Au secours, “la nouvelle africaine” ! (4)

Djassi” et espace d’économie de l’existence

Nous l’avons vu précédemment. Le « Djassi » consiste en une double représentations. Comme « frontière », il peut être matérialisé avec un simple crayon. Il marque une ligne de séparation conceptuelle entre deux espaces. La cérémonie du « Donner les nouvelles », constitue le mécanisme par lequel cette frontière conceptuelle, qui sépare un espace de sécurité ou à sécuriser d’un autre, perçu essentiellement comme dangereux, est rendue sure. Appliqué à l’histoire de Afrique en général, l’observateur attentif peut alors comprendre les enjeux du présent africain. Sur la base de l’opposition d’une double association entre d’une part, espace sécurisé – liberté et progrès, et d’autre part, espace non sécurisé – étranger, danger et source de difficulté. Ainsi, s’est construite la représentation de la communauté dans l’histoire. La communauté restreinte s’imprime alors à l’esprit comme celle de l’espace d’économie collective de la liberté. Elle s’oppose alors au reste de l’environnement. En cela, il n’y a rien d’inhumain, mais une part de l’expression de l’humanité entière, selon l’époque. Le cérémonial du « Djassi » est aussi un cadre collectif permettant au “voyageur” de contribuer à la connaissance de l’environnement extérieur et de participer à l’économie collective du progrès, dont il est un instrument .

Ainsi une observation attentive rend compte de ce que ces africains d’hier considéraient comme le cadre de production de leur liberté, de leur sécurité et de leur équilibre. L’attachement à la communauté restreinte repose sur la perception de cet espace par rapport à celui extérieur  à la fois utile et dangereux. Cette vision ne rejoint-elle pas finalement celle de tous les hommes ayant donné naissance à plusieurs mondes, aux réalités naturelles et artificielles, au bien et au mal ainsi qu’à la segmentation de la communauté humaine, constituée en différents États-nations ? Mais, y a-t-il d’un côté l’espace restreint sécurisé et le reste de l’environnement, comme essentiellement dangereux ? L’unité et la continuité environnementale a ainsi été fragmentée par une telle conception de l’espace d’économie et de sécurité. La privatisation d’un fragment de l’espace global sert à réaliser l’économie et la sécurité. Par ce fait même, le reste de l’environnement demeure, certes utile, mais est craint pour la menace qu’il représente, pour le motif de n’être pas sécurisé. Sauf quand il devient ou s’intègre dans l’espace d’économie et de sécurité modifié ou élargi. Et, est par conséquent approprié. A notre époque, cette conception des hommes a encore court : l’environnement global est celui utile à l’économie, tandis que l’espace commun créé et approprié est celui de la sécurité. Quant aux contraintes (ou dangers), elles continuent d’exister et de menacer l’économie et la sécurité, certes sous d’autres formes. Peut-il en être autrement quand chaque réalité d’hier et d’aujourd’hui reste parfois une forme d’adversité pour d’autres. L’environnement n’a pas changé de nature et demeure à la fois un espace unique contraint, la ressource, le moyen et la solution d’une existence. C’est pourquoi, chaque effort d’élargissement de l’espace d’économie et de sécurité procure davantage de résultats en exploitant ensemble tous les moyens offerts par l’environnement global.

Dans la même histoire, d’autres communautés humaines dans leur évolution, ont  essentiellement perçu au contraire l’environnement extérieur comme moyen et solution d’économie et de sécurité. Elles étaient moins loin de la considération de l’unicité et continuité de l’environnement. Le « voyageur » a joué le même rôle que celui de l’Afrique de naguère. Il a permis à ces communautés de faire des progrès dans leur espace de vie. Des connaissances partagées ont davantage servi une audacieuse exploitation de l’environnement extérieur plutôt qu’à s’en prémunir, dans une peureuse perception de la sécurité. Certes, on peut observer les impacts graves sur l’environnement et sur d’autres communautés. Ainsi, la réalité historique à laquelle les communautés humaines ont abouti est déterminée d’une part, par leur perception du monde, et d’autre part, par l’utilisation de « la nouvelle du voyageur » par rapport à leur stratégie de l’économie de l’existence.

Les africains d’hier n’ont-ils pas fait la même erreur que de nombreux contemporains de leur époque et de la nôtre ? En effet, des communautés africaines se sont fermées parfois à leur environnement extérieur. On peut par conséquent se demander si sa dimension comme solution de l’économie n’a pas été parfois minorée. Jusqu’à ce qu’une meilleure connaissance, grâce “au voyageur”, livre ses aspects amicaux  et avantageux et en précise les dangers supposés. On peut également se demander si ce regard n’est pas encore d’actualité. Se référer aux attitudes des communautés et des États communautaires qu’elles constituent peut y contribuer. Les attitudes en présence de tout ce qui est extérieur à ce qu’elles  se représentent comme leur espace d’économie et de sécurité en témoigne. Elles ont certainement tort puisque cette part de l’environnement est une partie de la solution de l’existence à laquelle elles aspirent. En se fermant à cette part, elles renforcent au contraire sa dimension dangereuse ou inquiétante à laquelle elles le limitent. Lorsque le voyageur peut partager la connaissance qu’il peut en avoir, alors l’ouverture et l’intégration de cette part  à l’espace d’économie deviennent possibles. Bon gré, malgré les contraintes internes et externes qui continuent leur existence dans l’espace ainsi ainsi élargi. Si tel n’est pas le cas, la dimension dangereuse peut alors croître pendant que les possibilités de l’atténuer font défaut. Elle peut alors frapper insidieusement ou brutalement l’espace considéré sécurisé.

De nos jours, comparativement à l’époque de la société africaine d’hier, les productions des sociétés humaines permettent de mieux se rendre compte de l’intérêt à considérer la continuité de l’environnement, Les rapports humains et l’environnement sont globalisés. Les contraintes et les dangers divers sont devenus  diffus. Ils proviennent davantage de l’intérieur que de l’extérieur. Car l’histoire avance et n’attend personne, en même temps que la liberté croit à l‘intérieur comme à l’extérieur. Les africains peuvent-ils alors continuer à appliquer cette définition ancestrale limitant et figeant l’espace à priori de sécurité qui explique de nos jours, et en un certain sens, les conflits politiques à relent communautaire ? N’est-ce pas un environnement à priori sécurisé élargi qui doit constituer désormais les limites de la sécurité individuelle et collective en Afrique ? Naguère, par le levier de la force brute à travers la guerre, l’espace de progrès et de sécurité pouvait être bâti de façon martiale par les uns puis d’une certaine manière y enfermer les autres. Ce temps est révolu. Seules la liberté, la lucidité, la raison et la volonté commune permettront un mouvement utile et profitable à tous en élargissant l’espace économique et de sécurité.

Dans le contexte qui était le leur, des communautés restreintes africaines ont traversé l’histoire. Elles l’ont fait parfois au sein de communautés plus larges produites par la force, comme ailleurs. Au sein de ces communautés élargies, elles ont fini par trouver leurs intérêts, malgré les violences dues aux premières heures de leur création. Malgré le fait que les communautés restreintes y ont été conduites par la force, toute l’histoire doit amener à penser que c’est l’élargissement des communautés humaines, si possible volontaire, qui a conduit les hommes à la plus grande réduction de leurs difficultés. C’est l’une des raisons pour lesquelles, de nos jours, une large vision de la communauté d’économie de l’existence doit s’imposer et se substituer à la vision limitée. Même si dans le contexte du passé cette dernière a constitué un refuge dans l’adversité de l’histoire. La “nouvelle” du “voyageur” a permis de la rendre efficace. Le danger que l’espace extra-communautaire constitue essentiellement par rapport à la sûreté supposée de l’espace communautaire restreint est un véritable leurre et un piège ; cela constitue une conception non bénéfique durablement. Il faut la faire évoluer. C’était vital pour les africains d’hier et le reste également pour les africains d’aujourd’hui. De plus, c’est un progrès urgent qu’exige l’environnement vital modifié et en constante mutation, que les développements récents n’encouragent pourtant guère. Dans cette perspective, une adaptation rapide est nécessaire. Car, l’histoire impose à chaque communauté humaine le rythme de sa mutation. L’histoire l’impose aux africains ; la conception de la nature de l’espace de liberté, de sécurité et de progrès et la modification de sa dimension en font partie. Cette mutation, c’est leur défi existentiel.

Le périmètre de la communauté d’intérêts, de sorte qu’il permette de construire,  dans l’environnement modifié, une stratégie dynamique et efficace d’économie collective du progrès est l’enjeu. Il est de taille. Ce défi existentiel consiste à opérer une translation de la communauté restreinte à la communauté élargie, gardant ainsi le vecteur historique appliqué par chaque communauté humaine, de la plus restreinte à la plus large. Ce vecteur, c’est celui des intérêts communs. Pour y parvenir, les Africains pourraient avoir un premier intérêt à dominer la peur de la communauté élargie qui étreint parfois les hommes. Certes, en tant que moyen efficace de production collective de liberté, la communauté élargie peut augmenter la peur d’en manquer, voire de ne plus être. Ces réalités agissent comme des contraintes internes à l’économie collective. Ainsi, face au défi que l’environnement lance aux hommes, certains leaders dans le monde, y compris en Afrique, ont choisi et choisissent encore d’écraser les contraintes dues à la liberté des hommes formant communauté. Ils dénient leur liberté. Ils espèrent ainsi augmenter artificiellement leurs marges de manœuvre, à défaut de s’appuyer sur une intelligence collective face aux contraintes externes et internes, ce qui ne manque pas d’avoir un impact sur l’économie du progrès. Cela a donné existence à des formes de systèmes politiques dites dictatures, dont les plus fameux sont la monarchie absolue et le totalitarisme. Or, en procédant ainsi, le “voyageur” n’a que peu d’utilité pour contribuer à l’avènement d’un espace social élargi d’économie profitable de l’existence.

Mais, on peut y parvenir. Une tentative de compréhension de qui les africains sont  peut permettre la métamorphose. Un effort de compréhension de toute la production africaine d’hier, avec ses beautés mais aussi ses laideurs perçues par les africains aujourd’hui, peut y contribuer.  A ce sujet, et comme le disait Winston Churchill et en le paraphrasant : si  l’on se construit à partir de son passé, c’est bien les productions du présent qui réalisent cette construction. C’est donc bien la qualité des productions du présent qui permettent d’y parvenir avec détermination et une probabilité raisonnable de réussite. C’est en clarifiant le passé et en le transformant en ressource que les africains pourront s’y appuyer et l’utiliser aujourd’hui pour réaliser qui ils veulent être par rapport à ce que le passé a fait d’eux et surtout qui ils ne veulent plus être. Et, si le passé est la matière nécessaire, le présent est ce qui réalise leur volonté, laquelle doit aboutir à l’être espéré à partir de ce passé. En ce sens, “donner les nouvelles” en permettant une autre lecture de leurs réalités, peut y contribuer. Une seule condition : donner les “nouvelles en tant que “voyageur”.

 Car, quand la besace de gibiers du voyageur-chasseur, quand le porte-monnaie du voyageur de commerce ou quand le contenu des poches du gouvernant ou du cadre local et les valises de celui qui revient de voyage constituent désormais l’essentiel de leur intérêt, cela signifie que les contemporains n’ont pas tout à fait compris l’intérêt du “voyageur” et de sa “nouvelle” Quand de nos jours, la perception du  cérémonial du “Djassi” semble en faire un vestige historique, on peut avoir des raisons de s’étonner et d’être indigné par le fait que la tradition échappe à la connaissance, y compris de ceux qui la gardent et la défendent sans la connaître. On peut aussi être révolté quand on ne considère pas sa nature profonde et son intérêt actuel. Pourtant, il serait utile que la “nouvelle” du “voyageur” puisse être actualisée sous la forme de l’encouragement de la libre expression des voyageurs” africains, quelque soit la dimension de réalisation de leurs voyages. C’est en fin de compte pourquoi une question légitime se pose : le principe de “la nouvelle du voyageur” n’a-t-il plus vraiment rien de fondamental pour l’économie collective actuelle de l’existence ?

Prenons donc rendez-vous au prochain article pour traiter cette interrogation.

GNG

2 thoughts on “Au secours, “la nouvelle africaine” ! (4)”

  1. Félicitation…très beau article et tellement vrai, je continue encore ma lecture. Mais j’espère que cela va motiver les gens à se mobiliser mais au moins à leurs faire réfléchir et de poser les bonnes questions

    1. Merci à vous. Surtout n’hésitez pas à entrer dans le débat pour donner votre point de vue sur un point ! C’est l’espace de ceux qui n’ont plus peur, qui sont donc libres. A bientôt donc.

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