoiriens ? Qui peut penser que huit années de pouvoir RDR, garanti par le RHDP, a véritablement changé ou modifié les fondements sur lesquels repose le pays au moins ces 25 dernières années, quand il a suffi que deux partis alliés ne soient plus d’accord pour lever le voile sur ce qui n’a pas été résolu : la volonté incompressible de détenir le pouvoir des principaux leaders et partis politiques, de leurs membres et sympathisants ou supporter ? La suspicion et la méfiance mutuelles sont ce qui caractérisent les circonstances actuelles de coexistence des ivoiriens, malgré la paix sans démocratie que le RHDP a jusque-là réalisée depuis 2010. Car, en masquant le problème de la Côte d’Ivoire aux ivoiriens, cette alliance a certes ramené un peu de calme dans le pays. Mais les ivoiriens cheminent-ils et progressent-ils ensemble pour autant en direction d’un cap commun en raison de ne plus s’affronter violemment depuis 2010 ? C’est pourquoi, on est en droit de poser une question aux partis politiques ivoiriens : quelle est leur vision politique pour la Côte d’Ivoire, au delà de la finalité de vouloir détenir ou conserver le pouvoir d’État et de vouloir l’exercer ou y participer ?

Une signification nuisible conférée au pouvoir d’Etat.

Au regard du désir de détenir le pouvoir, on se demande si au delà, quelque leader et son parti politique ont-ils une vision de la Côte d’Ivoire. Cette dernière a-t-elle au moins la caractéristique d’ivoiriens rassemblés et menant une économie collective du progrès (de la réduction de leurs difficultés de vivre) ? Et le pouvoir qu’ils tiennent tant à détenir, quelle signification lui confèrent-t-ils par rapport à cette vision, au point de considérer que leur éloignement temporaire de lui est inenvisageable ?

  • Des manœuvres qui trahissent la conception du pouvoir

Existe-t-il une vision de la Côte d’Ivoire à réaliser à travers le pouvoir détenu en s’alliant aux uns pour écarter les autres, puis en s’alliant aux autres pour écarter les uns, hier alliés, aujourd’hui devenus adversaires encombrants, risquant de finir en ennemis ? Un tel pouvoir est-il apte à rassembler les Ivoriens, quand son existence doit à leur division ? Existe-t-il alors une vision de la Côte d’Ivoire dans laquelle les ivoiriens sont unis qui puisse être réalisée par un pouvoir dont l’existence repose sur leur désunion ? L’agonisante alliance RHDP pensait cela possible et réalisable. Les faits montrent que tout cela n’était que mirage. Le PDCI-RDA a marqué sa volonté de sortir de sa position de parti d’appoint au sein de l’alliance pour conquérir le pouvoir.  Cela ne démontre-t-il pas que cette alliance ne disposait d’aucun cap commun et/ou que la réalisation de cette vision commune par son allié ne lui convenait pas. Autrement, pourquoi met-il un terme à l’alliance ? Sa conception du pouvoir est-elle incompatible avec la situation dans laquelle il n’assure pas le leadership de son exercice ? Bref, sa décision a heurté son allié au sein du RHDP. Ce n’est pas trop tôt diront certains sympathisants PDCistes. Il est par conséquent sans doute mis en échec temporaire par le RDR et son leader réel.  Ce parti a perdu toute crédibilité et légitimité quand il pointe les excès d’un pouvoir dont il était jusqu’à hier la caution et la garantie au sein du RHDP. Comment peut-il penser que des ivoiriens conséquents aient confiance en lui, quand il ne constate des déviances du pouvoir par rapport à la loi que lorsqu’il ne co-gouverne plus avec son allié d’hier, pour avoir osé être à nouveau libre ?

Le Président Alassane Ouattara a riposté de manière sans doute attendue pour quiconque suit la politique ivoirienne depuis 1993 ; il a gracié Simone Gbagbo pour renforcer le FPI-ch et faire de lui un acteur décisif du jeu et peut-être un potentiel nouvel allié. Contrairement à Laurent Gbagbo, elle a sans doute été gardée à portée de mains du pouvoir, alors que sous le coup également de poursuites pour crime contre l’humanité. La contre-attaque foudroyante, sans doute anticipée, à la tentative d’un allié dont il n’ignorait guère la volonté de détenir le pouvoir à sa place explique probablement ce traitement singulier par rapport aux pensionnaires de la CPI. Il savait, connaissant la saveur et peut-être l’ivresse du pouvoir, que tôt ou tard, son allié devait refuser sa condition de béquille politique. Voilà le jeu depuis 2010. Le pays est suspendu à ce que Simone et Laurent Gbagbo et le FPI-ch vont décider qui permettra peut-être au RDR de faire Mat, comme aux échecs, en fonction du choix de Soro Guillaume. Une cérémonie somptuaire attend peut-être les ivoiriens. Il y sera sans doute question de réconciliation, enfin avec ceux avec lesquels on était prêt à se supprimer mutuellement la vie et qui jusque-là ne participaient pas à la paix de retour.  Cette cérémonie permettra sans doute, si tel était le cas, de désarmer psychologiquement ceux qui continuent encore de frapper dans leurs poitrines comme hier, tels de gorilles de montagnes en Ouganda. Il n’y a pas si longtemps, ils étaient aussi convaincus que les circonstances depuis 2005 d’alliance entre le RDR et le PDCI étaient impossibles, comme ils jurent encore qu’un rapprochement RDR/FPI-ch est impossible. En y évoquant la tradition africaine qui veut que même celui qui a tué vos parents doit être pardonné, la conviction de ceux qui ne jugent que sur le seul fondement psychologique sera atténuée, sinon vaincue et leur obéissance à la tradition sera sans doute obtenue. Le tour sera alors peut-être joué, sauf autre dénouement. Pathétique et funeste politique ivoirienne !

  • Accord sur la signification particulière du pouvoir

Nombre d’ivoiriens continuent de penser que leurs intérêts particuliers trouvent leur satisfaction dans la victoire électorale du leader ou du parti qu’ils supportent, en clair dans sa détention et exercice du pouvoir. Ils ont sans aucun doute raison. Mais, cela n’est vrai qu’à la seule échelle de leur personne et de leur groupe d’intérêts. Car, ni leur raison particulière n’est la raison collective ; ni leurs intérêts particuliers ne sont les intérêts collectifs. Dans ces conditions, tenter de faire du moyen collectif (le pouvoir D’État) leur moyen privé, au point que le parti ou leader qu’ils supportent doit absolument le détenir pour voir leurs intérêts particuliers satisfaits ne peut que heurter violemment d’autres ivoiriens. Pensant pareillement à eux, la réalisation des leurs ne transite cependant pas par le même canal (leader ou parti). Comment peuvent-ils alors concilier leurs intérêts, aussi particuliers ceux des uns comme ceux des autres ? Tant qu’à telle ou telle identité du détenteur du pouvoir semble correspondre une possibilité de satisfaction de tels ou tels intérêts particuliers, peut-il y avoir la possibilité d’une coexistence apaisée et d’une économie des progrès collectifs ? Quand la signification générale du pouvoir importe peu au profit de l’identité de son détenteur, y a-t-il de la place pour débattre à son sujet ? Ainsi, il semble qu’ils sont nombreux à être intéressés par des significations particulières, en occurrence celle attribuée au pouvoir. Concernant ce dernier, tout se passe comme s’il convenait absolument de détenir, comme pour ne pas souffrir de la signification qu’on lui confère : le moyen de satisfaire des intérêts particuliers, individuels ou de groupes semble constituer son sens. La signification particulière attribuée au pouvoir d’Etat ne nécessite aucun effort de leur part de mise en commun de son sens et de sa compréhension, dans la mesure où elle ne constitue pas un objet d’opposition. L’observation renvoient le fait le fait de la plupart des ivoiriens semblent accordés sur cette signification particulière, si bien qu’elle n’est pas ce qui les oppose. C’est donc les effets de mise en œuvre du pouvoir ainsi signifié qui les éloignent les uns des autres.

C’est sans nul doute pourquoi de nombreux autres ivoiriens regrettent qu’au cours de ces 25 dernières années des partis n’aient d’autres idées pour le pays que celle de détenir le pouvoir ainsi signifié, de le conserver ou d’y parvenir. On ne peut par conséquent pas douter de leur conséquence à considérer qu’un parti hors du pouvoir constitue un progrès dans le cadre du processus démocratique normal. A condition qu’un tel parti consacre son énergie, non pas prioritairement à œuvrer pour le détenir, comme une fin en soi, mais au contraire à penser et à développer ses idées pour une Côte d’Ivoire menant une économie collective de progrès communs. Dans une telle Côte d’Ivoire, plus aucun parti politique et ses membres et sympathisants ne craignent ni n’appréhendent de ne pas détenir le pouvoir. De ce point de vue, le FPI-ch, comme d’autres avant lui, a donné l’exemple de l’archétype du parti politique ivoirien, concevant le pouvoir dans son sens particulier. Loin d’être une victime, ce parti autant que les autres partis, a contribué à la situation socio-politique calamiteuse qui prévaut en Côte d’Ivoire depuis le décès de Félix Houphouët-Boigny le 7 décembre 1993. Eloigné du pouvoir dans des conditions que chacun sait, ce parti et ses sympathisants ont consacré l’essentiel de la quasi-décennie à leur seule cause : à prier, à invectiver le pouvoir et la communauté internationale pour la libération de leurs leaders emprisonnés. Ils ont procédé comme s’il arriva le pire pour eux, au point que la raison d’être de ce parti s’arrêta. Comme si la Côte d’Ivoire n’avait plus aucune importance, en tous cas, pas celle qui a justifié espérons-le de s’être constitué comme association politique. Car, quelle a été l’idée de ce parti visant à transformer sa cause de parti en cause collective, de sorte que l’enjeu n’était plus celui du seul parti FPI, mais un enjeu national. Dire cela ne signifie guère que l’emprisonnement des responsables d’un parti politique de premier plan n’avait pas en soi ce caractère, au moins pour “upgrader”, (comme ils disent les anglophones) l’unité nationale. Le propre d’un parti politique est précisément de réfléchir et d’argumenter la transformer d’intérêts particuliers en intérêts à caractère national ou collectif, et d’établir ainsi leur utilité collective. Autrement, il ne suffit pas de défendre des intérêts particuliers, de les asséner, de les revendiquer et d’invectiver pour en faire des intérêts collectifs. En hui années, des ivoiriens rassemblés n’ont pas partagé la cause du FPI, ni n’en ont fait cause commune. Pourquoi ? Sans doute, parce que ce parti n’a pas réfléchi à la question de savoir comment montrer à tous l’intérêt collectif de ce qui au départ est sa cause ainsi que celle de ses sympathisants. Cet exemple est significateur de la carence d’intérêt collectif dans les idées et les actes. Bref, cet exemple permet de montrer que tant que la détention du pouvoir divise les ivoiriens et non les idées de la Côte d’Ivoire, tant que ce sont les intérêts particuliers qui les opposent, il n’y a aucun sujet de débats, ni aucune solution que quelque parti politique puisse détenir.

Cela dit, il est impossible de transformer la détention du pouvoir par un parti donné en la détention par tous les partis sans une alliance de tous qui, aussitôt, ramène aussitôt le régime politique en celui d’un parti unique. L’unique manière de faire de la détention du pouvoir par quelque parti sa détention par tous consiste à un accord sur la signification générale conférée au pouvoir, pour être acceptée par tous, ainsi que sur ce que sa détention ou non détention requiert et implique. Parce qu’on ne peut faire d’un intérêt particulier un intérêt général qu’en argumentant le gain collectif lié. Parce que détenir, conserver ou participer au pouvoir, ne constituent guère des moyens suffisants en soi pour construire et améliorer constamment l’unité et la coexistence apaisée, sans les idées, sans l’argumentation constante pour convaincre de convertir des intérêts particuliers en intérêts collectifs. C’est là la mission des partis politiques et de tous ceux qui aspirent à éclairer le chemin des ivoiriens.

Les calculs et manœuvres évoqués dans l’article précédent visent à détenir le pouvoir, dans sa signification particulière ci-dessus rappelée. Parce qu’ils n’ont de finalité que cette dernière, ils convoquent la psychologie du plus grand nombre d’ivoiriens et leur sensibilité. A défaut d’être fondés sur des idées, ils manquent de faire appel à leur faculté de discernement de ce qui collectivement bon par rapport à ce qui est, certes particulièrement bon, mais nuisible pour leur coexistence. Le souvenir d’affrontements politiques faisant appel à leur esprit m’échappe. Et, on ne peut nullement considérer que les manœuvres politiciennes et les confrontations violentes qui peuvent les manifester, dont certaines se sont chevées par des drames constituent les manières d’imprégner leur esprit par des débats d’idées visant à établir le sens général commun des choses, comme celle du pouvoir d’État par exemple. C’est pourquoi, détenir le pouvoir comme un moyen privé continue d’avoir le sens particulier ci-dessus évoqué. Dès lors, on ne peut être étonné de constater qu’ils discernent et acceptent la finalité des petits calculs et petits meurtres entre amis et alliés devenus adversaires ou ennemis (selon les circonstances). Un important effort de penser n’est donc pas nécessaire pour aboutir au fait que “détenir le pouvoir”, (puisque, c’est la finalité des manœuvres et calculs), leur semble à l’esprit parfaitement clair. Quelle que soit leur préférence (du détenteur du pouvoir), ils en ont une signification sans doute partagée, c’est-à-dire semblable. En effet, ils comprennent tant ce que le pouvoir et sa détention signifient de la même manière, qu’ils réagissent tout autant de la même manière à sa non détention supposée. Cela dit, posséder la même signification d’une chose, comme le pouvoir qui nous occupe, en fait-il une signification générale ?

  • Absence de signification générale convenue du pouvoir

La signification générale d’une chose lui est attribuée par une communauté sociale donnée. Elle est celle sur laquelle ses membres s’accordent leur permettant d’en user comme un moyen de se relier les uns aux autres, de se comprendre ; bref, de coexister. S’agissant de la signification générale du conflit par exemple, les africains conviennent que cette modalité de coexistence est si délétère pour la coexistence elle-même qu’il convient de le bannir en tant qu’une modalité de leurs relations.  Ainsi, même pour un facteur sociotoxique comme le conflit, la signification générale convenue qui lui est donnée vise à renforcer la coexistence des membres de la communauté qui la détermine. Aucune signification générale n’échappe à cette finalité, si bien que la signification générale du pouvoir ne peut affecter la coexistence de ceux qui la lui attribuent, afin que la considérant de la même manière, elle soit source de cohésion sociale. C’est en cela qu’une signification du pouvoir d’État, même partagée par le plus grand nombre d’ivoiriens n’est pas commune, si elle ne rassemble pas les membres d’un tel espace ni ne renforce la cohésion de ce dernier. Une signification, comme celle du pouvoir évoquée précédemment, tend précisément à abolir la communauté ivoirienne en construction et résistant par conséquent peu à des significations particulières. C’est dans le même mouvement où elle confère au pouvoir la généralité de son sens qui ne peut être particulier, que la communauté se construit et se renforce. Une signification qui tend à abolir la communauté qui lui donne son sens, en étant sources de violences et de discorde ne peut être que particulière.

Ainsi, on ne peut pas énoncer que le pouvoir a telle signification générale (nécessairement de la part d’un espace donné de coexistence), si cette signification est en elle-même un facteur d’abolition de l’espace qui établit son sens et le caractère général de son sens. La signification que “détenir le pouvoir” a pour nombre d’ivoiriens, en tant que le moyen de réaliser leurs intérêts particuliers, qui semble constituer la finalité de toutes ces manœuvres qui les agitent tant ne peut être que particulière, même si elle est partagée par un grand nombre d’entre eux. Au regard des effets sur l’espace social ivoirien qui lui sont liés, personne ne peut affirmer qu’elle ait les traits d’une signification est générale. Ce qu’on peut en dire, en introduction à une analyse, est qu’elle est variable. La signification que nombre d’ivoiriens lui confèrent n’est-elle pas acceptée et récusée selon la distance qu’ils supposent les séparer du pouvoir ? Dans cette grande mesure, le pouvoir tel qu’ils le perçoivent, peut-il alors être doté d’une signification qualifiable de générale si elle n’est pas admise selon les circonstances politiques et l’identité du parti ou du responsable détenteur du pouvoir, leur référence pour déterminer leur position par rapport au pouvoir ? Une telle signification peut-elle l’être quand celui des ivoiriens qui suppose détenir le pouvoir ainsi signifié l’accepte et en fait sienne, pour aussitôt la refuser ou ne plus la reconnaître quand il ne le détient pas ? 

Même ceux des Ivoriens qui contesteront cette analyse admettront, qu’aucun ivoirien ne peut répondre tout seul néanmoins à la question de la nature de la signification du pouvoir. Ils admettront aussi d’énoncer tout de même que ce sens a quelque chose à avoir avec les intérêts des ivoiriens et le moyen de les réaliser. C’est pourquoi, ils parviennent à supporter tels ou tels partis, tels ou tels leaders en vue de contribuer à générer la situation possédant ce sens, afin qu’advenant et existant, elle les leur procure et les satisfasse. Or, précisément, les calculs et basses manœuvres visent à générer la situation consistant en “la détention et exercice du pouvoir” selon la signification particulière et limitée évoquée. Attribuer au pouvoir d’État la signification particulière de moyen privé ou de groupe communautaire, pour réaliser leurs intérêts particuliers, c’est exclure une partie des ivoiriens ; ceux qui ne détiennent pas le pouvoir ainsi défini, à défaut de supporter le leader détenteur et son parti. Il vient donc que, dans le sens restrictif que des ivoiriens semblent lui donner, “détenir et exercer le pouvoir” impliquent une exclusion de parties de l’espace social national. On comprend dès lors, conformément à cette signification étriquée que des ivoiriens semblent penser et être convaincus d’avoir le choix entre “détenir le pouvoir et être inclus” ou “ne pas le détenir et être exclus”. Ainsi, la signification particulière du pouvoir conduit au choix entre “être et ne pas être” ou si l’on veut contenter essentialistes et existentialistes, entre “être et exister et être et ne pas exister”. C’est sans doute pour résoudre le problème posé par cette signification que le conflit, qui n’est jamais une solution éloignée d’eux, jalonne tant leur coexistence depuis 1993. C’est aussi pourquoi des ivoiriens ont des raisons de s’inquiéter de la rupture de l’alliance RHDP qui entendait élargir l’espace détenteur du pouvoir ou, pour l’exprimer autrement, rapprocher la signification du pouvoir d’une signification certes élargie aux forceps de l’alliance à défaut d’être généralisée à travers le débat d’idées, mais qui de fait nie cependant la démocratie. Pourtant, certains de ceux d’entre eux qui se donnent pour mission d’éclairer les ivoiriens en vue de les faire progresser vers une signification générale du pouvoir continuent d’agir selon la conception conférant au pouvoir une signification étriquée et limité, donc particulière. Mais, même si les ivoiriens font avec elle, dans une circonstance historique où on ne les mène pas à dégager une signification générale, ils ne sont pas dupes ; ils se rendent compte de ce qui se joue à travers cette manière de faire de la politique, proche d’une tentative de mystification.

Les ivoiriens sont loin d’être des “ils voient rien”.

Ce n’est pas parce que les ivoiriens ne montrent pas leur indignation, ne se révoltent pas et n’agissent pas encore pour changer ce qu’ils savent qu’ils ne voient rien des manœuvres politiques mesquines qui ne les servent pas collectivement.

  • S’accorder oui, mais impossible de penser tous la même chose.

La politique ivoirienne donne à voir le fait que dans nombre de partis politiques, leurs membres et leurs sympathisants semblent penser la même chose et avoir la même idée du chemin historique à emprunter. Ce fait n’aurait constitué une difficulté pour les ivoiriens, si cette idée ne consistait pas à tenter de privatiser le pouvoir pour en faire un moyen privé de réaliser des intérêts particuliers. Le fait qu’eux-mêmes acceptent dans leur grande majorité, que ce qui heurte leur raison et leur moralité, constitue le plus grand risque qui pèse sur les possibilités d’un progrès politique et socio-économique collectif en Côte d’Ivoire. Parce qu’ils savent que les modalités de leur coexistence s’apparentent à une lutte permanente pour détenir le pouvoir au lieu de renforcer leur économie collective de réduction collective de leurs immenses difficultés de vivre. Et, à force qu’ils pensent majoritairement pouvoir ainsi, les partis politiques qu’ils constituent finissent par présenter de véritables reflets communautaires, dans lesquels les idées de progrès collectifs sont minorées au profit des intérêts particuliers et de l’identité ethnique des partis pour les réaliser. Au sein de partis, faits essentiellement de communautés d’intérêts sectaires ou de communautés ethniques ou encore de groupes communautaires, des membres et sympathisants ou ceux qui leur sont proches semblent alors ne plus rien penser du tout, autre que de détenir, de posséder le pouvoir ou d’y participer. De cette manière et sans s’en rendre compte, le pouvoir recherché est loin d’apparaître comme celui constitué par une communauté nationale, aspirant à le posséder comme leur bien. La communauté nationale elle-même ne semble plus exister finalement plus comme un ensemble unitaire (sauf dans de rares esprits), ayant mué en fragments communautaires ou en groupes sociaux d’intérêts particuliers.

Malgré ce tableau, l’espoir existe. Car, les ivoiriens ne sont pas dupes, ni les “ils voient rien” que les manœuvres politiciennes suggèrent peut-être qu’ils sont. Ils savent que peu de leaders et leurs partis, ainsi que leurs sympathisants acceptent, même de façon temporaire, de ne pas détenir, exercer ou participer au pouvoir. Ils n’ignorent pas non plus que toutes ces manœuvres visent l’unique finalité de détenir le pouvoir. Ils perçoivent les tentatives de privatisation du pouvoir au profit des communautés d’intérêts que ces partis servent, au point que le seul mérite des alliances est de les élargir. Hier, à travers le parti unique, le PDCI entendait faire du pouvoir, celui de toute la communauté nationale, mais sans débats d’idées pour promouvoir des pistes diverses de progrès collectifs. Depuis 1993, à travers le refus de la défaite électorale et les alliances circonstancielles défiant les réalités intérieures des ivoiriens (leur raison morale et leur psychologie), des partis alliés entendent s’approprier le pouvoir. La question centrale qui demeure et qui a jusque-là déterminé les manières de procéder est celle du périmètre de la communauté supposée détentrice du pouvoir ; c’est elle qui semble mobiliser les hommes et justifie et expliquer leurs actions politiques. Le président Alassane Ouattara lui-même l’éclaircit comme suit.

  • Le pouvoir et le périmètre de sa communauté d’intérêts

Un mois à peine après son élection en 2010, répondant à une question du magasine l’hebdomadaire français L’Express, relative à l’accès et aux nominations aux postes clés, le président lève le voile posé sur le périmètre de la population justifiant l’action politique ainsi : “Il s’agit d’un simple rattrapage. Sous Gbagbo, les communautés du Nord, soit 40 % de la population, étaient exclues des postes de responsabilité.”  (2) La déception de ceux des ivoiriens qui croyaient vraiment en une nouvelle conception de l’État a été importante. Ils auraient sans doute préféré pour notre pays que le Président répondît que les meilleures compétences pour les plus grands progrès communs des ivoiriens ont été nommées aux postes clés selon une procédure qui renforce l’État. Entendre le président Alassane Ouattara évoquer ce qu’il a lui-même qualifié de « rattrapage [à base ethnique]» a ramené les ivoiriens précisément à ce qu’il a reproché aux autres leaders qui l’ont précédé. Après le “balayeur”, voici “le rattrapeur” d’injustices ou le “redresseur” de torts. Car, cela ne revient-il pas, en un certain sens, au fait que comme ceux qui l’ont précédé et qu’il accuse, à se comporter et à agir politiquement et exactement comme le leader d’une communauté au lieu d’être le Chef d’un État « moderne » ? Dès cet instant, tout se passe jusque-là comme s’il était un redresseur de torts à l’endroit d’une partie meurtrie de communauté nationale par d’autres et leurs leaders, comme s’il refaisait l’histoire au lieu d’avancer. Il a procédé comme ce qu’il récusait, entre autre, au plus fort de sa longue bataille pour prendre le pouvoir. Si on peut sans nul doute convenir avec lui que la période de « l’ ivoirité » a été un recul pour notre pays, en revanche il n’a livré aucun souvenir de constat d’un tort aussi fort concernant les trente trois ans de la longue gouvernance d’Houphouët-Boigny que celui reproché à Laurent Gbagbo et à son parti. Or, si la période de la gouvernance de Laurent Gbagbo lui est précisément opposée pour justifier ce qu’il qualifie lu-même de « rattrapage », d’autres régions, villes ou village du pays, bref, d’autres catégories communautaires, il arriva que quelque région, ville, village ou ivoirien pourrait en dire autant, non seulement de la gouvernance de Houphouët-Boigny, mais également de la sienne. Ce qui, et nous pouvons en convenir, ne mettrait jamais un terme aux drames et aux hors pistes de l’histoire des ivoiriens, dans la mesure où aucun pouvoir qu’il soit ne peut satisfaire tous les intérêts particuliers, régionaux, citadins, villageois, communautaires. Jusque-là, il n’a pas éclairé les ivoiriens sur ce point, ni ne leur a précisé si le “rattrapage” se référait à la seule période de gouvernance de Laurent Gbagbo ou également à toute l’histoire passée depuis les indépendances à sa prise de pouvoir. Si tel était le cas, cela contredirait sa qualité d’houphouëtiste, dont il en fait le fondement de sa bonne fortune politique. Il importe que tout soit dit pour extirper ou neutraliser les frustrations, les blessures, les rancœurs, les ombres et les complexes de nos intimités si nous voulons avancer, tous ensemble dans la même direction. Car, seuls une communauté d’hommes authentiques parvient à faire ensemble une économie collective du progrès. A propos d’authenticité, les africains réfutent en général le fondement ethnique ou communautariste de leurs actions.

Le président conclut sa réponse à la question du journaliste de L’Express par : « S’agissant des hauts cadres de l’armée, j’ai eu à négocier avec les officiers des ex-Forces nouvelles [FN, ancienne rébellion nordiste], qui voulaient tous les postes. Et j’ai réussi à imposer cet équilibre dans la hiérarchie militaire, jusqu’au niveau de commandant : le n° 1 issu des FN, flanqué d’un n° 2 venu de l’ancienne armée régulière. Tous grades confondus ; il y a 12 % de nordistes dans la police, 15 % dans la gendarmerie et 40 % environ dans l’armée… Sur ce terrain-là, on ne peut rien me reprocher.» (3) D’un certain point de vue, cela signifie-t-il que le président a choisi de servir ceux qui l’ont porté au pouvoir, pour ne pas dire que sa détention du pouvoir dépend d’eux, en dépit du rôle historique qu’il a à jouer ?  Une négociation est intervenue entre le chef de l’État, chef constitutionnel des armées et des officiers qui l’ont porté de manière décisive jusqu’aux élections de 2010 et pendant la guerre qui les a suivies pour parvenir à prendre le pouvoir. Quand il en arrive là pour savoir comment organiser et nommer la hiérarchie militaire, n’est-ce pas le signe que ces officiers qui n’ont évidemment pas son titre, ont sans doute assez de pouvoir néanmoins pour contraindre le Chef de l’État à négocier ou à partager l’exercice de son droit constitutionnel ? Peut-être même peut-on se poser la question de savoir si ces officiers ne sont pas au dessus de l’État qu’il est censé incarner, représenter, défendre et renforcer. Quand on parvient à cette conclusion, on ne peut que être triste pour son pays. Observons également que, comme d’autres leaders politiques, le président avance des pourcentages de communautés ou groupes dont la curiosité invite à savoir la provenance et la manière de les établir. C’est dire que même pour le président de la Côte d’Ivoire, la population ethnique ou communautaire, régionale, tribale est un puissant déterminant. On se demande alors si ce n’est pas le patronyme des responsables administratifs qui intéresse nombre de leaders au plus haut point, en raison précisément de leurs stratégies politiques à base ethnique et communautaire.

  • Géoethnopolitique mortifère plutôt que les compétences.

L’exemple de cet entretien éclaire également la question de la géopolitique ethnique avec les pourcentages annoncés par le président, aussi précis et tranchants que des rasoirs. La conception politique du président consiste-t-elle en une pale copie de l’houphouëtisme, comme celle de ses prédécesseurs, basée sur une géostratégie politique ethnique mortifère. On l’a bien vu, même celle du maître en la matière (FHB) s’est avérée reposer sur du sable, exposé à sa mort à l’harmattan qui n’a pas manqué de balayer dramatiquement le pays fon fondé sur des bases solides acceptées par tous. Évoquant la lutte pour le pouvoir à trois sur fond ethnique entre 1993 et 2010, Daouda Dia, doctorant en sciences politiques, rappelle ce qu’il qualifie d’« alliance purement tactique entre Ouattara et Gbagbo qui se liguent [en 1995] pour faire partir Bédié.» (4) Considérant la géopolitique ethnique ci-dessus évoquée, il suppose que le coup d’État de 1999 n’aurait peut-être pas eu lieu si une certaine géopolitique ethnique a été mise en oeuvre : « il est envisageable que la suite aurait été différente, si après son élection Bédié [en 1995] avait nommé un premier ministre du Nord ou si le président de l’Assemblée nationale, qui selon la constitution ivoirienne succédait au Chef de l’État en cas d’empêchement ou de décès, avait été issu d’une autre région.» (5)  Si son analyse ne constitue pas la preuve ultime de la tangibilité de pensée géo-ethnopolitique, le fait qu’il hypothèque cette possibilité est une indication de la pensée de nombre d’africains, d’autant que les faits accréditent son hypothèse. En effet, dans une circonstance pendant laquelle deux partis sont parvenus à neutraliser le troisième, il a suffi d’un accord secret de rotation au pouvoir entre le RDR et le PDCI et une co-gouvervance pour que le calme fut. Mais, est-ce la paix, quand elle ne résiste pas à la mort d’un seul homme ? La géopolitique ethnique ou ethnopolitique est-elle la solution aux innombrables difficultés de vivre et de coexister des ivoiriens et au delà d’eux des africains ? L’est-elle, quand elle suppose d’ignorer les compétences nécessaires à la production de progrès collectifs, pour ne considérer prioritairement que la satisfaction des désirs de pouvoir, en raison d’une incapacité des communautés et de leurs leaders à accepter d’en être temporairement éloignés ? Voilà pourquoi, il convient à l’avenir de construire et de prendre d’autres chemins.

Les ivoiriens méritent sans doute mieux.

Existe-il un seul ivoirien à même de discerner ce qui distingue le PDCI du FPI ou du RDR, en dehors d’être le parti historique, le parti de FHB, celui des luttes pour l’indépendance. Que reste-t-il du FPI-ch, quand on épuisé tout ce qui le ramène au couple Gbagbo ? Qu’est-ce que le RDR quand on a fini de décrire les conditions historistiques de son existence ? En fait, ces partis ne se définissent que par leur histoire, les leaders qui les ont fait naître. Mais, dès que l’on aborde leur projet pour la Côte d’Ivoire, la confusion règne si l’on ne se réfère pas à des descriptions documentaires de leur missions, de leurs valeurs, etc… La réalité est qu’aucun ivoirien ne distingue quelque parti que par des noms de leaders et la relation supposée entre des partis et la communauté dont il est supposé qu’ils appartiennent. A tort ou à raison, les faits sont. Observons aussi que la structure géoethnique des votes lors d’élections présidentielles ainsi qu’une analyse patronymique des membres et sympathisants des partis permettraient de montrer sans aucun doute une corrélation indiscutable avec ces sentiments. Pense-t-on le devenir commun des ivoiriens dans de tels partis ainsi structurés dans lesquels l’appartenance géographique et/ou communautaire semble constituer un critère décisif ?

  • A quand, des partis qui pensent le devenir commun des ivoiriens ?

Le temps est venu de parvenir à des chemins qui conduisent à faire des partis des centres de pensées diverses et d’actions déterminées et concertées pour la Côte d’Ivoire et non pour des groupes communautaires, ni pour des groupes sociaux d’intérêts. Parce qu’ils auront su substituer à leurs membres et sympathisants souvent ethniques des membres davantage divers car convaincus par leurs idées des plus grands progrès possibles de la Côte d’Ivoire, ils mueront alors en de véritables partis politiques, ceux des idées. Alors, ils intéresseront les ivoiriens par leurs idées et leurs débats d’idées. L’avenir est là. Il consiste à développer des partis d’idées et non des partis d’étiquettes, reliées à une communauté ethnique, à un groupe communautaire ou à un espace cardinal ou encore à un groupe social d’intérêts privés. Les ivoiriens seront bien inspirés d’écrire autrement le présent pour modifier et corriger la trajectoire de l’histoire à venir. J’ai cependant l’espoir lucide.

Car, il leur faut d’abord se poser d’autres questions, autres que celle de savoir qui détiendra, exercera ou participera au pouvoir en 2020. Quelle importance la réponse à cette question peut-elle avoir quand ce pouvoir leur échappe finalement pour en user comme le moyen de se rassembler pour enfin engager une économie collective de progrès collectifs ? C’est à eux seuls de vouloir questionner leurs certitudes s’ils souhaitent voir leurs conditions d’existence évoluer dans la direction qui leur convient. On ne peut que les encourager à se poser d’autres questions. Par exemple, d’où cela vient-il au PDCI-RDA et au RDR, que le pouvoir que les ivoiriens représentent se donne, sans que cette attribution ne soit organisée et garantie par le droit et la loi et par conséquent sans l’accord de ceux qui le constituent et qu’il incarne ? Les événements montrent que ces deux partis ont pensé  l’idée de la rotation au pouvoir qui conduit ipso facto à sa privatisation, tant que les masses les suivent dans leur volonté. Cependant, ils montrent aussi qu’il semble que pour le RDR, ce présumé accord constituait un objet de duperie politique au forfait du PDCI-RDA. De son côté, ce dernier a confondu au contraire l’idée d’une co-appropriation du pouvoir à travers l’exercice alterné du leadership avec la réalité à laquelle aboutit une intention, à juste titre non accessible de son allié. Pour avoir pris l’idée d’une chose, pour la chose elle-même, le PDCI en arrive qu’à enrager. Il ne lui reste plus qu’à développer des idées et à les discerner de ce qui est. D’autre part, le désir de détenir le pouvoir a conduit ce parti à ignorer et à défier la réalité historique. D’où vient-il que le pouvoir d’État que les ivoiriens représentent collectivement peut être un bien commun au RDR et au PDC-RDA, que les deux partis conviennent de se le prêter alternativement, au mépris des masses ivoiriennes ? Car, même en étant les seules aptes à décider majoritairement de confier son exercice à un candidat, au regard de ce qu’il entend faire de la Côte d’Ivoire et de leur coexistence, que peuvent faire les ivoiriens si des idées ne leur sont pas proposées et ils n’ont de réel choix que l’un des deux partis ou leur alliance ? Ainsi, dans une circonstance historique au cours de laquelle les idées de progrès collectifs manquent à l’appel, le PDCI-RDA et le RDR sont parvenus à faire en sorte que l’existence des ivoiriens, leur volonté et leurs choix n’aient aucun effet sur leur certitude que la détention du pouvoir ne puisse leur échapper. En leur sein, des ivoiriens ont laissé faire d’autres, choisissant de co-detenir et de co-exercer le pouvoir, en tous cas, de participer à son exercice, attendant de se le prêter alternativement. Honte à ceux qui, ayant les moyens de récuser cette forfaiture, ont choisi d’en tirer profit. Ils ont ont sans doute sacrifié sur cet autel, leur éloignement temporaire du pouvoir, utile pour développer leurs idées de la Côte d’Ivoire en vue de fonder le combat politique pour convaincre les ivoiriens de leur confier sa réalisation. Ils ont choisi d’être dans le bus ivoire, tous bercés par une paix sans lendemain, sans savoir où le bus allait. Le réveil est brutal.

  • Les ivoiriens doivent être respectés

Il faut le dire, si cette manière de procéder des partis les plus importants, ayant aptitude à gouverner le pays, est de la considération à l’égard des ivoiriens, plutôt que du mépris, il est alors temps de débattre de leur signification attribuée au pouvoir d’État. L’objectif est d’en établir une qui soit générale et que tous les ivoiriens conviennent et acceptent. Une telle signification doit leur permettre d’étalonner les actes politiques d’où qu’ils émanent, du point de vue de la considération des ivoiriens. Et, si ma foi des ivoiriens eux, pensent être ainsi considérés, au point d’avoir déjà choisi leur camp, n’attendant que d’exprimer leurs suffrages à des candidats non encore déclarés et sans programme concernant leur avenir commun, alors qu’il n’en soit pas ainsi malgré tout. Tous ceux que leurs souffrances insupportent au point de donner sa saveur et sa couleur à leur propre existence doivent tenter de les protéger d’eux-mêmes, de ce qui leur fait défaut pour constater leur participation aux forfaits à leur détriment. Il n’y a qu’une manière de le faire. C’est de faire confiance à leur capacité de compréhension, de discernement en partageant avec eux des idées dont les débats qu’elles suscitent peuvent aboutir à éclairer leurs propres jugements et leurs choix.

Pour ma part, je refuse d’être cet ivoirien là, que l’on dit respecter en ne sollicitant que sa sensibilité et sa psychologie. Un ivoirien ne peut être celui dont la signification peut être quelque chose comme “cet homme qui applaudit les autres hommes qui considèrent qu’il peut être minoré ou ignoré ou qu’il est rien”. Il est temps de se poser d’autres questions. Autrement, à force de croire rire d’eux-mêmes comme étant des “ils voient rien”, les ivoiriens risquent de voir réellement l’acceptable dans l’inacceptable. Malgré ce qui précède, il convient de respecter leur liberté, même celle les conduisant souvent à accepter ou à tolérer l’inacceptable, comme par exemple les tentatives (sans leur avis) de privation du pouvoir qu’ils représentent collectivement. La juste attitude consiste également à tenter d’éveiller leur curiosité sur les circonstances de leur existence et coexistence. Chacun sait en Côte d’Ivoire que les ivoiriens ne forment pas une communauté nationale agissant unie, sauf peut-être ceux qui se contentent du confort que procure leur groupe communautaire. Que peut faire de plus un homme, que d’aimer ses contemporains, en particulier ses compatriotes, au point d’avoir la prétention de vouloir les éveiller à ce qui détermine et pèse lourdement sur leur existence, qui ne peut être ni s’épanouir sans être une coexistence ? Puisque les ivoiriens méritent mieux et qu’on doit respecter leur liberté, n’est-ce pas à eux de le déterminer et d’avoir la volonté de le réaliser ?

La politique, entre désir et refus.

La politique ivoirienne entend résoudre, non pas le problème des ivoiriens, mais celui des partis. Il s’agit de résoudre l’équation du détenteur du pouvoir parmi des partis adossés sur  le désir de détenir le pouvoir et sur le refus de ne pas le détenir. Une équation ainsi posée rend le rôle des ivoiriens inutile dans la mesure où elle n’a d’autres solution que la violence susceptible de contraindre les non détenteurs à constater impuissants, d’être dans la position qu’ils n’acceptent pas : ne pas détenir le pouvoir.

  • Le problème toxique des partis et des communautés restreintes

C’est pourquoi, il est temps de réfléchir pour en finir avec des partis politiques qui n’ont d’idéologie que leur fondement, à savoir la communauté restreinte. Il faut oser la liberté de manifester son refus de partis qui n’ont d’idéal que de réaliser leurs intérêts de partis, à savoir conquérir, détenir et exercer le pouvoir ou y participer pour servir la volonté hégémonique de la communauté pour laquelle ils tiennent tant à détenir le pouvoir d’État que tous représentent. Tel contradicteur rétorquera sans doute que cela n’est pas exact s’agissant de tel ou parti. Peut-être. Mais, quand on tente de se servir de parties de l’espace communautaire comme éléments de stratégie pour tenter de conquérir, de conserver le pouvoir, ou d’y participer, , sur l’unique critère de leur appartenance ethnique, est-ce cela la politique des idées ? A l’appui de la contradiction, il arriva que quelqu’un évoque le fait par exemple que la gouvernance RDR depuis 2010 n’a rien produit pour un espace communautaire donné qui puisse être considéré de sectarisme de sa part. Cela est sans doute vrai. Mais, ne peut-on pas servir une volonté de pouvoir, sans que cela implique nécessairement que son exercice soit contestable sur sa finalité ? Reprochant à un pouvoir de ne pas servir leurs intérêts particuliers, des espaces communautaires sont pourtant parmi les premiers souvent à s’engager et à se battre afin que ce parti conserve le pouvoir. Ce fait ne ruine-t-il pas l’argument selon lequel ce parti et ces populations participent à la politique des idées ? Car, au non de quelle idée d’intérêts communs supporteraient-elles un tel parti, si ce n’est un désir de pouvoir qui cache mal une prétentieuse sinon vaniteuse considération d’elles-mêmes, à moins que ce soit par la peur irrationnelle ou non du manque de considération des autres groupes communautaires ou encore pour protéger des intérêts particuliers satisfaits au détriment d’autres groupes ?Quoi qu’il en soit, il convient de voir plus loin que l’horizon actuel des partis. Car, à bien y regarder de près, il consiste en la détention du pouvoir et son exercice, pour une finalité qui manque de rassembler les ivoiriens.

La Côte d’Ivoire ne survivra pas au terme d’une politique déterminée et fondée par le désir de détenir le pouvoir et le refus de ne pas le détenir. A observer nombre de partis politiques, il semble qu’une signification particulière partagée,  les amène à faire de la détention du pouvoir une fin en soi et non le moyen commun de réaliser une finalité collective. Quand des partis s’allient par exemple pour éviter l’affrontement violent pour la conquête du pouvoir, pour l’unique raison de refuser de ne pas de détenir le pouvoir,  qui peut affirmer que cette procédure manifeste une conception de leur part faisant du pouvoir un moyen collectif, qu’ils doivent conquérir par des débats d’idées (supposées de progrès de la Côte d’Ivoire) dont les ivoiriens sont les seuls juges ? Quand des partis politiques ne s’affrontent finalement que sur l’identité du détenteur du pouvoir, est-ce cela la vie politique productive des plus grands progrès de ce pays, quand cela peut conduire à la violence dans la mesure où il ne s’agit guère de la guerre des idées ?

  • La violence ne peut qu’accompagner un tel problème.

Les ivoiriens ne sont donc pas surpris de constater qu’une telle signification du pouvoir mène au choix et à l’usage de la violence. Tant de responsables politiques entendent entretenir la confusion qu’ils établissent et entretiennent entre le moyen (le pouvoir collectif) et ce qu’il permet de produire collectivement (la finalité collective), d’une part et entre le caractère privé et le caractère collectif de sa finalité, d’autre part. Nombre de responsables et d’ivoiriens paraissent tant vouloir détenir, sinon posséder le pouvoir qu’on se demande parfois si ce dernier n’est pas envisagé comme la fin en soi de leurs actes politiques. Sans doute parce que permettant de réaliser leur volonté particulière, les biens particuliers que sa possession procure ne consistent simplement qu’en ses manifestations. Or, la difficulté réside dans le fait que le pouvoir que tous les ivoiriens représentent ne peut être qu’un moyen collectif, autrement il ne dispose d’aucune signification générale reconnaissable et acceptable par tous. C’est parce que chacun reconnaît cette signification à son exercice et l’accepte qu’il peut être déployé pour tenter de produire les conditions permettant à chacun de parvenir à ce que chacun souhaite et espère. Le privatiser revient alors à posséder le moyen collectif d’organisation des conditions rendant possible l’existence de chacun. C’est en cela qu’il constitue un moyen mais aussi un bien collectif rendant l’accès à des biens particuliers à portée de mains. La conception aboutissant à la signification particulière du pouvoir revient par conséquent, d’une part, à rendre possible l’existence des uns et à la faciliter et d’autre part, à priver les autres de la possibilité de la leur ou à rendre difficile leur accès à des biens indispensables pour tous. Dans cette modalité, la violence risque de constituer le moyen ultime de rendre inopérante une signification particulière faisant du pouvoir un bien que l’on peut posséder comme un objet privatif au lieu d’être un moyen-bien collectif. Où se situe l’intérêt collectif des ivoiriens dans la privatisation du pouvoir, fusse-t-il à travers une alliance qui élargit certes la communauté d’intérêts particuliers, mais en mettant sous cloche la liberté et la démocratie en tant que les conditions de l’efficacité de son exercice  ?Ainsi, les ivoiriens doivent se contenter de responsables se percevant comme des redresseurs de torts supposés faits à la communauté pour laquelle ils entendent qu’ils n’ont d’autres solutions que de détenir, de conserver le pouvoir et l’exercer pour satisfaire leurs intérêts. Quand ils sont au pouvoir, ils muent en anticipateurs de torts supposés qu’un pouvoir dont ils ne seront plus détenteurs pourrait infliger à la communauté restreinte justifiant leur engagement politique. La crainte est sans doute fondée si l’on se réfère à la signification particulière conférée au pouvoir, dont il résulte que les intérêts particuliers qu’il a sans doute réalisés manquent de légitimité, puisque satisfaits aux détriments des détenteurs potentiels à venir du pouvoir. Leur seule et unique solution paraît alors consister, dans un cas, à tenter de conserver le pouvoir et à l’exercer pour maintenir ses profits considérés acceptables de leur point de vue et dans l’autre, à tenter de l’arracher à ceux qui le détiennent solidement.

Conclusion 

En face de ce tableau de la chose politique se résumant en batailles entre des redresseurs et anticipateurs de torts supposés et ne concédant qu’une maigre place à une finalité collective de la politique, chaque ivoirien est appelé à se déterminer. De ce point de vue, quand on est certain de son choix, alors on refuse ce qui ne le constitue pas. Mieux encore, on l’exprime quand on peut. Je dis non à l’idée d’une Côte d’Ivoire dont le pouvoir d’Etat que les ivoiriens représentent collectivement peut recevoir la signification particulière de moyen privé de réaliser des intérêts particuliers. Je refuse la Côte d’Ivoire que nous produisons ensemble depuis 1993. Les ivoiriens ont fait l’expérience du pouvoir privatisé par l’ancien PDCI-RDA. Même si la communauté détentrice supposée était  élargie, semble-t-il à toute la communauté nationale, ce pouvoir ainsi conçu était néanmoins fondamentalement vicié par l’absence de débats d’idées diverses. Les expériences de pouvoirs démocratiques entre 1993 et 2010, n’ont produit collectivement pour les ivoiriens que des morts, des souffrances et des larmes. Depuis 2010, ils font l’expérience d’un pouvoir d’alliance. Il a certes tenté d’élargir le périmètre de la communauté supposée détentrice, mais au pris de l’exclusion qu’une partie de la communauté nationale suppose. Ce prix particulier supposé peut s’additionner à un prix incontestable et général : la restriction et l’enfermement de la liberté des débats d’idées. Nul ivoirien ne peut dire que ces deux dernières expériences constituent des progrès pour les ivoiriens. Je dis stop. On ne doit plus continuer à penser la même chose, dans aucun parti politique, même s’il arriva qu’il soit défini par sa vision de ce pays autour de laquelle ses membres se rassemblent néanmoins ; les ivoiriens attendent sans doute que les partis clarifie leur vision.

Même dans le cadre d’un parti caractérisé par sa vision (quand il en a une), les chemins que ses membres et sympathisants envisagent nécessairement comme les bons (de leur point de vue) pour réaliser cette vision peuvent s’opposer ou se compléter. Il en résulte qu’ils ne parviennent à un accord sur l’idée même du chemin commun à emprunter qu’aux termes de leurs débats. A fortiori, l’alliance entre partis politique ne peut que procéder de la même manière en portant sur la définition de sa finalité collective justifiant de l’alliance ainsi que sur la voie commune pour la réaliser. Cela étant, un accord au terme duquel le chemin commun des membres d’un parti politique ou d’une alliance de partis consiste et aboutit à privatiser le pouvoir ne peut que réaliser une finalité particulière, à savoir des intérêts particuliers. C’est en cela que cela ne relève pas de politique, mais d’une volonté de transformer la chose collective en chose privée. C’est la pire manière de faire de la politique. Pour se déterminer, le passé récent fait de drames divers ne peut constituer l’argument ultime pour justifier la tentation de privatiser le pouvoir. Et, le maquillage d’une telle volonté par la finalité certes attendue par les ivoiriens (la paix) ne la camoufle pas assez. Car, le prix ou la condition de la paix n’est pas l’absence de liberté et de démocratie, d’autant que de toutes les manières, la paix réalisée à travers ce procédé est incapable de résister à la moindre volonté de liberté. En définitive, puisque les ivoiriens méritent mieux, c’est à eux de le définir et de le discerner. Parce que depuis 1993 la Côte d’Ivoire est entrée dans une circonstance d’alliances politiques nécessaires, les idées sont plus que jamais impératives pour éviter que l’alliances ne reposent sur l’exclusion selon les circonstances, et que l’opportunité politique ne constitue pas le déterminant de l’alliance détentrice du pouvoir. Plus jamais, les ivoiriens ne doivent accepter au pouvoir, quelque alliance politicienne fondée sur l’opportunité politique, mais dépourvue que quelque idée de leur rassemblement. Le temps est venu de faire de la politique autrement qu’à travers les basses manœuvres dans le but de la seule détention du pouvoir. Pour y parvenir, il convient à l’avenir d’abreuver les ivoiriens d’idées nouvelles, autres que celle concernant la détention du pouvoir, dans sa signification particulière nuisible. C’est sans doute ainsi que l’on peut parvenir à éveiller la curiosité de leur pour éviter qu’ils ne continuent à participer aux forfaits à leur propre détriment. Des idées et des débats les concernant à la révolte des esprits, voici le chemin à prendre. Disons-le tout de suite, l’engagement dans un tel travail au service des ivoiriens est incomptable avec une volonté de détenir le pouvoir, quand on n’a aucune idée de ce qui convient de faire pour eux collectivement. C’est là un travail de conviction et de détermination ; il est réalisable dans le temps. Mais, le plus difficile dans ce travail, c’est de s’y engager et de commencer sa réalisation. C’est ce que nous tentons de faire.

 Collectivement, les ivoiriens n’ont rien à gagner d’une politique politicienne comme celle qui se déploie jusqu’à l’échéance de 2020. S’ils envisagent l’union, ils n’ont rien à espérer non plus d’hommes d’Etat qui peuvent accepter que la Côte d’Ivoire perde au profit du gain d’une partie des ivoiriens. Voici la ligne de fracture et de bataille qui s’annonce à l’avenir : entre, d’une part, ceux qui ont des idées pour véritablement servir le pays et, d’autre part, ceux qui n’ont d’idées que de posséder son pouvoir en vue de l’exercer pour servir leurs intérêts particuliers ainsi que ceux aussi particuliers des communautés restreintes qu’ils entendent servir, en divisant au passage les ivoiriens. Le prochain article traitera de préparer l’avenir plutôt que de se battre pour détenir ou conserver le pouvoir, sans savoir avec quels ivoiriens, ni avec quelles idées communes arpenter ensemble le chemin de l’histoire. Conçu selon une signification particulière, le pouvoir, quel qu’il soit, échoue à réduire les difficultés et les souffrances des ivoiriens ainsi qu’à améliorer les modalités de leur coexistence depuis 1993. Rendre le pouvoir utile et non toxique pour les ivoiriens, voici l’enjeu commun.

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(1) Guy Corneau, “Victime des autres, bourreau de soi-même”, Editions Robert Laffont, 2004

(2) Alassane Ouattara, cité par Vincent Hugeux : “Côte d’Ivoire: Ouattara veut “protéger les minorités”, entretien publié L’Express le , mis à jour à https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/cote-d-ivoire-ouattara-veut-proteger-les-minorites_1075076.html

(3) ibid (2) 

(4) Daouda Dia : “Les dynamiques de démocratisation en Afrique noire francophone” Thèse de doctorat en science politique, Université Jean Moulin Lyon 3, Mai 2010

(5) ibid (4)

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