Au secours, “la nouvelle africaine” ! (5)

Le “Djassi” et le problème de l’Afrique contemporaine.

Voici le dernier article consacré à l’analyse de l’intérêt de “La nouvelle africaine” pour tenter de clarifier la problématique de ce qu’est la difficulté principale de l’Afrique.

Avant d’achever cette analyse, autorisons-nous une digression par rapport à la ligne directrice jusque-là développée. Le lecteur, amoureux de littérature et ayant été intéressé par la lecture des précédents articles, aura sans doute eu l’impression qu’elle n’a rien à avoir avec la nouvelle, au sens d’un genre en littérature. Pourtant, si nous prenions soin de ne rien segmenter, mais de rechercher un principe commun aux productions humaines, certes particulières dans leurs formes, on pourrait faire l’hypothèse de l’existence de tels principes. En littérature, une réalité ou histoire est racontée à travers un texte désignée par “nouvelle”, selon des règles propres au genre. Ainsi, un livre consistant en un recueil de nouvelles regroupe des histoires se rapportant à un même sujet que l’auteur traite. S’agissant du “Djassi”, on peut observer que le “voyageur” africain  raconte et partage des histoires différentes, vécues au fil de ses aventures. En cela, chaque histoire délivrée au cours du cérémonial du “Djassi” est proche de la nouvelle narrée par le nouvelliste. Et les histoires qu’il raconte lors des différentes occasions de ce cérémonial se rapportent elles-aussi à un même sujet : celui de réduire la difficulté collective de vivre. Sur la base de ces énoncés, on peut donc s’autoriser à rapprocher le genre littéraire qu’est la nouvelle de la “nouvelle africaine” qui n’est rien d’autre que le récit de la réalité vécue d’un voyageur”. Et, si l’on se pose la ,question de savoir qui donne la nouvelle, la réponse est le “voyageur”. Il peut être un écrivain ou quelque contemporain qui a des choses à exprimer à propos d’un sujet pour lequel il a une connaissance ou des hypothèses pour sa compréhension ou tout simplement quelque chose à communiquer. C’est dire l’importance de la “nouvelle”, comme modalité particulière d’être avec les contemporains, de communiquer avec eux et ainsi de participer à la marche collective d’un espace social commun. Clôturons donc cette digression pour revenir à ce dernier article qui traite la question suivante : le “Djassi” n’est-il devenu qu’un vestige historique ?

De nos jours, des africains peuvent avoir peur de contribuer à la marche collective pour qu’elle soit plus bénéfique pour tous. Cette crispation les éloigne des citoyens qu’ils espèrent être. Il y a plusieurs raisons à cela. La peur du pouvoir des gouvernants y est sans doute pour quelque chose. Le passage des communautés nationales africaines à des formes de monarchies absolues aux « monarchies monopartites » et aux « démocraties mornarchiques » ou structures approchantes que d’aucuns désignent par le néologisme de “démocratures” n’y a rien changé. Car, il semble bien que nombre de ces dernières sont également viciées et vicieuses. Le souci de conserver ses avantages ou sa situation personnelle du moment en fait également partie. Cependant, la première raison est souvent davantage commode et valorisante pour expliquer quelques fois le manque d’audace et en fin de compte l’inaction. La peur des maîtres penseurs stresse ainsi la volonté de restituer et de partager le résultat de la pensée et de la connaissance humaine à laquelle on accède, d’autant que ceux-ci se muent parfois en maîtres censeurs.

Dans ces conditions, beaucoup de “voyageurs” africains optent pour le partage de leurs “nouvelles” avec ceux avec lesquels ils croient et espèrent ne prendre aucun risque. Quand on a en commun un même espace social, y compris avec ceux avec lesquels on évite de partager les matériaux de formulation de l’économie collective du progrès , parce qu’on a peur d’eux, cela ne peut aboutir qu’à une sécurité peu durable. Vivre, c’est marcher de progrès en progrès et la sécurité en fait partie. C’est aussi accepter de prendre un risque, puisque qu’il n’y pas d’existence sans adversité. Quel est le résultat de cette vaine attitude. En agissant ainsi, une grande partie de la pensée et de la créativité des africains se perd et se dissipe inutilement ; son expression étant à la fois placée sous l’autorité  de leurs aspirations légitimes à la sécurité, ainsi que sous celle des détenteurs de la vérité, les maîtres penseurs et censeurs. Sans indexer ces africains, on peut tout de même s’accorder à observer que cette situation affecte la marche de l’Afrique qui repose alors et trop souvent sur les peurs et des subjectivités imposées comme des vérités.

Pourtant, il n’y aucun mystère au progrès. Un homme seul, un groupe communautaire seul, un peuple seul, une nation seule, même la plus avancée technologiquement, ne dispose pas de toute l’intelligence humaine nécessaire au progrès de l’Homme et de la communauté humaine entière. Dans l’histoire, mêmes les peuples et civilisations ayant marqué la volonté d’être « La Totalité » n’y sont pas parvenus. Certes, le pouvoir des hommes est assurément sévère et souvent violent. Mais celui qui n’ose pas et n’en a pas fait l’expérience ne peut pas l’affirmer. Au contraire, c’est faire preuve d’une trop grande auto-considération et d’une volonté de rester dans la pénombre de ses peurs et de ses propres subjectivités. Chacun a le devoir de maintenir usuel le chemin vers la liberté que ceux qui nous ont précédés ont tracé dans l’adversité, comme l’environnement l’exige. La liberté et la réduction des difficultés des africains valent la peine qu’on se batte pour elles. De tout temps, celui qui est utile au progrès des hommes, c’est celui qui s’étonne, qui sait ou qui doute. C’est également et surtout celui qui agit efficacement. Cela étant, celui qui finit par agir, c’est celui qui ose. Oser est une condition de l’action et peut-être de l’utilité pour les hommes. Le risque non éprouvé reste toujours hypothétique et non utile au changement espéré par celui évite d’oser. N’est-il pas préférable d’être vaincu par le risque avéré, c’est-à-dire en pleine lumière de la réalité résultant de l’action ? La peur du risque hypothétique, c’est-à-dire de la nuit entraîne l’inaction, laquelle retarde ou empêche les progrès les plus importants pour la société humaine. L’acceptation du risque, parce que relatif et subjectif et non la vérité, est la condition de l’audace. Dans l’histoire, des communautés africaines ont tenté de résoudre la question de la peur d’agir et de participer en créant ce cérémonial qui s’imposait à chacun en leur sein. Il n’était pas nécessaire d’oser et donc de prendre un risque. Il supprimait le préalable d’une décision ou du choix d’agir. Puisque cette liberté était garantie – disons même imposée – par lui à travers l’obligation de “donner les nouvelles”. C’était donc un cérémonial de progrès mais aussi de formation de complexes, selon son contenu, comme celui qui aboutit à faire de l’espace extérieur un danger ; l’occasion sans risques pour chaque citoyen de contribuer au progrès de la communauté mais aussi d’influencer la perception de l’environnement vital.

Il n’en demeure pas moins cependant, que loin de constituer un vestige historique, il peut contribuer,  à promouvoir une nouvelle conception de l’espace de liberté, de sécurité et du progrès ainsi que l’avènement d’un espace social commun d’économie du progrès. A condition que le cadre soit celui où la liberté est un objet d’accord,  L’environnement dans lequel les africains vivent désormais a été modifié par l’histoire. Le voyage hors des frontières de l’espace intérieur sécurisé à priori, n’est plus uniquement spatial ou communautaire. Et l’espace intérieur ne saurait continuer à demeurer celui de la communauté familiale, tribale, ethnique ou celle limitée au groupe communautaire, linguistique ou religieux. Désormais et dans un monde en perpétuelle évolution rapide et plus ouvert, comparé à jadis, le voyage a changé de dimension. Il se situe davantage dans le monde des idées et des techniques en vue de l’innovation nécessaire au progrès dans tous les domaines. Si le « Djassi » conserve tout son intérêt, c’est par rapport au rôle que chaque “voyageur” africain peut jouer à cet effet. Les dangers ou contraintes ne se matérialisent plus par les lances acérées des tribus adverses ou par les crocs d’un félin. Mais, ils consistent en des idées avant-gardistes d’organisation de l’espace social commun ou se traduisant par l’avance technologique. Dans un monde qui demeure celui des rapports sociaux et avec l’environnement, la connaissance de ces dangers et leurs supports ne relèvent pas d’un choix, mais sont un impératif. Les ressources non plus ne sont plus la rivière poissonneuse, la terre fertile ou un espace d’intérêt militaire. Désormais, ces ressources consistent davantage, en des idées, des techniques, des modes d’organisation, etc… Parvenu à ce point, c’est le lieu de dire, pour qui sait observer que dangers et ressources sont identiques et se neutralisent mutuellement. Le véritable progrès dont la sécurité est une dimension se réalise dans la conscience de cette évidence. Par ailleurs, si les dangers les plus importants qui menaçaient la communauté restreinte verrouillée étaient perçus hier comme plutôt extérieurs, aujourd’hui, les dangers ou contraintes internes menaçant la marche collective ont pris de l’ampleur, en raison du mouvement historique de la liberté. Toutes ces choses qui font défaut à l’Afrique, par leur absence (connaissances, organisations adaptées) ou par leur présence (méconnaissances, réponses pathogènes…), rendent dommageable l’existence de connaissances externes, comme dangers.

Ainsi il reste vrai que quels que soient les dangers et les ressources extérieurs ou intérieurs, seul le partage des “nouvelles” des voyageurs y accédant permet de les connaître, lorsqu’ils échappent à la connaissance collective décisive pour l’économie du progrès. La promotion de la liberté et de l’intelligence collective permet alors de continuer à accorder et de maintenir l’intérêt décisif du “voyageur”, pour accéder aux ressources vitales nécessaires pour circonscrire les dangers, de les phagocyter ou de les contourner. De plus, l’espace considéré hier à priori comme sécurisé n’a plus aucun sens dans un environnement unifié et ouvert. La communauté restreinte ne constitue plus désormais, par l’histoire, les limites du domaine à priori de sécurité. Dorénavant, l’État moderne représente, pour chaque homme et chaque communauté humaine les limites minimales pour tenter de construire la protection et le mieux-être. Au sortir des périodes traumatiques, des États en ont remplacés d’autres. Mais, on peut s’accorder à observer que ces derniers ne sont pas stabilisés ; il semble même que des nations communautaires en leur sein le sont davantage. On peut aussi observer qu’alors même que leur existence en tant que cadre commun d’économie du progrès est sujette à caution, l’idée même d’État-nation est de plus en plus submergée et est en cours d’être dépassée par l’évolution rapide de l’histoire qui n’attend personne. Ainsi, au-delà de l’État-nation, des regroupements aboutissant à des espaces plus importants d’économie collective sont à l’œuvre. L’environnement global apparaît comme l’horizon du domaine à sécuriser par les communautés humaines. Le terrorisme vient nous rappeler cette évidence. Le progrès recherché (la réduction constante de leurs difficulté de vivre), à travers la marche dans laquelle tous les hommes et les peuples sont engagés, c’est l’espace commun d’économie qui permet de le réaliser. Faute d’un effort constant de le réaliser, l’espace restreint d’économie ne peut que conduire à des progrès peu durables. Car, les contraintes inaliénables liées à l’environnement global ne peuvent être collectivement domptées qu’en élargissant l’espace perçu de sécurité. La conception de l’espace commun d’économie et de sécurité apparaît ainsi comme la première difficulté à résoudre ; celle dont la résolution mène aux possibilités de traiter avec plus de succès et durablement les difficultés dues à l’environnement vital. Ces dernières sont inhérentes à la vie elle-même en lui donnant son sens dans leur résolution permanente même. C’est l’enjeu qui doit traverser toutes nos réflexions : commencer par dépasser le cadre restreint communautaire. Sur ce point, l’histoire a toujours raison.

Le rapprochement du « Djassi » des nouvelles formes  de contribution du “voyageur” suggère qu’il  est, dans son principe, leur équivalent en cadre de liberté. Le “voyageur” peut être un artiste, un écrivain, un peintre, un homme de théâtre ou de média, un chanteur, un cultivateur, un opposant politique, un groupe de réflexions et de participation politique, et… Chaque africain est un “voyageur”, tout simplement. Plus que jamais, il est nécessaire de « donner les nouvelles », de dire et partager la réalité du monde telle que chaque africain la perçoit,  comme voyageur de l’esprit moderne  et des traditions. Parce que nous sommes tous des “voyageurs” dans l’histoire dont nous relevons mais aussi à la fois acteurs de celle que nous produisons aussi. Et, chaque voix compte. Certes, la réalité perçue du monde est nécessairement relative. Cela n’empêche pas que la vérité du monde consiste en la réalité résultant de la production des hommes. La réalité du monde naît de la participation et contribution de chaque peuple, grâce à ses perceptions et aux productions que ses ressources lui permettent de réaliser. Elle est également représentée par les circonstances concrètes de la vie de chaque chaque peuple, du fait même des termes de sa participation et de de ceux des autres. Cependant, la vérité est que tous les peuples y participent à concurrence de la connaissance du monde qu’ils subliment et des choix qu’ils sont conduits à opérer pour réaliser ces circonstances de leur existence. Tous agissent pour réaliser leur volonté de réduire leurs difficultés de vivre. Chaque contribution à la réalité du monde a une limite commune que l’environnement impose :  le fait que le progrès et la sécurité recherchés ne se trouvent que dans la sécurité et l’équilibre de l’ensemble.

On peut aussi observer que les peuples s’imposent leurs propres limites. Et, chacun d’eux s’en impose parfois de bien plus freinatrices, selon leur nature et leur quantité que ne parviennent à être les contraintes externes. Il y cependant des possibilités d’accord sur certaines d’entre-elles, car l’objectif final de chacune des productions des peuples est de réaliser l’Homme et la société humaine, telle qu’ils les conçoivent. Il va s’en dire que « le voyageur » peut continuer de jouer un rôle dans la mesure où il peut contribuer directement ou pas et grâce au « Djassi » à organiser la marche collective vers cet objectif. On peut même énoncer que le changement et la direction dans laquelle l’évolution des sociétés se fait reposent en partie sur le contenu de son récit de voyage : en lui-même, dans le temps et l’espace, dans les idées et sensibilités que tous les hommes ont choisies de partager. Ils résultent aussi de la recherche et de l’acceptation du débat que ce récit peut engager. Le résultat auquel tout cela aboutit, c’est précisément la réalité concrète produite et vécue. Quand l’intérêt du voyageur pour formuler la direction et le sens de la marche vers le progrès n’est pas compris, le danger est alors perçu dans « la nouvelle » du “voyageur”. Il devient par une sorte de renversement de la pensée la contrainte à abattre au lieu de constituer un acteur de résolution des véritables contraintes, du point de vue d’un espace commun donné d’économie du progrès.

Le voyageur africain et « sa nouvelle » ne constituent-t-ils pas désormais le danger aux yeux de beaucoup de ceux qui entendent guider et produire seuls la marche des peuples d’Afrique ? Il y a des raisons à une réponse affirmative. On peut tenter de les approcher. Dans l’Afrique d’hier, le Chef ne craignait pas le “voyageur” ; il était même une ressource personnelle et collective. Pourquoi alors qu’il pouvait parfois en savoir pourtant plus que lui dans certains domaines et d’autres fois faire preuves de davantage de créativité et d’audace ? Tout simplement, parce que le “voyageur” ne pouvait prétendre à sa position absolue. Cette rigidité dans une société inégalitaire débarrassé le Chef de cette la crainte (de la menace de ses aspirations personnelles) qu’il pourrait nourrir à l’égard du voyageur. Le système institutionnel ancien lui assurait sa position, telle une garantie. Le chef pouvait alors s’appuyer sereinement sur le message de chaque voyageur, se l’approprier pour conforter sa place. Tel un capitaine, il pouvait conduire l’arche de la communauté sur la mer déchaînée de la vie et de l’histoire avec des fortunes diverses. La contribution de chaque citoyen pouvait ainsi compenser largement et dans une certaine façon les limites et les faiblesses du monarque. Désormais, le « Djassi » menace la pérennité et l’éternité du pouvoir du chef communautaire, tel que perçu et incarné par beaucoup de leaders de communautés africaines. Cela n’a de sens que parce qu’ils proclament des États modernes et libres. De nos jours, le message du voyageur paraît dangereux dans la vision de ces leader, si tant est que l’on puisse utiliser ce qualificatif. C’est fondamentalement parce qu’il peut contrarier un tel chef dans son autoritarisme et dans sa volonté absolutiste de raffermir le pouvoir qu’il entend exercer sans contraintes, voire de le conserver pour la communauté dont il relève. Ce pouvoir dont la permanence n’est plus garanti par le système institutionnel fait de la nouvelle du “voyageur” et de sa “nouvelle”, le premier opposant politique en Afrique.

Parvenu à ce point, on peut alors s’interroger comme suit : ce qui dans la tradition peut nuire au pouvoir moderne n’est-il pas parfois combattu tandis qu’est encouragé ce qui permet de l’obtenir, de le raffermir, voire le conserver au détriment d’une économie collective ? On peut observer que le « Djassi » a beaucoup de peine à trouver une traduction dans la nouvelle histoire que l’Afrique produit. Une réponse affirmative à la précédente interrogation donne à comprendre pourquoi tant de “voyageurs” ont peur de donner des nouvelles, qu’on ne leur demande plus par ailleurs. On comprend aussi pourquoi des pouvoirs dans des système dits pourtant relatifs et libres, par rapport à ceux du passé, les redoutent tant. Enfin, voilà pourquoi des “voyageurs” qui ont essayé de livrer les fruits de leur voyage apparaissent davantage dans les chroniques relatives aux entorses aux droits de l’Homme et à la libre expression. De nos jours, dans les villes et villages africains, la cérémonie du « Djassi » est cependant maintenue en l’état. Les africains qui la pratiquent en ont conservé la procédure. Quant au contenu, il est plutôt banal et convenu. Il n’apporte rarement que peu d’essentiel à l’économie collective du progrès, communauté dont les limites ne doivent plus être par ailleurs le clan, la tribu, l’ethnie ou le groupe communautaire. De plus, même dans les campagnes africaines où les chefs revendiquent d’être les meilleurs gardiens des traditions, les nouvelles du « voyageur » leur sont devenues dérisoires, comparées à l’épaisseur des poches du voyageur ou au contenu du sac de voyage ou à l’épaisseur de son porte-monnaie. Quel est donc l’africain « voyageur » qui a réussi à rendre compte et à intéresser avec ses « nouvelles ». N’est-ce pas parfois désespérant de le constater.

Pourtant, le rôle hautement décisif qu’a joué le « Djassi » dans le progrès des peuples africains dans et face à l’environnement à la fois vital et hostile a été remarquable pour leur époque. De nos jours, à côté d’Internet, le « Djassi » peut sembler dérisoire. Et pourtant ! Certes, on peut relever que le téléphone est, après la production religieuse (Islam, christianisme, bouddhisme…), la production humaine la plus partagée. Cependant, quelle utilité peut avoir le moyen le plus perfectionné de communication pour la plus grande partie des masses si elle n’en comprenne pas l’intérêt pour une économie collective du progrès. Avoir rapidement intégré son intérêt pour continuer à produire, comme dans le passé et dans le statu-quo suffit-il à remplacé le “Djassi” dans ses heures de gloire ?  Que dire alors quand certains leaders redoutent les nouvelles autoroutes de communication et de partage d’information, comme outils de progrès collectifs, comme le « Djassi » ancestral ? Si pour les besoins de l’analyse, on endosse les habits des chefs de naguère qui ont institué le cérémonial, que perçoit-on ? Dans son principe, le « Djassi » considère chaque habitant comme un moyen de renforcer le pouvoir exclusif exercé que le système absolutiste et donc inégalitaire permettait. Car la connaissance, la qualité de l’information font partie des ressources pour gouverner. Mais, le chef occupé à jouer au chef n’a pas le temps d’apprendre et de compléter ce qu’il sait par sa trajectoire. Que cela ne tienne ! Chaque citoyen “sachant” le lui apportera. Le cérémonial constituera l’occasion de détenir cette connaissance primordiale dont le chef est le destinataire pour tenir son rang sur la pyramide d’inégalité . Certes, mais au delà, on peut en extraire un autre principe. C’est celui qui consiste à faire “du voyageur” une source des moyens de produire le progrès collectif dont le chef ne dispose pas spontanément. Quoi qu’il en soit, chaque habitant se sentait investi à travers ses déplacements, ses voyages, son exploration audacieuse de l’environnement – pour faire cours – à travers son voyage de la vie. Cet investissement, c’est celui de partager ses étonnements, ses découvertes, ses réalités vécues afin de contribuer au mouvement de l’espace social commun. Finalement et dans le contexte d’organisation de l’espace social, des chefs, que nous qualifions de monarques à notre époque ont tout de même compris l’intérêt de chaque contemporain pour l’économie collective. Cela, l’intérêt pour le renforcement de leur pouvoir ne le supprime pas. Les chefs étaient les points de réception des “nouvelles” et de la sublimations de toutes les connaissances nécessaires à l’organisation de la stratégie ainsi que ceux à partir desquels la diffusion des moyens de progrès collectifs se faisait.

La « modernité », ne rate pas une occasion de revendiquer et de défendre la tradition africaine et d’autrefois de l’indexer. Pourtant, elle semble avoir ignoré le sens profond d’un outil qui a fait ses preuves à travers les temps et qui a permis aux tribus et aux communauté africaines de se maintenir et de progresser en traversant l’histoire, certes dans l’inégalité. La libre expression est loin de constituer l’une de ces nombreuses exigences occidentales que certains voient partout et contestent en Afrique. Elle est une forme particulière de la mise à contribution de chaque “voyageur”, dans un cadre de liberté. Sa finalité est une marche collective efficace dans un tel cadre. Dans son principe et dans un contexte absolutiste, le “Djassi” en a été une autre mais pour le même objectif. Parfois, des africains cherchent les explications de leurs états dans l’histoire chez les Autres. Souvent, la nature profonde des pratiques extérieures, particulières dans leurs formes en raison de cadres qui sont les leurs, leur échappe, comme celle de leurs pratiques traditionnelles anciennes. Convaincus de détenir la vérité, ils ne se rendent même pas compte de ce que quelques fois qu’ils n’ont pas toujours su connaître et valoriser leur héritage au nom duquel ils se battent tant et ont parfois des réactions émotives de défense. Pourtant à bien y regarder, chaque production humaine est singulière dans sa forme et son contexte, mais l’objectif le même pour chacune des communautés particulières de l’histoire : réduire la difficulté de vivre. Ainsi, avec la modernité, l’individu-voyageur est davantage ignoré dans sa contribution. Chacun préfère se plaindre de l’individualisme des autres communautés en valorisant dans le même temps l’esprit collectiviste africain que pourtant nos productions contemporaines ne démontrent guère. Quelle est la production africaine encourageant et valorisant la nouvelle du “voyageur” africain, en tant que ressource pour la collectivité ?

Désormais, la contribution éminente jadis attendue et organisée pour le progrès collectif est craint ou devenue inutile. Ainsi, le “voyageur” prend de nos jours un risque à vouloir participer pour soutenir et encourager l’action collective au bénéfice de tous. Que de pertes pour les communautés africaines que toutes ces “nouvelles” qui ne se donnent plus ! Il leur appartient d’approcher une certaine compréhension de leur passé et d’en faire une relecture, telle qu’elle constitue une ressource pour produire leur présent. Il n’y a aucune incompatibilité entre le « Djassi » et la liberté, ni différence de nature avec la libre expression et la contribution de chacun au progrès collectif, quelque soit le système et l’organisation sociale.

Aujourd’hui en Afrique, nombreuses sont les populations qui attendent tout des élites au pouvoir ou non. Et certaines élites ne se font pas prier pour renforcer leurs pouvoirs de faiseurs de joies et de peines. Donnant parfois l’impression de détenir désormais seules la connaissance, le savoir et le chemin dans l’histoire, elles ont évité d’organiser, d’encourager le partage d’autres connaissances ou hypothèses, autres que celles venant d’elles. D’autres Africains, tentent de tenir les projecteurs allumés afin d’éclairer la scène du film dramatique qui se joue dans la pénombre africaine. Cela se fait parfois au prix de risques incommensurables pour eux, dont la confiscation de leur liberté. Certaines élites ont piétiné leur rôle dans l’histoire de “voyageurs”. En inspirant crainte, elles ont au contraire endossé de surcroît au passage de l’histoire les habits des dangers naguère craints. Elles inspirent notamment la crainte entre elles et aux autres citoyens selon la distance qui les sépare du pouvoir d’État exercé au nom de la communauté. En lieu et place de la promotion du « Djassi », la seule option qu’elles offrent consiste en une « nouvelle unique venant d’elles. Elle est la parade à leur propre peur. Le refus de voir leur “nouvelle” être confrontée à celles d’autres voyageurs limite le risque de perdre leur pouvoir et de devoir oublier leur rang, dans un espace social désormais proclamé libre et égalitaire. Parfois, on se demande si certaines élites en Afrique ne gouvernent et n’exercent pas le pouvoir avec un regard obtus et limité.Pourtant, seule l’intelligence et la connaissance collective permettent de progresser ensemble. Le défi de l’Afrique réside dans sa capacité à sublimer son histoire et les connaissances du monde, à condition que des aspirations individuelles et sectaires ne conduisent pas à empêcher de les partager en vue de permettre l’émanation d’une solide volonté commune des communautés nationales africaines.

Hier, le « Djassi » était un mode de la libre expression du “voyageur”, qui nécessairement, détient une connaissance, un savoir à mettre au service de l’économie collective du progrès. Aujourd’hui, sous la forme de la liberté individuelle et collective d’expression, il peut permettre de promouvoir et de mettre en débat des idées et des connaissances, des hypothèses, des représentations, grâce auxquelles une production collective de liberté et de mieux-être trouvera un cadre efficace et pérenne. L’espace restreint de liberté et de progrès, tel qu’il était conçu par nos aïeux, correspondait à leur époque et à leur histoire. Le récit des voyageurs a constitué dans cette histoire-là l’outil de leurs progrès et de préservation de leur existence. Si les africains acceptent et savent l’adapter, il peut contribuer à modifier cette conception dans le sens d’un espace élargi, plus adapté à l’époque. Il peut aussi aider à formuler les difficultés essentielles et leurs solutions les plus appropriées. Leurs progrès et équilibre se trouvent dans cette transformation. Chaque voyageur peut contribuer à ce mouvement essentiel. A condition que l’intérêt à dégager des valeurs et pratiques anciennes ne soit pas de servir uniquement à démonter comment l’Afrique était humaine, belle, créative et intelligente et se plaindre d’un passé traumatique révolu. L’important et utile pour les africains contemporains, réside dans le fait que l’Afrique de leur époque démontre la continuation et l’amélioration de toutes les qualités de celle d’hier et les sublime par les influences positives liées à son ouverture au reste de l’environnement.

Nous voilà au terme de ce grand détour. C’est en ayant fait, en tant que “voyageur”, l’hypothèse de de l’intérêt du “Djassi”, que je me propose de livrer dans cet espace numérique mes “nouvelles” qu’on ne me demande pas, puisque nous sommes dans l’Afrique d’aujourd’hui. D’ailleurs, ai-je besoin qu’on me les demande ? On voyage tous dans le passé et le présent que nous produisons ainsi que dans l’espace et l’esprit, que ce soit le nôtre ou celui de tous les hommes rencontrés dont certains décédés depuis longtemps. A travers les nouvelles qu’ils ont si généreusement partagées, à la faveur d’échanges et d’informations orales ou de livres qu’ils ont laissés pour la postérité. Quand on a autant voyagé, on a des “nouvelles” à partager avec tous les hommes. J’espère que ce détours a permis qu’expliquer que ce site est le réceptacle de “mes nouvelles”, en tant que “voyageur”. La grande difficulté ou peine de vivre de l’Afrique est au cœur de cette préoccupation . Le temps est donc venu d’entrer dans le vif du sujet ainsi rappelé et consistant en une question : Quel est le problème commun de l’Afrique ?  Celui tel que mon “voyage” m’amène à me le représenter, voici les “nouvelles” que j’entends partager à son sujet. En ce sens, ces “nouvelles” sont des hypothèses de réponses à cette question.

Rendez-vous donc aux prochains articles !

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